‹ La question du LibanChapitre 16 sur 124 · NU · texte numérisé non relu

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une autre branche des Omaiyades. auxquels, en 685, succéda son fils Abd-al-Maleck. MaisAbdallah-ben Zobéirétait reconnu khalife, non seulement à Médineet à La Mecque, mais encore dans l'Iraq, à Kufa el à Basra, dans l'Arabie méridionale et en Egypte. Il avait des partisans même en Syrie. Le gouverneur de Damas, quelques émirs du nord et la tribu arabe des Béni-Qaïs s'étaient déclarés pourlui. Dans la Syrie méridionale, au contraire, les musulmans, pour la plupart, venus de l'Yemen, se rangeaient autour de Marwân. Celui-ci détruisit ses adversaires syriens et soumit les Qaïsites. Après sa mort, son successeur AJbd-al-Malék continua la lutte contre Abdallah ben-Zobaïr. Il interdit même à ses sujets d'accomplir le pèlerinage de la Mecque, qui était Pacte de piété le plus considérable du bon musulman, et ordonna d'aller en pèlerinage à Jérusalem, érigée définitivement en ville sainte également de l'Islam.

Finalement, son armée parvint,* après une lutte acharnée, à s'emparer de la Mecque. La Kaaba, pendant l'assaut, fut en partie détruite Abdallah-ben-Zobéir fut tué (692).

A leur tour, les Kharedjiles, après une guerre atroce, furent vaincus également el dispersés. L'unité politique du monde musulman était rétablie, mais l'unité religieuse ne pouvait plus être réalisée. Au contraire, le chiitisme se séparait toujours plus profondément des Sunnites, et achevait de se constituer en une vaste organisation politique, sociale, religieuse, qui embrassait tous les éléments musulmans antiarabes et anti-omaiyades (1). Il devenait le refuge naturel de tous ceux qui, n'ayant plus la force morale de se séparer de l'Islam, cherchaient par le schisme, à échapper à l'orthodoxie musulmane.

L'abaissement de Médine et de la Mecque devait avoir des conséquences durables. Les deux villes conservèrent encore un certain rôle religieux dans le monde musulman, mais elles avaient perdu toute importance politique. L'Arabie ne joua plus aucun rôle directeur. Désormais, le centre de l'Islam était définitivement en dehors d'elle, d'abord en Syrie, à Damas, avec les Omaiyades, plus tard dans d'autres régions. Les Omaiyades cherchèrent même à abaisser l'importance religieuse de Médine et de la Mecque, en donnant le caractère de

(t) Vlaten, op. cit., p. 38.

villes saintes de l'Islam également à Jérusalem et à Damas, leur capitale. La Syrie devint ainsi le second berceau de l'Islam.

Les luttes contre les premiers Omaiyades avaient laissé des traces profondes dans les pays. Elles y avaient suscité des querelles séculaires et une hostilité profonde entre les tribus arabes. Les noms de Qaïsites et de Yamanites passèrent aux partis, sans cesse en lutte en Syrie et au Liban.

Les Omaiyades transformèrent complètement le khalifat. Muawiya, homme d'Etat avant tout, d'une foi un peu tiède, n'était pas un chef religieux comme les trois premiers successeurs de Mahomet. II sécularisa le khalifat, et, selon l'expression du chroniqueur arabe Ben-Khaldoûn, le changea en royauté. Il fut véritablement un souverain laïque.

Le centre de son Empire influait fortement sur ses idées et ses conceptions gouvernementales. La Syrie, avec ses nombreuses religions et son mélange de races, faisait en quelque sorte sortir la tolérance de son milieu même. La multiplicité des croyances était un signe de l'aclivité intellectuelle intense de ses populations. Le fait que les philosophes païens et les sectes chrétiennes hétérodoxes avaient eu à souffrir pendant longtemps des persécutions de l'Eglise officielle et des empereurs byzantins, s'il avait avivé leur foi et leurs dogmes, les avait cependant élevés aussi à une large tolérance ; ils la réclamaient pour eux-mêmes, et étaient prêts à l'accorder à tous ceux qui ne partageaient pas leurs croyances. Les Omaiyades recevaient ainsi, par le milieu dans lequel ils évoluaient, des leçons pratiques de tolérance. Us en profitaient largement.

Us avaient un autre motif très puissant, pour ne pas désirer la conversion en masse des chrétiens à l'Islam. Les musulmans ne payaient pas le Kharadj ni la Jiziah. Chaque chrétien, qui se convertissait, obtenait l'exemption de ces impôts. Les conversions diminuaient donc les revenus des khalifes. Or, leurs dépenses augmentaient, au fur et à mesure qu'ils étendaient leur puissance, et la consolidaient par une forte organisation administrative et militaire. L'intérêt du fisc exigeait qu'il y eût de nombreux chrétiens astreints à tous les impôts directs. Les Omaiyades tempérèrent donc le prosélytisme musulman.

"En Syrie, les khalifes rencontraient une organisation admi-

nistralive ordonnée et minutieuse, reposant sur la division des pouvoirs, avec des fonctionnaires militaires et civils et une perception régulière de l'impôt. Ils se heurtaient à des traditions gouvernementales très anciennes et très fortes, remontant au delà des Séleucides. Depuis plus de dix siècles, le pays était habitué à ce que nous appelons aujourd'hui la monarchie administrative absolue et à la bureaucratie. Les Omaiyades en reconnurent tous les avantages. L'organisation patriarcale et militaire des premiers conquérants arabes leur parut bientôt insuffisante. Alors, ils adoptèrent, dans ses grandes lignes, pour leur Empire, l'organisation bureaucratique qu'ils avaient trouvée en Syrie.

Les mœurs et la vie économique des Arabes devaient également se transformer complètement, au contact des Syriens. Comme il arrive toujours, chaque fois qu'un peuple de civilisation inférieure soumet un peuple de civilisation supérieure, les Syriens prirent leur revanche sur leurs vainqueurs en leur inculquant leurs mœurs. Comme chez les vainqueurs et les vaincus l'élément sémite avait une prépondérance très grande, l'assimilation fut rapide et complète. Les colons arabes établis en Syrie, en peu d'années s'étaient pénétrés complètement de la civilisation syrienne. Alors que les Germains entrés dans l'Empire romain avaient détruit partiellement la magnifique civilisation gréco-latine, et fondé des royaumes qui méritent leur nom de royaumes barbares, la conquête arabe, loin de ralentir les progrès de la civilisation en Syrie, les y accéléra au contraire. Ce furent les Omaiyades qui firent éclore la civilisation musulmane ou arabe, la plus belle sans doute du haut moyen âge. Leur empire arabo-syrien (et sur* tout syrien) était certainement l'Etat le plus civilisé et le plus |

florissant des vu6 et via* siècles. La Syrie était véritablement I

le centre du monde civilisé.

Muawiya commença cette transformation du khalifat en une (

monarchie laïque. Il confia ses attributions spirituelles à des |

prêtres, appelés Imâms, pour ne plus s'occuper que des affaires temporelles. Des fonctionnaires spéciaux, les Cdcfi>,furent chargés de rendre la justice.

Une bureaucratie fut organisée auprès du pouvoir central, à Damas, avec des conseillers et de nombreux scribes ; ce fut le Divan, expression empruntée au langage administratif persan ; i

Muawiya prit même les allures et les mœurs d'un souverain oriental. Comme le Basiliens à Constantinople, et comme les Sassanides en Perse, dont il copiait l'étiquette, il avait une demeure luxueuse où il donnait audience assis sur un trône. Il s'isola des « croyants » dans son palais, s'entoura de gardes du corps, et même assista aux cérémonies du culte, dans la mosquée, séparé de la masse, dans une loge grillée. L'usage de la monnaie se répandit sous lui et sous ses successeurs, chez les Arabes; tout naturellement, on adopta d'abord les types en usage en Syrie avant la conquête, c'est-à-dire le type byzantin et le type persan. Le khalife Abd-al-Malek, le quatrième successeur de Muawiya, qui régna de 685 à 705, fit frapper des monnaies purement arabes, des dtnars, pièces d'or valant environ 12 francs,etdes dirhams (drachmes), valant environ un franc.

Enfin, les Omaiyades surent rendre le khalifat héréditaire. Tandis qu'au début, le khalife était élu et choisi parmi les Khoraïchites, Muawiya désigna lui-même son successeur et fit proclamer de son vivant son fils Yazid Ier. Ce précédent allait avoir force de loi.

Ces khalifes laïques avaient, comme les trois premiers successeurs du Prophète, le souci d'agrandir leurs Etats. Sous leur direction, l'Empire arabe, par le droit de conquête, s'étendit rapidement en Asie et en Afrique, et même franchit le détroit de Gibraltar, pour s'emparer de l'Espagne et même du sud-ouest de la France. Vers 730, l'Empire arabe allait des plaines de l'Indus, et de la Bactriane jusque vers la Cilicie en Asie Mineure, puis jusque vers la Garonne en Europe. Les Francs seuls allaient, à Poitiers, en 732, arrêter la marche victorieuse des Arabes musulmans dans l'Europe occidentale.

L'Empire byzantin se maintenait péniblement en Asie Mineure, d'autant plus que les Omaiyades, ayant construit une flotte, l'attaquaient également sur mer.

Cependant, cette première dynastie de khalifes arabes ne se borna pas complètement à une œuvre de conquête et d'organisation. Ainsi que nous l'avons déjà exposé, l'influence syrienne sur les conquérants était si grande, qu'elle amena l'éclosion de la civilisation arabe (1;.

(1) Voir, outre les ouvrages déjà cités: Diercks, Dei Araber im

Les Omaiyades furent des amis éclairés et des protecteurs des lettres, des sciences et des arts. A leur cour, la littérature arabe brilla d'un rare éclat. Il y eut comme une renaissance poétique, Akhlal, Farazdaq, Zarîr, Doûr-Romma, Moulawakkel et d'autres chantèrent à Damas, en de magnifiques envolées poétiques, la gloire de leur race.

La médecine, l'arithmétique, les mathématiques, la chimie ou plutôt l'alchimie, la physique et les sciences naturelles, la philosophie même se réfugièrent dans le monde arabe devant l'intolérance byzantine et la barbarie germanique, et y furent cultivées avec une grande intelligence et un vrai libéralisme. La civilisation grecque devait être transmise à l'Europe occidentale par l'intermédiaire des Arabes.

L'agronomie surtout, l'industrie textile et la métallurgie furent alors portées en Syrie à un haut degré de perfectionnement.

Il se forma un art arabe, héritier de l'art byzantin et de l'art sassanide, dont la mosquée Qoubbat-as-Sakhra, de Damas, « un des palais du Paradis », selon l'expression des poètes de la cour, était le modèle.

Les chrétiens jouirent, sous les Omaiyades, libéraux et fortement suspects d'indifférence religieuse, d'une tolérance assez large. Ils formèrent pendant longtemps encore la majorité de la population syrienne. Muawiya, non seulement ne les persécuta point, mais même s'appuya sur eux. Dans l'administration il en employa un grand nombre, surtout des jacobites, hostiles à Constantinople ; mais il ne dédaigna pas les services des Grecs, parce qu'ils étaient lettrés et connaissaient la routine administrative. Par une large tolérance, il espérait les déshabituer de regarder du côté de Byzance.

Sous Abdal-Malek cependant commença une sorte de réaction très mitigée, il est vrai, contre les chrétiens. On en diminua le nombre dans l'administration, on exigea l'emploi exclusif de la langue arabe ; on observa plus rigoureusement contre eux les mesures d'exception. Néanmoins, le christianisme put prospérer et conserver le contact avec l'Eglise. Les chrétiens en Syrie même prirent une large part dans la lutte

Mittelalterund ihr Einfluss aufdei Kultur Europas (Les Arabes pendant le moyen-âge et leur influence sur la civilisation européenne).— St-Guyard, La civilisation musulmane.

des moines contrôles empereurs iconoclastes, au vin0 siècle. Saint Jean Damascène, qui fut môme un fonctionnaire des kalifes, s'illustra par ses Apologies ardentes du culte des images, et ses apostrophes véhémentes conlre l'empereur Léon III. En 742, les chrétiens d'Antioche obtinrent du khalife Hlchâm la confirmation de leur droit de choisir librement leur patriarche.

§ 2. — Les Abbassides.

Les Omaiyades s'étaient insurgés contre Ali. A leur tour, ils furent renversés par une dynastie nouvelle, parles Abbassides. Un descendant d'Abbas (1), de la famille Koréichite de Hachem, dont était issu le prophète lui-même, Muhammed, groupa, en 740, autour de lui tous les opposants, tous les mécontents. Il se disait l'héritier de Hosaïn, le <* martyr de Ker~ bêla », et gagna ainsi les sympathies ardentes des Alides et des Chiites. Zaïd, le petit-fils d'Ali, s'insurgea conlre les khalifes de Damas, mais fut vaincu et décapité. Muhammed l'Abbasside resta le seul chef de l'opposition. Les Omaiyades précipitèrent leur chute par leurs rivalités intestines qui ruinèrent la dynastie. Les Yamanites, qui étaient leurs plus fermes partisans, finirent même par se révolter contre eux, pendant que, dans l'Iraq et en Perse, grandissait le parti des Abbassides. En 747, enfin, Abou Muslem, gouverneur du Khorassan, déploya à Merv, le drapeau noir des Abbassides. Aboul-Abbas, le deuxième fils de Muhammed , fut proclamé khalife. On affirma que les Alides lui avaient légué leurs pouvoirs, et qu'il était l'héritier légitime d'Ali et de Hosatn. Toute la Perse se rangea sous sa bannière, pour prendre sa revanche sur les Omaiyades. C'était un soulèvement formidable des musulmans orientaux contre les occidentaux, qui les avaient vaincus et subjugués plusieurs fois.

Marwân II, le dernier khalife de Damas, fut vaincu sur les bords du Zâb, près d'Arbàles, dans l'Iraq, et poursuivi jusqu'en Egypte, où il fut égorgé devant un autel chrétien. Quatre-vingt-dix Omaiyades furent massacrés en une seule journée è Damas Ils succombaient, parce qu'ils avaient semé le mécontentement partout, par la dureté de leur administra- Il) C'était un des oncles du Prophète.

tion financière et par la cruauté avec laquelle ils avaient étouffé les moindres mouvements de révolte. Quelques tribus syriennes, qui persistaient à les défendre, furent presque entière* ment anéanties par les vainqueurs.

La nouvelle dynastie des Abbassidesne se croyait en sûreté ni en Arabie, dont la déchéance était complète, ni en Syrie. Elle établit le centre de sa puissance sur les frontières de la Perse d'où elle était partie, et d'où elle puisait sa force principale Abou- Jafàr, plus connu dans l'histoire sous le nom d'Al-Mansour, le successeur d'Aboul-Abbas, construisit sur la rive occidentale du Tigre moyen la nouvelle capitale, Bagdad (762).

La Syrie, trop arabe, passait au second rang. L'influence persane devenait prépondérante. L'autorité des khalifes était renforcée considérablement jusqu'à l'absolutisme complet, conformément aux doctrines persanes. Le khalife n'était plus simplement le successeur et le vicaire du Prophète ; il était le chef de ses croyants, investi des attributions religieuses les plus larges, le juge suprême des questions de dogme. Les sujets lui prêtaient le serment de fidélité ; sa personne était considérée comme sacrée et quasi-divine, 11 avait le droit de vie et de mort sur tous les musulmans.

La bureaucratie fut beaucoup développée sous les Abbassides. Auprès du khalife, pour diriger l'administration selon ses ordres et l'aider dans le gouvernement, il y avait des vizirs ou ministres, dont le principal était le Grand Vizir. L'or* ganisation du pouvoir central dans les Etals musulmans prit alors la forme quelle a conservée jusque nos jours.

La Syrie n'était plus qu'une province de l'Empire Abbasside ; elle n'était plus le centre du monde musulman. Elle était d'abord organisée en une série de marches militaires formant le front d'attaque et de défense contre les Byzantins ; au xitt siècle, cette organisation ne fut maintenue que dans la zone de frontière. La province fut divisée en plusieurs districts, dont chacun avait son administration civile particulière. A partir de cette époque, la Syrie ne devait retrouver son unité politique que par intermittence.

Elle ne marquait guère de l'attachement à la nouvelle dynastie. Elle était le centre de l'opposition arabe contre les Abbassides et les musulmans de l'Iraq et de la Perse, un foyer de révoltes permanentes, de troubles et de guerres civiles.

LES ORIGINES HISTORIQUES DE LA SYRIE ET DU LIBAN 2d

Les factions s'y livraient des luttes atroces. Qaïsiies, Varnanifes, Mondonïes et Kalbites s'enlredéchiraienl, accumulant les ruines dans ce pays si fertile. Parfois, la province échappait pendant des années aux khalifes de Bagdad ; il fallait alors que ceux-ci livrassent de véritables guerres aux révoltés pour les extirper et reconquérir le pays.

Cependant, malgré ces luttes incessantes, le règne des premiers Abbassides était pour l'Orient l'époque de sa plus belle glpire et de sa plus grande prospérité. Continuant les traditions libérales des Oraaiyades, la nouvelle dynastie favorisa les lettres, les sciences et les arts.

La civilisation de l'Empire des Abbassides maria la civilisation syrienne et celle de la Perse. Son centre devint Bagdad, admirablement située dans la fertile plaine de Mésopotamie, entre la Syrie et 1 Iran, et leur servant de trait d union. L'influence persane se fit sentir surtout dans la théologie, la religion, les sciences et les arts. L'influence de la Grèce qui s'exerçait sur les musulmans par les traductions araméennes de ses auteurs, ne fut pas moins grande, principalement dans le domaine de la philosophie. Les musulmans, au contraire, n'apportèrent que leur langue, leur riche imagination et quelques idées des traditions se rattachant presque toutes à la science coranique.

« C'est un fait très remarquable, écrit Ben-Khaldoun,quela plupart des savants qui se sont distingués chez les musulmans, par leur habileté dans les sciences soit religieuses, soit intellectuelles, étaient des étrangers. Les exemples du contraire sont extrêmement rares, car ceux même d entre eux qui rapportaient leur origine aux Arabes différaient de ce peuple par le langage qu'ils parlaient, par le pays où ils furent élevés et par les maîtres sous lesquels ils avaient fait leurs études (1). »

Le grand mérite des Arabes était de donner un appui éclairé à tous les savants et de mettre en pratique leurs découvertes et leur enseignement dans le domaine de l'agricuN ture et de l'industrie.

Des écoles furent fondées à Bagdad, à Kûfa, à Basra, puis en Syrie même, à Damas et à Beyrouth, où des milliers d'étudiants se pressaient pour suivre renseignement des maîtres.

(1) Ben-Khaldouo.

L'orthodoxie musulmane ne resta pas intacte. Les juristes et les théologiens de la Syrie, de l'Iraq et de la Perse se mirent à interpréter librement le Coran, selon des méthodes rationalistes. De nombreuses sectes hétérodoxes et quatre grandes écoles orthodoxes se constituèrent alors, pour durer jusqu'à nos jours.

, La philosophie arabe, s'inspirant des Grecs, dont les auteurs étaient traduits et répandus en Syrie, continua les traditions de spéculation et d'investigation de Platon et d'Aristote. Parmi les initiateurs, les Syriens jouaient le plus grand rôle. Les chrétiens de Syrie apprirent aux Arabes à penser. Un des plus connus est Qosta-Ben-Lûqâ, un chrétien de Baalbek, qui enseigna la philosophie grecque dans les écoles de 1 Iraq. La pensée arabe fut renouvelée par la dialectique d'Arislote, qui fut le grand docteur des scolastiques musulmans, avant d'être celui des scolastiques chrétiens, leurs disciples. Ce fut par les Arabes, en effet, que les chrétiens occidentaux connurent les œuvres du grand philosophe grec (1). Leurs commentaires, entre autres celui du syrien El-Kindé furent, pour la plupart, traduits en latin.

L'astronomie, les mathématiques, les sciences naturelles, la médecine, la géographie prirent un grand essor dans les écoles musulmanes. Les Syriens traduisirent les œuvres des mathématiciens Euclide, Archimède, du géographe Plolémée, des médecins Galien, Hippocrate, Dioscaride et d'autres. Parmi les traducteurs, les médecins Otman, Ben -Yak ub et Issa-Ben-Yaliya, de Damas, acquirent une grande célébrité (2).

Le maronite Théophile d'Edesse s'illustra comme astrologue. En 833, entre Raqqa et Palmyre, dans le désert syrien, deux astronomes mesurèrent un arc du méridien. Des physiciens et des alchimistes arabes perfectionnèrent la distillation, précisèrent la préparation des acides, celle de l'eau forte, de l'eau régale, de l'huile de vitriol, de l'esprit de vin ; ils préparèrent la pierre infernale, le sublimé, le salpêtre.

La littérature arabe» sous les Abbassides. brilla d'un éclat non moindre que sous les Omaiyades. La poésie devint plus

(t) De Wulf, Histoire de la philosophie médiévale (Louvain, 1900), p. 238.

(2) Voir Leclerc, Histoire de la médecine arabe.

fleurie, plus élégante, plus raffinée. L'histoire commença à se répandre comme genre littéraire. Ibn Koleibah.etTabari composèrent chacun une histoire universelle. Maç'oudi, dans ses Prairies cf Or, décrivit l'antiquité grecque et judaïque et le monde arabe avec une grande quantité de détails les plus précieux. L'art arabe s'enrichissait par le luxe de l'ornementation et du décor.

Les populations agricoles et industrielles de Syrie surent profiter des progrès de la science pour améliorer les cultures et développer l'industrie et le commerce. Grâce à une irrigation savante, ses campagnes atteignaient une rare fertilité. Les fruits de Syrie, les légumes fins, le sucre, les amandes, le safran de Damas acquirent une renommée universelle. La culture du cotonnier et l'élève du ver à soie avaient pris un très grand développement.

Les superbes tissus brodés et bariolés fabriqués à Damas dans le palais même des khalifes, les étoffes précieuses de Tyr et d'Alep, les soieries de Syrie étaient recherchées dans le monde entier. La céramique et la verrerie étaient florissantes à Damas, à Tyr et à Alep. La première a laissé son nom aux ouvrages de damasquinerie où ses ouvriers étaient passés maîtres et aux fameuses lames damasquinées d'une résistance extraordinaire, capables d'après les chroniqueurs de trancher une barre de fer sans s'ébrécher.

La Syrie et l'Iraq étaient ainsi véritablement du vue au ixe siècle de l'ère chrétienne le centre du monde civilisé. L'activité commerciale des ports phéniciens est peu connue ; cependant elle avait décliné de son ancienne prospérité. Damas, Alep et Antioche avaient remplacé TyretSidon, comme centres commerciaux ; les grandes routes commerciales qui reliaient (Occident à la Perse, aux Indes et à la Chine y passaient. Leurs bazars y étaient les principaux lieux d'échange entre l'Occident et l'Orient. Il est hors de doute que la Syrie et l'Iraq dépassaient de beaucoup en prospérité matérielle et en activité intellectuelle les royaumes chrétiens de 1 Europe occidentale. Les Syriens et les Arabes marchaient en tête de la civilisation.

Le monde chrétien n'avait pas renoncé à reprendre aux

arabes musulmans ces belles provinces et surtout la Syrie. Les empereurs byzantins avaient leurs regards continuellement tournés vers la Terre Sainte et vers les riches plaines et vallées et les fertiles coteaux de la Phénicie, de la Damascène, de la Cœlésyrie. Les khalifes, de leur côté, n'avaient pas renoncé aux conquêtes ; ils rêvaient toujours è étendre leur domination sur toute l'Asie Mineure et de prendre Constantinople La lutte entre les deux Empires ne connaissait guère de trêve de longue durée. C était une guerre sainte pour les uns et pour les autres, guerre atroce et acharnée, où, d'abord les Arabes avaient l'avantage, tant que le khalifat resta fort et actif.

De ces luttes, les chrétiens de Syrie avaient beaucoup à souffrir. Les premiers Abbassides soupçonnaient le clergé chrétien et surtout les patriarches d'Antioche d'être des espions byzantins et les traitaient par conséquent avec dureté. Il y eut même quelques persécutions. Celte intolérance des khalifes eut pour conséquence de resserrer les chrétiens autour de leurs prêtres et de les préserver des luttes intestines qui déchiraient alors l'Eglise byzantine, de la querelle des Iconoclastes et du schisme de Pliolius L'Eglise syrienne catholique qu'on commençait alors à appeler l'Eglise melchite, resta étroitement confinée dans l'orthodoxie.

A côté d'elle, les jacobiles et les nestoriens continuaient à jouir, sous les Abbassides, du régime de faveur que les premiers khalifes et les Omaiyades leur avaient accordé (1). Ils fournissaient même des médecins, des secrétaires et quelques savants à la cour de Bagdad.

§ S. - Les Fàtimites.

La dynastie des Abbassides épuisa vite son énergie. Dans la seconde moitié du ix* siècle, la décadence commença. Elle fut rapide, presque foudroyante. Les khalifes n'étaient plus que des Rois fainéants, abandonnant le pouvoir à leurs favoris et à leurs ministres.

L'unité religieuse de l'Islam, compromise depuis longtemps, se disloqua complètement. L'unité politique disparut pour ne

(I) Bar Hebraeus, Chron., p. 347; Assemani, Bibliographie orientale, II, pp. 344 et s. ; R. Duval, p. 385.

plus jamais renaître. Déjà, l'Espagne s'était séparée des khalifes de Bagdad, le dernier survivant des Omaiyades, Abd-el- Rhaman y avait fondé, en 755, le kbalifat de Cordoue.

La secte des Ismaéliens allait amener un nouveau démembrement de l'Islam. Tous les musulmans opprimés, ou mécontents, depuis Muawiya, se détournaient des khalifes orthodoxes pour se réfugier dans l'hérésie, favorisée par la libre interprétation du Coran. Us rêvaient d'un Imâm (Sauveur), issu de la famille d'Ali, du quatrième khalife, d'un nouveau prophète ou Mahdi, qui devait terrasser les impies.

Un oculiste persan, Abdallah-Ben-Maïmoun, surnommé Al- Qaddâh eut l'idée géniale de grouper en un faisceau compact tous ces mécontents, en leur faisant espérer l'arrivée d'un Mahdi mystérieux, de le race d'Ali et d'un de ses descendants, rimân Ismaël. Afin de les lier ensemble par des liens doctrinaux, il s'appliqua à contenter toutes les aspirations. <« Il présenta la dévotion aux croyants, la liberté ou même la licence aux étourdis, la philosophie aux esprits forts, des espérances mystiques aux fanatiques et des merveilles à la masse » (1) Ce fut 1 origine des Ismaïliens. Les masses y vivaient dans Pattente du Mahdi qui devait les tirer de la misère et leur donner des biens. C'étaient ces appétits qui allaient les rendre redoutables.

Des missionnaires actifs parcouraient le monde musulman et gagnaient de nombreux adeptes à la secte. Le fils d'Abdallab-beu-Maïmoun, H osa in, en prêcha la doctrine en Syrie et fonda un groupe compact d'Ismaïliens, dans le district de Homs, à Salamiya. Son fils, Obaïdallah, fuyant devant des émissaires du khalife de Bagdad, chargés de le tuer, se réfugia en Afrique, chez les Berbères, prit le titre de Mahdi et fut reconnu par les populations de la Tunisie et des provinces d'Alger et de Constantine. En 909, il se fit proclamer khalife à Kairouan, la ville sainte de l'Occident et fonda la dynastie des Fâtimites, qui prétendait descendre de Falime, la fille préférée de Mohammed et l'épouse du khalife Ali (2).

Les Fâtimites entrèrent en lutte contre les Abbassidespour leur enlever avant tout 1 Egypte et la Syrie. Us restèrent fidèles à la doctrine Ismaïlienne, qui conservait le Coran, mais en.

(i) De Goeje, Journal Asiatique.

(2) Quatremère, Mémoire sur l'histoire des Khalifes Fâtimites.

l'interprétant dans un sens allégorique. Appuyés sur eux, les Ismaïliens devinrent une force redoutable dans l'Empire Abbasside.lls formaient des associations secrètes où Ton n'entrait qu'après avoir promis au chef le plus entier dévouement et où Ton poussait le dévouement jusqu'au crime.

Les khalifes fainéants de Bagdad virent leur puissance s'effondrer rapidement sous la poussée dçs sectes. L'Empire arabe allait à la ruine.

Avec la décadence des Abbassides s'ouvrit pour la Syrie une période de révolutions politiques incessantes. Des dynasties nouvelles s'y établirent et s'y succédèrent, d'autant plus indépendantes du khalife que celui-ci était plus faible. Le pays se morcela en principautés rivales, rattachées par un lien vague au khalifal de Bagdad. L'unité religieuse de la Syrie musulmane allait être brisée.

Le fait capital de cette période devait être la poussée vers l'ouest des peuples turcs, des tribus du Turkestan et de la Mongolie. Elle constituait une révolution formidable non seulement pour la Syrie, mais pour le monde tout entier. Les pays musulmans allaient être transformés complètement par l'invasion constante des peuples turcs pendant plus de six siècles, l'Orient ne devait plus connaître la stabilité politique.

Les Turcs pénétrèrent dans les pays iraniens d'abord, « sans autre bien que leur arc, leur sabre et leur cheval », guerriers avant tout, assoiffés d'aventures, braves et pillards. Les khalifes de Bagdad, trop faibles pour les repousser, hypnotisés par la lutte contre l'Empire byzantin, tentèrent de les utiliser à leur service, comme les empereurs romains et grecs avaient fait avec les barbares, Germains, Slaves ou Mongols; ils les enrôlèrent dans leur armée et leur firent une place dans leurs Etats.

Les tribus turques entrèrent dans l'organisation musulmane, groupées avec leurs cadres propres. Elles avaient une organisation militaire solide ; avec des chefs de guerre, les Beys auxquels tous obéissaient avec respect, elles conservèrent cette forte organisation nationale et militaire dans leur nouveau milieu Les khalifes établirent ces peuplades de mercenaires dans les marches occidentales, principalement où elles devaient faire la guerre contre les Byzantins, et offrirent à leurs chefs, en fiefs, toutes les guerres qu'ils pouvaient gagner sur l'ennemi.

Afin de prendre rang dans la hiérarchie des fonctionnaires musulmans, les beys turcs embrassaient 1 Islam, par calcul, et leurs soldats suivaient leur exemple par discipline. Mais ils conservaient leur langue el leur organisation intérieure ; jamais ils ne devaient adopter la langue arabe. Ainsi, ils allaient former un groupe national nouveau en Orient.

Un de ces chefs turcs, Ahmed BenTûlîn (1), avait été au service du khalife Mamoûn, et placé par lui, avec sa tribu, sur les frontières septentrionales de la Syrie. Sous le khalife Mulazz, il obtint, vers 867, le gouvernement de 1 Egypte. Intelligent, énergique et ambitieux, il profita de la faiblesse du successeur de Mutazz, Mutamet, pour se rendre indépendant de fait dans sa province et môme s'empara de la Syrie (878;. Il y fonda la première dynastie turque, dans le monde musulman, celle des Tultnides Ils ne purent se maintenir longtemps en Syrie Les khalifes furent assez habiles de lancer contre eux d'autres peuplades turques et de leur susciter des rivaux dans leur propre armée. Leur puissance était considérablement affaiblie et ébranlée, lorsqu'une nouvelle invasion, celle des Carmathes, fondit sur la Syrie.

La prédication secrète des Ismaéliens avait été accueillie avec beaucoup de faveur dans le pays de Koûfa, dévoué dès les origines, aux Àlides. Un de leurs chefs, Hamdan-Qarmat, y forma une communauté nombreuse et fanatique, qui, plus tard, fut appelée, d'après son nom, la secte des Carmathes (2). Il habitua ses Gdèles à prélever sur leurs biens des contributions très élevées, ordinairement un cinquième au moins de leurs revenus, pour le trésor commun et leur imposa un dévouement absolu à sa personne. Peut-être même organisat-il un régime communiste.

Un des groupes Carmathes se jeta sur la Syrie en 902, renforcé par des Bédouins arabes. Les Tultnides furent vaincus; mais les Ismaéliens s'entredéchirèrent, mirent la Syrie septentrionale à feu et à sang et finalement furent écrasés par les armées des Abbassides, Leur domination en Syrie n'avait été que de très courte durée; mais ils avaient donné nais-

(1) Roorda, Ahmed Tulu nid arum ; L. Cahun, Introduction à l'histoire d'Asie.

(2) De Goeje, Mémoire sur les Carmathes, v. J. A. ,1895; Guyard, J. A.t 1877 ; Darmsteter, Le Mahdi ; Tabari, III, v. Mas'oudi : Tanbih, p. 475.

sance à plusieurs sectes Alides, dont celles des Assassins et des Nosaïris sont les plus connues. La dernière au moins a subsisté en Syrie jusqu'à nos jours.

La décadence des Abbassides était bientôt complète. A Bagdad, c'étaient les chefs ou émirs des mercenaires turcs qui exerçaient la réalité du pouvoir. Dans l'Afrique du Nord, les Fatimites consolidaient et étendaient leur puissance. Bientôt l'Egypte leur échut et le Caire devint la capitale de leur Empire, d'où ils s'acheminaient vers la Syrie.

Celle-ci allait être encore une fois la proie des Turcs. Son gouverneur, Mohammed-Ben-Togj, en 930, y fonda une nouvelle dynastie turque, celle des Ikchïds^ qui rencontra cependant une rivale puissante dans la famille des Beni-Hamdân, d'origine arabe. Le malheureux pays fut pendant près de 50 ans mis à feu et à sang par les hordes turques, d'un côté» et de l'autre par les Bédouins arabes, venus des déserts de la péninsule, farouches, belliqueux et aussi sauvages que leurs adversaires Les différentes régions syriennes passaient tantôt au pouvoir des Ikchïds, tantôt à celui des Hamdânites*

En outre, l'Empire grec réorganisé par des princes énergiques, reprit l'offensive contre les musulmans. iNicéphore Phocas, d'abord général, puis empereur, admirable soldat et général incomparable, pénétra, en 962, en Syrie, à la tête d'une armée formidable, et infligea aux musulmans plusieurs défaites sanglantes. En 969, ses troupes s'emparèrent même d'Antioche La Syrie septentrionale redevint une province byzantine. Les dynasties des Hamdâniles et des Ikchïds s'effondrèrent et disparurent pour faire place à la domination des Fatimites d'Egypte dont l'invasion était facilitée par les Carmalhes, Alides comme eux et violemment hostiles aux Abbassides retournés à l'orthodoxie.

Les Fatimites s'emparèrent rapidement de toute la Syrie. Les Emirs Tanukhilesdu Liban reconnurent leur suzeraineté. Deux partis se formèrent alors dans le pays, celui des Sunnites et celui des M agh rebiens Alides qui devaient s'entredéchirer plus d'une fois dans des querelles sanglantes. Les vainqueurs même se divisèrent. Les Carmathes, jaloux de la suprématie des Fatimites, se révoltèrent contre eux. Finalement, la victoire resta aux khalif< s du Caire, vers 980.

Pendant cette période de troubles et de révolutions, la prospérité de la Syrie ne fut pas sérieusement compromise. Les

lettres et les arts continuèrent à y fleurir et à y briller d'un rare éclat. Les différents princes qui y régnèrent, s'attachèrent tous à favoriser les savants, les poètes surtout et les architectes. La Syrie resta le plus beau et le plus riche joyau du monde musulman oriental. L'Eglise chrétienne même se maintint debout dans la tempête. Si elle eut à souffrir de quelques persécutions, son attachement à la Toi n'en fut que fortifié. L'épreuve la rendit plus unie et plus inébranlable.

La Syrie, pendant près d'un siècle, allait être une province de l'empire hérétique, chiite, des Fatimites Ismaïliens. Leur domination cependant n'était guère solide. Les gouverneurs envoyés du Caire cherchaient à se rendre indépendants en s'appuyanlsurles éléments turbulents et indisciplinés du pays, particulièrement sur les tribus nomades et sur les nombreux mécontents.

Des émeutes éclatèrent, locales et régionales. Dans le nord de la Syrie surtout, la domination des Fâlimiles ne put jamais s'enraciner profondément, d'autant plus que les Byzantins, sous les énergiques empereurs Tsimîscès (969 976) — en arabe Simsaq ou Chamchaqîq —et Basile II (973-1025) avaient repris une offensive vigoureuse contre les musulmans. Les Hamdânites avaient dû reconnaître la suzeraineté des empereurs de Constantinople et leur payer un tribut. En 975, Tsimiscès pénétra jusqu'au centre de la Syrie ; Homs, Baalbek, Sayda, Beyrouth et d'après certaines traditions Jérusalem même, tombèrent entre ses mains (1). Vingt ans plus tard, Basile II, appelé par les émirs hostiles aux Fatimites, renouvela cette attaque et conquit encore une fois la Cœlésyrie ; mais il échoua devant Tripoli et ne put conserver ses conquêtes. Antioche cependant resta pendant quelque temps au pouvoir des Grecs, comme leur citadelle avancée contre l'Islam.

Les chrétiens de Syrie, grâce à ces succès partiels des Grecs, purent réparer les blessures que les persécutions des Abbassides avaient faites à leur église. Le patriarcat d'Antioche fut rattaché de nouveau à Constantinople ; il reprit même des relations plus étroites avec la papauté. Les Fatimites, de leur côté, se montrèrent généralement très tolérants vis-à-vis de leurs sujets chrétiens. Le khalife Moïzz leur permit même de discuter publiquement avec les docteurs musul-

(1) Roehricht, Geschichte des ersten Kreuzzuges, p. 8.

mans. Aziz alla jusqu'à épouser une melchite et à donner le gouvernement de l'Egypte à un chrétien C'était une nouvelle ère de prospérité pour l'Eglise syrienne. L'influence et le nombre des chrétiens et aussi des juifs semblait grandir de jour en jour (1).

La domination fâtimite devait avoir d'autres conséquences durables pour la Syrie. Sous elle, les sectes alides s'y enracinèrent et s'y développèrent aux dépens de l'orthodoxie musulmane. Le chiitisme ne pouvait plus en être chassé. Les Nosaïris s'implantèrent définitivement dans le nord-ouest ; une nouvelle secte, celle des Druses. hostile à la fois aux Sunnites et aux Chiites, se répandit rapidement dans la Syrie centrale principalement. La Syrie se détacha peu à peu des Fatimites et se morcela en plusieurs tronçons, lorsqu'en 1070 y apparurent les Turcs Seldjoucides.

La conquête arabe, qui modifiait si profondément l'aspect politique de la Syrie, ne bouleversait pas dans la même mesure sa constitution économique. En Orient, le régime de la propriété avait, dans ses traits généraux, suivi la même évolution que dans les provinces occidentales de l'Empire romain. De grands domaines s'y étaient constitués, qui avaient absorbé la plupart des petites propriétés et même un grand nombre des moyennes propriétés.

Le système du palronat et de la recommandation s'était développé rapidement, ainsi que le prouvent certains passages du Code de Juslinien. Les petits propriétaires s'étaient recommandés aux grands, pour obtenir leur protection, mais par là même étaient devenus les simples usufruitiers de leurs terres, payant des redevances à leurs protecteurs. Leur liberté d'aller et de venir était restreinte. Ils étaient attachés par un lien personnel au grand propriétaire auquel ils s'étaient recommandés.

Depuis le règne de Justinien-le-Grand, à la faveur des troubles, des luttes religieuses, et des incursions des Perses, la recommandation était devenue de plus en plus générale en Syrie, les faibles cherchant un refuge auprès des puissants. L'aristocratie terrienne était arrivée à posséder la plus grande partie du sol.

(1) Roehricht, Geschichle des ersten Kreuzzuges, p. 8.

Les grands domaines étaient cultivés par des fermiers, des travailleurs à gages, des serfs de la glèbe surtout et des affranchis qui semblent avoir été plus nombreux en Orient qu'en Occident, et des colons. Ces derniers étaient soumis à des conditions légales analogues à celles de l'Occident. Ils étaient libres, en principe ; mais, établis sur un domaine, ils cultivaient un sol qui ne leur appartenait pas. Ils ne pouvaient pas en disposer librement ; ils y étaient attachés, ne pouvaient pas le quitter et étaient vendus avec lui. Ils devaient au propriétaire du domaine, qui était leur maître, des redevances en argent (le tribut) et en nature ; ils étaient astreints à des corvées. Le maître avait sur eux un droit de correction, donc un pouvoir de justice. S'ils se mariaient en dehors du domaine, ils lui payaient le droit de formariage. Les enfants du colon héritaient de leur père et ne pouvaient pas sortir de sa condition.

À l'origine, aucun caractère militaire n'était attaché à un domaine. A la fin du vi° siècle, et au commencement du vu0 cependant, en Syrie, le domaine devint le centre de la résistance locale contre les Perses. Le propriétaire devint un chef militaire. Même vers les frontières, des guerriers (<rTparcwT«i) furent, sous la condition du service militaire, établis sur des petits fiefs, cultivés par des serfs ou des colons.

A ce régime de la propriété et à la condition des serfs et des colons, les Arabes n'apportèrent que de très légères modifications de détail. Leurs guerriers, auxquels échurent les terres enlevées aux chrétiens, firent comme l'aristocratie indigène et byzantine ; ils firent cultiver le sol par les colons et par les serfs. Les chrétiens qui conservaient une partie de leurs propriétés, étaient libres de les exploiter comme ils l'entendaient, à la condition de payer les impôts au khalife. Ils gardaient tous leurs droits sur leurs colons et sur leurs serfs.

S 4. — Le Liban du VI* au X* siècle.

Nous avons fait une esquisse sommaire de la Syrie arabe et de son histoire jusqu'à l'arrivée des Seldjoucides. Nous avons déjà vu, quelle grande période de prospérité économique la Syrie traversa sous les khalifes Omaiyades et Abbassides et même encore sous les Fâtimites. Le fait que le régime de la propriété ne fut pas bouleversé par la conquête y con-

tribua sans aucun doute, dans une certaine mesure. Une région cependant ne partagea pas le sort de l'ensemble du pays : ce fut le Liban, qui, ainsi que nous lavons déjà vu, servit de refuge aux chrétiens.

Sous les empereurs byzantins, un régime municipal particulier s'était fortement organisé dans le Liban, à cause de la topographie du pays et à la suite de certaines circonstances historiques. Dans les vallées et sur les flancs de la montagne, de grandes villes ne pouvaient se développer, faute de place ; la vie urbaine ne dépassait guère la côte phénicienne. Le groupement caractéristique de la montagne était le bourg et le village. Grâce au développement considérable de l'agriculture, les bourgs et les villages étaient très nombreux sur les flancs de la chaîne et dans les vallées. Ils constituaient une sorte de grande banlieue des villes côtières, avec lesquelles ils ne formaient qu'une vaste agglomération.

Ces petits groupements humains avaient acquis rapidement une forte cohésion. Les relations perpétuelles avec la côte avaient développé chez leurs habitants une mobilité et une ouverture d'esprit, une largeur d'idées plus grandes que celles qui caractérisent ordinairement les cultivateurs. Accessibles à tous les progrès, ils avaient amélioré tous leurs procédés de culture, ils s'étaient pénétré de l'esprit de négoce et étaient devenus industriels.

Les groupements étaient orientés vers la côte ; mais d'une vallée à l'autre les communications étaient naturellement difficiles, par dessus les hautes chaînes de montagne et à travers les forêts. Des petits cantons, des groupes de bourgs et de villages s'étaient ainsi formés dans une vallée, ou dans des bassins, entre deux chaînons du Liban, ou sur les pentes, entre deux éperons, deux promontoires. Chaque groupe avait établi des communications rapides avec la côte ; mais il restait séparé des groupes voisins.

Puis était venue la période des troubles, des guerres civiles, des invasions des Sassanides. La fertile Cœlésyrie, la riche et riante Galilée, et la haute vallée du Jourdain avaient connu toutes les horreurs des périodes troublées et de l'anarchie. Les Bédouins du désert, qui, déjà à cette époque, vivaient de brigandage, s'étaient abattus plus d'une fois sur elles* pour les piller et les dévaster. Comme dans les autres provinces de TÉmpire, des bandes de malfaiteurs s'y étaient consti-

tuées, véritable fléau du pays qu'ils mettaient à rançon. Lés armées perses avaient pénétré plus d'une fois jusque dans le cœur delà Syrie et avaient même atteint la côte.

Devant les brigands et devant les ennemis, les habitants des plaines qui environnaient le Liban s'étaient réfugiés, comme jadis leurs ancêtres, dans la montagne, la forteresse naturelle du pays. De leur côté, les malfaiteurs, chaque fois qu'un gouverneur énergique les avait poursuivis, s'étaient également cachés dans la montagne.

Afin de pouvoir résister aux brigands et aux Perses, les Montagnards des différentes bourgades et des différents can* tons étaient restés fortement organisés. Le régime municipal romain, qui avait disparu ailleurs, se maintenait chez eux, mais sous une forme particulière.

Le régime de la grande propriété s'y était développé également, toujours pour les mêmes raisons et de la même façon que dans les autres provinces, les faibles se recommandant à de plus puissants, les petits propriétaires à de grands. Le colonat surtout et le servage avaient pris une grande extension, les réfugiés des pays environnants devenant presque tous colons ou serfs d'un grand propriétaire. Seulement les grands domaines restaient généralement dans les limites d'un petit canton, d'un groupe de villages. Le plus souvent, un village était devenu le domaine d'un grand propriétaire. Celui-ci était aussi le chef militaire des habitants, veillant à leur sûreté.

Telles étaient les origines de la féodalité libanaise, qui devait durer jusqu'en 1860. Lorsqu'arrivèrent les Arabes, les Montagnards avaient une organisation assez forte pour pouvoir leur résister avec succès. Dans chaque groupe, dans chaque canton, délimité en quelque sorte par des frontières naturelles à l'approche de l'ennemi, les quelques grands propriétaires de l'aristocratie terrienne, remplissant leurs fonctions de chefs militaires, de protecteurs des paysans, réunissaient rapidement leurs groupes de fermiers, de colons, de serfs et occupaient quelques fortes positions naturelles, d'où ils défiaient toutes les attaques.

Le R. P. Azar, dans son intéressant opuscule sur les Maronites, prétend qu'au moment de l'invasion arabe, il y avait dans le Liban trois rois maronites (1). C'est, sans aucun

(1) Les M a rondes, d'après le manuscrit (arabe) du R. P. Azar,

doute, une erreur. Le R. P. Azar donne probablement aux grands propriétaires des cantons ou des bourgs le titre de roi, à tort cependant. Ces chefs de l'aristocratie terrienne n'avaient aucun pouvoir officiel ; ils étaient les sujets de l'empereur de Gonstantinople. Mais cette assertion du R. P. Azar repose sur un fait certain : les grands propriétaires, pendant la période des troubles et les guerres contre les Sassanides, étaient devenus les véritables maîtres dans les petits cantons, les chefs des populations. Isolés dans leurs vallées, n'ayant plus que peu de rapports avec le gouvernement byzantin et avec ses agents, ils dirigeaient leurs villages et leurs bourgades comme ils l'entendaient, conformément aux mœurs patriarcales des Montagnards. Ils étaient comme des rois sur leurs domaines et dans leurs cantons.

Le R. P. Azar raconte que contre les envahisseurs, les Libanais avaient fortifié les endroits les plus faibles de leur pays. A l'approche de l'ennemi, ils avaient coutume de se retirer derrière ces fortifications et sur les sommets et les rochers des monts, pour se défendre. Le fait est confirmé par toutes les chroniques, entre autres par celle de Chidiaq. Us avaient donc une forte organisation de milices, pour ainsi dire, avant môme la conquête arabe. M. Beugnot, dans son savant opuscule sur le Régime des terres en Syrie établi par les Croisés, raconte que le Liban résista aux musulmans grâce à sa forte organisation municipale (1). Nous pensons qu'il faut préciser et dire que la résistance s'appuyait sur l'organisation municipale et cantonale, sous la direction de l'aristocratie terrienne.

Le R. P. Azar expose ensuite qu'il y avait trois villes fortes dans le Liban : Basconta, qui défendait la vallée d'Aulon, Besciarraï, au pied du Liban, et Haddeth, dans la vallée du

vicaire général de Sayda, délégué du patriarche d'Antioche et de la nation maronite. . . (contenant en appendice plusieurs documents intéressants). Voir aussi : P.Girolamo Dandini, S. J., Missione apostolica al Pairiarca e Maronite del Monte Libano, 1656. — R. P. S. (Simon prêtre), Voyage au Mont Liban traduit de l'Italien du R. P. Jérôme Dandini. Paris, 1675. — De la Roque, Voyage de Syrie et du Mont Liban y contenant la description de tout le pays compris sous le nom de Liban et d'Anti Liban, Kesroan, Paris, 1722. — Alfred d'Ancre, Silhouettes Orientales, Iskenderieh. Les Ansariés, les Maronites, Paris, 1869.

fleuve saint. Ceci confirme ce que nous venons d'expliquer. Les Libanais firent comme avaient fait les Grecs, les Italiens, les Germains et tous les peuples, à l'origine de leur histoire. Ils construisirent une ville forte dans leur canton, ce que les Grecs appelaient une « tto>cç », et les Allemands un Burg, pour leur servir d'abri et de refuge en cas d'invasion, notamment pour y mettre leurs familles, leurs récolles et leurs biens mobiliers. Peut-être y avait-il trois villes seulement, peut-être aussi davantage. Il est même possible qu'il n'y eût que trois organisations cantonales dans le nord du Liban, chacune d'elles ayant sa ville forte et sans doute aussi son chef, le propriétaire principal de la région, comme le fait supposer le récit du R. P. Azar.

Les Montagnards ont toujours eu une tendance à la piété ; leurs sentiments religieux sont très vifs et très profonds. C'était le cas également dans le Liban. La ferveur religieuse de ces populations était encore augmentée par le monachisme, qui avait pris une grande extension en Orient aux ve et vi° siècles. Les moines vivaient de préférence ou sur les confins du désert ou dans les montagnes. Les hautes vallées sauvages du Liban les avaient attirés de bonne heure.

Ces populations étaient-elles monothélites ou monophysites, ou étaient-elles toujours restées fidèles à la foi orthodoxe? Des discussions passionnées se sont élevées sur ce point.

Les Maronites se défendent très énergiquement d'avoir jamais abandonné l'orthodoxie. La solution du problème est délicate. Il nous semble certain que les monothélites ont eu quelques succès dans la montagne. Il est indéniable aussi que les monophysites ou jacobites se sont réfugiés de bonne heure dans quelques hautes vallées, où ils se sont maintenus. Mais nous croyons que la masse des populations libanaises est restée attachée à l'orthodoxie de Constantinople (1).

(1) D'après Eutychus, patriarche d'Alexandrie,et Guillaume de Tyr, Maroun,chef delà nation, aurait été monophysite,etles Maronites euxmêmes auraient professé cette hérésie jusqu'en 1182 où ils auraient abjuré entre les mains d'Aiméri III, patriarche latin d'Antioche. D'autres auteurs soutiennent encore, à tort, selon nous, que, lors des croisades, en 1182, à l'instigation du patriarche latin d'Antioche, la majorité des Maronites se rallia nominalement au catholicisme romain, en abjurant le monothélisme , mais que l'union ne fut effective qu'au xvie siècle. Le pape Grégoire XIII envoya alors

Les Maronites étaient tout d'abord connus sous le nom de « Chrétiens de Syrie »>. Leur surnom de Maroniles leur vient de Saint-Jean Maron. Mais de tous temps, ils ont été catholiques, reconnaissant l'autorité des papes de Rome qui leur laissaient une très grande latitude à cause des difficultés de communications au moyen âge. Il est certain que cette autorité suprême de Rome a toujours été reconnue par l'universalité de la nation maronite. Une partie cependant a subi pendant un certain temps l'influence de quelques hérésies; son retour au catholicisme a été l'occasion pour certains auteurs d'une erreur historique, car ils affirment de la généralité des Maronites ce qu'ils ne devraient dire que d'une portion très minime.

Quelles sont maintenant les origines exactes de la nation maronite ? Les sources sont contradictoires ; certains auteurs prétendent que cette nation s'est formée après la conquête arabe seulement. Nous rejetons cette hypothèse. Il ne nous paraît pas douteux que dans le nord du Liban surtout, bien avant l'arrivée des musulmans, vivaient et s'étaient organisées les populations qui devaient former plus tard la masse de la nation maronite ; mais au vu* siècle, au moment de l'invasion arabe, elle fut renforcée par un appoint assez considérable venu des régions environnantes.

Voici ce que raconte la tradition, rapportée, entre autres, par Volney. Vers la fin du vie siècle, il y avait sur le bord de TOronte un saint solitaire, Maroun, très pieux et très vénéré des peuples d'alentour. Après sa mort, des miracles se faisaient auprès de son corps, à la suite desquels on fut amené à construire une chapelle sur son tombeau dans Hama, puis un couvent, qui bientôt devint très célèbre (I). Ses disciples

le pallium au patriarche Michel. Certains aussi disent que le mot « Maronite » apparaît pour la première fois dans les documents du vme siècle pour désigner les monothélites (on sait que le monothélisme a groupé de fervents sectateurs au vu6 siècle) ; il dérive, disent-ils, d'un mot syriaque qui veut dire Notre-Seigneur, et ils concluent alors que c'est dans l'organisation de ces monothélites qu'il faut sans doute voir l'origine des Maronites. Voir aussi : Duwaibi, Salsalal el Mùarinah (Origines des Maronites) ; Mgr J. Debs, Tarikh Souria (Histoire de la Syrie).

(1) Les Maronites considèrent le couvent de Detr-Mar-Afaroun, ou St-Maron de l'Epomène, sur TOronte, au sud de Ribla, qui fut un des centres chrétiens les plus importants de la Syrie, comme leur lieu d'origine.

fondèrent le couvent de Saint-Maron de l'Epomène sur les bords de l'Oronte. Les moines de ce couvent devinrent les chefs naturels des chrétiens de leurs régions. A l'approche des Arabes, ils réunirent leurs fidèles et se réfugièrent avec eux dans les chaînes septentrionales du Liban. Autour d'eux, se groupèrent également les Araméens de la côte, du district de Bothrys (Batroun), et tous les autres réfugiés, se confondant avec les habitants mêmes de la montagne en une seule communauté.

Us fondèrent dans le Liban de nouveaux couvents, dont un était le centre de leur organisation, silué peut-être à Kafler- Haï. Ils résistèrent victorieusement aux attaques des A rabes* d'autant plus que ceux-ci, pour la plupart, cavaliers ou montés sur des chameaux, ne pouvaient manœuvrer que fort difficilement dans les régions montagneuses.

a Quand Muawiya, avec ses hordes farouches, voulut gravir la montagne, les Maronites, sous les ordres d'un chef élu par Saint-Jean Maroun et le peuple, tombèrent sur eux, disent les chroniques, avec la force et le bruit du tonnerre, et ils furent écrasés dans la plaine » (1). Ainsi raconte le R. P. Azar, avec une exagération emphatique. Sans doute les Libanais profitèrent-ils de la guerre civile entre Muawiya et Ali, qui leur donna quelque répit, pour s'organiser plus fortement et mettre leur pays en état de défense. On leur donna ou ils se donnèrent assez vite le nom de Maronites, en souvenir du célèbre ermite, patron du monastère de l'Epomène.

On raconte aussi que vers la fin du vu* siècle, un moine de ce couvent, Hanna Maroun ou Jean le Maronite devint, par son grand talent de prédicateur, un des plus fermes appuis du pape dans le Liban et fut sacré à Antioche par un légat pontifical évêque de Djébail, Son éloquence lui amena sans cesse de nouveaux adeptes, et finalement il groupa autour de lui tout le peuple, qui adopta son nom.

Dès cette époque, les Maronites étaient en lutte avec les Jacobites qui avaient déjà été les adversaires des moines dans la vallée de l'Oronte.

Un fragment syriaque publié et traduit par l'abbé Nau, dans ses a Opuscules maronites », rapporte qu'en 658 ou 659, il y eut à Damas, devant Muawiya, une dispute théologique

{{) Azar, op. cit. , p. 4i.

entre les docteurs maronites orthodoxes et des docteurs jacobites ; ces derniers furent vaincus et, malgré leur faveur auprès des musulmans, condamnés à payer 20.000 deniers. Ce récit est sans aucun doute légendaire, mais il n'est pas moins vrai que la lutte était alors engagée entre Maronites et Jacobites pour durer jusqu'à nos jours.

L'organisation aristocratique des Maronites ne pouvait devenir que plus forte et plus cohérente par les luttes continuelles contre les inBdèles. Il s'établissait chez eux une sorte de discipline nationale, qui soumettait le peuple à quelques grands propriétaires et aux prêtres ; il leur fallait des chefs veillant constamment à leur sûreté, rompus aux affaires, habitués au commandement. et à cette époque, ce ne pouvaient être que les membres les plus influents de l'aristocratie terrienne, ayant acquis une grande expérience déjà par l'administration de leurs domaines, jouissant, de par leur richesse, d'une haute autorité et ayant sous leurs ordres directs, de nombreux serfs, fermiers et colons. Sans doute même une grande partie des fugitifs venus de la plaine et de la côte, à l'approche des Arabes, avait dû accepter la condition de colon sur les terres de quelque grand propriétaire.

Le régime de la propriété et la condition des personnes ne subissaient donc aucun changement, si ce n'est que l'autorité de l'aristocratie terrienne était sensiblement accrue. L'isolement des cantons libanais de la côlç phénicienne devait avoir une autre conséquence. Nous avons déjà vu que les khalifes avaient établi des colonies persanes et arabes dans les villes côtières pour les défendre contre les Libanais. Ceux-ci ne communiquèrent plus avec les grandes villes de la côte phénicienne ; ils se replièrent alors sur eux-mêmes et pendant plusieurs siècles, jusqu'à l'arrivée des Croisés, n'eurent que des relations intermittentes avec le monde chrétien et avec Constantinople.

Chaque canton conservait sa vie propre, formait un petit Etat isolé. C'était un milieu essentiellement favorable aux mœurs patriarcales, à l'organisation aristocratique de la société. Peu accessible aux influences exlérieures, le Liban maronite allait avoir son évolution propre, déterminée par les conditions de son existence particulière et ne subissant qu'à des intervalles assez éloignés le contre-coup des événements qui pendant plusieurs siècles bouleversaient sans cesse la Syrie.

Chaque canton, et dans le canton, chaque domaine avait sa vie propre et cherchait à se suffire à lui-même, par sa culture et son industrie, en même temps que l'unité nationale était cimentée par les luttes incessantes et communes de tous les cantons contre les musulmans. Il se forma donc une vie locale et régionale à la fois et une vie nationale, un patriotisme régional et un patriotisme national, aussi intenses l'un que l'autre. Des rivalités au sujet des terres notamment semaient parfois la désunion entre deux groupes régionaux et leurs chefs ; mais contre l'ennemi commun, contre l'Arabe, tous étaient unis. Cette défense constante de leur sol et leurs efforts pour se suffire à eux-mêmes dans leurs vallées et sur leurs collines donnèrent naissance à ce patriotisme ardent qui distingue encore aujourd'hui les Maronites, et le firent enraciner si profondément dans leurs cœurs.

Us durent façonner le pays selon leurs besoins pour y vivre. El nécessairement, par la force des choses, dans ce pays de vallées et de montagnes, ils durent mener une vie simple et austère, toute de labeur ; ils devinrent dès lors un peuple habitué par la petite guerre à toutes les ruses, belliqueux, aux mœurs simples, ingénieux et laborieux, à l'intelligence vive et souple, mais soupçonneux et méfiant envers les étrangers.

Vers la fin du vu* siècle, l'empereur Constant IV, menacé dans sa capitale même, eut l'idée d'attaquer les Arabes dans leurs propres possessions. Il était trop faible pour prendre l'offensive lui-même et envahir la Syrie ; mais n'était-il pas possible de se servir du Liban, de cette immense forteresse naturelle restée chrétienne au cœur même de la Syrie, pour paralyser les musulmans ? Il suffisait d'y entretenir une armée vigoureuse et entreprenante, harcelant sans cesse l'ennemi dans son propre pays et défiant toutes ses attaques derrière les rochers de la montagne. Constant IV le comprit et envoya dans le Liban une armée auxiliaire composée de 12.000 guerriers environ, de la tribu chrétienne des Mardaïtes, d'origine arabe ou iranienne.

D'après le témoignage de Saint-Théophane c ils pénétrèrent dans le Liban et s'emparèrent de vive force de tous les sommets delà montagne... Indigènes et captifs en troupes nombreuses se réfugièrent aussitôt auprès d'eux ».Où s'élablirent-ils? Sans doute pasdans le Nord, dans le Kesrouan actuel où déjà les

Maronites résistaient vigoureusement aux Arabes. Les sources sont muettes sur ce point ; mais nous pensons qu'ils occupèrent le centre et le sud de la montagne, les cantons situés aux portes de Beyrouth, de Sayda et près de la Damascène, du siège même du khalifat, de façon à gêner les communications de Damas avec la côte phénicienne, où Mua wiya venait d'équiper des flottes contre les Grecs, et à empêcher les Arabes à préparer sur cette même côte, en toute tranquillité, leurs expéditions maritimes qui pouvaient devenir un si grand danger pour Constantinople.

On a souvent prétendu que les Mardaïtes n'étaient que des Maronites. C'est une opinion erronée. Le texte de Théophane est formel ; il établit que les Mardaïtes pénétrèrent dans le Liban ; ils y étaient donc étrangers. D'un autre côté il est certain qu'il y avait déjà des populations indigènes, et que dans le nord elles avaient repoussé les Arabes, sous la direction des moines maronites. Il n'est donc pas possible de confondre les Mardaïtes avec les Maronites.

L'hypothèse la plus vraisemblable est que les Mardaïtes ont été envoyés des monts de l'Arménie dans le Liban, comme une sorte de colonie militaire. Les auteurs arabes, entre autres Biladuri et B.Atir, les appellent Jarajima, du nom d'une ville arménienne.

Fièrement campés sur leurs montagnes, les Mardaïtes harcelèrent sans cesse les musulmans et leur causèrent de grandes pertes, de sorte que Muawiya conclut finalement avec l'empereur une paix honorable pour ce dernier. Mais en 687, l'empereur Justinien II rappela ses auxiliaires Mardaïtes du Liban. On a prétendu que c'était à cause de leur foi monophysite ou monothélite. le très orthodoxe Justinien II ne voulant pas protéger des hérétiques. Ce n'est cependant pas vraisemblable. L'empereur les rappela par une fausse mesure politique. Les Arabes ayant promis de lui payer un fort tribut annuel, à la condition qu'il retirerait les Mardaïtes du Liban, il y consentit, croyant avoir définitivement vaincu ses adversaires.

Il se trompait. Le meilleur moyen de dompter les Arabes était de maintenir et de renforcer sans cesse les garnisons mardaïtes, cette pointe enfoncée profondément dans le flanc de l'empire musulman et touchant son cœur. Les retirer, c'était, selon la forte expression de Théophane, c mutiler

Les origines historiques de la syrie et du liban 45

ta puissance byzantine. . renverser un mur d'airain » (1).

Les Mardattes, sur 1 ordre de l'empereur, quittèrent le Liban et rejoignirent l'armée impériale en Arménie. Cette obéissance, celte discipline prouvent abondamment les liens militaires qui maintenaient la vaillante tribu dans une étroite soumission à l'empereur. Ce n'était pas une population profondément enracinée dans le pays, mais une garnison qui y avait été placée, selon l'habitude prise dans l'empire romain depuis le m0 siècle de notre ère d'établir des peuplades guerrières, des « barbares » dans une région pour la défendre.

Les Maronites, au contraire, restèrent dans le Liban. Cantonnés dans leurs vallées et sur leurs collines, ils ne furent guère molestés par les khalifes. Ce fut à cette époque sans doute que le kharadj leur fut imposé, mais sous la forme d'un tribut collectif versé aux khalifes pour acheter « la libre jouis* sance de leurs terres », et pour ne pas être inquiétés par les conquérants. Ils conservèrent leur autonomie. Sous les Abbassides, le Liban fut englobé dans le district de Damas. Sous la menace des retours offensifs des Grecs, les khalifes fortifièrent alors la côte phénicienne, très importante pour le commerce et particulièrement exposée aux attaques de la flotte byzantine.

Muawiya, déjà, avait placé dans les villes côlières des colonies persanes, pour les garantir contre les surprises de l'ennemi (2). Le second Abbasside, Abou Jafar ou Mansour,profîta de la retraite des Mardaltes pour jeter dans le Liban une tribu musulmane, qui s'y rendit célèbre sous le nom de Tanoukh. Elle occupa les environs de Beyrouth et le Liban central, abandonnés par les Mardaïtes.

L'origine des Tanoukh est controversée (3). Selon les uns, ils auraient été Perses, tirés des garnisons de la côte phénicienne ; selon les autres, ils auraient été Arabes. Tanoukh erait le nom générique de tribus arabes émigrées vers Hiras et dans le Haoûran avant même la conquête musulmane. Us auraient suivi l'armée conquérante de Khaled et auraient

(1) Théophane, op. cit., 6178,6179.

(%) Cf. Ya'qubi, Z. 0. P. K., IV, 87 ; Revue de VOrient Chrétien, 1902, p. 477.

(3) Cf. sur les Tanûkh : Tannùs ach-Chidiaq : Les familles du Liban; G. Cheikho s. }.,Tarikh Beyrouth.?. 27,28 n. ; Oppenheim: Von Mittelmeer zum Persischen Golfe, 1899.

obtenu, comme récompense, le district de Marrât. Ce qui est certain, c'est qu'ayant rallié dès le début la cause des Abbassides, ils furent considérés comme leurs fermes soutiens dans la Syrie réfractaire. Jafar, en 736, les établit dans le Gurb, en leur donnant la mission d'écarter de la Phénicie et du Liban les ennemis de l'Islam. Un de leurs chefs, Arslân, se fixa dans le défilé qui porte aujourd'hui le nom de Zahr-al- Baïdar. D'autres chefs s'installèrent dans les cantons environnants de Beyrouth et de Sayda. Peut-être une partie des Tanoukhites occupa-t-elle aussi le Wadi-at-Taïn, au pied du Monl-Hermon.

Il faut remarquer que les seuls districts occupés par celte tribu musulmane sont situés dans le Liban central et méridional. Il n'est nullement question d'une occupation des cantons septentrionaux ; c'est une preuve de plus que ceux-ci restèrent aux Maronites, placés sous la surveillance des musulmans de la côte et des Tanoukhites.

Les chroniques manquent de précision sur l'histoire de cette époque et confondent généralement les Maronites et les Mardaïles. Cependant il semble certain que les Maronites eurent à subir de douloureuses épreuves et à repousser de nombreux assauts contre leur autonomie. Les retours offensifs des Grecs, sous Tsimiscèset Basile II, leur furent de précieux encouragements et les aidèrent à refouler de leurs montagnes les flots des envahisseurs. Ils continuaient à obéir à leurs chefs nationaux, les principaux propriétaires fonciers. Les chroniques leur donnent dès les origines le nom d'émirs ; mais ils ont été au début désignés par un nom syriaque ou grec, sans aucun doute ; car émir est un terme arabe, et les Maronites parlaient alors encore le syriaque

Ces chefs étaient les intermédiaires officiels entre leur nation et les autorités musulmanes. Ils levaient les impôts et rendaient la justice, chacun dans son canton. Leurs pouvoirs étaient en quelque sorte reconnus légitimes par les khalifes même, puisqu'ils négociaient avec eux régulièrement.

L'organisation religieuse des Maronites de cette époque n'est guère mieux connue. Le savant maronite Duwaihi a essayé de faire une liste des premiers chefs religieux de sa nation (1); mais il n'a pu donner sur eux aucun détail. De

(1) Salsalat cl Mùarinah (Origines des Maronites).

rares fragments de cette époque, quelques canons syriaques, nous sont parvenus, quelques noms aussi, entre autres ceux de deux savants historiens maronites, dont les œuvres n'ont pu être retrouvées : Théophile d'Edesse (mort en 785), et Qaïs, qui a vécu au xe siècle.

Les Maronites se maintenaient ainsi dans leurs montagnes, dans une large autonomie. A côté d'eux d'autres populations vinrent s'établir ; nous avons déjà parlé des Tanoukhiles musulmans. Mais le Liban devait être également le refuge de tribus musulmanes hérétiques persécutées par l'orthodoxie officielle. L'invasion des Carmathes avait jeté en Syrie les sectes chiites, qui allaient former dans les régions montagneuses surtout et particulièrement dans le Liban, des populations nettement distinctes de la masse des Syriens.

La première de ces sectes qui s'implanta en Syrie pour y rester jusqu'à nos jours, fut celle des Nosaïris (1), qui habitent encore aujourd'hui la chaîne de montagnes au nord du Liban, qui porte son nom, le Bargylus des anciens, et le Djebal Sommâq des Arabes.

Il est très difficile d'établir les origines exactes de cette secte, tant au point de vue historique qu'au point de vue religieux. En tous cas, la formation de leur religion les rattache aux Carmathes. Elle est issue de la même prédication chiite des imâms. Seulement elle s'est séparée de bonne heure des Carmathes, refusant de reconnaître la légitimité d'imsall et de son fils Mohammed et par conséquent des Fâtimites. Les Nosaïris étaient des Alides, des chiites encore plus fanatiques, plus excessifs que les Carmathes.

Leur religion se répandit en Syrie, du Wadi-at-Taïn jusqu'au Djebel Sommâq, en passant par le versant oriental du Liban septentrional, nous ne saurions préciser à quelle époque, vraisemblablement aux ixe et x* siècles. Elle acheva,

(1) Cf. P. Lammens, S. J., Les Nosaïris dans les Etudes. V. 80 p. 461 et suiv. ; R. Dussaud, Histoire des Nosaïris. — Cf. encore différents articles des mêmes auteurs' (dans R. A. — R. 0. C, — Grande Encyclopédie)', De Sacy, Exp. II, 31, 33, 519, 559-587; S. Guyard, J. A., 1877; C. Huard, /. A., 1879a ; V. Oppenheim, I, p. 13t. Voir Hebrœus, Dynastie, p. 250 qui les confond avec les Carmathes. — Alfred d'Ancre, Silhouettes orientales, Iskenderieh. Les Ansariehs, les Maronites. — E. G. Rey, Reconnaissance de la montagne des Ansariés. Paris, 1866 (extrait du Bulletin de la Société de Géographie), juin 1866.

semble- t-il, de s'y constituer vers la fin du x* siècle ; car le premier ouvrage venu jusqu'à nous où sa doctrine est définitivement fixée, le Majmu-al-Ayâd de Tabarâni, date de l'an 1002. Son auteur, Tabarâni, avait été le disciple d'un des compagnons d'A. Abdallah-ben-Hamdaï-al-Khosaïbi, qui avait sans doute prêché le premier la foi nouvelle en Syrie» venant de la Perse (1).

Quel était l'état religieux de ces populations avant leur conversion au chiitisme ? On admet généralement qu'elles étaient encore païennes à la fin du ive siècle. Pline l'Ancien signale dans le Bargylus et le nord de la Cœlésyrie une peuplade, les Nazereni (2). Certains prétendent même, à tort, que le nom de Nosaïris n'est qu'une corruption de celui de Nazereni, et rejettent l'histoire des imâms fondateurs de la secte dans le domaine de la légende. Les auteurs sont divisés sur la question de savoir si ces populations étaient encore païennes au moment de la prédication de Khosaïbi. M. Dussaud se prononce pour l'affirmative, en se basant sur l'absence complète, d'après lui, dans leurs régions, d'église au style caractéristique des v§, vie et vu* siècles, alors qu'on en rencontre à profusion dans le reste de la Syrie (3). Le R. P. La m mens, au contraire, pense que toutes ces régions avaient adhéré au christianisme. S'il est vrai qu'il n'y a pas de ruines chrétiennes très importantes, le R. P. Lammens signale cependant de nombreux vestiges du culte chrétien. Or, « dans l'espèce, dit il, une simple croix byzantine prouve autant qu'une basilique ou une profession de foi ». En effet, il s'agit d'une population de cultivateurs assez pauvres qui n'avaient pas les moyens de se construire de beaux édifices comme les riches habitants de la Syrie centrale.

Le R. P. Lammens, enfin, relève dans les livres liturgiques des Nosaïris et dans leur culte certains passages et certaines cérémonies qu'il croit être des traces de leurs anciennes croyances chrétiennes. C'est ainsi qu'ils auraient conservé dans leurs messes la consécration du pain et du vin, de même que les onctions du baptême. Dans leur calendrier, les fêtes chrétiennes et certains saints sont énumérés. Enfin»

(1) R. P. Lammens, op. cit., pp. 474 et suiv.

(2) Histoire naturelle, livre V, chap. 81 .

(3) Dussaud, Histoire des Nosaïris, p. 19.

LES ORIGINES HISTORIQUES DE LA SYRIE Et DU LIBAN 49

ils maudissent Saint-Jean Maroun, comme ce devait être l'usage chez les chrétiens syriens hostiles aux Maroniles.

Les dernières preuves du R.P. Lammens ne nous paraissent ' pas concluantes. Les cérémonies et les usages se rapprochant du christianisme ont très bien pu être adoptés par les Nosaïris par le seul contact avec les chrétiens. Il ne faut pas oublier que toutes les sectes musulmanes et le Prophète luimême ont fait de nombreux emprunts aux religions autres que l'Islam. Mais il nous semble difficile que dans une région ter, après les persécutions de Théodose, de Justinien surtout et des Empereurs qui lui ont succédé. Nous pensons par conséquent, que les Nosaïris ont été chrétiens, avant de devenir chiites.

Lorsqu'Abdallah-ben-Hamdaï-al-Khosaïdi prêcha le chiitisme dans les vallées du mont Bargylus et de la Cœlésyrie, il fit vite de nombreux adeptes, à cause de la simplicité de sa doctrine, inventée, d'après des traditions dignes de foi, par un imâm Mohammed-Ben-Nosaïr, contemporain, selon le R. P. Lammens, de Hassan-al- Askàri, c'est-à-dire ayant vécu dans la seconde moitié du ixe siècle.

Ce qui caractérise leur dogme, c'est la profession de la divinité d'Ali, du quatrième khalife, c J'atteste qu'il n'y a pas d'autre Dieu qu'Ali-Ben-Abou-Taleb », tel est le premier dogme des t fidèles » ; Ali, pour eux, est « l'émir des abeilles», c'est-à-dire des étoiles et des planètes divinisées. De sa lumière, il a créé Mohammed, duquel émane Selmân, le créateur des cinq Yaitm ou incomparables, qui ont fait le monde. Ali est l'essence de Dieu, Mohammed sa représentation concrète, et Selmfln son vivant emblème chargé d'en expliquer la doctrine aux hommes.

Les détails de cette doctrine étaient et sont encore entourés d'un mystère profond. Les Druses, adversaires acharnés des Nosaïris, les ont violemment accusés de pratiquer dans leur culte une immoralité sans borne et de se livrer à toutes les orgies. Ces attaques sont exagérées sans doute, mais il y a une part de vérité. Encore aujourd'hui, les Nosaïris témoignent peu de respect aux femmes et leur refusent même, diton, le droit de prier.

Le Nosaïrisme se répandit rapidement en Syrie. Jean de Vitry, pendant les Croisades, le signale à Tripoli. Le R. P. Lammens même croit qu'ils peuplaient alors le Kesrouân.

Nous ne partageons pas entièrement cet avis. Les vallées du Kesrouân étaient le domaine dont les Maronites, fidèles à leur foi chrétienne, ne s'étaient jamais laissé chasser. Mais dans la vallée du Nahr-el-Kebir et la région de Batroûn, Maronites et Nosaïris se disputèrent sans doute le sol dans des luttes Apres et sanglantes qui expliquent la haine des uns contre les autres, et qui se traduisent, chez les Nosaïris, entre autres, par la malédiction de Saint-Jean Maroun.

La conquête de la Syrie par les Fûtimites,les khalifes des Alides, devait avoir comme conséquence naturelle une recrudescence du chiitisme. Elle amena la formation des sectes des « Assassins » et des Druses.

Les origines des Druses sont assez obscures (1). Cependant, les nombreux documents arabes permettent de dégager un certain nombre de faits. Le premier auteur du drusisme était le khalife falimite Hâkem, qui régna de 9% à 1020. Pendant les premières années de son règne, il observa fidèlement la doctrine Ismaïlienne; mais, vers Tan 1.000, selon Maqrizi, il devint fou ; Jamal-ad-Dtn, au contraire, pense que les extravagances auxquelles il allait se livrer, étaient calculées et cachaient, chez lui, le dessein d'éblouir ses sujets et de les amener à le considérer comme un être d'une sagesse surhumaine, insaisissable. Sa seule règle de vie, dès lors, semblait être l'inconstance et la fantaisie. Il publia, sans motif aucun, les ordonnances les plus bizarres sur la religion et sur les mœurs pour les rapporter ensuite. Vêtu de laine grossière ou d'habits bariolés, comme un fou, il errait la nuit et le jour dans les rues du Caire, tantôt illuminées, tantôt mornes et sombres selon son caprice. Despote farouche et taciturne, il tenait la mort sans cesse suspendue sur les têtes de ses sujets. Un jour il était clément et le lendemain inexorable ; toujours

(1) Cf. Jamal ad Dîn dans Wustenfeld, op. cit., p. 105-121 ; Maqrizi, texte et traduction dans de Sacy, Chrest. IJ, p. 1-69, 93, III, 112-205; A.-P. Faraj, 312-14, B. al Joûzi, J. A., 1837*, p. 485; Livres des Druses, dans de Sacy, Chrest. II, p. 191-278 et Religion des Druses, 1838 ; H. Guys, Nation Druse, Théogonie des Druses, 1 864 ; Jaudat Pacha, Formulaires druses ; Churchill, Mont Lebanon, II, 1854; Von Oppenheim, op. cit., I, p 129, 130, 134 et s., etc. , Dissertatio academica de Druziis Libani in colis cujus priasi de Math. Norberg exhibet auctor Lors Andria Palin D. 5 mai 1790 ; Pujet de St-Pierre, Histoire des Druses, peuple du Liban, formé par une colonie de François avec des notes, etc. Paris, 1763.

ses volontés, terribles ou douces, étaient obéies strictement.

Un jour, il fit jeter, sur un signe de sa main, les femmes de sa capitale, plus de dix mille victimes, dans une prison, où ne pénétrait ni air ni lumière. Personne n'osa résister.

Le peuple, ignorant et superstitieux, était plongé dans une stupeur anxieuse et frappé d'une crainte mystique. Quel destin, cruel ou clément,allait frapper 1 humanité, se demandaient les fidèles. Alors, Hâkem, ou ses conseillers, vers la fin de Tannée 1018 ou le commencement de l'année 1019, songèrent à profiter de cette terreur mystérieuse pourfortifierl'ismaïlisme. La khalife Moizz avait été le dernier Imâm de la secte, qui n'en admettait que sept. Ses deux successeurs, Aziz et Hâkem n'étaient donc plus imams (1). Ce dernier pouvait alors craindre que son autorité religieuse fût ébranlée auprès des sectes Alides. Alors il imagina, ou ses conseillers imaginèrent, une nouvelle doctrine. Les Ismaïliens prétendaient que la première émanation de la divinité s'était incarnée dans Mohammed-le- Nâtiq. Hâkem alla plus loin et fit proclamer que la divinité elle-même s'était incarnée en lui. Ce n'était plus la doctrine Ismaïlienne ; c'en était une nouvelle.

Elle eut d'abord quelques adeptes, mais un bien plus grand nombre d'adversaires irrités. Alors deux « Daï »,oudeux c missionnaires » d'origine persane, Hamza et Darazi, en constituèrent le dogme, se rapprochant de l'ismaïlisme.pour ne pas en effaroucher les partisans. Hâkem, d'après le récit de Ben- Jouzi, fit venir Darazi secrètement dans son palais, et, en lui remettant sa bourse, lui dit : « Va en Syrie, tu y prêcheras ma doctrine, et tu distribueras cet argent à ceux qui répondront à ta voix » (2).

Darazi se rendit dans le Wadi-at-Taïn, au pied du Mont Hermon et, par sa prédication, fit de nombreux partisans dans une population déjà favorable à l'ismaïlisrae. Pendant ce temps, Hamza acheva de préciser la nouvelle doctrine, en la basant sur l'unité du dieu Hâkem, et lui donna le nom que ses fidèles ont conservé jusqu'à nos jours : 1' « Unitarisme ».

Darazi ayant été tué, peut-être à l'instigation de Hamza, devenu son rival, celui-ci envoya en Syrie, pour y continuer la propagande c unitaire », Muqlanâ, ou Bahâ ad-Din.

(i) Guyard (M"), J. A., i877, p. 337. — Cf. Dussaud, J. 4., 1900, p. 62.

(2) Journal Asiatique, 1837*, p. 485.

La secte fut consolidée en 1020 par l'assassinat mystérieux de Hflkem. Hamza af6rmait que le dieu n'était pas mort, mais s'était dérobé à la vue des hommes pour les punir de leur incrédulité/et pour pouvoir discerner les vrais fidèles de ceux qui ne Tétaient que de nom. En attendant, il leur recommandait, dans une charte qu'on trouva suspendue dans les mosquées du Caire, de ne pas s'enquérir du lieu de sa retraite (1).

Cependant, l'avènement du nouveau khalife, Zâher, fils de Hâkem, donna lieu à une réaction violente en Egypte contre riTnitarisme.Les Ismaïliens persécutèrent les croyants de Hâkem et réussirent même à les anéantir en Egypte. Alors Hamza s'adressa aux unitaires de Syrie et afin de relever leur courage, leur adressa le Traité de C Absence, qui est resté un des évangiles du drusisme. Il confia la direction de la secte en Syrie à un chrétien apostat, dont il a déjà été question, Muqtana Baha-ad-Din, puis à Sikkln. Les communautés unitaires comprenaient alors, d'après le Traité de V Absence, les pays du Jourdain, celui des Ammonites et des Moabites, Homs, Hama, Tadmor, Salawiya, Damas, la Batanée et le Haourân. Un des disciples de Sikktn, Modad, évangélisa dans le Liban les bourgs d'Aïn-Sofar, Atn-Ar, Al- Blra, de Mrey, et de Feljm. Le district du Chouf et surtout le « Garb » avec les Tanoukhites semblent, d'après certains documents, s'être ralliés à l'Unitarisme dès cette époque. Au nord, le mont'Ala, Alep et ses environs également y auraient adhéré. Même la secte aurait pénétré dans l'Iran, l'Afghanistan, l'Arabie, dans les Indes et en Chine.

Des querelles intestines cependant ébranlèrent la secte. Alors, Hamza, le « Directeur », et Baha, pensant que la trop grande extension de l'Unitarisme en amènerait le morcellement, résolurent de « fermer la porte de la prédication », c'est-à-dire de cesser toute propagande et tout prosélytisme. Ils interdirent aux missionnaires d'admettre de nouveaux adeptes ; puis, Baha disparut également comme Hamza, et n'eut plus avec les « fidèles » que des rapports épistolaires. Dès lors, pour être Druse, il fallait être né Druse. — C'est ainsi qu'on commençait à appeler les unitaires. — Le corollaire de ce principe était qu'on ne pouvait pas non plus sortir de la

(1) De Sacy, Exp. Rel. Druses, op. cit., H, p. 192.

secte. Le « fidèle » ne pouvait pas abjurer l'Uni ta risrne, pas plus qu'il ne pouvait renier sa propre nature. Né Druse, il restait Druse malgré lui ; dans l'autre monde, son essai d'apostasie était puni par des supplices particuliers. Afin d'augmenter encore la crainte superstitieuse des « fidèles » et leurs espérances en de jours meilleurs, Hamza et Baha admirent dans le corps des doctrines unitaires la métempsychose, survivance du paganisme égyptien, sans doute aussi tirée de la religion hindoue de Brahma. De cette façon, les deux prophètes étaient au moins assurés d'une certaine stabilité dans le nombre de leurs adeptes : car s'il n'y avait pas de prosélytisme, il n'y avait pas non plus de nombreuses défections.

Hamza et Baha moururent sans bruit, chacun dans sa retraite, entourés de mystère. Les unitaires attendent encore leur arrivée ; ils attendent le grand jour où le Dieu Hâkem apparaîtra avec eux au milieu de ses « fidèles », pour amener le triomphe définitif de la vraie foi. Dans l'espoir de ce grand jour, ils relisent avec vénération, et peut-être sans trop les comprendre, les ouvrages du directeur Hamza et de Bahaed-Dîn, qui leur servent de réconfort.

En arrêtant toute propagation de leur doctrine, Hamza et Baha avaient restreint les limites géographiques de l'unitarisme à la Syrie, où ses centres étaient le Liban méridional, Alep, le Haouran,le Wadi-at-Taïn, la Damascène,Safad, Akka, quelques autres villes au sud du Liban.

La plupart des écrivains estiment qu'il a toujours compté à travers les Ages soixante mille adeptes environ. Ce chiffre est évidemment trop bas. Le Dr V. Oppenheim a eu les confidences d'un druse instruit, qui évalue le nombre de ses coreligionnaires à 132.000. On peut dire que leur nombre, dès les origines, a varié entre 80.000 et 140.000.

Sur les origines ethnographiques des Druses, il y a eu de nombreuses controverses. Les uns les croient originaires de Khorassan, province de Perse, d'autres prétendent qu'ils sont de race arabe. D'après la première opinion, ils seraient arrivés vers la fin du vm* siècle dans le Harouan. Une légende popularisée par le grand-émir Fakhr-ad-Dîn, afin de plaire aux Français,donnait aux Druses une origine européenne etles rattachait à la maison de Dreux. Mais il est évident que les Druses ne sont pas les descendants de Latins établis en Syrie (1).

(1) V. Chassignet, Conf. d'économie sociale (16 avril 1886).

Ils ne forment pas une race ethnographique particulière. Us ont été recrutés parmi les populations sémitiques et les colons persans,iraniens établis en Syrie. Ce qui les distingue des autres populations syriennes, c'est uuiquement leur religion.

Il est possible cependant que quelques Templiers, restés en Syrie après le retour de l'Ordre en Europe, avaient trouvé l'hospitalité chez les Druses qu'ils auraient préféré à la fois aux Maronites catholiques et mal disposés pour les idées hétérodoxes de leur Ordre, et aux Musulmans, leurs ennemis. De là viendrait l'emblème actuel de la nation : le veau symbolique, qui serait identique au Baphanut, dont il fut fort question dans le procès des Templiers.

Jusqu'au début du xvm6 siècle, la religion druse était entourée d'un mystère profond. En dehors de ses adeptes, personne ne la connaissait. Depuis, quelques-uns de leurs livres sont tombés entre des mains « infidèles », et leur doctrine a pu être étudiée au moins dans ses grandes lignes (1). Ce n'est pas simplement une hérésie musulmane, mais un syncrétisme singulier des dogmes juifs, chrétiens et islamiques et des croyances égyptiennes ou indiennes à la métempsycose.

Le premier et principal dogme du Druse est l'unité de Dieu, qui s'est révélé déjà dix fois aux hommes sous la forme humaine : dans l'Inde d'abord, en Perse plus tard, dans lTemen, à Tunis et ailleurs encore. Le khalife Hâkem a été la dernière et la plus glorieuse incarnation, sous le nom céleste de Dabbar. A l'époque de sa naissance, toutes les planètes se trouvaient réunies dans le signe du Cancer, et l'étincelant Pharaiis (Saturne) présidait l'heure où il entra dans le monde. Il avait la face d'un lion, la voix sonore et vibrante, pareille au tonnerre, et Ton ne pouvait supporter l'éclat de son œil d'un bleu sombre.

Il a sous ses ordres huit ministres qui sont son émanation directe et qui jouent le rôle de bons génies. Eux aussi se sont incarnés à différentes époques et sous différents noms. L'un d'eux, le principal ministre, Hamza, qui n'est autre que l'ange Gabriel, a apporté sur la terre l'Islam et le christianisme en

(1) Guys, Théogonie des Druses, chap. XIV ; Jaudat Pacha, Formulaires Druses, op. cit., p. 3C3.

apparaissant au Chrisl sous le nom d'Eliazan, et à Mohammed sous celui de Selman le Persan.

Grâce à ces fictions, dérivées de l'ismaïlisme, tous les adeptes des religions qui ont précédé l'Unitarisme peuvent être considérés comme des unitaires, mais non encore arrivés à l'état de perfection. Leurs dogmes ne sont que des préparations à celui, plus parfait, prêché par Ha mza et ses disciples.

Hamza est né de la lumière rayonnante de Dieu ; il est luimême l'Intelligence suprême, le flambeau de la vérité, destiné à grouper en faisceau les rayons de la divinité et à les projeter sur le monde. Il a été créé si beau, si parfait, si saint, qu'il en a été enorgueilli. Alors, de sa lumière sont nées les ténèbres et l'orgueil, qui constituent « VIblis », le démon druse. Dans le monde a commencé la lutte du bien et du mal. La noblesse de l'Intelligence ne lui permettant pas d'intervenir directement dans cette lutte, elle a créé des ministres inférieurs, l'Ame. Unie à l'Ame, elle a produit la c Parole », qui, à son tour, a engendré le « Précédent ». Celui-ci a créé le « Suivant », qui a été incarné en Muqtana Baha-ad-Dîn. Ces ministres supérieurs ont eu sous leurs ordres toute une organisation savante d'auxiliaires, répartis entre les différents districts de l'Unitarisme.

La religion des Druses ne parle ni du péché originel, ni de la Rédemption. Le nombre des Ames est fixé de toute éternité. L'homme une fois mort, revient à la vie sous une enveloppe nouvelle. L'âme est comme un liquide qui passe de vase en vase. Dans la nouvelle existence, l'homme trouve la récompense des vertus qu'il a pratiquées antérieurement en obtenant une condition plus élevée, dans l'ordre spirituel, que celle qui a précédé. Ainsi l'âme peut s'améliorer chaque fois et arriver à un degré de perfection tel qu'elle est admise à se confondre avec l'Etre supérieur dans le séjour des lumières, et qu'elle cesse dès lors de revenir se loger dans les corps, jusqu'au moment où aura lieu la onzième incarnation. Les âmes épurées reviendront alors habiter la terre et jouiront de tous les biens terrestres, aux dépens des infidèles qui seront condamnés à les servir.

Pour arriver à cet état de perfection, il faut avoir tout d'abord franchi sur terre la condition de Djohhal, de simple fidèle ignorant, pour arriver à celle A'Akel, Okkal ou initié. L'initiation, chez les Druses, appartient à la capacité, sans

distinction de rang ou de sexe ; on le devient à l'aide de pratiques assez analogues à celles de la franc-maçonnerie. Il y a divers degrés d'initiation, dont le plus élevé exige le célibat (1). Les initiés de premier ordre ont le turban blanc, signe de pureté, et fuient le contact des profanes.

Les Druses ont des oratoires isolés, les « Khaloua », placés sur les lieux hauts (2). Dans ces Khaloua, ont lieu les assemblées secrètes où les femmes initiées sont admises. Des gardes veillent à ce qu'aucun profane s'en approche ; toute sur prise est punie de mort (3).

Le djâhel ou ignorant n'est admis que dans le vestibule du Khaloua, où il n'entend lire que le Coran. Les initiés pénètrent dans la salle intérieure, où ils célèbrent le culte ou délibèrent sur les affaires de la communauté dans le plus grand secret, dont la violation entraîne la peine capitale. Du Khaloua partent les ordres en cas de péril, de guerre ou d'insurrection ; grâce à la forte organisation de la secte, ils circulent rapidement et sans être ébruités.

Cette division des unitaires en plusieurs classes s'explique aisément, lorsqu'on songe à la doctrine compliquée et au mystère qui devait planer sur elle. Tous les hommes ne sont pas capables de comprendre les dogmes,d'y rester attachés et de garder sur les pratiques et sur la vie intérieure delà secte ce secret qui en était la force principale. On laisse alors au nombre des « ignorants » attachés à la secte tous les hommes qu'on veut écarter des délibérations secrètes, mais attacher quand môme à la secte, parce qu'on en attend des services utiles, surtout en cas de guerre.

La morale druse comprend sept préceptes, dont les principaux recommandent la sincérité du discours, le soutien des frères, la séparation de ceux qui sont dans Terreur et l'obéissance absolue aux ordres de Seigneur Hâkem (4). Le men-

(1) Revue des Deux-Mondes, 1842, p. 511.

(2) Perrier, op. cit., p. 214. Ces temples, pour toute décoration, ont une simple natte en jonc et un bassin d'eau courante. Les murs de quelques-unes sont couverts de signes grotesques de toutes couleurs. On y remarqne aussi une table de divination, appelée Jairgeh, avec des combinaisons assez ingénieuses.

(3) De Sacy, op. cit., II, p. 670.

(4) « Si Notre- Seigneur Hâkem exigeait que quelqu'un d'entre vous tuât son propre fils, il serait obligé de le faire sans aucune répugnance. »

songe leur est interdit entre fidèles, mais il est admis envers les étrangers pour garder les secrels de la secte. 11 est recommandé également de combattre et de refouler les passions intérieures, de respecter la pudeur et de réfréner les dérèglements des mœurs.

La morale domestique est très développée chez les Druses (1). La polygamie n'existe pas chez eux ; ils sont religieusement monogames, mais le divorce est si fréquent que le mariage n'est en sorte qu'une alliance fragile et passagère. La coutume leur interdit de reprendre la femme quils ont répudiée. Les hommes se marient de 16 à 18 ans, les filles de 13 à 14 ans. Ils pratiquent une hospitatilité très large, fidèles au précepte du Coran c La première loi de l'hospitalité est de s'abstenir de demander à un étranger de quelle région il est venu, dans quelle foi il a été élevé ; mais il faut lui demander s'il a /bim, s' il a soif et s'il est vêtu. »

A celte morale, les fondateurs du drusisme ont donné une sanction. Le jour du discernement (c'est ainsi qu'ils appellent le jour du dernier jugement), Hamza récompensera les Unitaires fidèles. Us deviendront les maîtres et les seigneurs des terres, des trésors et môme des enfants des réprouvés. Ceux, au contraire, qui professent une autre foi que l'Unitarisme, surtout s'ils l'ont abjurée,ou bien succomberont sous les coups du glaive de Hamza, ou bien seront torturés et soumis comme esclaves aux fidèles récompensés.

Les sept préceptes de la morale unitaire remplacent les principales règles du culte musulman, la prière, le jeûne et le pèlerinage.

À l'origine, l'organisation politique des Druses avait une forme monarchique. La direction de la secte appartenait à un Imdm> dont la résidence, au moins à une certaine époque, semble avoir été le couvent de bar-al-Abiady qui domine

(i) L'autorité n'intervient jamais dans les actes de la justice domestique.

Détail curieux : toute infidélité de la femme est punie de la peine de mort par les parents mêmes de l'épouse infidèle. Le mari la renvoie dans sa famille avec le poignard qu'il a reçu d'elle le jour de ses noces ; le père ou les frères lui coupent la tête el envoient au mari une mèche de cheveux ensanglantés. Car chez les Druses, le point d'honneur est très prononcé el ils n'admettent nullement le pardon des injures : « Le déshonneur suit toujours le sang >. — V. Volney, t. I, chap. xxiv.

Hasbeya. Cependant, par une évolution historique et sociale assez rapide, le régime féodal s'implanta fortement chez les Druses. Le pouvoir politique passa à des chefs de guerre, h des cheikhs, ainsi que nous le verrons dans la suite.

Les Druses ne tardèrent pas à entrer en lutte avec les musulmans orthodoxes et même avec les différentes sectes chiites qu'ils détestaient encore plus que les chrétiens et les juifs (1).

Cependant au début du xi* siècle, la lutte fut particulièrement vive avec les Nosaïris, qui dans la Syrie centrale et septentrionale étaient leurs voisins et leurs rivaux directs. Les Nosaïris furent repoussés du Wadi-at-Taïn, où ils ne conservèrent que les trois bourgs de Jafar, Za'ura et Aïn-Fît. Mais dès cette époque ils se maintinrent dans la chaîne qui porte encore leur nom, dans le Wâr et le Djebel9 Al a.

Les Ismaïliens continuèrent à subsister en Syrie. Môme au xue siècle, au moment des Croisades, quelques-uns d'entre eux constituèrent une nouvelle secte politico-religieuse, celle des Assassins, dont nous exposerons plus |ard l'organisation politique. On peut dire qu'en dehors des grandes cités, presque tout le pays avait embrassé les opinions chiites (2).

Le long de la côte phénicienne, les colonies perses de Muawiya restèrent fidèles aux pures doctrines alides de leur pays d'origine. Les Métoualis sontsansdouteleursdescendanls. Il y en a encore aujourd'hui à Tyr, à Sidon, dans la plaine de Cœlésyrie et dans les vallons des alentours. Très fanatiques et très intolérants, partout où ils vont, ils portent avec eux un peu de terre persane.

La Syrie et le Liban se trouvèrent donc dans un état d'anarchie et de morcellement extrême, à l'exception des cantons maronites, lorsqu'arrivèrent les Turcs Seldjoucides et après, les Croisés, qui allaient tous ensemble transformer l'aspect du pays et changer son évolution.

(1) Jaudat Pacha, op. cit., p. 360.

(2) Le R. P. Lammens, Etudes, 1889', p. 473 et 474, s'appuyant sur un texte de B. JubaYr,dit, que <* le siècle qui précéda les Croisades fut une époque très critique pour l'orthodoxie musulmane. > En Syrie comme dans le Khalifat Abbasside, les sauveurs de l'orthodoxie musulmane seront dès la fin de cette période les Turcs Seldjoucides .

§ 5. — Les Seldjoucides.

Le xi* siècle devait donner de nouveaux maîtres à la Syrie. Déjà deux armées turques avaient» sous les Tûltnides et les Ikchîdes occupé la province ; les Seldjoucides venaient à leur tour s'y tailler des fiefs.

Partis du Turkhcstan, ils s'étaient emparés de la Perse d'abord, et de Bagdad, le siège même du khalifat abbasside. Leur chef, Togrul Beg, petit-fils de Seldjouk, le fondateur de la dynastie, devint, à Bagdad, le véritable chef de l'Empire et prit le titre de Grand Sultan (1055). Peut-être en 1064, en tous cas en 1069, les Turcs Seldjoucides pénétrèrent en Syrie, repoussèrent, sous leur grand Sultan Alp-Arslân, en 1071, l'offensive de l'empereur grec Romain IV, qui tomba même entre leurs mains, et finirent par s'emparer de toute la province. Damas fut enlevé en 1075. Tutuch, le frère du Sultan Malek- Chah et fils d'Alp-Arslan. s'y établit, donna Jérusalem en fief à un de ses émirs, Orloq, et s'étendit dans toute la Cœlésyrie. Les Grecs perdirent à nouveau Antioche et toutes les places qu'ils occupaient encore dans la Syrie septentrionale.

Fort heureusement pour le monde chrétien, l'invasion seldjoucide fut affaiblie par des divisions intestines, et par un retour offensif très énergique des Fâtimites d'Egypte. Le long de la côte, Saint-Jeand'Acre, Tyr, Sayda, Jebaïl furent enlevés aux Turcs. Finalement, l'unité seldjoucide disparut. Mais la force d'attaque de ces bandes turques avait été si grande, que, sous Malek-Chah, elles s'étaient emparées de l'Arménie, de Nicée et d'une grande partie de l'Asie-Mineure ; Constantinople même avait été menacée directement.

Une sultanie fut constituée à Iconium. La Syrie même fut partagée en deux sullanies rivales, Tune à Alep, l'autre à Damas.

Les Turcs Seldjoucides apportèrent en Syrie une organisation sociale nouvelle, celle de la féodalité militaire. Ils formaient beaucoup moins une nation qu'une armée. Dans les pays où ils s'établissaient, ils conservaient leur organisation en armée. Chaque émir recevait en partage un district déterminé, dans lequel il s'établissait avec sa troupe. Mais il ne devenait pas colon ; il restait guerrier, de même que ses sol-

dats. A son tour, il donnait à chacun de ses lieutenants un canton, pour son entretien et celui de sa troupe, et les lieutenants établissaient ensuite leurs guerriers sur leurs domaines, en attribuant un lot à chacun.

L'émir recevait son fief du Sultan en échange du service militaire. A chaque fief était attachée l'obligation du service militaire C'était, pour ainsi dire, la solde donnée aux guerriers pour leur entretien. Les chevaliers turcs, les vassaux ne cultivaient pas eux-mêmes leurs terres ; ils les faisaient cultiver par les paysans chrétiens ou arabes réduits en servitude. La Syrie était ainsi divisée en une série de grands fiefs, comprenant chacun de nombreux petits fiefs. Une noblesse féodale militaire turque s y était constituée. Ainsi que la féodalité chrétienne dans l'Europe occidentale, à ses débuts, la féodalité turque ne reconnaissait pas l'hérédité des fiefs. Quand un émir ou un chevalier disparaissait, son fils ne lui succédait pas nécessairement dans son fief ; au contraire, les sultans ou les émirs donnaient ce dernier à un autre de leurs serviteurs, ayant fait ses preuves déjà comme chef de guerre.

Chaque district avait donc sa petite armée, toujours prête à la guerre, puisque les guerriers n'avaient pas d autre occupation. La mobilisation en était rapide, et la concentration de toutes les petites armées en une grande pouvait se faire en peu de jours également.

La chevalerie turque avait avec celle de l'Europe occidentale plus d'un trait commun : d'abord, la bravoure, l'amour du panache, l'usage des combats singuliers et des défis, le goûl du luxe, la cruauté dans le combat. Elle devait exercer une grande influence sur les chrétiens et sur les autres populations de Syrie.

Jusqu'alors, les Maronites avaient conservé, sans aucun changement, leur organisation en clans, dont chacun était réuni dans un groupe de villages et de bourgs. Comme les attaques des musulmans n'avaient pas été fréquentes, ils n'avaient qu'exceptionnellement nommé des chefs de guerre communs à plusieurs clans, ou même à tous. Or, depuis que les Turcs Seldjoucides étaient installés en Syrie, la guerre y était à l'état permanent. Les émirs turcs attaquaient sans cesse les chrétiens, qui avaient su conserver jusqu'alors leurs terres et leur autonomie. Entre les émirs établis dans la

Cœlésyrie, dans le Bélad-Bichara, le Merdj-Ayoun, d'un côté, et les Maroniles de l'autre, ce fut une iulle continuelle. Ces derniers furent contraints à modifier quelque peu leur organisation.

Alors que leur noblesse n'avait eu aucun caractère militaire, elle dut de plus en plus accepter un rôle guerrier. Les grands propriétaires devinrent tous des chefs de guerre. Entre eux et leurs paysans, des liens militaires s'établirent. Le paysan, le petit propriétaire, devait le service militaire au chef de son clan : à son appel, il devait le rejoindre en armes et le suivre partout contre l'ennemi. Cette obligation du service militaire des hommes d'un clan à leur chef, date, sans conteste, de la conquête de la Syrie par les Seldjoucides. Les chrétiens, pour pouvoir résister aux attaques brusques et incessantes de l'envahisseur, durent adopter, dans une certaine mesure, son organisation militaire.

Comme reconnaissance extérieure de sa primauté, le chef de clan avait droit à certaines redevances. Ainsi, sa supériorité devenait permanente. Il était mis aussi en état de remplir exactement sa mission, qui était de veiller à la sécurité et à la prospérité de son clan .

Les fonctions de chef de clan n'étaient pas héréditaires de père en fils, par ordre de primogéniture. En effet, comme son principal rôle était celui d'un chef de guerre, il fallait qu'il eût une certaine expérience militaire et de l'autorité. On prit l'habitude de l'élire parmi les membres les plus éminenls de l'aristocratie Tous les hommes ne prenaient pas part à l'élection, mais seulement les grands propriétaires. Ceux ci conservaient ainsi leur situation privilégiée. La féodalité maronite précisait donc son organisation. A la tête, se trouvait un chef de clan élu, qui prit plus tard le nom d'Emir; au-dessous de lui, se groupaient les chefs des domaines, des villages et des bourgs, des moqatàas, les cheikhs.

Il faut remarquer ici que cette organisation est issue, en somme, de l'évolution du régime de la propriété dans l'Empire romain.

L'aristocratie maronite était composée des familles des propriétaires des grands domaines qui s'étaient constitués dans le cours du 111e siècle. H n'y avait pas eu solution de continuité, comme dans les pays de l'Europe occidentale. En France, en Allemagne, en Angleterre, les familles de Taris-

tocratie féodale n'avaient pas toutes été de la souche de l'aristocratie gallo-romaine, des propriétaires des « villa? », qui recouvraient, au in* et au îv* siècles, l'Empire romain. À la suite de l'invasion des barbares, il y avait eu un bouleversement complet ; donc, solution de continuité. Dans le Liban maronite, au contraire, il y avait eu évolution continuelle ; il n'y avait pas eu irruption d'un élément étranger d'une organisation sociale ou politique différente. Les familles de grands propriétaires étaient restées sur leurs domaines ; elles n'avaient fait qu'adapter leur rôle social aux exigences de l'époque.

Dans leur lutte contre les Turcs, les Maronites furent même forcés souvent de se donner un chef unique, afin de coordonner la défense de leur patrie. 11 était élu également par l'aristocratie terrienne. Les chefs de clan lui prêtaient l'hommage et lui devaient le service militaire contre les musulmans. L'existence de t princes » maronites, au moment de la première croisade, est certaine ; elle était même connue en Europe, par les pèlerins venus de Terre-Sainte, et par les marchands italiens. Les chefs des Croisés négocièrent avec eux pour préparer leur offensive contre les musulmans.

L'organisation féodale des Turcs s'étendit également aux différentes sectes musulmanes établies dans les montagnes syriennes. En effet, les Seldjoucides étaient des musulmans orthodoxes très intolérants ; ils se croyaient destinés à rétablir l'unité de la foi dans le monde de l'Islam, d'autant plus que leurs principaux rivaux étaient chiites.

Ils cherchaient donc à assurer partout le triomphe de l'orthodoxie sunnite, et persécutaient les Alides. Les Nosaïris, les Chiites de la côte phénicienne, les Druses surtout, étaient menacés par eux dans leur existence. Contre les émirs turcs et leurs guerriers , ils durent s'organiser fortement dans chaque contrée, et même dans chaque bourg, aUn de pouvoir résister localement et régionalement à l'attaque, là où elle se produisait. Les Druses surtout se groupèrent alors politiquement par clans, dont chacun occupait une région déterminée et avait ses chefs. Une aristocratie terrienne, féodale, se constituait chez eux. Toute la secte se donna une organisation politique très forte, reposant sur l'obligation du service

(ij V. Guilhermoz, Le8 origines de la féodalité en France*

militaire de tous les hommes valides à un ou plusieurs chefs ; nous aurons à étudier cette organisation.

§ 6. — Les oroisés.

Les Seldjoucides étaient à peine installés en Syrie, que de nouveaux conquérants s'y présentaient. C'étaient les Croisés. Nous n'avons pas à examiner ici les causes de la croisade et ses péripéties militaires (1). Rappelons que ce fut un retour offensif général du monde chrétien contre tous les peuples de Tlslam qui, après leur vicloire de Zalacca, en Espagne, et la prise d'Anlioche et de Jérusalem par les Seldjoucides, paraissaient plus dangereux que jamais.

Les succès des croisés en Syrie furent favorisés par l'état de morcellement des musulmans. Les émirs, dans leurs fiefs, se conduisaient comme des souverains indépendants. « Chacun de ces petits princes était toujours disposé ou à réclamer l'empire pour son propre compte, où à soutenir quelque prétendant au trône » (2). Môme, selon une judicieuse* remarque de Karaal-ad din, « tous ces petits princes musulmans voyaient avec plaisir la puissance des Francs s'affermir en Syrie, et ils espéraient que ce voisinage leur assurerait à eux-méme la tranquille possession des Etals que chacun d'eux s'était formés à la faveur des troubles qui déchiraient Hs la mis me » (3). Les Fâtimites du Caire même, au moment où les premiers croisés pénétrèrent en Syrie, attaquèrent les Turcs par le sud, et leur enlevèrent Jérusalem. Les chrétiens se heurtèrent donc à des adversaires désunis et affaiblis. Signalons enfin que les chrétiens de Syrie contribuèrent puissamment aux succès des croisés. Avant même de pénétrer en Syrie, ces derniers avaient négocié avec les princes chrétiens de Syrie, c'est-à-dire avec les Maronites. Si, après la prise d'Antioche et la défaite de Kerboga, l'armée chrétienne s'engagea sur la route qui longe la côte phénicienne, ce fut non

(i) Voir Archives de VOrient latin, t. 4#r, Inventaire critique des lettre* historiques des Croisades : Hecueil des historiens des Croisades, publié par l'Académie des inscriptions ; Roehricht, Geschichte des ersten Kreuzzuges ; La visse, Histoire de France, tomes II et III.

(2) Defremery, Journal asiatique, 18531, p. 429.

(3) Cité par Rey, Colonies franques, 1833, IV et par H. Derenbourg, Un Emir syrien, 1889, p. 5.

seulement pour avoir l'appui des flottes italiennes, mais aussi parce qu ils comptaient, pour les guider, sur les Maronites du Liban. Ceux-ci, prévenus, allèrent à leur rencontre. C'était, dit Guillaume de Tyr, l'historien de la première croisade, c une manière de gent, qu'on appelait Su riens, qui habitent en la terre de Fénice, entor la terre de Liban, delez la cité du Gibelet... Ils étaient genz moût hardies et preuz es armes et meint grans secours avaient fil à noz cresliens quant ils se combattaient à nos ennemis (1). »

On fit un grand carnage des Nosaïris, puis l'armée chrétienne, guidée par les Maronites, passa par Balroun, Djébaïl, par le Défilé du Chien, en plein pays chrétien, par Beyrouth et Sayda, pour atteindre Saint-Jean -d'Acre. Les émirs musulmans ne leur avaient opposé aucune résistance dans ces régions.Les Maronites aidèrent notamment le comte de Saint- Gilles à la conquête de Tripoli (2).

A la suite de la première Croisade, des principautés féodales franques se constituèrent en Syrie. Baudoin, roi de Jérusalem, conquit une à une toutes les villes de la côte phénicienne.

Vers 1144, les Etals latins de Syrie avaient atteint leur plus grande extension territoriale, depuis El'-Arish au sud de la Judée, jusqu'au golfe d'Alexandrette, sur une longueur de 1,200 kilomètres environ. Us comprenaient quatre principautés : le comté d'Edesse, qui se prolongeait à l'Est, au delà de l'Euphrale, la principauté d'Anlioche, qui allait de Tarse en Cilicie, jusqu'au Wadi-Mehicc, au sud de Lataqiyeh, au bord duquel s'élevait le château-fort de Marqab, le comté de Tripoli, limité au sud par le Nahr al-Màmeltain, enfin le royaume de Jérusalem, le plus méridional de ces petits Etats, qui touchait à l'est à la principauté musulmane de Damas et au désert. Outre les villes de Jérusalem, de Naplouse, de Saint- Jean-d'Acre, de Tyr et de quelques autres places, bourgs et villages qui appartenaient immédiatement au roi, le royaume se divisait en quatre grandes baronnies : le comté de Jafla et d'Ascalon, la principauté de Galilée, celle de Sagète ou de Sidon,

(1) Guillaume de Tyr, livre XXII, chap. 8.

(2) E. Rey, Colonies franques, pp. 375 et suiv. — D'après certaines chroniques, au temps de la première Croisade, Godefroy-de-BouilIon reçut un renfort de 30.000 Maronites ; pendant la septième croisade, Saint- Louis en voit venir à son aide 35.000. Ces chiffres sont évidemment exagérés.

la seigneurie du Crac et de Montréal, et en douze fiefs secondaires, parmi lesquels nous citerons les baronnies du Toron, et Bélinas (Banyas), de Barut (Beyrouth), du Scandelion.

Le royaume de Jérusalem était le modèle d'une monarchie féodale. Ses institutions ou assises en sont le code le plus parfait.» Les nobles qui avaient formé l'armée de la croisade apportaient eu Orient le régime des seigneuries, tel qu'il existait m France au xie siècle, mais plus logique encore, comme il d vait l'être sur ce terrain vierge, où son développement ne rencontrait ni l'obstacle des traditions du passé, ni le jeu des forces concurrentes (1). »

Le roi gouvernait en sa qualité de suzerain de tous les autres seigneurs, assisté de sa « Cour », composée de ses grands officiers et des vassaux directs de la couronne. Les grands officiers dignitaires étaient, comme en France le sénéchal, le chambellan, le chancelier, le bouteiller, le connétable, le maréchal* l'amiral, le turcoplier.

Même Beaudoin Ier, frère de Godefroy de Bouillon, et premier roi de Jérusalem, parut sous l'extérieur d'un souverain d'Orient, afin d'imposer le respect aux sujets indigènes, habitués au despotisme fastueux des empereurs byzantins et des khalifes. « On le vit, à Jérusalem, vêtu du burnous tissé d'or, la barbe longue, marchant avec une escorte fastueuse et faisant porter devant lui un grand bouclier doré. sur lequel était peint un aigle. II se laissa adorer à l'orientale, et prenait ses repas les jambes croisées, sur un tapis (2). » Ses successeurs imitèrent son exemple. Le comte de Tripoli, le comte d'Edesse et le prince d'Autioche avaient également chacun sa cour, et ses grands dignitaires.

Mais tous ces princes n'avaient que l'apparence d'un fort pouvoir monarchique ; ils n'en avaient pas la réalité. Le roi, même aux plus beaux jours de la domination franque, n'exerçait qu'une autorité fort tempérée. Ses vassaux étaient censés recevoir leurs terres, leurs fiefs de ses mains ; en échangeais lui rendaient l'honimage et lui devaient le service de cour et le service militaire, avec un certain nombre de chevaliers et de fantassins roturiers, appelés c soudoyers ou sergents ».

(1) E. Lavisse, Histoire de France, t. II, 2 partie, Les premiers Capétiens, p. 249.

(2\ Cité par E. Lavisse, op. cit., p. 24G.

Les vassaux formaient autour du roi la Haute-Cour ou Cour des Liges, à partir du roi Amaury I", les arrière-vassaux eux-mêmes pouvaient y siéger. Elle devait approuver les donations de fief, les lois et les ordonnances royales. Le roi, avant son couronnement, devait s'engager par serment de « respecter les assises », c'est-à-dire les décisions de la Haute- Cour, tant législatives que judiciaires. Les barons étaient jugés par leurs pairs et sans appel; car la Haute-Cour jugeait toutes les causes féodales.

Le pouvoir royal était encore limité par celui du clergé et par les privilèges des bourgeois des villes et ceux des commerçants. Le clergé, comme en France, formait un ordre privilégié ; mais sa situation était beaucoup plus forte que dans tous les autres pays. En effet, la croisade était surtout l'œuvre de la papauté. Ses légats y jouaient un rôle prépondérant. Les papes essayaient de réaliser en Syrie leur conception politique, la soumission du pouvoir temporel au pouvoir spirituel. Godefroy de Bouillon avait reconnu les prétentions du Saint-Siège, et s'était même dit « l'homme du patriarche » ; mais ses successeurs ne voulaient point se soumettre aux princes de l'Eglise. Dès le règne de Beaudoin Ier, le conflit entre le patriarche et le roi devint permanent. En réalité, le premier partageait le pouvoir avec le roi. Le € chef seigneur spirituel », qui était le patriarche, avait le droit de « promouvoir », c'est-à-dire de sacrer le roi ; il était consulté dans de nombreuses affaires politiques.

Le clergé, nombreux et puissant, pouvait accepter les donations territoriales. Il sut acquérir des terres en si grande quantité, qu'il devint le premier propriétaire du royaume. Sa juridiction était très étendue Même certains procès, du ressort aujourd'hui de la juridiction civile, comme ceux concernant les mariages et les testaments, étaient jugés par la juridiction ecclésiastique. 11 tenait les registres de l'élat-

Mais il n'y avait pas seulement la noblesse et le clergé, pour affaiblir la puissance royale ; il y avait aussi la bourgeoisie. Les villes étaient peuplées d'Européens et d'Orientaux, qui, d'ordinaire, vivaient en bonne intelligence. Elles étaient administrées au nom du seigneur, par des vicomtes, qui percevaient les impôts et les redevances, dirigeaient la police, surveillaient et présidaient la cour des bourgeois, composée de

douze jurés et chargée de juger les procès civils de la bourgeoisie, des hommes libres ne faisant pas partie de la noblesse. Les indigènes avaient une administration et une juridiction spéciales, que nous allons bientôt examiner.

Dans les principales villes et les ports du littoral, il y avait des colonies commerciales autonomes, établies par les républiques marchandes de l'Italie, Amalfi, Pise, Venise, Gênes, et aussi par les villes du Midi de la France, Marseille, Montpellier, Narbonne et d'autres. Chacune d'elles avait son quartier, entouré d'une enceinte avec une église, son administralion particulière, un quai, un marché ou khan, des magasins ; ses marchands avaient Je droit de débarquer el de vendre sans payer d'impôts.

En outre,ilyavait une juridiction commerciale particulière, pour tout le royaume, celle des cours delà Fonde, composées de six jurés, dont quatre indigèneset deux francs, qui jugeaient les affaires commerciales et les affaires civiles d'un faible intérêt. Enfin, les Cours de la Chaîne connaissaient des affaires relevant du droit maritime.

Les serfs vivaient dans une condition relativement douce. Ils cultivaient le territoire des fiefs, dont chacun était divisé en casaux, qui, à leur tour, étaient divisés en charrues. C'étaient, en grande majorité, des Syriens, chrétiens ou musulmans. Ils étaient administrés par des magistrats indigènes, appelés réïs; il y en avait un par casai, par domaine ou village. La justice leur était rendue d'abord dans les Cours des rets, puis, plus tard, dans les Cours des Fondes, qui semblent avoir absorbé la juridiction, à l'origine, exculsivemenl syrienne, des ré'is.

Les serfs chrétiens devaient la dîme au clergé, une autre partie de la récolte à leurs seigneurs. Ils pouvaient jouir du reste en toute liberté. Ils devaient un jour de corvée, clans I année, par charrue de terre, el certaines faisances : une poule, douze œufs, etc. Ces charges, en somme, ne pesaient guère lourdement sur eux ; grâce à une agronomie très savante/ ils pouvaient même arriver à une certaine aisance et relever peu à peu leur condition sociale.

Les indigènes musulmans, établis sur le territoire francs bien que soumis à un régime plus dur, n'étaient cependant pas malheureux, eux non plus, comme le prouve le témoignage d'Ibn Jubail, que nous tenons à citer en entier : « Nous

68 LtVRE PREMIER. — CHAPITRE PREMIER

quittâmes Tibntn par une route longeant constamment des fermes contiguës les unes des autres, toutes habitées par des musulmans qui vivent dans un grand bien-être, sous les Francs. Les conditions qui leur sont faites, sont l'abandon de la moitié de la récolte, au moment de la moisson, et le payement d'une capilation d'un dinar et cinq qîrdt ; les chrétiens n'en demandent pas davantage, sauf cependant un léger impôt sur le produit des arbres ; mais les musulmans sont les maîtres de leurs habitations, et s'administrent comme ils l'entendent. C'est là la condition de tout le territoire occupé par les Francs sur le littoral de Syrie (1). »

En dehors de la milice permanente des ordres militaires, des Hospitaliers, des Templiers et des chevaliers Teutoniques, l'armée du royaume de Jérusalem avait un caractère essentiellement féodal (2). Devaient « service de corps » tous les feudataires accompagnés d'un nombre de soldats fixé d'après l'importance de chaque fief dès que le roi ou leur suzerain direct les faisaient « semondre > ou convoquer. Les indigènes étaient également astreints au service dans l'armée royale. Ils formaient la masse de l'infanterie et la cavalerie légère des Turcopoles ; par leur habitude et leur connaissance du pays, de ses mœurs, de sa langue, et par leur tactique, semblable à celle des musulmans, ils étaient de précieux auxiliaires pour les chevaliers francs. Les Maronites surtout étaient estimés comme fantassins et comme archers très habiles (3).

Les Croisés établis en Terre-Sainte ne tardèrent pas à modifier leurs mœurs et leurs idées, sous l'influence de leur nouveau milieu. Ils revêtirent la robe ample et longue, se firent construire de luxueuses maisons, et pratiquèrent vis àvis des Syriens et même des musulmans une large tolérance. Certains d'entre eux parlaient l'arabe, et admettaient des musulmans à leur service et dans leur intimité. Tous les princes chrétiens entrèrent en relations d'alliances avec des chefs musulmans. Ils essayaient de se concilier les populations chrétiennes de la Syrie, en les enrôlant dans leur armée,

(l)Ibn Jubaïl, Chronique de l'Histoire de Byrouth, p. 589.

(2) Ces ordres, établis en Orient, puis en Europe, étaient les pionniers permanents de la civilisation franque en Syrie et les agents de transmission de la civilisation orientale en Occident.

(3) Dodu, op. ci/., p. 205 et suiv.

comme nous l'avons vu, en leur donnant des magistrats indigènes spéciaux, les réïs, pour les administrer et les juger, en leur conférant d'importantes franchises commerciales, et le droit de posséder la terre en toute propriété (1).

Cette attitude des Croisés étonna profondément le chroniqueur Foucher de Chartres : « Voilà nos Occidentaux transformés en habitants de l'Orient. Le Français et l'Italien d'hier ne sont plus maintenant qu'un Galiléen ou un Palestinien ; l'homme de Reims ou de Chartres est devenu l'homme de Tyr ou d'Antioche. Nous avons déjà oublié nos lieux d'origine : c'est à peine si on les connaît ; personne n'en entend plus parler. L'un possède déjà maison et famille, comme s'il était indigène ; l'autre a déjà pris pour femme, non pas une compatriote, mais une Syrienne, une Arménienne, parfois même une Sarrasine baptisée. Nous nous servons de toutes les langues du pays où nous sommes installés. Celui qui était pauvre là-bas se trouve ici, par la grâce de Dieu, dans l'opulence ; et tel qui, en Europe, ne possédait môme pas un village, règne, en Asie, sur une ville entière. Pourquoi revenir en Occident, puisque l'Orient comble nos vœux » (2) !

Même une race particulière se constitua alors en Syrie : les Poulains. L'étymologie de ce nom était assez douteuse. Il semble avoir été donné aux Francs nés en Syrie, ou plutôt aux enfants issus des mariages enlre Francs et Syriens. Les Poulains ont laissé un assez fâcheux renom dans l'histoire ; on leur reproche leurs mœurs relâchées et leur mollesse efféminée

Quelle était la situation du Liban dans le royaume de Jérusalem? Il était partagé entre les seigneuries de Baruth (Beyrouth) et de Sagelte (Sayda) et diverses autres petites baronies du royaume au sud, tandis que l'extrémité septentrionale appartenait au comté de Tripoli (3). Les Maronites gardaient leurs institutions autonomes. Ils occupaient dans le royaume une situation privilégiée et avaient le droit de posséder des terres et des châteaux. En fait, les cantons maronites n'étaient

(1) E. Rey, Colonies fra tiques, p. 76 et suiv.

(2) Cité par E. Lavisse, op. cit., t. II, p. 246 et 247.

(3) G. Rey, Elude sur les monuments de V architecture militaire des Croisés en Syrie et dans Vile de Chypre, Paris, 1871 (Collection des Documents inédits, p. 3 et suiv.).

attachés que nominalement aux seigneuries latines. Leurs émirs notaient pas des vassaux réels de seigneurs francs ; chacun d'eux, au contraire, dirigeait librement son clan et son canton, sous la domination nominale du roi de Jérusalem. Le patriarche des Maronites semble avoir été, non seulement leur chef religieux, mais aussi, en quelque sorte, le représentant de leur unité nationale. Le R. P. Azar raconte que les Maronites ont conservé des lettres que Godefroy de Bouillon leur écrivait comme à ses sujets (1). Mais, en même temps, il confirme que les députés du roi de Jérusalem et du patriarche des Maronites se rendirent ensemble à Rome, ce qui semble bien indiquer, non pas que ces députés ne représentaient qu'une seule nation, comme prétend le R. P. Azar, mais que, dans l'esprit des rois latins et des Maronites, il y avait réellement deux nations et deux pouvoirs. Il y avait en somme, dans la montagne maronite, une organisation indigène quasi-indépendante, de fait, subsistant è côté des fiefs latins, comme Giblet, Nephin. le Boutron (Batroun), Akkar, Arkas, nombreux dans les chaînes et les chaînons du Liban.

La plupart de ces fiefs latins appartenaient à des Français, aux maisons de Garnier, de Lusignan,de Guines, de Montforl, de Béthune et autres, dont chacune avait son château fort, dressant sa fière silhouette sur un des sommets de la montagne.

Les Hospitaliers aussi construisirent dans le Liban plusieurs forteresses, dont une à Markab ; de ces monuments, des ruines, parfois grandioses, subsistent encore aujourd'hui. Ainsi, près du village d'El Mouniterah, s'élevait le petit château de Manalhara ou Le Moinostre ; il gardait un des cols du Liban, près d'Aféka (2). Les chevaliers teutoniques possédaient également, dans le Liban méridional, des domaines assez étendus, avec Mokhtara, BaakIin,Déir-el-Kamar, Djezzin et d autres (3).

Les Croisés étaient de grands architectes. La Syrie et le Liban se couvrirent de châteaux, d'églises et de couvents. Les princes latins élevèrent des lignes de forteresses le long

(1) Azar, op. ci/., p. 48.

(2) E. Rey, Colonies franques^ p. 356 et suiv.

(3) Deutsche Zeitschrift fur Morgenlântlische Geschiekke (Revue de Vhistoire de VOtient), t. VIN, p. 476 ; Neumann, Ueber das Volk der Drusen und den Emir Faehreddin (Sur le peuple des Druses et l'émir Faéhreddin, p. 26.

Mdes fronlières contre les musulmans. Ainsi, le comté de Tri- .poli était protégé contre le sullan de Hamah par une ligne de défense comprenant le Krak des Chevaliers ou Kalaal-el- Hosn, dominant la vallée de 1 Oronte, dont les ruines colossales excitent encore aujourd'hui l'admiration des voyageurs, les châteaux d'Akkar, d'Aïkas, sur le Nahr-el-Kebir, de la Colée, de Chastel Blanc, d'Areymeh, de Yammour, de Tortose et de Markab (1), situés dans le Liban septentrional et dans les ramifications qu'il envoie dans le Nord.

Dans le Merdj-Ayoun et le Liban méridional, jusqu'au lac de Tïbériade, s'élevaient les forteresses de Toron, Beaufort, Château-Neuf, Safad, Castellet et Beauvoir; le poste chrétien le plus avancé contre Damas était Banias.

Les beaux sites du Liban servaient aussi aux chevaliers et aux prélats de résidence d'été. Ilsy avaient construit de belles maisons de campagne et un grand nombre de monastères ; parmi ces derniers, les plus connus sont, dans la seigneurie de Giblet ou Jebaïl, ceux de Notre-Dame et de Saint-Elie, à Sephed, ceux de Sainte-Marie d'Abilet de Meiphouk, celui de Saint-Cyprien et de Caphiphoun, d autres enfin dans la vallée de la Kadischa, la rivière sacrée des Maronites (2).

Le royaume franc jouissait, en somme, dune organisation bien réglementée. Il était assez homogène. En efTel, la grande majorité des croisés étaient des « Francs », c'està dire des Français et des Normands francisés. La langue officielle était le latin, mais la langue usuelle était le français, légèrement modifié par l'appoint de mots normands, italiens, grecs et arabes; il était devenu une sorte de langue universelle (3). Les institutions, ainsi que nous avons vu, étaient empruntées à la France féodale.

Grâce à l'admirable souplesse de ces « Francs », le royaume latin et la Syrie traversèrent même une époque de très grande prospérité. Les seigneurs et les bourgeois menaient une vie assez semblable à celle de la noblesse et de la bourgeoisie de France, modifiée cependant par l'influence de l'Orient byzantin et arabe. Il y eut une union des plus heureuses et des plus fertiles du génie latin et du génie oriental.

(1) Voir G. Rey, Etude sur les momuments, etc.

(2) Rey, Colonies fr&nques, p. 78.

(3) Prutz, Kullurgeschichte, p. 6 et suiv.

D'abord dans les arts. L'architecture surtout prit une forme particulière en Syrie. Un art syrien se forma, mélange des styles roman, byzantin et arabe, dont certaines églises de Beyrouth, de Saint-Jean-d'Acre, et, dans les églises maronites, de Hattoum, de Helta, de Scheplin, de Meïphouk, de Tannourin, de Bhadidat, de Maad, de JebaTl, de Khoura, de Bziza, de Simar et d'autres, sont les témoignages. Des peintures syriennes très bien conservées existent encore à Naous, à Maad, à Bhadidat, à Kafer, à Schleiman (1). Les Maronites ne restèrent donc pas étrangers à ce puissant courant artistique. Les Latins se perfectionnèrent surtout dans la musique. Ils y connurent des instruments nouveaux, le luth, la guitare, le tambour et autres.

Les Croisades, en rapprochant l'Occident féodal, à peine sorti de la barbarie, de l'Orient byzantin et arabe, d'une civilisation supérieure, provoquèrent chez les Latins une renaissance littéraire et scientifique intense et qui amènera, aux xive et xve siècles, une transformation complète des idées. Au contact journalier avec des hommes et des choses nouvelles, l'intelligence des croisés s'affina ; leur horizon s'élargit sans cesse ; leur expérience s'enrichit d'une quantité d'observations nouvelles. Les nations latines, en Orient, prirent conscience d'elles-mêmes, et le sentiment national chez elles fut renforcé.

La littérature orientale, avec ses fables et ses légendes ingénieuses et imagées, avec sa poésie d'un lyrisme éclatant, exerça une influence incontestable sur le mouvement littéraire des nations européennes. C'est en Syrie que l'histoire s'est développée et a pris un caractère plus scientifique, en faisant appel à l'érudition et à la critique. Guillaume de Tyr a été le grand prédécesseur et le maître des meilleurs historiens de la fin du moyen âge.

Mais ce fut dans les domaines scientifique et économique que l'Orient exerça l'influence la plus profonde et la plus heureuse sur l'Europe. La médecine, les mathématiques, l'alchimie et la chimie, la physique, l'histoire naturelle, la géographie, la philosophie, furent presque révélés aux Latins par

(i) Rey, Colonie* franques, p. 79 et suiv. ; Prutz, Kulturge ichichte, p. 199 et suiv. ; Melchior de Vogué, Le$ EglUe$ de Terre- Sainte*

les Orientaux. Les Maronites, les Jacobites et les Nestoriens furent, à côté de maîtres musulmans, les principaux initiateurs des Latins à la culture orientale (1).

Non moins heureuse a été l'influence de l'Orient arabe sur l'Occident dans le domaine économique, dans l'agriculture et l'industrie. C est en Syrie que les croisés apprirent une agronomie perfectionnée, l'arboriculture, l'irrigation artificielle, l'horticulture. Le sésame, le caroubier, le safran, le maïs, le riz, le limon, la pistache, l'échalote, l'abricot, ont été répandus dans les pays occidentaux par les pèlerins revenus de Terre-Sainte, à l'époque des Croisades.

Les arts industriels de l'Occident, la céramique, la verrerie, l'orfèvrerie, les arts décoratifs, se perfectionnèrent en Syrie. La métallurgie, qui utilisa les gisements de fer et de plomb du Liban, y apprit des procédés nouveaux. Les Croisades mirent en vogue de nombreux objets manufacturés, jusqu'alors très rares ou même inconnus, des soieries et des cotonnades surtout, les indiennes, la mousseline (de Mossoul), les baldaquins, les étoffes teintes, les tapis orientaux (2).

Le commerce entre la Syrie et les pays occidentaux était des plus actifs ; il était entre les mains surtout des villes italiennes et provençales qui avaient ouvert partout des comptoirs florissants Ce trafic, il est vrai, était antérieur de quelques décades à la première Croisade. Des cités, obscures jusqu'alors, Bari, Amalfi, Salerne, Pise, Gènes, prirent rapidement un développement considérable. Venise, qui dominait déjà sur l'Adriatique, devint la première puissance maritime de la Méditerranée orientale. Après la prise de Jérusalem, le commerce entre la Syrie et les villes marchandes redoubla d'activité. C'étaient elles qui profitaient le plus des Croisades.

Cependant, la solidité des Etats latins en Orient n'était qu'une façade. Le pouvoir central du roi manquait de force et d'autorité. Les différents feudataires, au lieu de se soutenir réciproquement contre les musulmans, se faisaient souvent la guerre entre eux, s'affaiblissant ainsi eux-mêmes Enfin, le nombre des Latins établis en Syrie était trop faible pour résister longtemps aux musulmans, sans recevoir des renforts d'Europe. Or, ces renforts étaient rares et insuffisants. Les

(1) Prutz, op cit., pa$8im\ Rey, Colonies franques, p. 165 etsuiv- (S) Prutz, op. cit., passim ; Rey, Colonies franques, p. 210 et sûiv«

Etals latins de Syrie étaient éloignés de l'Occident, de leur base et du réservoir d'où ils pouvaient puiser des forces nouvelles, tandis que les musulmans qui les entouraient étaient à proximité de leurs principaux centres et renouvelaient sans cesse leurs forces.

Fort heureusement pour les « Francs », les musulmans, au début de la croisade, étaient profondément divisés. Les Turcs avaient introduit chez eux la féodalité, le morcellement en fiefs. Leurs feudataires, comme ceux des Latins, cherchaient à se rendre aussi indépendants que possible du pouvoir central Chaque fois que le suzerain, le chef suprême manquait d'énergie et d'autorité, c'était chez eux la même anarchie, le même morcellement en une série de véritables petits Etais, indépendants de fait, que dans la Syrie franque.

La noblesse musulmane, du reste, avait à peu près les mêmes mœurs que la noblesse franque ; elle menait dans ses manoirs la même vie d'étude parfois, mais plus souvent de chasse et de guerre (1). Le sentiment chevaleresque se retrouvait, avec quelques nuances, chez ces seigneurs Sarrazins. Il semble même qu'il y ait eu par moments des tentations de créer une chevalerie musulmane (2).

Ce fut à cette époque que deux familles nobles, qui devaient jouer un rôle capital plus tard dans le Liban, les Ma'an et les Chéhab, s'installèrent dans la Syrie centrale, ainsi qu'une secte musulmane dont il a déjà été question, les Assassins: - Les Ma'an, d'origine musulmane, se fixèrent d'abord dans la Békaâ et* le Wadi-at-Taïn, près de Safad ; puis ils pénétrèrent peu à peu dans le Liban méridional, furent élevés par Nouroed-dîn à la dignité d'émirs et placés à la tôle de fiefs habités par des clans druses. Dans la suite, ils se convertirent plus ou moins secrètement au drusisme. L'émirat du Chouf, dans le Liban méridional, au xive siècle, appartenait héréditairement aux Ma'an.

Les Chéhab étaient d'origine musulmane également ; la légende veut même qu'ils aient un caractère sacré et descendent de la noblesse mecquoise des Koraïchiles et du premier khalife* Abou-Bekr. Au début du xue siècle déjà, ils étaient à la tête d'un clan druse du Haourân ; ce clan,. fuyant des

(1) Derenbourg, Un émir syrien, I, p. 34 et suiv. ^ , 12} Hœhrich, op. cit., II, p. 275, 588, 611, 884.

environs de Sehobba, s'empara de la petite ville de Hasbeya; au pied du Mont Herraon, et occupa louie cette partie du Wadi-at-Taïn. Nour-ed-Din investit alors l'émir Mourad- Chéhab du district de Hasbeya. Plus tard, une branche cadette des Chéhah reçut l'émirat de Racheya, également situé dan? le Wadi-at-Taïn.

Avec les émirs Tanoukh. toujours établis dans le Liban les émirs Ma an etChéhab étaient en guerre continuelle avec les chevaliers chrétiens, leurs voisins II y avait là une guérilla permanente, qui n'empêcha cependant pas les émirs Ma'an ni les émirs Chéhab de se pénétrer de la civilisation éclose au contact de l'Orient et de 1 Occident. Dès cette époque, ils apprirent à estimer les représentants du monde occidental et chrétien. De celte époque aussi datent les grandes qualités et aussi quelques uns des défauts que nous trouverons chez tous les hommes remarquables des deux familles. Si la guerre continuelle développait chez eux la ruse, la cruauté et même une certaine perGdie, le contact avec les chrétiens les inclinait vers une large et bienveillante tolérance religieuse d'abord ; ensuite il les faisait participer étroitement au mouve» ment commercial entre chrétiens et musulmans, et leur faisait comprendre tous les avantages qu'un prince habile pouvai^en tirer. Surtout ils étaient devenus d'habiles diplomates et des guerriers consommés, à la fois prudents et énergiques.

Les Assassins (1) étaient une secte nouvelle issue du mou* vement chiite des Ismaïliens, fondée parle Persan Hasan ben Sabbah, qui s'étaient emparé en 1090 du château fort d Ala« moût, le c nid de l'aigle », situé au nord de Kazoîn. Ses par4

(1) Ainsi appelés ou bien à cause de leur cruauté ou à cause de leur coutume de manger du hnchih au moment de leur initiation (V. Journal asiatique, 4698, t. I, p. 419). — Silvestre de Sacy, Mémoire sur la dynastie des Assassins et sur l'origine de leur nom (Lu à la séance publique de 1 Institut du 7 juillet 1809. — Extrait du Moniteur, n« 210, an 1809). — Denis Lebey de Batilly, Traité de l'origine des anciens Assassins porte- couteaux. Avec quelques exem* pies de leurs attentats en homicides es personnes, d'aucun roys, prin-. ces et seigneurs de la chrétienté, Lyon, 1603. — M. C. Defrémery* Nouvelles recherches sur les Ismaliens ou Bathiniens de Syrie, plus connus sous le nom d'Assassins, et principalement sur leurs rapports avec les Etats chrétiens d'Orient, Paris, 1855.

lisans, les fidâwis lui avaient juré fidélité et obéissance absolue jusqu'à la mort. Il disposait même de leur conscience. On prétend, sans que ce soit sûr, qu'au moment de leur initiation, il leur faisait manger du hachich ou chanvre indien pour les plonger dans un sommeil profond ; puis on les transportait dans un jardin merveilleux où ils goûtaient, dans un rêve à demi-réveillé, les plaisirs des sens les plus raffinés ; après les avoir de nouveau endormis, on les remettait dans leur demeure et on leur faisait croire qu'ils avaient vu le paradis. Ils ne pouvaient le gagner définitivement que par un dévouement aveugle à leur chef.

En 1107, les Assassins s'établirent en Syrie dans le Djebel Sommâq, et y construisirent quelques forteresses. La secte avait une organisation très forle. À la tête se trouvait le grand-maltre résidant à Alamoût. Les Assassins de Syrie étaient commandés par un maître ou cheikh al Jobai ; les chroniqueurs chrétiens l'appelaient le Vieux de la Montagne. S'altaquant à la fois aux musulmans orthodoxes et aux chrétiens, ils envoyaient partout des émissaires secrels pour tuer les chefs de leurs adversaires, Conrad de Montferrat et d'autres encore succombèrent sous leurs poignards.

La secte fut exterminée en Perse, en 1251, mais elle se maintint en Syrie, malgré toutes les persécutions. Quelques Ismaïliens, peu nombreux, vivent encore aujourd'hui, répandus parmi les populations libanaises.

Tant que les « infidèles » qui entouraient les Etats latins étaient morcelés en plusieurs petites principautés désunies, les chrétiens ne furent pas inquiétés dans leur conquête. Mais, vers 1130. l'unité de l'Islam fut rétablie en Syrie, en Mésopotamie et dans l'Iraq, par une nouvelle tribu turque descendue des montagnes kurdes.

Les émirs turcs de l'Iraq et de Mésopotamie reconnurent tous l'autorité d'Imadeddin-Zenki atabeck de Mossoul, guerrier habile et brave. Ardent à la guerre sainte pour l'Islam, il commença immédiatement la lutte contre les chrétiens (1128). Edesse, leur sentinelle avancée sur TEuphrate, leur fut enlevée en 1144. Le fils de Zenki, Nouraddin, continua l'offensive vigoureuse contre les Etats latins. La deuxième Croisade, organisée pour l'arrêter, par les rois Louis VII de France et Conrad III d'Allemagne, échoua lamentablement devant Damas, à la 6uite surtout de la discorde entre les deux rois et

les princes Latins de Syrie (1147). Damas tomba entre les mains de Nouraddin, dont le général Chirkûh tournant le royaume de Jérusalem, conquit l'Egypte.

Le neveu de Chirkûh, Salah-ad-Dln Yousof, fils d'Ayoub, célèbre sous le nom de Saladin, à la mort du dernier khalife Fatimite, fonda en Egygte la dynastie des Ayoubites, chassa de Syrie le fils et successeur de Nouraddin, Malek-Saleh. Ses possessions entourèrent partout sur terre le royaume Latin. Il 1 attaqua. En 1187, la bataille de Hattin ou de Tibériade ruina l'armée chrétienne. Le roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, fut fait prisonnier, et Jérusalem devint la proie du vainqueur. Les chrétiens ne se maintinrent qu'à Tyr, Tripoli, Antioche, et dans quelques forteresses isolées du Liban.

La troisième croisade, organisée par l'empereur allemand Frédéric Barberousse, Philippe-Auguste, roi de France, et Richard Cœur-de-Lion, roi de l'Angleterre, échoua encore ; si Saint-Jean-d'Acre fut repris par les croisées, en 1291, Jérusalem resta au pouvoir de Saladin. Celui-ci, par un traité conclu avec le roi de l'Angleterre, donna aux chrétiens la côte de Tyr à Jaffa et leur laissa les quelques positions dans le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche qu'ils avaient pu conserver après le désastre de Hattin. Ce fut le royaume d'Acre.

Le Liban maronite échappa également à la domination des Ayoubites et resta autonome. Il conserva les relations les plus étroites avec les chevaliers latins ; ses guerriers les aidèrent dans leur lutte incessante sur la côte phénicienne contre les musulmans.

L'empereur Frédéric II, en 1229. pendant la sixième croisade, obtint du sultan d'Egypte. Malek-Kamel, la cession de Jérusalem, de Bethléem, Nazareth, et des localités situées sur la route des pèlerins, d'Acre à Joppé, et de Joppé à Jérusalem.

Mais ce deuxième royaume de Jérusalem n'eut qu'une très courte existence. Le sultan ayoubite du Caire, Malek-Saleh, infligea aux chrétiens d'abord un échec sanglant à Gaza, en 1239, puis lança contre eux, en 1243, une armée de mercenaires, composée des cavaliers de la tribu, turque des Khawarizmiens ou Corasmiens, chassés des rives orientales de la mer Caspienne par les Mongols de Chinguiz-Kh&n.

Les Khawarizmiens s'emparèrent des forteresses chrétiennes de l'intérieur et de Jérusalem môme en 1244. Puis, ils

furent à leur tour taillés en pièces par les Egyptiens, qui les avaient appelés. Le sultan du Caire prit Damas et rétablit ainsi l'Etat de Saladin. La croisade de Saint Louis, roi de France, ne réussit qu'à mettre en état de défense, avec l'aide des Maronites, les places de la côte où les chrétiens tenaient encore.

Après 1250. les Mamelouks, sorte de milice formée par les sullans du Caire avec des esclaves turcs et mongols, s'emparèrent du pouvoir en Egypte, et, sous l'émir Bai bars et ses fils, enlevèrent aux Latins leurs dernières possessions en Syrie; Saint -Jean -d'Acre tomba entre leurs mains en 1291 ; Tyr, Sayda, Beyrouth, Jebaïl, Chaïfa, Tortose, Atlit, succombèrent ensuite dans la même année encore. Les chevaliers latins et les ordres militaires se retirèrent à Chypre. La domination chrétienne en Syrie s'était effondrée pour ne plus reparaître jusqu à nos jours.

La croisade laissa cependant des traces profondes dans le Liban. La féodalité libanaise, chez les Druses et chez les Maronites, s'était constituée définitivement, pour durer jusqu'au xixe siècle. C'était, selon le R. P. Azar et selon les chroniqueurs, un gouvernement presque semblable à celui de la France féodale.

Ses institutions reposaient en partie sur les assises de Godefroy de Bouillon notamment en ce qui concernait la léislalion fiscale, ainsi que nous verrons plus tard, dans un chapitre spécial consacré à la féodalité libanaise (1).

La Montagne était définitivement divisée en une série de cantons et de fiefs, dont chacun était administré par des cheikhs, correspondant aux barons francs ; plusieurs cheikhats ou fiefs de cheikhs réunis formaient un émirat soumis à un émir. Ses principaux cantons étaient, du Nord au Sud : VAkkar, au sud du Nahr-el-Kebir ; le Zaouieh, à Test de Tripoli ; le Koura inférieur, le Koura supérieur, le Djubbé- Bcharréel le Danniyeh. les deux derniers situés complètement dans le Liban central ; le Balmun, le Jébaïl, le Fétoueh% le Muiïneï'tri, situé dans la haute montagne ; \eKesrouan, allant de Djouni et de Ghazir jusqu'au Sannîn ; tous ces districts, à part Akkar, étaient habités presque exclusivement par des chrétiens, en majorité par des Maronites. Venaient ensuite

{{) Azar, op. cit., p. 54.

Les origines historiques de la syrie et du liban 79

le Melen, à Test de Beyrouth ; le Gharb au sud de cettç ville,' et le Djourd à Test du Gharb ; le Chehar et VArkoub au nord du fleuve Damour el comprenant la région de ses sources ; le Menassif, au sud du Damour et entourant la ville de Déir-el- Qamar à l'ouest ; le Choaf, au sud de celte petite ville ; le Djezziriy au sud du Chouf ; le Kharroub, au sud de l'embouchure du Damour,. le long de la côle ; le Te/Jah, à l'est de Saïda ; au sud. le long de la côte, le Chomar, flanqué à Test du Bled ech-Chëkif.

Dans le Melen, le Gharb, le Djurd, le Chehar, l'Arkoub et le Menassif la population était composée à la fois de Druses, de Musulmans el de Maronites, qui vivaient ensemble en très bonne harmonie. Les croisés surtout, leur avaient donné de magnifiques leçons de tolérance, qu'ils ne devaient oublier qu'au xix* siècle Les districts méridionaux étaient presque exclusivement druses.

Sous la domination des Mamelouks, la Syrie, morcelée en plusieurs fiels, ravagée par les Mongols et par les guerres civiles entre les émirs mamelouks, ne perdit cependant pas sa prospérité. Les lellres, les sciences et les* arts, le commerce et l'industrie continuèrent à y fleurir et à prospérer.

Après une courte éclipse à la fin des croisades, le commerce avec l'Europe, avec Venise, Pise, Gênes, Marseille, l'Aragon et la Catalogne, au xv* siècle avec Dieppe, prit un nouvel essor, grâce à la route des Indes, qui passait par la Syrie et lEgyple. La Syrie profitait ainsi dans une large mesure de la révélation de la richesse des Indes el de l'Extrême- Orient en Europe.

Le Liban, cependant, ne connut pas la paix sous les Mamelouks. Après la retraite des Latins, il fallait empêcher un retour offensif et soumettre leurs alliés/ les montagnards. En effet, les chevaliers latins restaient toujours à proximité de la Terre Sainte, dans le royaume de Chypre, sous la famille des Lusignan, ou dans le royaume de Petite-Arménie ; ils conservaient tous leurs titres syriens et n'attendaient qu'une occasion favorable et l'arrivée de nouveaux croisés pour recommencer la conquête de la Terre-Sainte. Ils y avaient des alliés précieux, les montagnards du Haut-Liban, qui gardaient les déGlés les plus importants de la cote, vers la Damascène.

Entre Beyrouth et Tripoli, depuis le Djurd et le Garb su-

80 LIVRE PREMIER. — CHAPITRE PREMIEh

périeur, jusqu'à Akkar, et au Danniyeh, vivait, au xrv» siècle, une population de rebelles, que les chroniqueurs appellent tantôt les Kasrawaniies, tantôt les Djurdiles ou les Jabaliles, ou encore les Sanînites, et dont il est difficile de préciser les origines et la religion. Il y avait des Druses, des Nôsatris, des Ismaéliens et des adhérents d'autres sectes musulmanes chiites. Le R. P. La m mens croit qu'il n'y avait guère que des musulmans. Nous ne sommes pas de cet avis. Nous estimons, au contraire, avec les écrivans chrétiens, comme Duwaïhi, qu'il y avait également des Maronites. Il nous semble invraisemblable que les Maronites, groupés dans le Kesrouan, après avoir pris une part glorieuse à l'œuvre de la croisade, n'aient pas été en relations avec les chevaliers de Chypre. Les témoignages les plus dignes de foi démontrent l'attachement qu'ils ont conservé pour les « Francs ». Nous pensons que les rois de Chypre sont restés en relations particulièrement avec les Maronites, les auxiliaires déjà de la première croisade. Ils ne pouvaient débarquer que sur la côte libanaise, avec l'aide des Maronites ; il était naturel qu'ils les encourageassent à continuer la résistance contre les musulmans, afin de conserver aux chrétiens une base d'opération dans le Haut-Liban.

Une première attaque des Mamelouks fut repoussée victorieusement par les Montagnards en 1293. Mais plus tard, de 1305 à 1307, après une résistance acharnée, les hérétiques musulmans du Haut Liban furent vaincus et dispersés (1). Les Maronites semblent avoir été épargnés. En tous les cas, ils se maintiennent dans leurs cantons.

Après avoir conquis une partie du Haut-Liban, les Mamelouks organisèrent solidement la défense de la côte phénicienne, menacée par les navires chrétiens. Les émirs lanoukhites étaient toujours dans le Garb ; pour les récompenser de leur fidélité à tous les gouvernements musulmans successifs de la Syrie, les Mamelouks leur avaient donné, en 1294, la ville de Beyrouth. Le clan turcoman des émirs Assâf fut établi sur la côte, entre Antélias et Mameltaïn. Dans les environs de Tripoli et d 'Akkar se fixa le clan Kurde des émirs Benou-Saïfa. Au Sud du Liban, le clan chiite des Bechara-al-

(1) Duwaïhi, op. cit., p. 124; Lammens, Les Nosaïris au Liban (Revue de i Orient chrétien), passim.

si

Hosaïni se répandit dans la plaine du Bled Bechara, qui porte son nom.

Les vaillants efforts des Chypriotes de reprendre la Terre - Sainte échouèrent contre la forte organisation militaire oes Mamelouks et de leurs vassaux. La Syrie connut cependant d'autres envahisseurs, les terribles Mongols. Le khan Gazan infligea, en 1299, aux Mamelouks une sanglante défaite à' Homs. Damas capitule devant le vainqueur ; mais les Mamelouks reprirent l'offensive et, en 1312, celte première invasion mongole, soutenue d'ailleurs par les chrétiens de Géorgie et d'Arménie, était définitivement repoussée de la Syrie.

Plus terrible était l'invasion de 1400, dirigée par le grand conquérant mongol Timour Lenk ou Tamerlan. Damas fut saccagé et pillé pendant dix jours (1). Mais le flot des Mon* gols se détourna vite de la Syrie. En 1402, il submergea l'armée des Turcs ottomans à Angora, puis se répandit dans l'Europe orientale, sans fonder nulle part un gouvernement durable.

La domination des Mamelouks en Syrie devait être brisée par les Turcs ottomans.

(1) Cahun, op. cit., p. 490 et suiv.

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