LIVRE PREMIER
L'histoire de la Syrie et du Liban est assise sur les caractères géographiques du pays. Deux faits géographiques que nous venons de mettre en relief, en déterminèrent l'histoire et l'ethnographie, premièrement sa constitution en une bande de terrains resserrée entre la Méditerranée et le désert,deuxièmement sa nature montagneuse (1). Géographiquement et historiquement, la Syrie est un « carrefour des nations ». Sur les deux grandes routes qui s'y croisent, reliant les plus anciens centres de la civilisation humaine, l'une allant du Nil et de la Méditerranée vers la Chaldée et vers l'Iran, l'autre du Nil
(1) Bibliographie générale de ce chapitre : Maspéro, Histoire ancienne des peuples de VOrient ; Hertzberg, Geschichte der Byzanliner und des Osmaninchen Reiches {Histoire des Byzantins et de l Empire ottoman) ; Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères (en arabe), trad. Slane. Zotenberg, chronique de Tabari ; Ha m mer, Histoire de VEm* pire ottoman ; Lavaléel Histoire de V Empire ottoman ; Elisée Reclus, op. cit. t. II ; Mûller, Der Islam im Morgenund Abendlande (Vis* lam en Orient et en Occident) ; Bérard, Annales de géographie, t. V, 1895-1896 ; Kremer, Kultur geschichte des Orients unter den Khalifen (Histotre de la, civilisation de l'Orient sous les Khalifes) ; G. Le Bon, La civilisation des Arabes ; Dozy, Essais sur V histoire de C Islam ; Sédillot, Histoire des Arabes; G. Weil, Geschichte der Chalifeu (Histoire des Khalifes). — Du même auteur, Geschichte der islamitischen Vôlker (Histoire des peuples musulmans).
vers l'Asie Mineure-, de grands mouvements de peuples onl passé; elle à£ié.*le point de rencontre des Egyptiens, des Assyriens/.des Grecs, des Perses ; plus tard, elle a été disputée ^enUt^e/l es Romains et les Parlhes, les Byzantins et les Sarssartides, entre le monde occidental et le monde arabe et tare*. Francs et Musulmans s'y battaient et s'y rencontraient **pôur les œuvres de la paix et du commercé. Aujourd'hui, sa grande importance tient encore à cette situation géographique de zone de passage. Elle est restée le lieu de rencontre de TOrient et de l'Occident.
Par cela même qu'elle est un « carrefour des nations », la Syrie est peuplée, depuis l'antiquité, des éléments les plus divers. Seulement ces éléments ne se sont guère mélangés. En effet, la nature montagneuse du pays a comme conséquence son extrême morcellement. La Syrie manque d'unité ethnographique et politique, comme elle manque d'unité géographique. Elle se morcela de bonne heure en une infinité de petits Etals qui sont en lutte perpétuelle les uns contre les autres. Les puissances étrangères profilèrent de ces guerres intestines pour envahir la Syrie et la soumettre. Elle a été tour à tour asservie aux Egyptiens, aux Assyriens, aux Babyloniens, aux Perses, aux Grecs, aux Séleucides, aux Romains, aux Byzantins, aux Arabes, aux Turcs. Mais aucun de ces peuples n'arriva à la subjuguer entièrement. Les éléments les plus robustes et les plus résistants des populations syriennes se retiraient toujours dans les montagnes qui surplombent le pays en véritables forteresses naturelles, y formaient des Etats minuscules qui conservaient une autonomie proportionnée à l'éloignement et à la faiblesse du pouvoir central.
Parmi ces bastions naturels, le Liban, l'Anli Liban et le Mont Hermon devaient jouer, par la puissance de leur structure, le principal rôle. C'est à l'abri du mur protecteur gigantesque qu'est le Liban contre tout adversaire venant par la voie terrestre, que s'est développée la Phénicie, le long de l'étroite bande côtière entre la montagne et la Méditerranée. Contre les Egyptiens et les Assyriens, les Phéniciens avaient eu soin de fortifier certains points de la montagne, comme, par exemple, Bolhrys, le Batroun d'aujourd'hui. Cette sécurité relative et l'admirable situation géographique de leur région firent des Phéniciens, du xi'au vue siècle avant Jésus- Chris^ la première puissance commerciale du monde médi-
terranéen: l'Ile d'Arvad ou « du Refuge (1) », Tripoli (2), Bolhrys iBalroun), Byblos (Djébaïl) (3), Beyrouth (4), Sidon (5), Tyr (6), Akka (7), Joppe (8), et tant d'autres villes maritimes phéniciennes en sont le témoignage le plus éclatant. Ils rayonnèrent à travers toute la Méditerranée ; ils possédèrent le Bosphore (9), occupèrent le promontoire isolé où se dressa la cité de Carthage, la « fille de Tyr » par excellence, pénétrèrent jusque dans l'Atlantique et firent môme le tour de l'Afrique.
Ce sont les Phéniciens qui onL civilisé les Grecs, qui les ont instruits et poussés dans la voie du progrès, qui ont apporté
(i) Dont le pourtour ne dépasse pas 1.300 mètres
(2) Tarabulos. — « Les trois cités commerçantes d'Arvadé, de Sidon et de Tyr s'étaient mises d'accord pour fonder et pour gérer à frais commun le comptoir qui fut désigné, en vertu de son origine, sous le nom de « Triple Ville », le Tri poli s grec. Rarement, puissances rivales donnèrent pareil exemple de sagesse dans la oonne équilibration de leurs intérêts » (Elisée Reclus, L homme et la terre, t. Il, pp. 4 et s.).
(3) c L'ancien nom assyrien de Byblos, « Gubal », a le même sens que le mot arabe moderne signifiant également « Ville des Montagnards ». En effet, c'est vers ces petits ports (Bothrys et Byblos) du littoral syrien, que descendirent les Montagnards du Liban, pour fonder leurs premières colonies de trafic maritime » (El . Reclus, op. cit., t II, p. 46).
(4) « Beïrt, jadis Beeroth ou les « Fontaines », la Beryte des Grecs, naquit le même jour que Byblos, dit la légende : elle était aussi heureusement située que Gubal comme lieu de culture et de marché, pour les gens descendus de la montagne, et sa longue péninsule, dardée au large dans la mer, assurait aux navires un bien meilleur abri ». E. Reclus, op. cit., t. II, p. 47.
(5) La puissante Sidon, la « Grande », par excellence, la « Mère de Tyr et d'Arvad », dit une inscription.
(6) La superbe Tyr. « L'autre fille » qui devint plus puissante et plus fameuse que Sidon ne l'avait jamais été, Tyr ou Tsaour, le « Rocher*», était ainsi nommée des bancs émergés, pareils à celui d'Arvad, qui servirent d'abord à protéger contre les vents du large les embarcations d'une ville continentale, dite Palaeo-Tyr, ou « vieille Tyr », par les Grecs, mais que l'on utilisa ensuite pour y construire la cité commerçante et la mettre à l'abri des conquérants de passage » (E. Reclus, op. cit., t. II, p. 50).
(1) Ptolémaïs des Anciens, aujourdhui Saint-Jean-d'Acre.
(8) Ou Joppé, la moderne Jaffa.
(9) Ils y fondèrent une forteresse, Kalta, Karta ou Carthage, la Khalkédon des Grecs, la moderne Chaleédoine, — V. Bérard, Annales de géographie, t. V, 1895- 1896, p. 2H8.
les premiers germes de la civilisation aux Gaulois, aux Italiens, aux Espagnols, qui ont transformé le Nord Africain en une des contrées les plus riches du monde ancien. Ils ont été les premiers et très grands agents du progrès humain dans la Méditerranée ; les Grecs n'ont fait que les suivre et les imiter. Beaucoup de villes grecques et leurs principales colonies, entre autres Nice, Marseille (1), Antibes, ont été élevées sur remplacement même d'établissements phéniciens.
L'intelligence, l'activité et l'habileté de ce petit peuple, très vives déjà et très éveillées par l'effort constant qu'il est obligé de fournir pour dominer la mer et pour exploiter la montagne, sont aiguisées encore davantage par leurs courses à travers les océans. Leur génie se manifeste par les grands progrès qu'ils réalisent dans toutes les branches de l'activité humaine. Ils inventent la fabrication du verre, de la pourpre ; ils perfectionnent la teinturerie, l'orfèvrerie, la métallurgie. Ils perfectionnent la navigation, les mathématiques, l'écriture, l'alphabet (2). Ils sont d'habiles agronomes. Par des travaux gigantesques d'irrigation, ils fertilisent les pentes du Liban et les transforment en une région de culture intense.
Celte prospérité économique de la Phénicie et du Liban devait durer pendant toute l'antiquité et le haut moyen âge, longtemps après que Tyr et Sidon avaient perdu leur indépendance. La province de Syrie était une des plus riches de l'Empire Romain. Pour les céréales, elle était, après l'Egypte et l'Afrique du Nord, un des greniers de Rome et de l'Italie.
Sous le Bas-Empire, le Liban faisait partie du diocèse d'Orient et des deux provinces du Liban et de la Phénicie du Liban. La richesse du pays était encore remarquable. L'empereur Justinien le Grand y introduisit l'élève du ver à soie, qui, dans la suite, allait en devenir la principale ressource. Des fabriques de soie furent installées à Tyr et à Beyrouth, la Béryte des Grecs. *
Cependant, la domination byzantine devait accumuler bien des ruines en Syrie. L'Empire était battu en brèche sur toutes ses frontières, par les Slaves, les Avars, les Bulgares et les Perses, pendant qu'à l'intérieur les querelles religieuses et les luttes civiles le déchiraient.
(i) De son nom phénicien Mars-el, ou Port de Dieu. (2) L'alphabet grec est dérive du leur.
Une administration corrompue le rongeait comme une plaie gangreneuse. Les fonctionnaires étaient, pour la plupart, cruels, perfides, vicieux et rapaces. Une fiscalité avide, injuste et dure exploitait et ruinait les populations. Les impôts très lourds, certains monopoles, comme celui de la fabrication et de la vente de la soie, les corvées, les prestations en nature, le logement des troupes, pesaient surtout sur le petit peuple des artisans et des paysans. Les couvents avaient accaparé une grande partie des terres, qui étaient ainsi soustraites à l'impôt. Comme les besoins du fisc allaient en augmentant et le nombre des contribuables en diminuant, à la suite du dé* veloppement de la vie monacale et des couvents, les charges fiscales du petit peuple croissaient sans cesse. Enfin, l'Empire était en proie aux luttes religieuses. La Syrie était le berceau du christianisme ; mais de bonne heure ses populations n'avaient plus une foi chrétienne uniforme. Le goût de la philosophie et des discussions théologiques y était fort répandu. On disputait sur l'idée de Dieu, sur la nature du Christ, sur le dogme de la Trinité. Il y eut une foison d'hérésies. Un évéque de Constantinople, Nestorius, enseigna, au début du v° siècle, qu'il fallait séparer dans le Christ la nature divine de la nature humaine. Mais le Concile d'Ephèse, en 431, condamna sa doctrine, et décréta que le Christ était à la fois homme et Dieu. Eutychès, abbé d'un couvent de Constantinople, déclara, vers 451, que le Christ n'avait qu'une nature ; mais il fut condamné à son tour par l'Eglise.
Le malheur fut que le gouvernement byzantin crut devoir se mêler à toutes ces querelles religieuses et en faire une question d'Etat. Use constitua le gardien de l'orthodoxie, de la « vraie foi », et sévit contre les hérétiques. L'Empereur Justinien le Grand pourchassa les partisans de Nestorius, les nestoriens, qui se réfugièrent dans les hautes montagnes de l'Arménie et de la Perse. Puis, il se tourna contre les monophysites, qui résistèrent par la force à la persécution. Le sang chrétien coula en Syrie, versé par d'autres chrétiens. Les monophysites se maintinrent dans les montagnes arméniennes et syriennes et en Egypte.
Peut-être l'opposition contre l'héllénisme de Constantinople poussait-elle également les Syriens dans l'opposition religieuse. En effet, malgré près de neuf siècles de domination grecque, ils élaient,au fond, peu hellénisés. Les couches pro-
fondes des populations étaient restées sémitiques. L'hellénisme n'y était que de surface. Même au vfl et au vie siècles, il y avait une réaction contre lui et contre toutes les tendances qui venaient de Byzance. Les succès des monophysites s'expliquent en partie par cette réaction sémitique contre Byzance. Une troisième hérésie devait môme avoir son foyer principal en Syrie. Ce fut celle des monothélites. Elle avait pour origine une déclaration de l'empereur Héraclius, qui voulait réconcilier le dogme orthodoxe et celui des monophysites, en établissant que, s'il y avait deux natures dans le Christ, il ne pouvait y avoir qu'une volonté. Héraclius en fit le dogme officiel, mais le haut clergé byzantin réussit à la faire condamner. Comme les monophysites, les monothélites firent de très nombreux adhérents en Syrie et finirent par y former des Eglises particulières, séparées de l'Eglise catholique officielle. La domination byzantine en Syrie était donc singulièrement affaiblie, lorsqu'en 634, de nouveaux conquérants se ruèrent sur cette province. C'étaient les Arabes musulmans. Leurs succès furent foudroyants. En moins de six ans, la Syrie était définitivement entre leurs mains.
Seuls, les montagnards du Haourân et surtout ceux du Liban et les habitants de la côte phénicienne prolongèrent la résistance. Ces derniers, plutôt que de se soumettre, préférèrent en partie émigrerdans les vallées du Liban ou dans les lies voisines de leur pays. Pour combler les vides, les Arabes établirent à Tripoli, Beyrouth, Sayda, Akka, des colonies perses.
La rapidité relative de cette conquête s'explique sans doute par la vigueur et la force expansive d'une race jeune et robuste, venant de réaliser son unité nationale et religieuse. Soulevés par l'ardeur de leur foi nouvelle, attirés aussi vers la Syrie riche et fertile par l'appât du gain, les Arabes étaient certes des adversaires redoutables. Vigoureux, agiles.sobreset infatigables, ils étaient habitués à évoluer dans les pays de steppe, tandis que les troupes byzantines, plus lourdes, y souffraient beaucoup. Ils étaient commandés par des officiers d'élite et par des généraux comme Saad et Khaled, qui avaient le génie de la grande guerre. Le khalife Omar était un chef d'Etat de grande envergure, prudent et énergique, qui savait imposer à tous une forte discipline, donner à la guerre une puissante impulsion d'ensemble et assurer l'unité de commandement.
Enfin, les Arabes se trouvaient à l'étroit dans leur patrie où les déserts tenaient la plus grande place ; ils étaient obligés de conquérir de nouvelles terres, pour assurer l'existence matérielle de leur population accrue.
Cependant leur valeur militaire incontestable n'est pas la seule cause de leurs rapides succès. C'est qu'ils se heurtaient à un adversaire dont la force de résistance était singulièrement minée. Tous les faits que nous avons énumérés plus haut avaient complètement ébranlé la domination byzantine en Syrie. L'armée était désorganisée et le trésor vide. L'extension du monachisme avait enlevé à la vie publique et à l'activité économique une partie trop grande des forces vives des populations syriennes. Les couvents, les ordres religieux et les terres ecclésiastiques exemptes de l'impôt,soustraites à la vie économique générale, s'étaient multipliés, au grand dommage de la prospérité du pays. Les querelles religieuses avaient détruit l'unité impériale et armé les uns contre les autres les habitants de l'Empire.
L'empereur Héraclius, après avoir donné, par ses victoires sur les Sassanides, un regain de gloire à l'Empire et affermi sa puissance, paraissait épuisé par l'effort même qu'il venait de faire et était retombé dans une sorte de léthargie. L'administration tyrannique des gouverneurs byzantins, la dureté du fisc impérial et surtout les luttes religieuses avaient éloigné la majorité des Syriens du gouvernement de Constantinople. Les monophysiles même saluèrent avec joie l'arrivée des Arabes et la défaite de leurs persécuteurs officiels. Enfin, les affinités de race attiraient les Syriens vers les Arabes. L'hellénisme, en effet, n'avait jamais pénétré jusqu'au cœur de la majeure partie d'entre eux. Sous un vernis de civilisation hellénique, ils étaient restés sémitiques, surtout dans le sud et le sud-est. Pour eux, les Byzantins étaient plutôt des étrangers, tandis que les Arabes étaient des frères de race. La religion ne creusait pas entre eux un fossé infranchissable, car ces premiers conquérants arabes étaient tolérants et exempts d'un prosélytisme farouche. Il y avait certes plus d'animosité entre les monophysites et les catholiques orthodoxes qu'entre les premiers et les musulmans.
Omar fit de la Syrie une province du khalifat de Médine. Le gouverneur ou Emir résidait à Damas, qui se transforma
rapidement en une ville surtout musulmane. Un cadi lui fut bientôt adjoint poiir rendre la justice selon la loi du Koran. Le pays fut provisoirement divisé en une série de districts militaires, commandés chacun par un émir arabe.
La domination arabe devait changer complètement la physionomie de la Syrie. Une notable partie des Syriens embrassa l'Islam, principalement ceux des tribus méridionales. Dans les villes aussi, il y eut des défections. Des historiens arabes rapportent que le khalife Omar envoya des missionnaires mu sulmans en Syrie, pour y enseigner le Koran. Il s'y forma une population musulmane, renforcée surtout par les nombreux immigrants arabes attirés par les terres fertiles et par l'appât du butin. Tous les Syriens convertis devinrent les égaux des conquérants.
La condition des populations conquises était déterminée principalement par les capitulations qui stipulèrent la reddition des villes. La capitulation de Damas servit de règle è celles de Tibériade et des villes de la Syrie septentrionale. Le khalife confisquait les domaines de la famille impériale de Constantinople et les biens de tous ceux qui s'étaient enfuis de la Syrie pendant la conquête. Les édifices publics, les maisons particulières, l'or, l'argent, les terres étaient partagés également entre les vainqueurs et les vaincus. Les chrétiens en gardaient une moitié, mais comme usufruitiers seulement : la propriété en appartenait à l'Etat. L'autre moitié était répartie entre les mosquées, les émirs et les guerriers arabes (1).
Les chrétiens étaient assujettis à une série de taxes ; ils payaient d'abord la Jiziah ou capilation, par laquelle ils étaient censés racheter leurs têtes ; ensuite, le Kharadj ou impôt foncier, basé sur l'étendue et la fertilité des terres, et qui était une sorte de redevance pour la tenure. Sur leurs récoltes, le khalife prélevait une quantité d'orge et de blé égale à la quantité employée pour l'ensemencement. Enfin» ils devaient la taxe des pauvres, le Zakât, que payaient également les musulmans.
De l'aveu même des auteurs byzantins, les impôts n'étaient pas très élevés. Seulement, de même que les administrateurs
(1) Beugnot, Mémoire sur le régime des terres dans les principautés fondées en Syrie par les Francs, p. 9 et suiv.
byzantins, les fonctionnaires arabes manquaient trop souvent d'équité et répartissaient les charges fiscales entre les individus d'une façon arbitraire. La perception aussi des impôts était faite avec une grande dureté. Un auteur arabe même, Ben Khaldoûn, avoue que « la plupart des arabes qui formaient les garnisons des villes conquises étaient des gens grossiers»; et il ajoute: « Lorsque la conquête d'une province ou la fondation d'une dynastie a mis les Arabes en état d'assouvir leur rapacité, ils méprisent tous les règlements qui servent à protéger les propriétés et les richesses des habitants ». Cependant, la grande habileté politique et l'intelligence des premiers gouverneurs arabes de la Syrie surent prévenir la ruine économique du pays par les envahisseurs et maintenir, au contraire, sa prospérité.
Les chrétiens devaient également se distinguer extérieurement des musulmans. Il leur était interdit de porter des armes» de revêtir le costume musulman. Us étaient traités avec un mépris dédaigneux, mais non exempt d'indulgence, à condition qu'ils fussent respectueux envers les c croyants » et qu'ils ne critiquassent pas la religion du Prophète et ses préceptes.
La société syrienne était ainsi complètement transformée. Il y avait désormais deux classes sociales, séparées l'une de l'autre par la religion ; une classe dominante, celle des musulmans, et une classe sujette, celle des chrétiens, des rayas (ou troupeau). Les premiers khalifes ne cherchaient pas à faire de nombreux prosélytes ; au contraire, ils voulaient conserver dans leur Empire de nombreux rayas qui travailleraient pour les « fidèles », pour les musulmans, et qui seraient taillables et corvéables à merci. La société musulmane et arabe, au début, était en elle-même nettement démocratique. Tous les c croyants > étaient égaux entre eux. Mais cette organisation démocratique s'appuyait sur une autre organisation comprenant une classe de serfs et de sujets. Les premiers khalifes et principalement Omar, évitaient de trop restreindre, par des conversions, cette dernière classe, c véritable classe nourricière > de la société musulmane.
La conquête arabe devait avoir pour conséquence le refoulement de l'hellénisme par le sémitisme. Ce dernier prenait en quelque sorte sa revanche sur les Grecs et les Byzantins, qui, pendant neuf siècles, avaient essayé de le supplanter.
Selon Mommsen, la conquête arabe fut le « bourreau de l'hellénisme ». Une civilisation sémitique allait se développer, profondément indigène» s'inspirant des particularités du pays et de ses races, véritable héritière de la vieille civilisation orientale, que les Phéniciens, les Juifs, et d'autres peuplades syriennes avaient illustrée. La Syrie devint le berceau de la civilisation arabe ou musulmane. Le grec continua à être parlé quelque temps encore par l'aristocratie des villes, tandis que le syriaque resta la langue du peuple. Mais l'arabe les remplaça peu à peu et devint l'idiome de toute la population. Les anciens noms de villes, auxquels on avait substitué des noms grecs, reparurent. Quelquefois, pour arriver à leur forme moderne, ces noms n'ont dû subir qu'une légère modification de leur forme biblique. Quelques noms de villes grecs, cependant, ont subsisté, surtout ceux des villes fondées par les successeurs d'Alexandre le Grand et par les Séleucides, comme Anlioche, Laodicéeet d'autres.
En un mol, la Syrie allait, sous les Arabes, redevenir le centre du sémiti>me, pour le rester jusqu'à nos jours. Tout ce qui était grec ou latin de race ou de langue, y était désormais considéré comme étranger. C'était une victoire de l'Orient sémitique remportée sur ses anciens maîtres grecs, romains et byzantins. Même les chrétiens adoptèrent peu à peu la langue arabe. L'architecture et le costume redevinrent orientaux, arabes pour toutes les populations sans exception. Ce fut un retour complet au sémitisme,que l'hellénisme n'avait jamais pu refouler qu'à la surface, et on peut dire que la Syrie, depuis cette époque, est restée profondément sémitique jusqu'à nos jours.
Les Arabes étaient moins intolérants que la plupart des empereurs byzantins. Ils laissaient aux chrétiens une liberté à peu près complète des cultes ; aussi, beaucoup de chrétiens se trouvaient-ils plus heureux sous la domination des « infidèles », que sous le joug des despotes de Conslanlinople. Les monophysites, notamment, ou Jacobites, virent leur persécution cesser avec la conquête arabe. Dans beaucoup d'endroits même les chrétiens gardèrent probablement la moitié de leurs biens ecclésiastiques, comme à Damas, où. pendant longtemps* ils entrèrent avec les musulmans par la même porte dans l'église Saint-Jean, dont la moitié seulement avait été convertie en mosquée.
Chaque communauté chrétienne eut son existence propre, indépendante, non seulement en matière spirituelle, mais aussi en matière temporelle, môme au point de vue de l'organisation judiciaire. Chacune d'elles devint une c nation ». ayant ses chefs et ses intérêts particuliers. Très habilement, les Arabes avaient ainsi semé la division dans les rangs de leurs sujets chrétiens. Leur union contre les c infidèles » était devenue très difficile, leur force de résistance était affaiblie,
Les catholiques orthodoxes conservaient leurs rancunes contre les Jacobites. auxquels allaient la protection et la faveur des conquérants, à cause de leur hostilité contre Byzance ; et les Jacobites applaudissaient toujours à la défaite des empereurs grecs qui les avaient persécutés. Les Monothélites également profilaient de la domination arabe pour se répandre en Syrie.
Au début de la conquête, le patriarche d'Antioche, Macédonius.élait resté éloigné de son patriarcat, à Conslanlinople. Mais lorsque le haut clergé s'aperçut que les Arabes n'entravaient pas le libre exercice du culte chrétien et laissaient les évoques dans leurs fonctions, il retourna en Syrie. Le patriarche Macaire résida de nouveau à Anlioche, à partir de 654, et conserva le contact avec Constantinople et avec la papauté. Comme il était monolhélite, il fut destitué par le sixième concile œcuménique , tenu à Constantinople (680- 681), et remplacé par Théophane, sans que les Arabes intervinsent. Le siège d'Anlioche resta très étroitement rattaché à l'Eglise.
Cependant tous les~chrétiens ne s'étaient pas soumis au joug musulman. Dans le Liban, les Arabes avaient rencontré une vive résistance. Le sentiment de l'indépendance était trop vif chez les populations montagnardes et trop profondément ancré dans les cœurs, pour qu'ils acceptassent sans coup férir une domination étrangère. Le Liban, qui, de tout temps, avait été le dernier refuge des Syriens contre les envahisseurs étrangers, devait être également leur bastion naturel contre les Arabes.
Les Montagnards, d'abord, même dans l'Empire byzantin, avaient vécu un peu à l'écart dans leurs vallées, administrés par leurs municipalités, se contentant de payer leurs impôts à l'empereur. Ils n'étaient guère molestés par le logement des fonctionnaires et des troupes, ni par les corvées et les près-
tations. Comme partout chez les peuples des montagnes, leur foi chrétienne était simple et vive. Aussi ne voulaient-ils pas admettre le joug des c infidèles >.
Le long de la côte phénicienne aussi, la résistance contre les Arabes avait été plus vive. La population y avait, avec la Grèce et Constantinople, par son commerce maritime, des rapports plus étroits que les Syriens de l'intérieur, et était, par conséquent, plus attachée à l'Empire. Après la conquête des villes côlières par les Arabes, de nombreux habitants, voulant continuer la lutte, se retirèrent dans la Montagne, où ils se retrouvaient avec d'autres fugitifs, venant de la Cœlésyrie.
C'est dans cette époque, sans doute, qu'il faut placer l'origine historique d'une peuplade qui devait jouer dans la suite un rôle prépondérant dans le Liban et en Syrie, de la peuplade des Maronites, dont nous allons bientôt nous occuper.
Dès le début de la conquête arabe Je Liban devait ainsi jouer un rôle particulier en Syrie, que nous montrerons dans son ensemble, après avoir exposé, dans ses lignes générales, la domination des khalifes.
^ 1er. — Les Omaiyades (1).
L'Islam ne tarda pas à être déchiré par des luttes intestines et par un schisme. Le troisième khalife, Othman, vieillard débonnaire et faible, qui avait succédé à l'énergique Omar en 644, s'appuyait principalement sur ses proches parents, les Omaiyades, et écartait les vieux croyants, les premiers et fidèles compagnons du Prophète. Les Omaiyades étaient suspects à ces derniers ; on leur reprochait une foi religieuse trop tiède et de trop grandes ambitions personnelles et purement politiques.
Muawiaya notamment, le tout-puissant gouverneur de la Syrie et le principal conseiller du khalife, n'avait aucunement les allures d'un chef religieux, préoccupé surtout de la défense et de la propagation de sa foi ; ses visées et son allure étaient celles d'un politique, d'un gouverneur et d'un homme d'Elat purement laïque, ne se laissant guère guider
(i) Presque tous les auteurs occidentaux écrivent Ommiades,Ommeyades ou Oméiades, mais la véritable orthographe arabe est Omaiyades.
par des considérations religieuses. Aussi les vieux croyants et les gens de Médine, qui avaient accueilli le Prophète chassé de La Mecque, s'élevaient-ils contre la prépondérance des Omaiyades.
Les Koréïchiies même, l'aristocratie mecquoise d'où élait sorti Mahomet, étaient divisés en deux camps rivaux. La fa* mille des Hâchim était depuis longtemps jalouse de la maison d'Omaiya. Elle demanda qu'Olhman fut remplacé à la tête de l'Islam par Ali, le gendre et l'élève préféré du Prophète, le mari de sa fille Fatimé, sous le prétexte que l'élévation d'Othman au Khalifat était entachée d'irrégularité. Ali se retira de la cour du khalife et se mit à la télé des mécontents, sans cependant encore se révolter les armes à la main.
Ses partisans prétendaient qu'il était le seul héritier légitime du Prophète, qui l'avait, en effet, adopté, après la mort de ses fils. L'effervescence, chez les Arabes, devenait de plus en plus grande. Un jour, Othman lui-même, le khalife, fut assassiné, en 655, et Ali proclamé à sa place. C'était une belle figure ; guerrier superbe, poète et orateur éloquent, il avait une foi ardente, mais un sens médiocre de la politique. Certes, aucun Koréïchiie n'était plus convaincu que lui de la vérité de l'Islam ; aucun ne se conformait avec autant de ferveur et d'exactitude à tous ses préceptes. Mais il lui manquait le sang-froid, la perspicacité, la prudence vigilante, les qualités essentielles du véritable chef d'Etat. II avait commis la faute de soulever contre lui les rancunes de nombreux Koréïchiies, entre autres d'Aïcha, la femme préférée de Mahomet, en leur reprochant ouvertement leur tiédeur religieuse et leui* conduite privée peu conforme aux préceptes moraux du Koran,
ATcha fomenta une insurrection contre lui, trouva des partisans,surlout dans l'Iraq, et en Mésopotamie, mais fut vaincue au bout de quatre mois. Mais une nouvelle révolte, plus dangereuse, allait éclater.
Ali négligea de punir les meurtriers du khalife Othman, et fournit ainsi à ses adversaires un prétexte de l'attaquer, môme sur le terrain religieux. Muawiya, se sachant menacé à Damas, résolut de prendre les devants contre le nouveau khalife. Il lit exposer publiquement, dans sa résidence, les vêteroents ensanglantés d'Othman et jura de remplir son devoir de musulman et de venger le meurlre. Tous ses amis et ses guerriers s'associèrent à lui. Ali, à son tour, enleva à Muawiya
le gouvernement de la Syrie, mais le successeur qu'il lui donna, ne put rejoindre son poste devant! hostilité des Syriens musulmans.
La guerre civile éclata entre Ali et Muawiya en 656 déjà. Le premier s'appuyait principalement sur l'Arabie, l'Iraq et la Perse. Mais il avait contre lui les principaux Koréïchites et les meilleurs généraux de l'Empire, enlre autres Amrou, le conquérant de l'Egypte, qu'il avait mis en disgrâce. Il déclara transporter le centre de sa puissance à Kûfa, dans l'Iraq, dont les musulmans lui étaient dévoués, et s'éloigna ainsi de l'Arabie môme et des villes saintes de l'Islam.
Muawiya avait l'avantage d'avoir toute sa puissance concentrée en Syrie, aux portes de l'Yemen, berceau de l'Islam, d'avoir la meilleure armée de 1 Empire, entraînée par les luttes incessantes contre les Byzantins, et d'être soutenu par 1 habile aristocratie mecquoise, rompue aux affaires et habituée au commandement.
Les deux armées engagèrent la bataille à Si/fin, près de l'Euphrate, en juillet 657. Au moment où les Syriens pliaient sous le choc impétueux des Alides, une ruse d'Amrou fit cesser le combat el décider un arbitrage entre les deux rivaux, qui durent s'engager à s'en remettre au jugement de Dieu.
Les arbitres se prononcèrent contre Ali, mais celui-ci rerusa de reconnaître la sentence, qu'il taxa d'illégale, et se maintint dans l'Iraq et en Perse. Une partie cependant de ses partisans l'abandonna : c'étaient les Bédouins de l'Arabie. Ils se retirèrent dans leurs steppes et leurs déserts, refusant à la fois Ali et Muawiya. Animés d'un très vif sentiment d'indépendance, démocrates et égalitaires, ils repoussaient le principe môme du khalifat, qui leur imposait un maitre. Se reportant aux préceptes du Coran, ils prétendaient qu'en établissant l'égalité entre tous les « croyants », le Coran interdisait implicitement Tinslitution du khalifat, qui supprimait celte égalité voulant revenir aux croyances et aux institutions orthodoxes de l'Islam et constituèrent la secte des Khâredjites.
L'Islam était divisé en un khalifat de l'ouest, dont le siège était à Damas, et un de lest. Ali, cependant, perdit constamment du terrain. Trois fanatiques résolurent alors de rétablir l'unité, en tuant à la fois Muawiya, Ali et Amrou. Ce dernier échappa à son meurtrier; Muawiya ne reçut qu'une blessure légère; seul, Ali succomba, selon la tradition, le
21 janvier 661. Ses fils Hasan et Hosaïn continuèrent d'abord la lutte; mais ils n'avaient ni le prestige ni les talents de leur père. Hasan finit par faire sa soumission à Muawiya. Hosaïn se retira chez les Perses, y épousa la fille du dernier roi Sassanide et y acquit une grande popularité. Muawiya ne put le chasser de l'Iran ; h sa mort (679)» il recommanda à son fils Yazid, qui lui succéda, de l'épargner, s'il arrivait à en triompher. Hosaïn prit les armes contre Yazid, mais il Tut vaincu et tué à Kerbéla, en 680. La Perse reconnut alors l'autorilé politique des Omaiyades, mais la division dans le monde musulman persista sur le terrain religieux.
En effet, la Perse, avant la conquête arabe et sous les Sassanides, avait traversé une période de civilisation prospère et brillante. La philosophie surtout y avait brillé d'un vif éclat. La doctrine de Manès s'y était développée, fondée sur la notion d'une double divinité du bien et du mal. Les nestoriens chrétiens et les platoniciens païens, chassés par Justinien le Grand de l'Empire byzantin, y avaient apporté la philosophie grecque ; de l'Inde, le bouddhisme avait pénétré jusqu'en Bactriane. Le judaïsme exerçait également une grande influence sur les Persans. Beaucoup d'esprits cultivés, enfin, étaient arrivés à la libre pensée.
D'autre part, les Persans avaient le culte de la monarchie absolue, et pensaient que les rois participaient de la nature divine. Il en résultait que le principe de l'hérédité, dans la famille royale, était chez eux sacré et intangible. Celte croyance était fortifiée encore par I influence des théories juives, d'après lesquelles le souverain monarchique repré^ sentait l'autorité divine sur la terre.
L'Islam s'était donc heurté en Perse à des idées fortement enracinées. Il n'y fut pas embrassé aveuglément, comme en Arabie, pays primitif; ses dogmes y furent discutés et interprétés.
Enfin, la Perse subissait avec peine le joug des Arabes, qui avaient été jadis leurs tributaires, et qu'ils avaient l'habitude de considérer comme un peuple inférieur.Elle était musulmane, mais elle voulait être indépendante des maîtres arabes Elle avait suivi Ali. en partie parce qu'il réagissait contre l'aristocratie arabe dominante.
Pour toutes ces raisons, la Perse et les pays de llran en général devinrent schismatiques. On y avait fait des vœux
pour Ali; on en fit pour Hosaïn, parce que faire des vœux pour eux, les vaincus, c'était en faire contre les mat 1res. Ali fut proclamé par eux le seul et vrai héritier direct du Prophète, dont il était le fils adoptif et le gendre. 11 représentait pour eux l'héritier de droit divin. Bientôt, ils prétendaient que l'esprit divin s'était incarné en lui, après la mort de Mahomet, et qu'il était un second prophète de l'Islam. Les trois premiers khalifes et les Omaiyades n'étaient à leurs yeux que des usurpateurs ; seuls Ali et ses descendants étaient les successeurs légitimes du Prophète. Partant de ces principes, les Alides rejetèrent tous les actes des trois premiers khalifes et des Omaiyades. Or. la religion musulmane s'était considérablement enrichie, principalement sous les khalifes de Damas. Le Coran n'était plus reconnu comme Tunique source de la foi et du dogme. A côté de lui, afin de le compléter, s'élaborait la Tradition, ou Sunna, comprenant les récils de la vie, des actions et des paroles du Prophète.
Du temps des Omaiyades, cette Tradition était conservée oralement ; des recueils écrits n'en furent faits qu'au milieu du u° siècle de l'Hégire, c'est-à-dire qu'à la fin du vin* siècle de notre ère. On y ajouta, dans le cours des années, des traditions fausses, ou inventées en très grand nombre, élaborées principalement en Syrie, sous l'influence des nombreuses sectes religieuses et philosophiques qui s'y côtoyaient, et sous l'influence des croyances populaires qui y étaient enracinées depuis de longs siècles.
L'islamisme primitif était une religion sans miracles ; mais dès que les Arabes se trouvèrent en contact avec les populations syriennes, qui toutes racontaient des miracles de leurs nombreux prophètes, ils en introduisirent à leur tour dans la Tradition, pour ne pas paraître inférieurs aux Syriens. Le miracle le plus caractéristique est celui du voyage nocturne de Mahomet à Jérusalem ; monté sur le cheval allé Borâk, il avait été transporté par l'archange Gabriel au temple de Jérusalem, où tous les anciens prophètes l'avaient reçu en s'inclinant devant lui. Jérusalem devenait ainsi une des villes saintes, et la Syrie un des berceaux de l'Islam.
La Tradition consacrait aussi le pouvoir des premiers khalifes et des Omaiyades et représentait leurs préceptes religieux et leurs institutions politiques comme émanant directement du prophète. Les principales lois des Omaiyades y étaient
englobées, et comme elles avaient un fondement religieux, comme elles réglaient la vie des musulmans au nom de la religion, elles furent considérées comme des articles de foi.
Les Alides, niant la légitimité des trois premiers khalifes et des Omaiyades, ne pouvaient reconnaître ni les règles politiques ni les préceptes religieux de la Tradition ou Sunna, parce qu'ils consacraient l'autorité précisément des trois premiers khalifes. Ils n'acceptèrent donc comme source de la foi musulmane et fondement de l'Islam que le Coran. Même ils prétendaient qu'on pouvait commenter le Coran avec les moyens que l'homme puisait dans son intelligence. Ali et Hosaïn, pour eux, devinrent les martyrs de la « vraie foi ».
Ce schisme musulman dure encore de nos jours. Les Alides furent appelés plus tard les «• Chiites », et les partisans de Muawiya. les « Sunnites * ou « partisans de la tradition >. La division est restée presque régionale. Les Iraniens sont aujourd'hui encore Chiites, et la masse des populations, des provinces occidentales de l'Islam, Sunnite (1).
La Syrie devint, à la suite de tous ces événements, le prinr cipal centre des musulmans sunnites, bien que des éléments Chiites allassent s'y établir. Même elle éclipsa complètement l'Arabie. En effet, les vieux croyants à Médine et à La Mecque» trouvant que Muawiya et surtout son fils, Yazid, s'affranchissait trop de la morale rigoureuse du Coran, s'insurgèrent contre eux et prétendant qu'ils avaient le droit de veiller au maintien de la foi, de surveiller même le khalife, et de le déposer, s'il était impie, ils excommunièrent solennellement Yazid. dans la mosquée de Médine et proclamèrent sa déchéance. Une partie même des Koréichites se rallia à euxsous la conduite d'Abdallah-ben-Zobéir, un des compagnons du Prophète. La Mecque, à son tour, se prononça contre les Omaiyades et chassa tous les partisans de son territoire.
Abdallah réussit à grouper autour de lui les habitants de l'Hedjaz, mécontents du transfert du khalifat en Syrie et quelques partisans d'Hosaïn. tils d'Ali. Yazid envoya contre lui une armée qui prit Médine d'assaut, mais la mort du khalife arrêta la marche victorieuse de ses soldats Son fils Muawiya II, qui lui succéda, mourut après un règne de cinq mois (683). Le khalifat passa dans les mains de Marwân,qui appartenait à
(i) Oq appelle c Sunnites • aussi les Musulmans orthodoxes.