‹ La question du LibanChapitre 17 sur 124 · IC.J · texte numérisé non relu

IC.J

La conquête et l'organisation de la Syrie.

La Syrie fui conquise par les Ottomans au début du xvie siècle. Le Sultan Sélim Ier, petit-fils de Mohammed II, le conquérant de Conslantinople, conquit la Mésopotamie, Kurdistan, puis se tourna vers la Syrie en 1516. Les Mamelouks, sous leur Sultan Kansoû, firent une résistance énergique. La bataille décisive fut livrée au Nord d Alep, dans le Mardj- Dâbek, le 24 août 1516. L'artillerie donna la victoire aux Ottomans. Kansoû lui-même fut tué. Alep, Hama et Homs se rendirent sans coup férir au vainqueur. Le 12 octobre 1516, Damas capitula à son tour. Les tribus bédouines, les émirs du Liban, de la Békaâ, du Merdj-Ayoun et du Wadi-at-Taïn firent leur soumission. Ils avaient auparavant rallié l'armée mamelouk, mais sans grand enthousiasme, décidés à l'abandonner,dès que le sort se serait prononcé contre elle. Leur défection causa pour les Mamelouks la perte de la Syrie centrale.

Si les émirs libanais leur étaient restés fidèles, ils auraient pu se retirer dans les massifs montagneux du Liban, de i'Anti- Liban et du Mont Hermon et arrêter pendant longtemps l'offensive ottomane. Mais leur abandon les obligea à se replier jusque dans la Judée. Une armée ottomane les battit encore à Gazza, et pénétra en Egypte, qui fut rapidement soumise. La domination mamelouk s'était effondrée en quelques mois. Puis Sélim Ier conquit l'Yemen et 1 Hedjaz avec les villes saintes de la Mecque et de Médine et prit alors le litre de khalife,

(i) W. LÙdeman, Histoire de VEmpire ottoman, Dresde, 1827; A. de Lamartine, Histoire de la Turquie, Paris, 1855 ; Th. Lavallée, Histoire de VEmpire ottoman, Paris, 1855 ; de la Joncquière, Histoire de l Empire ottoman, Paris, 1881; Hammer, Histoire de VEmpire ottoman (trad. de l'allemand), t. IV et V, Paris, 4845.

LA bOMlNATION OTTOMANE ; 83

de chef religieux de tous les musulmans et de légitime successeur du Prophète, dont il avait le drapeau vert en dépôt,

La Syrie était désormais une province de l'Empire ottoman. Quelques révoltes partielles furent rapidement étouffées. Le pays fut définitivement organisé par le Sultan Soliman II, le fils de Sélim, en 1521.

Toutes les terres étaient considérées comme la propriété de l'Etat; elles étaient divisées en deux catégories; Tune comprenait le « domaine direct du Sultan », le « domaine de la couronne » ou lai'm, sur lequel étaient parfois établis quelques petits vassaux directs du Sultan ; l'autre, le limâr, était répartie entre les membres de la noblesse territoriale.

En 1516 déjà, Sélim Ier avait institué une commission de jurisconsultes pour dresser le cadastre de tout le pays, en vue de l'impôt. II se réserva la plaine fertile de la Békaà et la. vallée de l'Oronle, avec les villes de Baalbek et de Homs.

Le Sultan percevait les impôts sur les terres de son domaine par l'intermédiaire de fermiers. Sur les terres seigneuriales, les impôts et les dîmes étaient perçus par les feudalaires, à charge pour eux de payer un tribut et de lever au premier appel du suzerain un nombre déterminé de guerriers et de le conduire à l'armée du Sultan.

La Syrie était partagée entre plusieurs pachas, dont chacun avait ses sous-vassaux, et divisée en un grand nombre de fiefs militaires.

C'était, en somme, dans les grandes lignes, le système féodal et militaire tel qu'il fonctionnait dans le royaume Latin de Jérusalem, sauf cependant que la chevalerie était moins développée chez les Ottomans que chez les Francs et que les premiers ne devaient pas l'hommage-lige.

Plus lard, sous Soliman II et ses successeurs, la Syrie fut divisée en trois vilayets, ceux de Dr mas, de Tripoli et d'Alep(l).

Le vilayet de Damas comprenaient dix sandjaks et devait fournir un effectif militaire de 3 197 hommes et un revenu annuel de 1 10.537 gurûches (piastres) (2). Il englobait Jérusalem ,

(1) La date exacte de la création des vilayets syriens est inconnue ; mais elle est certainement antérieure à 1617, puisque dans un document de cette année, elle est mentionnée comme existant dôjà.

(2) Environ 27.000 francs.

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Gazza, Naplouse, Sayda et Beyrouth, c'est-à-dire la Terre- Sainte et la plus grande partie de la Phénicie et du Liban.

Le vilayet de Tripoli était subdivisé en cinq saudjaks, il devait fournir en cas de guerre 1.821 soldats et payait un tribut de 96 184 gurûche&{\).

Le vilayet d'Alep comprenait neuf sandjaks ; son effectif de guerre était de 3.145 hommes et son tribut annuel de 142 365 gu ruches (2).

En 1660, un nouveau vilayet fut créé à Sayda, avec des districts détachés de celui de Damas, afin de surveiller la Montagne et empêcher ses émirs d'empiéter sur les régions avoisinanles et de se rendre indépendants.

Les pachas étaient armés d un pouvoir illimité dans le domaine administratif et judiciaire Ils recevaient du Sultan l'investiture de leurs fonctions et de leur province, souvent à prix d'argent. Plus tard même, les gouvernements des provinces furent parfois vendus aux enchères. Le pacha arrivait dans sa province avec l'intention de s'y constituer de gros revenus et de s'y enrichir. Il opprimait ses administrés, comme avaient fait autrefois les plus avides des proconsuls de la République romaine (3).

En outre, les Sultans avaient la déplorable méthode de changer à chaque instant les gouverneurs d'une province. De 1516 h 1697, il y eut par exemple cent trente-trois gouverneurs de Damas; cent parmi eux restèrent moins de deux ans en fonctions. Chaque fois que la Porte avait besoin d'argent, elle en demandait à un feudataire puissant et riche et lui donnait en échange une province, pour qu'il y rentrât dans ses fonds. Alors le nouveau pacha, le plus souvent, était obligé de chasser son prédécesseur destitué les armes à la main ; c'était la guerre civile à jet continu.

Dès le début, aussi, la Porte appliqua en Syrie ce vieil adage qu'il fallait diviser pour régner. Les différents pachas devaient se surveiller réciproquement, et la Porte avait toujours soin d'entretenir des rivalités entre eux pour empêcher des révoltes communes Parfois, un gouverneur général était installé à Damas, mais avecdes pouvoirs limités , les pachas conservaient

(1) Environ 24 000 francs.

(2) Environ 35 000 francs.

l3) Engelhardt, La Turquie et le Ta mimât, II, p. 285.

une large autonomie. En somme, tes gouverneurs syriens étaient presque indépendants de fait. Les Ottomans avaient porté leur effort principal en Europe. La lutte était engagée entre eux, la maison d'Autriche, la Russie et la Pologne, dans les plaines danubiennes. Le centre de gravité de leur empire était dans les Balkans, leur attention était portée vers Vienne, vers Varsovie, vers Moscou. La Syrie élail éloignée du centre, en dehors du rayon d'action, du secteur géographique où se débattait la fortune des successeurs d Othman et de Mohmamed IL Elle échappait ainsi au contrôle actif et permanent de la Porte : ses pachas en proGtaient pour recouvrer une grande liberté d allures et d'action. A condition de verser le tribut annuel au trésor impérial, ils étaient tranquilles. Quelques-uns d'entre eux essayèrent même de s'affranchir des derniers tiens de dépendance qui les attachaient à Conslanlinople ; mais leurs révoltes furent toujours vaincues.

Le pacha gouvernait sa province à l'aide de feudataires ; il donnait à chacun une ville ou un district en fief, à condition d'en recevoir un tribut annuel et des soldats en cas de guerre. Quelques-uns de ces sous-vassaux étaient choisis parmi les émirs ou les cheikhs indigènes du pays ; mais la plupart appartenaient à l'aristocratie ottomane. Tous ensemble secondaient le pacha dans le pillage de la province.

Les populations indigènes, surtout les chrétiens, bien que les Ottomans, en général, leur laissassent leurs habitudes et une sorte d'autonomie administrative locale, non par bienveillance, mais par dédain et par incurie, étaient traités comme un troupeau, à qui on permet de brouter, et qu'on exploite sans honte (1). Elles avaient à souffrir des exactions des pachas et de leurs sous-vassaux et surtout des avanies, des amendes exorbitantes, infligées sans aucune raison pour leur extorquer soit de l'argent, soit une partie de leurs biens ou de leur récolle, et exigées à coups de bâton. Tout devenait vénal, la justice, l'administration. L'usage du bakchiche (2) exigé parles maîtres ottomans contribuait à la ruine des habitants. Les musulmans non turcs même souffraient de ce régime ; mais ils étaient moins tracassés, moins exploités que

(1) On les appelait raya ou troupeau.

(2) On appelle ainsi les pourboires et les cadeaux donnés aux fonctionnaires pour les corrompre.

les chrétiens. Us étaient' protégés dans une certaine mesure par la loi du Koran, tandis que les rayas chrétiens n'avaient aucune défense légale contre la tyrannie des pachas. Seuls les Ottomans, très peu nombreux d'ailleurs en Syrie, échappaient h l'arbitraire. L'Empire ottoman était formé de deux couches superposées; la couche supérieure, les Ottomans, avaient encore quelques privilèges et quelques garanties contre le despotisme des pachas et de la Porte.

Le Liban seul échappa partiellement à l'oppression ottomane/grâce à l'habile politique de l'émir Fakhr-ad-Dîn Ma'an (l). Au moment de l'invasion ottomane, les principaux émirs libanais et druses, les Maan, les Chéhab, les Assâf, avaient rejoint l'armée des Mamelouks (2) et pris part à la bataille de Mardj-Dâbek. Mais la victoire éclatante de Sélim Ier avait décidé Fakhr-ad-Dîn Ma'an, l'émir du dhouf, à abandonner la cause des Mamelouks. Il rejoignit l'armée ottomane dans les environs de Damas et lui fit sa soumission (3). On raconte qu'il loua si éloquemment le vainqueur que celui-ci lui donna la préséance sur les autres émirs du Liban (4). Les autres émirs n'avaient pas tardé à se soumettre également à Sélim Ier comme nous avons déjà vu. Celui-ci avait eu hâte de conquérir la Syrie méridionale, pour extirper ensuite, en Egypte, le centre même de la puissance des Mamelouks II se rendait compte aussi des énormes difficultés à s'emparer de la Montagne et de chasser les Druses, les Maronites et les autres peuplades libanaises de leurs « citadelles de rochers ». Pour ces raisons, il avait accueilli avec bienveillance les émirs libanais, les avait confirmés dans leurs fiefs et ne leur avait imposé qu'un léger tribut (5).

Les émirs devenaient par conséquent les vassaux du sultan ottoman et de ses pachas, soit de celui d'Alep et du gouverneur de Tripoli, soit de celui de Sayda ou de Damas. Ils payaient souvent aussi un tribut aux pachas, mais moins

(1) On écrit souvent, par erreur, Fakkardin. ou Fachreddin.

(2) Churchill, Mount-Libanon, II, p. 335.

(3) Id. Ibid., II, p. 336.

(4^ Joseph Ca ta fa go, Histoire des émirs a*an qui Mont gouverné le Liban depuis Vannée il 19 de J.Ch. jutqu'A 1619, p. 8 et suiv.

(5) Celui des Kesruuan était de 1.700 auUânis (environ 50.000 fr. par an). V. Duwaihi, op. cit.t p. 152.

comme vassaux que pour être garantis contre les incursions des troupes ottomanes (1).

Le gouvernement féodal était maintenu intégralement dans la Montagne, tel qu'il existait à l'époque précédente. Chaque grand fief avait sa famille princière, ses émirs, il était divisé en une série de petits fiefs ayant chacun son cheikh et sa famille seigneuriale. La dignité d'émir ou de cheikh était héréditaire dans la famille, mais sans ordre de primogéniture.

L'organisation féodale était particulièrement forte chez les Druses, établis dans le Liban méridional et dans le Wadi at- Taln. Ils obéissaient à plusieurs familles princières. La plus ancienne était celle des Tanoukh ; mais son crédit déclinait au xvi9 siècle, à mesure que grandissait celui de la famille Ma'an.

Les émirs Ma'an, par leur habileté et leur tolérance, avaient su acquérir une très grande influence sur les Druses. Dans le Chouf, leur autorité était incontestée, et môme dans la plu* part des autres clans druses, ils avaient de nombreux et fervents partisans. Fakhr-ad-Dîn Ier surtout, parut comme le grand chef national des Druses. II exerça réellement une sorte de suprématie, prit le litre de Grand-Emir, et plaça sa famille au premier rang des émirs libanais.

Dans le Wadi-at-Taïn, autour des bourgs florissants de Hasbeya et de Racheya, la famille la plus puissante était celle des émirs Chéhab, depuis le xne siècle les alliés fidèles des Ma'an.

Le Liban septentrional était également morcelée en plusieurs fiefs. Sur les pentes occidentales du Kesrouan, les émirs turcomans de la famille Assâf gardaient leurs bourgs de Zouk, de Nahr-el-Kalb et de Djouni ; ils avaient reçu en outre, de Sélim Ier, Jéball. Gazir devint la capitale de leur petite principauté Sous le long et brillant émirat de Mansour Assâf (1525-1580), elle s'étendit même depuis Beyrouth jusqu'à Arka et engloba encore Batroûn, Bicharré, Koura, Zawiya et Dannieh.

L'émir Mansour fut puissamment aidé dans son œuvre de conquête et d'organisation, par la famille chrétienne des Habéiche, qui, devant l'invasion des Méloualis, avait émigré de Yameh à Gazir. Pour la récompenser de sa fidélité, l'émir lui

(!) Azar, op. ci'/., p. "5.

conféra le cheikhal de Gazir, de Kfour et de Falka. Ainsi, sous les émirs musulmans, des cheikhs chrétiens recevaient l'investiture dans le Liban septentrional, ce qui prouve In large tolérance qu'on y pratiquait alors.

D'ailleurs, les émirs AssAf surent attirer dans le Liban septentrional des colons nouveaux, des réfugiés, dont les descendants s'y trouvent encore de nos jours, des musulmans orthodoxes de la Békaâ, des Druses et surtout des Méloualis chiites, très belliqueux et cruels, qui occupèrent les hautes régions, depuis Akkar jusqu'au Futûh, et, inspirant aux chrétiens une grande terreur, les refoulèrent vers la côte (1).

D'autres Méloualis, sous les émirs Harfouch, étaient établis autour de Baalbek. Quelques tribus bédouines obéissaient aux émirs Fouraïch. dont les iiefs s'étendaient dans la Békaâ, entre Baalbek, Homs et Damas, et au sud, jusqu'à Naplouse ; les Ottomans essayaient de séparer, terrilorialemenl, par les possessions des Fouraich, dans une certaine mesure, au moins, les émirs Chéhab, du Wadi-at-Tatn, des émirs Ma'an. du Chouf (2).

L'émirat de Tripoli et des environs fut, pendant quelque temps, disputé entre les familles kurdes des Beni-Saïfa et des Béni Choaïb. La Porte d'abord entretint savamment celte rivalité. Mais, vers la fin du xvi* siècle, les Saïfa l'emportèrent ; alors, l'un deux reçut l'investiture du gouvernement de Tripoli, avec la dignité de pacha (3).

Les chrétiens, en particulier les Maronites, étaient rattachés politiquement au cercle de Tripoli, qui englobait la plus grande partie du Liban septentrional.

Le R P. Azar raconte la défense héroïque des Maronites contre Sélim Ier ; ils auraient fait rouler des quartiers de roches sur ses troupes, sauvant ainsi leur indépendance (4).

La vérité historique est plus simple ; les chrétiens firent leur soumission aux Ottomans, comme les Druses, et obtinrent également des privilèges Sélim Ier, peut-être après l'échec de quelques troupes qu'il avait envoyées contre eux, leur accorda une certaine autonomie. Ils n'étaient pas gouvernés

(1) Duwaihi, op. cit., p. 153.

(2) Wûstenfeld, Fachr-ed-Din der Drusenfurst (Fakhr-ad-Din, le Prince des Dru*et)y p. 80.

(3) Churchill, op. cit., H, p. 339.

(4) Azar, op* cit., p. 57.

directement par l'émir de Tripoli; la Porle nommait un fermier qui avait la ferme des impôts des districts chrétiens. Celait toujours un musulman. De ce fermier dépendaient des muqaddam ou sous-fermiers, choisis parmi les membres de la noblesse chrétienne (1).

Le rôle de ces muqaddam, dont les principaux étaient ceux de Bicharré, de Balroûn et de Jeball, consistait principalement à lever les impôts, sans froissement et sans oppression.

En 15%, les Maronites devaient payer un tribut annuel de deux mille écus pour le rachat de leurs terres, plus un impôt foncier (Kharddj) d'un écu par seize empans, et une capitation (jizià) de dix-sept écus En outre, les paysans payaient à leurs seigneurs les redevances féodales. La nation entière avait à supporter encore les avanies et les cadeaux obligatoires aux fermiers et aux pachas.

Malheureusement les fermiers et les sous-fermiers voulaient' c manger », comme on dil en Orient. Leur ferme devait les entretenir. Alors ils prélevaient sur les contribuables des sommes plus élevées que celles qui étaient demandées par le fisc ottoman. Parfois, ils exigeaient le triple.

L'impôt était réparti par les sous-fermiers entre les villages, où il était perçu par les cheikhs. Sa perception donnait lieu à des vexations continuelles, qui épuisaient les paysans. On conçoit que, dans ces conditions, les Maronites et les autres chrétiens du Liban, è cette époque, étaient généralement pauvres.

Ce qui favorisait alors la domination ottomane, c'étaient les querelles intestines et la lutte fratricide qui, depuis plusieurs siècles, déchiraient les Druses, les Maronites et les autres peuplades de la Békaâ et du Liban en deux camps ennemis. C'étaient toujours les vieux partis des Qaïsite et des Yâmanites qui, chez les Druses, s'étaient, au xve et au xvi* siècles, reconstitués autour de deux branches rivales de la famille Tanoukh (2). Les Qaïsites suivaient la branche de Jamâl-ad- Din, avec les Ma'an, les émirs Talhouq et lesChéhab; leur

(1) Voir Relation de» Légal» du Saint-Siège en 4579, Hopie du R. P. Abougit.Celle relation appelle le fermier et les sous- fermiers « Majordomus »>. Le P.Dandini les appelle des « diacres ». — Parmi les familles maronites, les plus influentes étaient alors les Habéiche, les Khazen et les Karam.

(2) WOstenfeld, op. cit.% p 79 ; Duwaihi, op. ci*., p. 174 et suîv. ; Ghidiàq, op. cit., p. 351 ; Churchill, op. cit., II, p. 339.

emblème était l'œillet rouge, leur bannière était rouge également. Les Yamânites étaient groupés autour de la branche d'Alam-ad-Din ; leur signe de ralliement était le pavot, et leur bannière était blanche.

Les Maronites aussi s'étaient divisés entre ces deux partis, qui se livraient entre eux une lutte continuelle (1).

Malgré ces divisions intestines, le Liban, sous ses émirs sut conserver une certaine indépendance. 11 devint le refuge de tous les Syriens qui fuyaient devant la tyrannie des pachas, la t citadelle de la liberté » dans la Syrie opprimée. Même au point de vue de la langue, il se distinguait encore au xvne siècle des autres régions syriennes. Si l'usage de l'arabe se répandit de plus en plus, restreignant progressivement le domaine du syriaque vulgaire, il est cependant certain que ce dernier idiome était encore compris dans tous les cantons maronites et parlé dans quelques-uns, par exemple dans le Djubbet-Bicharré. En tous les cas, il est resté jusqu'à nos jours la langue liturgique des Maronites (2).

Jusqu'à la fin du xvte siècle, les Libanais purent jouir tranquillement de leur autonomie. En 1585, une catastrophe se produisit, qui modifia la situation politique dans la montagne.

Quelques pillards attaquèrent alors dans la baie de Joun- Akkar, dans le Liban septentrional, le convoi de janissaires qui amenait à Constantinople les caisses contenant les tributs et les impôts payés par l'Egypte et la Syrie. La Porte rappela alors aux émirs libanais qu'ils étaient ses sujets. Le gouverneur de l'Egypte, Ibrahim-Pacha, fut chargé de les châtier et de se saisir des coupables. Il pénétra avec ses troupes dans la Békaâ et s'apprêta à envahir la montagne. Les émirs druses, terrifiés, vinrent le trouver avec leurs principaux cheikhs à Ain S" far, pour faire leur soumission et apaiser sa colère. Mais il les fit massacrer tous par ses soldats. Ensuite il envahit le Chouf, dont l'émir Qûrqamaz Ma'an, le fils de Fakhr-ad-Din Ier, n'avait pas été à Aïn-Sofar (3).

(1) Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'en 1578, le chef des Qaisites maronites est Ternir arabe Mansoûr, el celui des Yamânites maronites un émir musulman de Tripoli. La question religieuse avait alors passé au second plan.

(2) Parisot, dans Revue d'Asie, I898, p. 244; Roger, Terre-Sainle, 1664, p. 497.

(3) Wlistenfeld, op. cit., p. 82 et suiv. — Le manuscrit arabe,

Qûrqamaz espérait pouvoir résister victorieusement au pacha sur les sommets et derrière les rochers du Chouf, peutêtre même avait-il donné asile aux pillards du convoi de janissaires et ne pouvait-il pas, pour cela, affronter une entrevue avec le pacha. Mais ses cheikhs et ses guerriers druses ne résistèrent pas au choc des troupes ottomanes L'émir dut s'enfuir avec sa famille et ses fidèles dans la Haute-Monlagne et s'enfermer dans un de ses châteaux-forts, à Chaqif-Tairoûn, véritable nid d'aigle bâti au milieu de rochers abrupts. Selon les uns. il y mourut de chagrin. Selon les autres, il fut empoisonné. Une troisième version veut que le château ait été prit d'assaut par Ibrahim. Qûrqamaz se serait alors retiré dans une grotte presque inaccessible, où Ibrahim l'aurait fait enfumer et mourir d'asphyxie (1),

Les Druses étaient complètement désorganisés. Fort heureusement pour eux Ibrahim-Pacha fut rappelé en Egypte par la révolte d'un de ses officiers, avant qu'il eût pu achever la destruction de l'autonomie druse. Alors l'émir Mohammed Assâf, de Tripoli, le fils de l'émir Mansoûr, profila du désastre de Qûrqamaz et des Tanoukhites (2) pour étendre son autorité dans la Békaâ et dans la Montagne. Mais, à son tour, il fut attiré et rais à mort dans une embuscade, entre Batroûn et la gorge de Masailiha, par son rival, l'émir Yousof, le chef de la famille Saïfa (1593) Avec lui, s'éteignit la famille Assâf. Les Saïfa la remplacèrent à Gazir. L'émir Yousof épousa la veuve de sa victime et reçut de la Porte 1 investiture pour les fiefs de Mansoûr. Plusieurs cheikhs Habéiche avaient péri avec l'émir Mansoûr dans le guet-apens. Les survivants de cette famille maronite se réfugièrent près de l'émir Mohammed Tanoukh (3).

consulté par le B. P. Martin, donne de nombreux renseignements sur cette période.

(1) Chidi&q, op. cit. y p. 349 ; Duwaihi, op. cil., p. 181 ; Catafago, op. cit., p. 8 et suiv. ; Mariti, Histoire de Fakkardin, début; Neumann, op. cit., p. 3 et suiv.

(2) Les émirs Tanoukh furent emmenés captifs à Conslanlinople, où ils parvinrent cependant à se justifier, et purent retourner dans le Liban. Mais leur prestige avait subi une atteinte dont il n'allait plus se relever, et bientôt cette famille, jadis si puissante dans la montagne, devait disparaître entièrement parmi les familles princières druses.

(3) Duwaihi, op. cit., p. 181 ; Chidiaq, op. cit., p. 343.

Les troupes ottomanes restèrent encore pendant quelque temps dans la montagne méridionale, surtout dans le (Ihouf, afin de rechercher et d égorger les derniers des Ma'an, les Gis de Qûrqamaz, Fakhr ad Dîn et Younès ; puis, lorsque les Drtises leur affirmèrent qu'ils étaient morts, elles se retirèrent, appelées sur d'autres champ de bataille.

Le R. P. Azar raconte qu'en 1596, les Turcs pénétrèrent dans la montagne maronite, guidés par les melchites et les jacobites, et y firent un carnage affreux. A Ben-el-Kalat, 50.000 catholiques auraient été brûlés vifs ou égorgés, torturés, de la façon la plus inhumaine. Les cheikhs maronites auraient été ensuite soumis à un émir musulman (1).

Ce récit est évidemment très exagéré. Ce qui est certain, c'est que les émirs Saïfa, Kurdes, ayant obtenu de la Porte la ferme du Kesrouan, soumirent les clans maronites à leur joug, avec l'aide de quelques détachements ottomans La résistance des maronites désunis et désorganisés, fut faible* Parmi les partisans des Habéiche, beaucoup furent mis à mort ; là où l'émir Yousof Saïfa rencontra de la résistance, il sévit également. Quelques centaines de Maronites périrent ainsi. Mais, malgré celte défaite les Habéiche, sous le cheikh Abou-Dâher, purent se maintenir dans la Haute-Montagne. Les cheikhs Khazen et les Karam ne firent qu'une soumission nominale et préparèrent en silence la revanche.

La montagne, de 1586 à 1596, était comme tombée en léthargie ; elle était dans un étal voisin de la décomposition et de l'anarchie. Aucune autorité forte et universellement reconnue ; un découragement profond et une lassitude gêné* raie ; partout une tristesse morne.

Mais le bien sort souvent de l'excès du mal. Les principaux cheikhs maronites comprirent que pour sauver l'autonomie de la montagne, 1 union avec les Druses était nécessaire. C'est à cette union que les Khazen. les Habéiche et les Karam travaillèrent dès le lendemain du désastre de Qûrqamaz. Comme il fallait aux Libanais un chef commun, ils songèrent, afin de calmer les susceptibilités des Druses, à placer à leur tête un des émirs Ma'an, que les Druses de la Montagne considéraient depuis la fin héroïque de Qûrqamaz comme leurs chefs nationaux.

(1) Azar, op. ci/., p. 58.

Le désastre des Libanais devait cependant être de courte durée. Les Ma'an n'avaient pas disparu. La veuve du malheureux émir Qurqamâz, Sitt Nassab, une des femmes les plus remarquables que la Syrie ait jamais produites, habile et énergique (1), avait réussi à sauver du désastre ses deux fils, Fakhr ad Dtn% né en 1584. et Younè*, et à les cacher dans le Kesrouân. Les deux enfouis ignorèrent longtemps leur nais, sance princière et leurs droits à l'émirat ; mais Sill Nassab sut leur faire donner une éducation très soignée dans la famille maronite des Khâzen. dont les domaines s'étendaient dans le Kesrouân, et qui avait recueilli les deux enfants fugitifs (2). L'intelligence vive et précoce du jeune Fakhr ad-Din fut fortement cultivée et développée par son précepteur Cheibân, homme d'une intelligence vaste et raffinée et d'un grand érudition, politique avisé et administrateur éclairé et vigilant. Sous sa direction, Fakhr-ad-btii fut remarquablement préparé à la grande et redoutable tâche de gouverneur libanais. Il reçut aussi d excellentes leçons de large tolérance religieuse ; car Cheibân et les Khazen étaient chrétiens; mais, exempts de fanatisme, ils ne cherchaient pas à convertir par la contrainte les deux jeunes princes, et respectaient au contraire chez eux leur foi druse (3). Sill-Nassab également était très tolérante vis-à vis des chrétiens.

Les Turcs ne maintinrent pas leurs troupes dans la montagne. D'autres champs de bataille s'offraient à eux en Perse dans les plaines du Danube et dans les steppes russes et po-

(1) Elle passait pour être une prophélesse. . (2) Ghidiàq, op. ci/., p. 252 : Mariti, op. cit., p. 23 et s. ; Hans Prutz, Aùs Phonizien Géographie h Skizzen und hUtorUche Studien (Phénicie, Esquiiset de géographie, etc.), p. 75 et suiv. ; Neumann, op. cit., p. 27.

(3) Mariti, op. cit., p. 24 et s.

lonaises. L'attention de la Sublime-Porle se détourna rapidement de la Syrie. Bientôt tout danger immédiat disparut pour Fakhr-ad-Dîn et pour Younès, de tomber entre les mains des soldats ottomans. Alors Sitl-Nassab les confia à son frère, l'émir Saïf-ad-Dîn Tanoukh (vers 1590), qui gouvernait alors le Chouf. Saïf ad-Dîn, respectueux dfe la parole qu'il avait, donnée à sa sœur, ne se considéra que comme régent, pendant la minorité de son neveu. Avec une habile fermeté, il sut maintenir dans sa province le respect de l'autorité émirienne et la paix. Auprès de lui. Fakhr-ad-Din et Younès s'inilièrent aux affaires pratiques du gouvernement ; le premier s'intéressa principalement à l'administration, le second devint un guerrier redoutable.

Lorsqu'en 1598, Fakhr-ad-Din, âgé de quatorze ans, fut proclamé majeur, son oncle lui remit le gouvernement. Il fut reconnu émir du Chouf. Son premier soin fut d'installer auprès de lui sa mère et son précepteur Gheiban, bien qu'il fût chrétien. Ils allaient rester jusqu à leur mort respective ses principaux conseillers et ses collaborateurs, prenant part à toutes ses actions.

Fakhr-ad Diu II devait être le prince le plus brillant et le plus puissant qui ait jamais régné dans la Montagne. Son ambition égalait son énergie et son habileté. Le Chouf était trop petit pour un homme de son envergure. Né conquérant, il voulait régner sur de plus grands Etats. II sut réaliser ses visées ambitieuses par des prodiges d habileté et d'énergie, profitant des moindres avantages qui se présentaient, et de toutes les circonstances favorables.

Il ne pouvait évidemment pas commencer ses conquêtes en s'insurgeant contre la Sublime-Porte, qui aurait eu vite fait de l'écraser II eut alors la grande adresse, très bien servie par les circonstances, de s'agrandir en aidant la Sublime- Porte contre des vassaux infidèles. En même temps, il se ménageait des appuis précieux dans le gouvernement, en donnant de l'argent à quelques pachas très influents. Il fut, du reste, admirablement secondé dans ses entreprises par sa mère d'abord, qui dirigeait sa diplomatie avec un art consommé, et par Cheibân, ensuite, à partir de 1600, par Abou- Nader, le chef des Khazen et le cheikh le plus puissant du Kesrouan, et par un autre cheikh maronite très influent,

Les ma'an. — fakhr-ad-din h. — L'apogée du liban îfe

Abou-Dâher, de la famille des Habéiche (1). Tous les deux étaient des administrateurs remarquables el des hommes de grand talent. Leur présence dans les conseils de Fakhr-ad- Dîn lui conciliait surtout la faveur des chrétiens, encouragés déjà par sa large et bienveillante tolérance. Bien qu'il fût Druse, il apparaissait dès le début comme le chef naturel de tous les Libanais, sans distinction de religions ; lui-même tenait à être réellement à la fois l'émir des Druses et celui des chrétiens, librement accepté par tous ; c'était une des raisons les plus puissantes pour lesquelles il associait à son gouvernement, outre son vieil ami Cheibân, deux des principaux cheikhs de la montagne maronite.

Le Liban et les pays occupés par les Druses étaient toujours morcelés en plusieurs émirats. L'autorité de la famille Ma'an ne s'étendait guère qu'au Chouf, dont le centre était Déir-el-Kamar. Les Druses de Test obéissaient à l'émir Ebnefrek : autour de Baalbeck, dans la Békaâ, Ali ibn-Karfus, gouvernait un autre émirat druse ; au sud de Beyrouth, à Tyr, commandait l'émir Saraf-ad Dîn, au nord de Beyrouth, jusque vers Tripoli l'émir Mohammed-ibn Mansûr ; à Beyrouth était installé l'émir Yussof-ben-Saïfa (2).

L'émir de Tripoli, maître également du Kesrouan, Yusof- Pacha Saïfa, grisé par ses victoires sur lesTanoukhiles, cherchait à se soustraire alors aux devoirs d'obéissance envers le Sultan. Il se montrait indocile, résistait aux ordres des pachas et de la Sublime-Porte, gouvernait à sa guise, ne payait plus le tribut auquel il était astreint et cherchait même à étendre son autorité et sa puissance aux dépens de son souverain. Dans le fertile Békaâ, les deux familles des Béni Tunaïch et celle des Beni-Harfourch cherchaient également à se tailler des principautés indépendantes de fait et ne respectaient plus guère l'autorité du Sultan, de ses vizirs et de ses gouverneurs.

La Sublime-Porte, occupée par les guerres contre la Perse et en Europe, affaiblie aussi par des crises intérieures, ne pouvait pas momentanément songer à maintenir dans l'obéissance et à châtier ces émirs trop turbulents et trop indociles. Fakhr-ad-Dln, en marchant contre eux, affirmait, par l'inter-

(4) Mariti, op. cit., p. 194 et suiv. ; Chidiàq, p. 81 ; Prulz, Au* Phônizieiit p. 76 et suiv. ; Neumann, op. cilm<t p. 28»

(2) Mariti, op. cit., p. 64 ; Prutz, Au* Phônizien, p. 76 ; Neumano, op. cit., p. 28.

médiaire de ses amis, à Conslanlinople, qu'il agissait dans l'intérêt du Sultan, pour briser des vassaux insurgés contre son autorité, la Sublime-Porte le laissait faire tout d'abord (1).

Comme ses ancêtres de la famille Ma'an, il se mil résolument à la lêle des QaTsiles, avec l'émir Saraf ad Din, contre les Ya ma ni les, dont les principaux chefs étaient Mohamraedibn-Mansûr, les Saïfa. Ali ibn-Karfus et Ebnefrek. bans le Kesrouan, les Khazeu, les Habéiche et les Karam se déclarèrent pour lui, et le tirent reconnaître gouverneur du pays par les Maronites (2;. Puis, il se tourna vers la côte méditerranéenne.

Son génie politique précoce s'était éveillé dans ces premières luttes. Il se rendait compte que pour agrandir sa puissauce, il lui fallait avant tout occuper la côte phénicienne et H m portant porl de Beyrouth ; il lui fallait un point d'appui sur la mer, où il pût prendre contact avec les puissances européennes, dont l'alliance lui semblait indispensable pour fonder la grandeur de ses Etals libanais.

Il commença par de petites guerres locales, se contentant de conquérir un lopin après la u ire. En 1603, il réussit à pénétrer daus Beyrouth et à y supplanter l'émir Yussof-Pacha- Seïfa, dont il épousa la fille (3).

Puis il s'étendit sur toute la côte phénicienne, s'empara de Tyr, de Saint-Jean-d'Acre, de Haï fa, de Césarée, d'Alhlit. Profilant des luttes entre les différents pachas turcs, il enleva ensuite Sayda, qui devint une de ses résidences favorites, Nazareth, Safed et Tibériade, et ajouta à son litre de Grand- Emir des Druses, celui de prince de Sayda (4). Il possédait ainsi, avec Beyrouth et Sayda, les deux échelles les plus importantes de toute la Syrie, que son père Qurqâmaz avait déjà occupées temporairement. Son ambition grandissait avec ses succès. Il aspirait à devenir le souverain indépendant d'un grand Etat. Ce qui prouve la profondeur de son génie, c'est qu'il ne voulait pas s'engager à l'aventure dans la voie des conquêtes, mais créer avant tout une constellation politique favorable à ses desseins. Comme tous les grands fon-

(1) Wûstenfeld, op. ci/., p. 103.

(2) Azar, op. cit. ; Mariti, op. cit., p. 64 ; N eu ma on, op. cit., p. 29 ; Prutz, A ut Phônizien, p. 77 ; Gatafago, p. 40 et suiv.

(3) Mariti, op. cit., p. 93.

(4) Prutz, A us Phonizien, p. 77 et s. ; Neumann, op. cit., p. 29 et suiv.

dateurs d'Etat, comme Philippe Auguste. Cavour et Bismarck, il voulait trouver des alliés d'abord et mettre ses adversaires en mauvaise posture, avant de les attaquer directement. Une occasion inattendue se présenta à lui en 1606. Contre Yussof- Pacha Saïfa. il avait eu recours à l'alliance avec un aventurier d'origine kurde, Ali Jamblât, son parent, qui s'était emparé du gouvernement d'Alep (1). Ali Jamblât, en rébellion contre la Sublime-Porte, avait appelé à son secours les Médicis de Florence

A celte époque, une seule puissance italienne, après Venise, pesait alors d'un certain poids dans les destinées du monde, hormis la papauté. C'était le duché de Toscane, occupé par les Médicis, car il mettait dans la balance non seulement son industrie et son commerce très actif, mais surtout l'or amassé par les Médicis, ces hommes de finances habiles et audacieux, que la banque avait menés sur les trônes les plus respectés de l'Europe. Ils avaient des relations commerciales anciennes et très solides avec la Syrie. Le renom de leur richesse et leur influence, accrue par une diplomatie active et habile, y étaient considé.ables. Leur chef était alors Ferdinand Ier Médicis, grand-duc de Toscane, un prince aux idées larges et hardies et à l'ambition vaste, qui rêvait la conquête de la Syrie et de Jérusalem. Les offres d'Ali Jamblât lui semblaient une occasion propice d'ébranler la domination ottomane en Syrie et de commencer dans des conditions favorables l'œuvre de conquête qu'il projetait. Mais en homme d'Etat prudent et avisé, il voulait d'abord reconnaître le terrain et se renseigner exactement sur la puissance réelle de Jamblât et sur la situation politique du pays.

Dans ce but, il envoya à Alep une ambassade composée du chevalier Ippolito LéoncinLde Michel Angelo Coraï, qui avait séjourné longtemps en Orient, et du secrétaire Georges Kruger, afin de négocier avec Jamblât et d'obtenir pour les Florentins des privilèges commerciaux dans le pays d'Alep (2). Mais Jamblât fut vaincu et chassé de ses domaines usurpés par le vizir Murad-Pacha. Fakhr-ad-Dîn lui-même était menacé par cette défaite de son allié. Fort heureusement, son

(l)Mariti, op. ci7., p. 89.

(2; Mariti, op. cit., p. 100 et suiv. ; Prutz, A us Phônizien, p. 78 ; Neumann, op. cit., p. 20; Catafago, op. cit., p. il.

fidèle conseiller Cheibân sut détourner l'orage de sa léte en comblant de présents le vizir victorieux. Cependant, saisissant l'occasion qui se présentait d'une alliance avec une puissance européenne, il fît prévenir secrètement l'ambassade florentine qu'il était prêt à reprendre les projets d'Ali Jamblât contre la Porte et à conclure un traité avec eux.

Léoncini, désireux de ne pas rentrer les mains vides à Florence, se rendit auprès de lui à Sayda, en 1608, et voyant la force très réelle du grand émir, sa puissance militaire, sa richesse et son génie, signa avec lui un traité gardé secret qui lui promettait l'appui du grand duc de Toscane contre la Sublime-Porte et assurait aux négociants florentine d'importants privilèges commerciaux dans ses Etats et dans ses ports, notamment la juridiction de leurs consuls et des Khâns ou quartiers particuliers (1).

Ce traité devait être le point de départ d'une nouvelle période dans la vie de Fakhr-ad Din. 11 continua d'abord sa politique de temporisation vis-à vis de la Sublime-Porte et évita soigneusement de jeter le masque et de se mettre en rébellion ouverte contre le Sultan. Il voulait avant tout fortifier sa position et trouver de nouveaux appuis afin d'augmenter ses chances de succès. Aussi ne négligeait il aucune précaution pour ne pas attirer sur sa tête la colère de la Sublime- Porte, avant qu'il fût assez fort pour la défier. Il multipliait les présents aux personnages influents à Conslantinople ; pour chacune de ses conquêtes, il payait un nouveau tribut annuel, à la grande satisfaction de S. M. le Sultan Ahmed II, dont les finances étaient compromises par les nombreuses guerres contre la Perse et contre les puissances chrétiennes de l'Europe (2).

Assuré ainsi de la bienveillante neutralité de la Sublimeî\)rte, qui ne voyait pas le danger, il put reprendre ses conquêtes ; après s'être emparé d une grande partie du Bilad- Bichara,\l conquit la Békaâ, d'où il chassa les émirs Famamïes, le nord de la Galilée jusqu'au mont Carmel, \eMerdj~Ayount le Houleh, jusqu'à Bâniâs, sur les flancs occidentaux du mont Hermon, et pénétra même jusque dans le Haourân, à

(1) Mariti, op. ci/., p. 104 ; Neumann, op. ciï., p. 30; Prutz, Aus Phônizien, p. 78 ; Catafago, op. cit., p. 11.

(2) Wiistenfeld, op. cit., p. 103.

Adjloûn, ajoutant ainsi à ses domaines primitifs quelquesunes des plus fertiles et des plus riches contrées de la Syrie (1). Afin de bien marquer 1 étendue de sa puissance, il prit en outre le litre de Grand-Emir des (Druses, celui de prince de Sayda, de Galilée et du Liban.

Ce n'était pas tout de conquérir ces régions, il fallait les conserver. A l'organisation de ces acquisitions, Fakhr-ad-Dîn apportait le même génie fait de ruse, de perspicacité, d'énergie et de prudente palience. Sa principale préoccupation était d'avoir une bonne armée, toujours prête à combattre et un trésor bien garni et alimenté par des ressources régulières et sûres. Il gardait pour lui la plus grande partie du butin de ses guerres, rançonnait ses prisonniers et les partisans du parti adverse des Yamanile* avec une dureté peu scrupuleuse et faisait percevoir avec une rigoureuse exactitude tous les impôts. Avec les revenus assez considérables ainsi obtenus, il organisa une forte puissance militaire. Tous ses sujets lui devaient le service militaire, selon la coutume féodale. Mais celte armée, bien que solide et entraînée à la guerre, ne lui paraissait pas suffisante ni assez mobile (2).

Tous les princes qui tentent d'établir leur pouvoir personnel aux dépens de la féodalité, commencent d'abord par organiser une armée dont le recrutement ne repose pas sur les obligations purement féodales, mais dont les soldats leur sont attachés par d'autres liens que ceux de la vassalité, qui sont soumis à une organisation plus solide, à une discipline plus rigoureuse et qui, par leur enrôlement même, sont à leur entière disposition, c'est-à-dire une armée permanente de mercenaires. Ainsi avaient fait les rois de France Philippe- Auguste. Philippe le Bel, Louis XI, et leurs successeurs. L'armée féodale ne peut suffire à la grande politique et à un fort pouvoir centralisé.

Fakhr-ad-Dîn le comprit ; aussi prit-il à sa solde de nombreux mercenaires. Il eut une armée permanente entièrement à sa dévotion, k côté de l'armée des vassaux. D'après certaines chroniques, cette armée de mercenaires, composée d'Arabes

(\) Wûstenfeld, Ibid., p. 92. 130;Mariti, p. 96 et suiv. ; Prutz, Aus Phônizi* /i, p. 77 et suiv. ; Catafago, op. cit., p. il ; Neumann! op. cit., p. 29 et suiv.

(2) Wûstenfeld, op. cit., p. 133.

musulmans et de chrétiens de toutes les sectes, comptait jusqu'à quarante mille hommes. Ce chiffre est évidemment exagéré, mais il est certain que l'émir entretenait plus de dix mille Sokmâns ou irréguliers sous les armes, presque tous des fantassins. Dès 1600, il avait confié le commandement de ses armées à son frère Younès, qu il avait nommé émir et qui avait révélé dans ses campagnes une bravoure eu toute épreuve et des talents militaires incontestables.

Son génie politique et militaire se révélait encore dans l'organisation de la défense des frontières; il n'abandonnait rien au hasard Afin que ses armées eussent des points d'appui contre un retour bffensif de ses ennemis, il fit élever le long des frontières, sur les principales routes, une série de forteresses et de châteaux-forts, qui recevaient des garnisons permanentes. Les principales villes voisines des frontières furent également fortifiées et reçurent des garnisons, comme Subaibé, Bânids, Châkff-Arnoûn, ChâMf-Taroûn et d'autres (1).

Fakhr-ad-Din n'était pas un ambitieux vulgaire ; il ue pensait pas uniquement aux conquêtes ; il voulait également développer la puissance économique et intellectuelle de son Etal. 11 avait la largueur de vues et l'intelligence d'un grand homme d'Etat moderne. Il se rendait compte que la véritable puissance d'un pays consistait dans son développement économique, et il comprenait que l'Orient, après avoir été, pendant le moyen-âge, le précurseur et 1 initiateur de l'Occident, avait été dépassé par lui et devait apprendre à son école. Il avait reserré donc, en 1609, son alliance offensive et défensive contre la Porte, avec Cosme II, grand duc de Toscane, qui avait succédé à Ferdinand Ier. Il demanda, après 1610, à son allié des armes contre les Ottomans (2).

Cosme II envoya en Syrie le chevalier Ubaldini avec quelques galères pour y stationner ; mais il hésitait à se lancer dans une grande guerre contre le Sultan, dont la puissance paraissait toujours redoutable (3).

F«<khr ad Dîn, cependant, ne montra pas la même prudence.

(1) Wustenfeld, op. ci/., p. 142.

(2) /(/. Ibid., p. 133 ; Prulz, Au* Phônizien, p. 70 ; Mariti, p. 117 et suiv.

(3) Ncuniaiin, «>/>. oi7., p. 31.

LES MA1 AN. — FAKHR-AD-D1N 11. w- l' APOGÉE DU LIBAN 101

Ses succès l'avaient enhardi et griséi II* pensait qu'il pouvait désormais braver la Sublime-Porte elle-jnême et prenait des allures de souverain presque indépendant. Sa renommée avait grandi et dépassait même les frontières de la Syrie. Daus tout l'Orient, il commençait à être considéré comme/undes puissants de ce monde ; en Europe même, son nom était respecté et son alliance recherchée. *

Cette puissance ne pouvait guère tarder à réveiller Ie&suss picions de la Sublime-Porte. Il lui semblait impossible de lo-* lérer en Syrie, dans cette région de transition si importante* du monde musulman, rétablissement d'une grande principauté indépendante. Les négociations du prince, surtout celles avec les Médicis, lui donnèrent l'éveil. En 1609, Ha fi z- Pacha, homme d'Etat sagace et énergique, fut. nommé gouverneur de Damas. A quelques lieues de sa résidence, il apercevait les premiers postes libanais, fièrement campés, bravant tout ennemi Une grande partie de son gouvernement était entre les mains du Grand-Emir des Druses, dont l'obéissance au Sultan n'était plus qu'éphémère. Haftz comprit quel danger immense menaçait l'unité de l'empire ottoman, si Fakhr-ad-Dîn arrivait à consolider et a étendre sa puissance, et il en avisa immédiatement son gouvernement. En même temps, observant attentivement les Etats du Grand-Emir, il en reconnut le manque de solidité et la faiblesse. Fakhr-ad-Dîn, afin d'avoir les moyens financiers nécessaires à ses grands projets, avait été obligé d'augmenter les impôts et de pressurer ses sujets. Il est certain qu'il songeait à employer une partie de cet argent à développer les ressources économiques du pays et à en enrichir par conséquent les habitants ; mais il n'est pas moins vrai que ceux ci momentanément étaient opprimés et très mécontents. Haflz-Pacha crut devoir profiter de ces sentiments de malaise pour prendre l'offensive contre Fakhr-ad-Dtn, et en demanda l'autorisation à la Sublime-Porte.

Le nouveau vizir, Nasûh-Pacha était moins favorable au Grand-Emir que son prédécesseur Murâd. Il donna à Haflz de pleins pouvoirs et mit à sa disposition l'armée d'Anatolie. Haflz employa contre Fakhr-ad-Dîn les armes mêmes auxquelles celui-ci avait dû ses premiers succès. II sut trouver contre lui des alliés précieux en Syrie. Les Yamanites et tous les émirs que le prince QaYsite du Liban avait menacés dans leurs domaines et qui redoutaient sa puissance, tons ceux

102 LIVBE PHEMJEF. — CHAPITRE III

qu'il avait dépouillés; idiirent rejoindre l'armée ottomane. Dans la Békaâ .méridionale, le Merdj-Ayoun el le Houleh, Les Chéhab suK"oul> les vieux alliés des Ma'an, avaient dès 1600, toujours (tfêlé un concours fidèle au Grand-Emir, qui leur devait jHgsieurs de ses succès les plus retentissants. Or, en 161#l,*-r^nir Ahmed-Chéhablui même, de Racheya, dans le Wacfi4i~Taïn, l'abandonna, tandis que son frère Ali, un des guerriers syriens les plus redoutables de l'époque, lui resta ;"fïdèlê. Cependant Fakhr-ad-Dtn, derrière sa ligne de forteresses, appuyé sur les nombreux bastions et châteaux- forts du Liban, résista longtemps à tous ses ennemis, jusqu'à ce que la Sublime-Porte eut l'idée de faire bloquer les côtes syriennes et de couper les communications avec l'Europe et principalement avec l'Italie, d'où il recevait des armes et des munitions. En 1613 le Capudan Pacha Mohammed apparut avec sa flotte au large de Beyrouth et de Sayda.

Fakhr-ad-Din, bien qu'entouré d'ennemis partout, ne renonça pas à la lutte. Fidèle à sa politique habile et cauteleuse, il essaya de corrompre Mohammed-Pacha qui avait été autrefois son hôte La fortune semblait lui sourire encore une fois. Le Capudan -Pacha ne repoussa pas ses premières ouvertures. Rassuré du côté de la mer, il résolut de tourner alors toutes ses forces contre les ennemis qui l'attaquaient sur terre, et convoqua tout le ban et l'arrière-ban de ses vassaux et de ses sujets sur les bords du fleuve Damour.

Ce fut à ce moment que la désaffection des Libanais se manifesta contre lui Des seigneurs réunis sur les bords du Damour il ne put obtenir aucun secours efficace. Us lui témoignèrent une froideur extrême. Alors il comprit l'inutilité de la lutte. Il ne pouvait résister à l'attaque qu'avec l'appui sûr el dévoué de tous les Libanais. Devant leur mauvaise volonté, avec sa souplesse et sa décision ordinaire, il préféra déposer les armes plutôt que de voir sa renommée s'effondrer sur un champ de bataille. Mieux valait laisser passer l'orage que d'être vaincu et contraint à un traité désastreux et humiliant. L'avenir pouvait toujours lui offrir L'occasion d'une revanche éclatante (1) !

Il avait fait déjà combler partiellement les entrées des ports

(1) Mariti, op. cit., p. 119 et suiv. ; Neumann, op. cii.% p. 33 ; Catafago, op. cit., p. 12 ; Prutz, Au$ Phônizien, p. 80 et suiv.

LES MA'aN. — FAKHR-AD-DIN II. — l'àPOGÉE DU LIBAN 103

de Beyrouth el de Sayda pour en interdire l'accès aux vaisseaux ottomans mesure désastreuse dont les effets néfastes se font encore sentir aujourd'hui pour la navigation. Il paya deux ans de solde à ses guerriers, cacha ses trésors dans les oubliettes de ses châteaux-forts de la Montagne, mit sa mère, ses femmes et ses enfants à l'abri (lansital), proclama son fils Ali Grand Emir des Druses, confia la régence et le gouvernement à son frère Younès et pria sa mère Silt Nassab de le seconder de ses conseils éclairés. Lui-même s'embarqua le 15 septembre 1613, avec le consul de France, à Sayda, à bord d'un navire qu'il avait affrété spécialement, et se rendit en Italie (1).

Younès continua d'abord la résistance, mais tous les Yamaniies se joignirent aux troupes ottomanes pour détruire la puissance des Ma'an. L'union nationale des Druses se brisa ; les Qaïsiles eux-mêmes, le propre parti de Fakhr-ad-Dîn, se découragèrent. Alors, Silt Nassab conseilla de prévenir par des négociations un désastre irréparable et se rendit ellemême, à la tête d'une députation, auprès du pacha de Damas.

Ici, les chroniques donnent des versions différentes. Selon les uns. Hafîz aurait jeté Sitl-Nassab en prison, et n'aurait laissé que le Chouf aux Ma'an ; selon les autres, il se serait laissé fléchir et, moyennant une somme de cinquante mille piastres, versée à son trésor personnel, aurait laissé intacte la puissance territoriale érigée par Fakhr-ad Dln. Nous pensons, avec Calafago, que cette dernière version du traité est la bonne (2).

Sitt-Nassab fut bien accueillie par Hafîz-Pacha, déconcerté par le brusque départ de Fakhr-ad-Dîn. II avait fait la guerre surtout à ce dernier, à cause de son alliance avec des Etats étrangers et de son ambition dangereuse pour les Ottomans ; mais l'exil volontaire du prince et son abdication en faveur de son fils mineur écartait le danger redouté. Au contraire, entre les mains d'un faible enfant, le grand-émirat, loin d'affaiblir l'autorité de la Sublime Porte et des pachas turcs, la servait. En effet, il valait mieux qu'il y eut, pour ces derniers, un grand émir faible dont l'impuissance fut augmentée

[\) Mariti, op. c:7., p. 120 ; Prutz, Aus Phônizien, p. 81 ; Catafago, op. cit., p. 12. (2) Mariti, lbid., p. 13 ; Neumann, op. :it., p. 3G.

encore par l'indiscipline des factions dru ses, que plusieurs émirs ayant chacun un territoire moins étendu, mais plus uni Avant Fakhr-ad-Din, les chefs dru ses de la Békaâ notamment, bien que peu puissants, n'avaient pas moins été des vassaux indociles, indisciplinés et turbulents.

Y eut-il, comme raconte Catafago, une seconde guerre des pachas contre Younès et son neveu Ali, pendant laquelle ils furent rejetés complètement sur le Chouf(l)? Nous ne le pensons pas. En effet, le grand-vizir Nasiih, l'ennemi de Fakhr-ad-Dîn à Conslantinople, mourut en 1614. L'année suivante, Haflz Pacha, à son tour, dut céder le gouvernement de Damas à Mohammed, l'ancien Capudan-Pacha, favorable à Fakhr-ad-Din. Il se laissa gagner encore une fois par les nombreux cadeaux et les sommes d'argent que Sitt-Nassab lui offrait. Il nous paraît peu probable que Haflz ait fait une seconde guerre, en 1615, aux Ma'an ; mais il nous semblé certain que l'autorité de Younès et d'Ali ne fut bientôt plus reconnue par les populations, en dehors du Chouf. Les Famanites, parlout,s'étaient levés pour secouer le joug des émirs Qaïsites et suivre les émirs chassés par Fakhr-ad-Din. Des luttes sanglantes éclatèrent entre les deux partis et les Qaisites perdirent beaucoup de terrain.

Cependant Beyrouth et Sayda restèrent au pouvoir d'Ali et de Younès. Le fait est certain. D'après Catafago, les deux ports leur auraient été laissés par un traité formel en 1615, alors que presque toutes les autres conquêtes de Fakhr-ad- Dîn leur auraient été enlevées (2). Nous ne pensons pas qu'il y ail eu un traité formel ; mais il nous faut constater l'unanimité des auteurs et de tous les documents établissant que Beyrouth, Sayda et le Liban proprement dit sont restés sous l'autorité directe des Ma'an, même pendant la tempête de 1613 à 1615(3).

Dans le Merdj-Ayoun et le Houleh, leur fidèle allié, l'émir Ali Chéhab maintenait haut et ferme le drapeau des Qaïsites contre tous les adversaires. Même il fut confirmé dans ses domaines par le pacha de Damas.

Pendant ce temps, Fakhr-ad-Dîn avait trouvé à Florence,

(1) Catafago, op. cit., p. 14.

(2) Catafago, op. cit., p. 14.

(3) Neumann, op. cit., p. 37.

& la cour des Médicis un accueil enthousiaste. Mais il n'oublia pas, au milieu des splendeurs de cette cour, son pays natal et ses projets ambitieux. Au contraire, son génie s'affina et s'enrichit, pendant ce séjour en Italie. Il parcourut la Toscane, étudia ses industries, son agronomie, ses cultures en terrasse, et surtout ses arts. Dès lors, son ambition allait être de transformer sa patrie libanaise et d'en faire l'égale de la Toscane, au point, de vue de la prospérité économique comme de la splendeur artistique. En même temps, il essayait de former une coalition d'Etats pour le ramener en Syrie et y attaquer la Sublime- Porte. Il négocia avec Cosme II, avec l'Espagne, et même avec le Pape, auquel il insinuait qu'il se convertirait au christianisme avec toute la nation druse. Il avait formé le projet d'une nouvelle croisade pour délivrer la Terre Sainte, et faisait miroiter devant le roi très catholique la facilité d'une conquête de Jérusalem, et de la formation d'un Etat chrétien en Palestine. Philippe III d'Espagne n'était certes pas insensible à ces ouvertures, et Cosme II voyait parfaitement les avantages commerciaux considérables que Florence pouvait tirer d'une reprise de la Syrie et de la Palestine par les chrétiens (1). Mais le premier était alors absorbé complètement par la lutte contre les protestants en Allemagne et dans les Pays-Bas, tandis que le prudent Hédecis ne voulait pas se lancer à l'aventure dans une entreprise aussi gigantesque que celle de la croisade projetée (2).

Fakhr-ad-Dîn ne put donc décider aucune puissance à commencer immédiatement la guerre sainte contre les Ottomans. Au moins obtint-il de Cosme II qu'il envoyât une embassade en Syrie pour s'y renseigner exactement sur sa propre puissance et sur les chances de succès d'une entreprise contre la Porte. Cette ambassade, accompagnée de plusieurs ingénieurs, se rendit auprès de Sill-Nassab et de Younès, parcourut tout le pays libanais, visita les forteresses construites par Fakhr-ad-Dtn et dont les ingénieurs constatèrent la solidité, examina ses trésors, ses forces militaires, les ressources du pays, chercha à reconnaître l'état d'esprit des populations, en un mot fit une enquête approfondie sur la

(1) Prutz, Aus Phànizien, p. 82 et suiv. ; Neumaun, op. ci/., p. 33.

(2) Neumann, Jbid., p. 34 et suiv. ; Prutz, Aus Phônizien, p. 82.

puissance des Ma'an. Puis. elle revint à Florence avec un avis favorable. Son rapport est resté un des documents les plus complets et les plus intéressants sur l'état du Liban en 1615(1). II nous prouve que la puissance des Ma an n'avait pas été entièrement détruite après le départ de Fakhr-ad-Din. Bien au contraire, grâce à l'énergie et aux talents militaires de Younès et d'Ali Chéhab, grâce surtout à l'habile diplomatie de Sitt-Nassab, elle était solide encore et redoutable. Le pays était naturellement facile à défendre, sans compter que tous les châteaux-forts construits par Fakhr ad-Dîn et bien entretenus par son frère offraient des points d'appui excellents pour l'offensive comme pour la défensive. Les Florentins avaient particulièrement insisté sur les ressources financières du prince, qui avaient par conséquent pu être soustraites à ses nombreux ennemis, et sur la prospérité économique du pays.

Cosme II n'avait plus aucune raison pour refuser son alliance et son concours à son hôte. Il lui promit de le soutenir contre les Ottomans et d'organiser avec lui une coalition générale contre eux. Mais, avant tout, il fallait ramener Fakhr-ad-Dîn dans son pays. Celui-ci, au milieu des plaisirs qu'il goûtait h Florence, n'avait pas cessé de diriger de loin les affaires libanaises. 11 était en relations constantes avec sa mère, guettant le momeut favorable où il pourrait retourner à Beyrouth ou à Sayda.

Sur la dale précise de son retour, une discussion s'est élevée entre les chroniqueurs et les historiens. Généralement on rapporte qu'il séjourna pendant cinq années consécutives en Italie. Telle est aussi l'opinion de Calafago. MM. Prutz et Neumann, au contraire, prétendent qu'il n'y resta que quatorze à quinze mois et qu'il fut de retour au Liban à la fin de 1614 déjà. Les deux versions ne nous paraissent que peu vraisemblables.

En effet, un séjour de quatorze mois aurait été insuffisant pour les négociations difficiles et longues menées par Fakhrad Din. Il faut songer h ses pourparlers avec le roi d'Espagne et avec le pape, aux nombreuses tentatives qu'il fil auprès de Cosme II pour le décider seulement à envoyer une ambas*

(1) Mariti, op. ci/., p. 465.

sade en Syrie. Certainement, il avait attendu, pour laisser partir cette dernière, d'avoir des nouvelles rassurantes de sa mère sur l'issue de la guerre contre Hafiz- Pacha ; car il avait trop intérêt qu'elle n'arrivât pas au Liban après l'effondrement complet de sa puissance, mais, au contraire, après une paix honorable, à un moment où sa puissance pouvait paraître solide et sérieuse, et il était trop avisé et trop habile pour laisser faire une enquête en Syrie sans être assuré à l'avance de son succès. Toutes les négociations menées au sujet de la mission florentine étaient certainement concertées entre Fakhr ad-Dîn et sa mère. 11 nous parait hors de doute que les accQrds avec Hafiz-Pacha, en 1613. garantissant l'intégrité du territoire libanais agrandi par les récentes conquêtes, et ceux avec l'émir Ali Chéhab et Mohammed -Pacha, ont été conclus après entente avec Fakhr-ad-Dîn, ou selon ses instructions. Il nous semble qu'il y a corrélation étroite entre la politique de Sill-Nassab et de Younès et les négociations de Fakhr-ad Dtn en Europe. Comment expliquer autrement, après les événements de 1613, le succès complet de la mission florentine en Syrie ? Or, pour accomplir une œuvre pareille, après les échecs subis en 1613, quatorze mois auraient été insu fusants, d'autant plus qu une entente constante entre Fakhr-ad-Din et sa mère avait été nécessaire, et que cette entente n'avait pu être réalisée que par des émissaires secrets obligés d'accomplir de longs voyages entre Florence et le Liban, à une époque où les communications étaient beaucoup moins rapides qu'aujourd hui. Enfin il faut compter que la mission florentine est restée au moins quatre mois absente, avant de pouvoir présenter un rapport aussi complet à Cosme II.

Mais si nous n'admettons pas la version de MM. Prutz et Neumann, nous rejetons également celle de Catafago ; nous ne pensons pas queFahr-ad-Dîn soit resté cinq ans absent du Liban. En effet, il était parti pour désarmer les rancunes et les haines du grand vizir Nasûh et de Haftz-Pacha. Non seulement ce but était atteint par les accords conclus par Sitl- Nassab, mais, en 1614, Nasûh était mort, et, en 1615, Haflz avait quitté le gouvernement de Damas, remplacé par Mohammed, un des amis de Fakhr-ad-Dîn. Ce dernier n'avait donc plus aucune raison pour rester en exil. Au contraire, il devait profiter de la présence, à Damas, de Mohammed, et

retourner au Liban le plus tôt possible, avant que Mohammed eut pu être remplacé à son tour..

Dès le retour de la mission florentine en Italie, et dès que Cosme II lui eut promis son appui, il entra en pourparlers avec Mohammed-Pacha. Sa présence était désormais nécessaire dans le Liban, car il fallait mettre à profit la neutralité bienveillante du pacha de Damas pour réparer les conséquences de son exil, consolider et accroître sa puissance, abattre la faction hostile des Yamanites qui avait relevé partout la tête, en attendant qu'il pût prendre FofTensive contre la Porte elle môme.

Après le rapport favorable de l'ambassade florentine, 'les négociations en Europe pouvaient être menées à bonne fin par ses représentants, tandis qu'au Liban, l'œuvre qu'il méditait réclamait toutes ses forces. Mohammed-Pacha, adroitement sollicité déjà en 1615, se laissa gagner encore une fois par les cadeaux et l'argent que Silt-Nassab lui fit remettre. A la condition que les fortifications de Damas et de Chakïf- Tatrtn, orientées contre Damas, fussent rasées, il consentit au retour de Fakhr-ad-Dîn (1). Il nous semble tout à fait invraisemblable que ce dernier ait attendu encore trois ans en Italie. Il y aurait perdu un temps précieux, et il n'était pas homme à rester longtemps inactif, et à s'égarer dans des intrigues, alors qu'au Liban un vaste champ s'ouvrait à son activité et à son habileté. Il nous paratt donc certain qu'il est revenu au Liban à la fin de 1615 ou au début de 1616.

L'exil n'avait fait qu'aiguiser encore son ambition et son énergie. Il se mit sans tarder à l'œuvre. Entouré de ses anciens conseillers, il se mit à la tète des Qaïsites, et dès 1617, commença la lutte contre les Yamaniles, dont les principaux chefs étaient l'émir Alam ed-Din et la famille Beni-Sa'tfa. Il eut vite fait de soumettre à son autorité toute la montagne, la côte phénicienne et la Békaâ.

Bientôt il avait de nouveau soumis complètement tous les domaines qu'il avait conquis de 1600 à 1612. Comme son fils Ali avait été reconnu Grand-Emir des Druses, il ne portait plus lui-même ce titre, mais se faisait appeler le prince de Sayda. de Galilée et du Liban. Comme avant son exil, il endormit la défiance de la Sublime-Porte par d'habiles négocia-

(1) Wûstenfeld, op. cit., p. U\ .

LES Ma'aN. — FAKHR-AD-D1N II. — L'APOGÉE DU LIBAN 109

(ions, ppr des protestations de fidélité et par les cadeaux riches et considérables qu'il distribuait à profusion. Il s'acquittait de son tribut avec une grande régularité.

En môme temps, il réorganisa solidement ses Etats. Le réseau de fortifications qui les protégeait fut constamment complété et perfectionné selon les nouveaux principes de l'architecture militaire connus en Toscane et conformes à l'emploi de la poudre à canon. Safad, Q Nihâ, Chaqif Tirin, Ajltnt Cab-Eliax. Balroân, Baalbek,Marqâb et d'autres formaient une ceinture de places et de châteaux-forts, capables de résister à un ennemi puissant (1) Dans l'intérieur môme du pays, sur les sommets et les rochers des montagnes, il éleva des châteaux forts. Une petite armée permanente, composée des Sokmâns ou irréguliers, tenait bonne garde dans les places fortes, le long de la frontière. D après Deshayes de Courmenin, en dix jours il pouvait concentrer une petite armée de dix mille hommes. Les Bédouins lui fournissaient une nombreuse cavalerie légère ; il avait soin d'entretenir leur fidélité par des distributions d'argent et de blé ; aussi tenaient* ils à sa disposition quelques milliers de cavaliers, toujours prêts à se battre contre n'importe quel ennemi. D'après certaines traditions, il pouvait mettre sur pied plus de cinquante mille combattants, et ce chiffre ne nous parait nullement exagéré, eu égard aux populations druses et maronites, qui, en grande majorité, lui étaient profondément dévouées.

Il ne se contenta pas d'organiser une armée. Il voulait créer un Etat, dont il fût le souverain. En Italie, il avait vu de près comment le monarque maintenait tous ses sujets dans l'obéissance, comment surtout il avait brisé la féodalité et établi sa souveraineté absolue. Il était revenu en Orient avec la conception de la monarchie du droit divin, décidé à la réaliser pour son compte. Sa troupe de Sokmâns, dans son esprit, était une sorte de gendarmerie destinée à contenir non seulement l'ennemi extérieur, mais aussi les éléments turbulents et indisciplinés de l'intérieur.

Il gouvernait en monarque absolu, en despote. Il considérait tout le pays à lui comme son bien, sa propriété, dont il pouvait disposer à sa guise. C'était la théorie, chère à Louis XIV, roi de France, du roi « propriétaire de son

il, Wûstenfeld, op. ci/., p. 142,

royaume ». Tous les sujets n'étaient, par conséquent, à son avis, que les usufruitiers des terres qu ils occupaient et exploitaient. Four cet usufruit, ils étaient redevables au prince de l'impôt. Fakhrad-Dln, non seulement percevait rigoureusement les impôts existant avant lui, la capitalion surtout, l'impôt foncier et les dîmes, mais il en créa de nouveaux. Il prélevait un tiers du blé récollé, des denrées alimentaires et du colon, une demi-piastre par dix livres de coton et vingt livres de soie {\a soie étant moins imposée, pour en favoriser la fabrication et l'exportation en Europe), six piastres par cent mûriers (dont les feuilles servaient à l'élève du ver à soi), et trente piastres par cent oliviers. Il avait englobé les meilleures terres dans ses domaines personnels, qu'il faisait exploiter directemenl par des serfs D'autres terres, dont il s'était emparé, étaient affermées contre des redevances très élevées.

En outre, il réclamait pour lui les peaux de tous les animaux tués. Il faisait percevoir des droits de douane, des droils d'importation et d'exportalion, très fructueux surtout sur la route de Damas à Beyrouth el à Sayda, la plus fréquentée par les marchands. Dans les ports, chaque navire devait payer un droit d'ancrage de cinquante piastres par an (1). Les seigneurs, semble-t-il, payaient certains impôts comme les paysans; s'ils étaient exempts de la capitalion et de l'impôt foncier, ils étaient astreints à payer un tribut annuel au prince suzerain, et celui-ci veillait à ce qu'il fût versé régulièrement el intégralement. Les revenus annuels de Fakhr-ad Dtn étaient estimés à un million deux cent mille piastres. Il versait cent quarante mille piastres de tribut au Sultan D'après Mariti, il avait dans son trésor une réserve de dix millions (2).

Malheureusement nous n'avons que peu de renseignements sur l'organisation de son administration civile et financière. D'après Mariti, il aurait essayé d'organiser une administration conçue selon les principes modernes, comme celle des Médicis en Florence, avec une hiérarchie de fonctionnaires salariés, nommés par lui et révocables. Mais il dut y renoncer. La féodalité était encore trop puissante, el surtout il ne trouva

(1) Prutz, Aûs PhÔnizien (De la. Phénicie), p. 85 et suiv. ; Marili, op ci/., p. 167 et suiv.; Neumann, op. cit., p. 38; Catafago, p. 17.

(2) Mariti, op. cit., p. 1(>8.

LES MA' AN. — FAKHR-AD-DIN 11. — l' APOGÉE DU LIBAN 111

pas, en dehors d'elle et contre elle, des auxiliaires capables (1). Il essaya donc de gouverner en se servant de l'organisation féodale dans l'intérêt de son pouvoir, en s'allachant, par des liens personnels étroits, certains feudataires très influents.

Ainsi, il avait appelé auprès de lui et maintenait toujours dans ses conseils. les deux cheikhs maronites les plus influents du Kesrouan : Abou-Nader et son fils Abou-NaufeL de la famille desKhazen.ei Abou Dâher%i\& la famille des Habéichet(2). Son frère Younès et son (ils Ali étaient à la tète des districts druses du Liban méridional et de la Békaâ. Ses autres fils le secondaient également, chacun dans un district particulier. C'était, en somme, un gouvernement familial, les principales charges étant réservées aux parents et aux amis intimes du prince.

Etroitement surveillés par eux et par les troupes de mercenaires, les seigneurs ou Mokatedjis, chacun dans son fief, étaient chargés de l'administration locale et de la perception des impôts, selon les ordres reçus. Afin de modérer surtout leurs pouvoirs judiciaires, un tribunal d'appel siégeait à la cour de Fakhr-ad-Dîn. jugeant en dernier ressort sous la présidence môme du prince. Les seigneurs mêmes étaient justiciables de la cour, qui avait le droit de les punir et de prononcer leur déchéance. Par son armée de mercenaires et parcelle juridiction d'appel, le prince maintenait sa noblesse dans une étroite dépendance.

De plus Fakhr-ad-Dîn, en prince éclairé, voulait avant tout se créer les ressources économiques et financières pour sa guerre d'émancipation, et, en même temps, développer la prospérité de ses Etats. Il s'y appliqua avec une sollicitude intelligente Afin d'instruire ses Libanais et ses Syrieus dans tous les arts, il appela auprès de lui des ouvriers, des paysans, des ingénieurs, des savants et des artistes toscans, qui transformèrent le pays, et en initièrent les habitants aux nombreux progrès réalisés en Italie dans tous les domaines (3).

C est à ces Toscans que le Liban est redevable d'une splen-

(1) Mariti, lbid., p. 125 et suiv.

(2) Mariti, op. cit., p. 194.

(3) Mariti, op. cit., p. 200 et suiv. ; Neumann, op. cit.t p. 39 et suiv. ; Prutz, Aus Phôniiien, p. 83 et suiv.

dide renaissance de son ancienne prospérité. Us enseignèrent aux fellahs de la montagne la culture en terrasses, portée dans leur patrie à un haut degré de perfectionnement; dans les vallées et sur les flancs du Liban, aujourd'hui encore cette culture permet aux paysans d'utiliser le sol le mieux possible. Puis, ils leur apprirent le jardinage ; un grand nombre des beaux jardins qui égayent le paysage autour de Beyrouth et de Sayda et sur les pentes de la montagne, ont été commencés par eux. Ainsi, après avoir appris des Syriens, au temps des Croisades, une agronomie et une arboriculture rationnelles, les Italiens devenaient, à leur tour, les maîtres des Syriens, dans ces sciences qu'ils avaient chez eux perfectionnées. Les Toscans surtout cherchaient à reboiser le pays, en y multipliant les plantations de pins et d autres arbres, soit pour fixer le sol. et arrêter l'invasion des sables marins le long de la côte, soit pour tempérer le chaleur estivale dans les hautes régions.

Fakhr-ad-Dîn apportait également de grands soins à l'irrigation, sans laquelle l'agriculture, dans beaucoup de régions syriennes privées de pluies, ne saurait prospérer. Par des ouvriers et des architectes toscans, il fil restaurer les aqueducs construits jadis par les Romains et les Phéniciens, et qui n'avaient plus été entretenus, depuis l'arrivée des Ottomans.

L'industrie et le commerce n'étaient pas négligés. Fakhrad-Dîn était un colberlisle avant Colbert. Il aurait voulu que son Etat se suffit à lui-même, et, pour cela, il avait recours au protectionnisme et à la réglementation, sans qu'il rendît cependant cette dernière excessive. Ainsi que nous l'avons déjà vu, l'exportation et l'importation étaient frappées de droits de douane, et les navires d'un droit d'ancrage. Néanmoins. il cherchait à développer le commerce intérieur et extérieur. Des routes, des sentiers, des ponts furent restaurés, améliorés ou entièrement construits. Le célèbre Kanlara sur le Nahr-Beyrouth, des ponts sur le P*ahr-el-Kelb et sur tous les fleuves ou rivières furent restaurés ou bâtis à cette époque.

Une forte impulsion fut donnée à la sériciculture, par les exploitations que Fakhr-ad-Dîn lui-même organisa dans ses domaines propres, et qui servaient de modèles et d'écoles aux Syriens. La sériciculture redevint de plus en plus la principale source de richesse du pays. Le filage, et, dans une certaine mesure, le tissage de la soie se développèrent également.

LES Ma'aN. — FAKHR-AD-D1N 1!. — LAPOGEE DU LIBAN H3

Enfin, le prince s'efforça détendre le commerce de ses sujets principalement avec l'Europe. Des relations commerciales très étroites existaient déjà entre l'Italie et la Syrie. Il ne négligea rien pour les rendre plus étroites encore.

Surtout, il cherchait à gagner les sympathies et l'appui de la France.que les Capitulations avaient placée au premier rang des puissances chrétiennes en Orient, et chargée du protectorat des chrétiens orientaux. Il donna aux marchands français un khân à Sayda, et développa surtout le commerce de la soie avec Lyon, qui était déjà la métropole de la soierie.

Fakhr-ad-Dîn, comme tous les grands princes de cette époque, avait des goûts artistiques. 11 voulait embellir ses Etats et y répandre le luxe. Dans ce but, il avait fait venir des artistes et des ouvriers florentins, des architectes, des sculpteurs et des peintres, parmi lesquels Cioli, Parigi et Fagni sont les plus connus. Plusieurs châteaux remarquables furent alors construits. Déir-el-Kamâr et d autres villes furent embellies par de splendides constructions et par des jardins magnifiques. Beyrouth surtout, sa ville préférée, qu'il considérait comme sa capitale, fut complètement transformée par les Italiens. On lui doit le célèbre bois de pins qui s'étend au sud de la ville sur un espace d'environ cinq cents kilomètres carrés, et qui a complètement assaini le climat autrefois fiévreux de la contrée.

Il y fit construire aussi son magnifique palais aux marbres éclatants, entouré de jardins égayés de fontaines et de statues. Dans d'immenses écuries, de fins chevaux arabes étaient élevés. Des jardins publics et des allées embellirent la ville même. Enfin, il fit élever des bains, des hôtelleries, des khans pour les marchands européens et améliorer le port. Ce fut sous son gouvernement que Beyrouth dépassa Sayda comme mouvement commercial, bien que cette dernière profitât aussi de sa faveur.

Ce fut à Sayda qu'il fixa les marchands français qu'il avait attirés en Syrie, dans un vaste khan, construit spécialement pour eux, et dont il leur donna la propriété et la jouissance exclusive, en tant que « nation française ». Le commerce de la soie fit alors affluer de grandes richesses dans la ville.

Fakhr ad Dln avait ainsi créé autour du Liban un Etat puissant et bien organisé, dont l'éclat rayonnait au delà des limites de l'Empire ottoman. Ce n'était plus une province tur-

que ; c'était un Etat ayant une vie propre, rappelant les pays civilisés de l'Europe occidentale plutôt qu'un pachalik de la Sublime-Porte. Alors que l'Empire ottoman était soumis au plus lourd despotisme militaire et religieux, que toute la vie économique et intellectuelle y était entravée, le Liban, sous un « despote éclairé », connaissait toute la splendeur de la Renaissance. L'activité économique et artistique y était intense. Les chrétiens jouissaient de la liberté religieuse la plus complète. A la cour du prince, dans ses conseils, leurs représentants étaient écoutés et prenaient même une part prépondérante à la direction des affaires. Aucun fanatisme religieux ne venait troubler la paix intérieure, profonde et fertile. Druses et Maronites vivaient ensemble en une parfaite harmonie (1).

Après avoir ainsi créé un Etal qui faisait de lui « le premier et le plus considérable des princes de l'Empire ottoman », Fakhr-ad-Dîn songea à compléter son œuvre et à se rendre indépendant de la Sublime-Porte. Ce prince de génie, à l'ambition vaste et profonde, ne pouvait plus supporter sa vassalité de Constantinople. Il voulait être un souverain ; il aspirait à être l'égal des ducs de Toscane et de tous les grands princes de l'Europe, et à ne plus être un tributaire du Sultan.

Dès 1620, il prépara la guerre d'indépendance, pour se libérer de sa vassalité (2). Son fidèle ami, l'émir Ali Chéhab, maintenait ferme son autorité dans le Wadi at-Taïn, le Houleh et le Merdj-Ayoun. Pour l'attacher encore plus étroitement à sa fortune, Fakhr-ad-Dîn maria son fils aîné Ali avec sa fille (1617).

Par ses négociations, il s'efforça sans cesse de trouver des alliés en Europe, disposés à prendre l'offensive contre la Porte et h envoyer des munitions et des armées en Syrie. Il n'avait pas renoncé à son projet audacieux d'une coalition avec le pape, les Médicis et l'Espagne. Le pape Urbain VIII lui promit effectivement son concours, dans l'espoir de reconquérir les Lieux Saints, mais comme il était foncièrement hostile à l'Espagne, les négociations menées par l'intermédiaire du

(1) Neumann, op. cit., p. 38 et stiiv.

(2) Neumann, op. cit., p. 38.

LES M A* AN. — FAKHR-AD-DIN II. — i/APOGEE DU LIBAN 115

savant maronite Abraham Ecchelenis, qui séjournait alors à Rome, ne purent aboutir (1).

Les Médicis, cependant, en 1624, conclurent avec lui de nouveaux arrangements, s'engagea nt à lui fournir des subsides et des munitions.

Enfin, il entra en relations avec les chevaliers de Malte et leur promit qu'il les mènerait, sans coup férir, à Jérusalem.

En même temps, dès 1622, il prit l'offensive contre les pachas ottomans et leurs partisans parmi les émirs syriens. Son frère Younès, et surtout son fils Ali, un des guerriers les plus redoutables de 1 Orient, à cette époque, soumirent le pays au nord jusque vers Alep. La Porte conféra à Fakhr-ad-Dîn le titre exceptionnel de Sultan el-Barr avec un droit de surveillance sur la Syrie. Il parcourut toute la province en triomphateur (2).

Tous ces succès décidèrent enfin l'Europe à le secourir. Le pape envoya des délégués dans le Liban, pour y examiner la situation et préparer une coalition contre le Sultan. La Toscane promit des armes et des munitions. En 1630 même, le duc Gosme II envoya le chevalier Verazzano avec quelques navires et une grande quantité d'armes et de munitions (3).

Tout semblait favoriser les projets grandioses de Fakhr-ad- Dîn. La Porte, affaiblie par des guerres civiles et les intrigues du sérail, non seulement laissa l'émir fortifier son pouvoir, mais même, en 1630 encore, lui offrit le gouvernement de Tripoli, qu'il accepta pour son fils Hassan, avec le titre de pacha (4).

Malheureusement, Fakhr ad-Dtn voulut aller trop vite ; grisé par ses succès, il perdit toute modération et toute prudence. Son confident Cheiban était mort en 1620. Son ami, Ali Chéhab, qui avait toujours exercé sur lui une action modératrice, mourut en 1628; les deux fils d'Ali, Kassim et Hussein, restèrent inébranlablement fidèles à la cause du grand prince, mais, s'ils étaient de vaillants guerriers, ils ne pou-

(i) Neumann, op. cit., p. 39 et suiv. ; Prutz, Aus Phoniiien, op. cit., p. 82.

(2) Churchill, op. cit., II, p. 397 et suiv.

(3) Neumann, op. cit., p. 39 et suiv. ; Prutz, Aus PhOnizien, p. 82 ; Mariti, op. cit., p. 120 et suiv., passim ; Wûstenfeld, op. cit., p. 90 et suiv.

(4) Prutz, Aus PhOnizien, p. 83.

îiô

vaient remplacer leur père dans les conseils, à cause de leur inexpérience (1).

La mère, Silt-Nasab, vit son influence sur Fakhr-ad-Din diminuer tous les jours ; ses sages conseils de prudence ne furent plus écoutés. Elle se retira alors dans une de ses propriétés du Chouf. Le prince ne connut bientôt plus de frein. Il oublia toute modération, môme vis-à-vis de la Sublime- Porte.

En 1632, le grand-vizir Repez-Pacha, marchant avec une armée contre les Perses, voulut prendre ses quartiers d'hiver dans le Nord de la Békaâ ; Fakhr ad-Dîn le fit surprendre dans son camp et chasser au delà d'Alep (2). C'était la rupture ouverte avec la Porte. II voulut évidemment profiter des embarras du Sultan, engagé dans une lutte difficile avec les Perses chiites, pour commencer la guerre d'indépendance.

Seulement, à ce moment précis, la fortune, qui l'avait jusqu'alors favorisé, l'abandonna. Cosme de Médicis ne lui fournissait plus ni vaisseaux ni argent, et ne lui donnait guère qu'un appui moral, évidemment insuffisant. L'Espagne, de plus en plus engagée dans la guerre de Trente- Ans, menacée en outre d'une guerre avec la France, ne pouvait pas s'occuper de la Syrie. La papauté également était absorbée par la lutte entre catholiques et protestants ; elle n'avait qu'une autorité morale ; l'Europe chrétienne, qui s'entredéchirait alors dans une immense guerre intestine, n'aurait peut être pas entendu la voix du Souverain Pontife l'appelant à une nouvelle croisade au secours du prince de Sayda.

Môme en 1633, une peste ravagea l'Italie et particulièrement Florence. Les Médicis, très éprouvés, abandonnèrent complètement Fakhr-ad Dîn. Verazzano quitta le Liban avec ses ingénieurs et ses ouvriers pour retourner en Italie (3). Fakhr-ad-Din élail abandonné h ses propres forces. Mm* U ne s arrêta néanmoins pats dans la voie dangereuse où il «Yslail engagé. Son but principal était, en 1632 et 1633, d* réUflir le plus rapidement possible un immense -trésor de guenv cel elïet, il pressura plus durement efl< ndver*

), I Catafago, op. ciL, p. 18 (2) PruU, A us Phontucn$ ,:t PruU, À un n

LES Ma'aN. — ■ FAKHR-AD-DIN II. — L'APOGÉE DU LIBAN 117

saires, les Yamânites. Il était devenu défiant et tyrannique (1). Les plus riches et les plus marquants des Yamânites furent dépouillés de leurs biens. Puis il augmenta aussi les charges fiscales de ses propres partisans et de tous les sujets, multiplia les amendes, Ht rentrer les impôts avec une grande dureté, fatigant et mécontentant ainsi tous les Montagnards. Son joug parut bien vite intolérable. Silt-Nasab, âgée de plus de 80 ans, fit encore une dernière tentative pour ramener son Bis à la modération, mais elle échoua et mourut en 1633, avec de sombres pressentiments. Fakhr-ad Dîn, alors, redoubla encore de cruauté et multiplia ses attaques contre la Porte.

Cependant, sa faiblesse réelle ne tarda pas à apparaître. Il avait voulu aller trop vite, sans avoir pu établir sa puissance sur une base solide. La faction des Yamânites n'était pas complètement abattue ; au lieu de la désarmer par la douceur et la justice, il l'exaspéra par ses cruelles vexations et ses mesures de confiscation. Les Qaïsiles, de leur côté, étaient mécontents du joug tyrannique qu'il faisait peser sur eux, après qu'ils l'avaient porté au pouvoir. Ses Etats même étaient ouverts à l'ennemi de tous les côtés. De Damas, d'Alep, de Gazza, on pouvait les envahir facilement et malgré les châteaux- forts l'enfermer dans le Liban. Il n'avait pas eu le temps d'organiser une armée solide et nombreuse et des lignes de défense suffisantes. Son autorité n'était reconnue que tant qu'il était victorieux. Au premier échec qu'il subissait, elle devait s'effondrer. En un mol, il n'avait pas encore pu créer un Etat.

Les Yamânites se révoltèrent contre lui et appelèrent la Porte à leur secours (2). Celle-ci avait compris enfin les desseins du Grand-Emir ; elle ne pouvait tolérer l'établissement d'une puissance indépendante à proximité de Damas et de Jérusalem, dominant les communications par voie de terre de Constantinople avec l'Egypte et l'Arabie, le berceau de l'Islam ; elle ne pouvait permettre à un de ses vassaux de s'affranchir, de crainte que son exemple fût suivi. Elle prit les mesures les plus énergiques pour abattre Fakhr-ad-Dln.

(i) Prutz, Aua Phônizien, p. 86 et suiv. ; Mariti, op. cit., p. 190 et suiv. ; Neumann, op. cil., p. 43 et suiv.

(2) Catafago, op. ci/., p. 10 et suiv. ; Neumann, op. cit., p. 45 ; Prutz, A us Phônizien, p. 87. Mariti et Wustenfeld sont très explicites sur cette période.

. En 1633, une flotte ottomane apparut sur la côte phénicienne. Immédiatement Beyrouth, Tyr et Sayda se rendirent. Fakhr-ad-Dîn était ainsi isolé de la mer et de l'Europe, dès le début des hostilités.

Puis les pachas de Damas, de Gazza et de toute la Syrie méridionale s'ébranlèrent. Le grand-vizir Ahmed arriva à leur secours. Dans le Wadi-at-Taïn et le Merdj-Ayoun Younès- Ali et les Chéhab firent une résistance acharnée ; près de Safad, dans deux batailles, par des prodiges de valeur, ils furent victorieux ; mais c'étaient des victoires à la Pyrrhus ; ils avaient subi de grandes pertes qu'ils ne pouvaient réparer, pendant que les Ottomans recevaient sans cesse des renforts nouveaux.

Une troisième bataille fut perdue ; Ali y trouva la mort, et Younès mourut quelques jours après, épuisé par les fatigues et ses blessures (1).

Ce fut le signal de la déroute. Safad, Qab Elias, Tripoli, Baâlbeck furent enlevés par les vainqueurs. Les Chéhab durent faire leur soumission, heureux de ne pas perdre leurs fiefs.

Le Merdj-Ayoun, le Wadi-at-Tain, le Bled Bechara, la Békaâ, en quelques semaines, étaient entre les mains des Ottomans. La puissance de Fakhr-ad-Dîn s'effondra ; presque tous ses vassaux l'abandonnèrent ; ses sujets manquaient d'enthousiasme de se battre pour lui, dont le despotisme avide et soupçonneux depuis trois ans pesait lourdement sur eux. Son armée était dispersée.

Alors, avec ses fidèles, il se retira dans la haute montagne, dans la citadelle naturelle qu'il avait hérissée de châteauxforts. II ne désespérait pas de voir enfin arriver des secours d'Europe, et était décidé à une résistance acharnée. Son neveu Mulhem, le fils de Younès, s'était retiré dans le Haouran avec un parti de Druses et continuait la guérilla contre les Ottomans. Ses émissaires, en Italie, multipliaient leurs instances pour provoquer une intervention armée en sa faveur. Afin de gagner complètement le pape, il s'était fait baptiser secrètement en 1633 pendant une maladie (2).

Dans l'inaccessible forteresse de Chaqif-Tirûn, il défiait

(i) Sur cette guerre, voir les ouvrages précités.

(2) De Barenton, La France catholique en Orient, 1902, p. 161.

toutes les attaques des Ottomans. Finalement, ceux-ci, ne pouvant réduire les assiégés à capituler, empoisonnèrent les sources, où ils s'alimentaient d'eau. Toute résistance dans le château était désormais impossible. Mais Fakhr-ad-Dtn ne renonça néanmoins pas à la lutte. Par une nuit très sombre, il s'évada avec sa famille et quelques amis et serviteurs dévoués, emportant ses trésors, et se réfugia dans une grotte déserte, cachée dans la haute montagne.

Sans doute aurait-il réussi encore une fois à dépister ses adversaires, si un traître ne les avait pas conduits jusqu'à son suprême refuge. Il eut l'habileté de ne tenter aucune résistance et de se livrer lui-même au vainqueur, en faisant appel à sa générosité, avec ses deux plus jeunes fils, le 13 novembre 1634. Il fut conduit à Conslantinople avec les siens ; le Sultan et les vizirs le reçurent avec les honneurs princiers et le traitèrent avec beaucoup d'égards.

Avec son énergie et son habileté ordinaires, il entreprit de regagner leur faveur et d'obtenir d'eux une nouvelle investiture ; peut-être aurait-il réussi et aurait pu retourner encore une fois au Liban pour reprendre ses projets ambitieux, si de mauvaises nouvelles de Syrie n'avaient pas poussé subitement la Porte à le mettre à mort.

Son neveu Mulhem n'avait toujours pas abandonné la lutte. Il avait réussi à surprendre un détachement ottoman et à lui infliger un échec retentissant. Tout le parti des QaTsites reprit courage et recommença la lutte, escomptant le retour du grand-prince Le pacha de Damas signala au sultan le danger de ces révoltes, faites au nom de Fakhr-ad-Dln et, insinuait-il, sur ses instigations. Le Sultan, pour supprimer le chef des rebelles, fit étrangler Fakhr-ad-Dln et ses deux plus jeunes 61s (1635).

Ainsi mourut le prince le plus remarquable qui eût jamais gouverné la Montagne. Son génie est incontestable. Il en a laissé des monuments impérissables,; c'est d'abord la prospérité économique de Beyrouth et du Liban, qui est son œuvre, et qui, aujourd'hui encore, les place au premier rang dans les pays du Levant; c'est ensuite la création d'une unité politique du Liban, d'un Etat libanais, capable de jouer un grand rôle en Syrie et dans tout l'Orient, un Etat prospère qui avait attiré sur lui l'attention bienveillante môme de l'Europe. Sans doute, il avait échoué, mais il avait montré la voie aux Liba-

nais, Druses et Maronites, qui était l'unité de tous pour là défense de l'autonomie ; il avait cimenté cette unité par les traditions glorieuses de son gouvernement : il avait éveillé chez tous les Montagnards la conscience de leur unité nationale ; il les avait placés au premier rang de tous les peuples syriens. Désormais, il était évident que le salut, que l'indépendance de la Syrie ne pouvait venir que du Liban.

§ 1. — Les derniers Ma'an et l'avènement des Chéhab.

Malgré la défaite de Fakhr-ad-Dtn II, l'autonomie libanaise dura. Son neveu Mulbem fut proclamé Grand-Emir à sa place et finit par obtenir l'investiture de la Porte pour toute la montagne ; mais il fut rejeté de la Békaâ et du Merdj-Ayoun (1). Dans le Liban même, son autorité était généralement reconnue, surtout après l'extinction de la famille des beni-Saïfa en 1638. Les Yamânites, au moins dans la Montagne, s'ils n'étaient pas écrasés complètement, ne purent cependant plus, après les défaites que leur avait infligées Fakhr-ad D In mettre eh échec les Ma'an. Mulhem maintint l'étroite alliance avec les Chéhab toujours puissants dans le Wadi at-Taïn, et avec les familles maronites des Habeiche,des Khazen et des Karam. Comme il fut étroitement surveillé par la Porte et les pachas ottomans, il s'efforça surtout à ne leur donner aucun motif d'intervention et sauvegarda ainsi l'autonomie libanaise.

D'après les témoignages contemporains de voyageurs français, les Maronites et les Druses unis se maintenaient c dans une si grande liberté qu'on y peut vivre avec autant d'assurance que parmi les chrétiens (2) ».

A l'émir Mulhem succédèrent ses fils Ahmed et Qurqamâz II (1657). Ce dernier mourut en 1665. Ahmed resta seul émir de la Montagne autonome, gouvernant selon les principes de son père, usant de la même lactique prudente vis-à-vis de la Porte. Le Liban continuait à prospérer, à développer ses richesses et à étendre ses relations commerciales avec l'Europe.

(i) Voir sur la fin des Ma'an,' Mariti, op. cit. ; Neumann, op. ci/., et Prutz, Aub Phônizien.

(2) Description* abrégées de la Sainte- Montagne du Liban et des Maronites qui Vhabitenty p. 3:i.

LES Ma'aN. — FAKHR-AD-D1N H. — L'APOGÉE DU LIBAN 1*21

Les dernières années, cependant, de l'émirat d'Ahmed furent troublées par les brigandages des Méloualis et par une nouvelle tentative de la Porte de briser indirectement l'autonomie libanaise, en remplaçant le Ma.'an par un émrr à sa dévotion. En 1660, déjà, ainsi que nous avons vu, un nouveau vilayet fut créé à Sayda, pour surveiller étroitement les Libanais.

Les Métoualis, depuis la conquête ottomane, jouissaient de la faveur spéciale et de la protection des pachas qui se servaient d'eux contre les Maronites. Très cruels et pillards, ils avaient été domptés par Fakhrad-Dln II et maintenus en respect. Mais sous les émirs Mulhem et Ahmed, ils avaient repris peu à peu leurs attaques contre les cantons les plus septentrionaux des Maronites, encouragés et soutenus par les pachas de Tripoli.

Les Maronites leur résistèrent d'abord ; des rixes continuelles entre les deux peuplades ensanglantèrent les districts septentrionaux et surtout Akkar. Mais bientôt, ils se lassèrent ; les attaques incessantes des bandes métoualis. fortement organisées sous leurs cheikhs et très mobiles, rendaient la culture des champs très difficile. L'insécurité des routes arrêtait le commerce. Finalement, les Maronites des districts limitrophes des Métoualis se décidèrent à émigrer vers le sud. Ils s'établirent dans la montagne méridionale, où les seigneurs druses leur donnèrent des terres, comme fellahs^ comme serfs, en les astreignant à toutes les redevances féodales. D'autres clans descendirent jusqu'au Bled Bechara, et se fixèrent autour d'Aïn-Ebel. Ils s'y rencontrèrent avec d'autres tribus métoualis. mais qui ne les inquiétaient guère, par crainte des Druses, leurs voisins et les alliés des Maronites.

Dans les districts du nord abandonnés par les Maronites, les Métoualis s'établirent, continuant leurs brigandages en les étendant à la région ottomane de Tripoli. Mais ils finirent par lasser la bienveillance même des pachas, dont ils avaient été cependant les auxiliaires Le pacha de Tripoli rompit avec eux et même se rapprocha des Maronites pour les combattre. A plusieurs reprises il arma contre eux les émirs libanais ; ceux-ci en profitèrent pour fortifier leur autonomie, si bien qu'en 1693, lorsque la Porte prononça là destitution du grandémir Ahmed Ma'an et fit installer son successeur par ses

troupes à Déir-el-Kamar.celte tentative échoua piteusement.

Tous les Libanais s'unirent pour une sorte de résistance légale contre le nouveau gouverneur imposé par la Porte. On le mit en quarantaines le boycotta, on refusa de le servir, de paraître à sa cour, de communiquer avec lui et de lui payer l'impôt.

La Porte, au bout de quelques mois, dut céder et consentir au rétablissement de l'émir Ahmed Ma'aii,qui ne fut plus inquiété jusqu'à sa mort en 1697 L'autonomie libanaise avait été sauvée une fois de plus par le courage opiniâtre des Montagnards et aussi par l'intervention de la France.

L'émir Ahmed Ma 'an ne laissa pas de fils. Sa famille qui avait gouverné avec éclat le Chouf d'abord, la Montagne ensuite, pendant cinq siècles environ, disparut avec lui. Il fallait désigner une nouvelle famille princière.

L'occasion était propice pour la Porte de renouveler la tentative avortée de 1693, de choisir un grand-émir qui fût à sa dévotion el d'établir plus fortement que par le passé sa suzeraineté sur la Montagne. Fort heureusement cette épreuve fut épargnée aux Libanais.

La Porte se trouvait alors dans une situation très difficile, Les dernières grandes tentatives d'abattre la maison d'Autriche et de s'emparer de Vienne, faites par les vizirs Ahmed Kœprili et Kara Mustapha, avaient abouti à une débâcle en 1683 La force offensive des Ottomans était presque complètement brisée ; le recul commença. Les Autrichiens, sous le prince Eugène de Savoie, infligèrent en 1697 une défaite décisive aux armées du sultan, à Zenta.Le traité de Carlovilz inaugura,en 1699, le démembrement de l'Empire conquis par les grands Sultans des xv° et xvie siècles.

En même temps,, la Russie grandissait sous l'énergique impulsion de Pierre le Grand ; un nouvel ennemi, dont la force augmentait sans cesse, surgissait à la puissance ottomane, un ennemi d'autant plus dangereux que, dès le début du xviii6 siècle, reprenant pour son compte la tradition de l'empire grec, il aspirait à chasser le Turc de Constantinople et des anciennes provinces byzantines et appelait à lui tous les peuples de la religion orthodoxe grecque, dont les tzars étaient les chefs officiels et les protecteurs.

La Porte, occupée à défendre ses possessions en Europe, où elle avait besoin de toutes ses forces, ne put intervenir

dans le Liban ; au contraire, elle avail intérêt à y maintenir la paix et à éviter toute révolte en Syrie, qui l'aurait affaiblie encore davanlage. Elle respecta donc la constitution libanaise et consentit, moyennant la promesse d'un tribut annuel, à l'élection d'un nouveau grand-émir par les seigneurs de la Montagne Ceux ci se réunirent en assemblée solennelle dans la plaine de Somkânia, entre Déir-el-Kamar et Mokhtara. Leur choix devait se porter naturellement sur les fidèles alliés des Ma'an, et sur les principaux auxiliaires de leur politique d'autonomie et d'indépendance, sur les émirs Chéhab, qui se trouvaient à la tête des Qaïsites (1).

Ils proclamèrent grand-émir le chef de la famille Chéhab, l'émir Béchir de Bacheya, qui était alors dans la force de l'âge Sans doute, un autre émir Chéhab, Haydar, émir de Hasbeya, le descendant d'Ali, fidèle ami de Fakhr-ad-Dîn II, avait-il plus de droits à la succession des Ma'an ; car, par sa mère, il était le petit-fils d'Ahmed Ma'an, qui venait de mourir, et par là son héritier direct ; mais il n'avait alors que douze ans. Les seigneurs libanais estimèrent qu'il fallait à leur tête, non pas un enfant, mais un homme ayant déjà donné des preuves de sa valeur, et se prononcèrent pour l'émir Béchir.

La Porte cependant ne ratifia pas leur choix. Elle déclara respecter les lois de l'hérédité et ne voulut reconnaître l'émir Béchir que comme régent, pendant la minorité de son jeune cousin. Les Libanais durent s'incliner.

Sans doute la Porte espérait elle que la rivalité entre les deux émirs Chéhab susciterait de nouveaux troubles en Syrie qui lui permettraient d'intervenir et de tenter encore une fois la restriction de l'autonomie libanaise, dès que la tin de ses embarras en Europe lui en donnerait les loisirs. Ces desseins furent cependant déjoués. L'émir Béchir Chéhab accepta la régence et gouverna avec fermeté et habileté, en remplissant loyalement ses devoirs de vassal envers la Porte et les pachas de Sayda et de Tripoli. Il les assista contre les Métoualis et infligea môme à ces derniers dans le Bled Bechara une défaite si sanglante que pendant quelques années ils se tinrent tranquilles. Il mourut en 1706, peut-être empoisonné par les partisans de l'émir Haydar, qui voulaient débarrasser

(1) Duwaihi, op. cit., p. 2o7 et suiv. ; Chidiaq, op. cit., p. 358 et suiv.; voir V Histoire manuscrite des Chehab,de l'émir Haydar Chéhab.

ce dernier, âgé alors de vingt et an ans» d'nn totenr devenu gênant et qui le frustrait du pouvoir. L'émir Havdar Chébab, le petit-fils du dernier des Ma'an, fut alors reconnu sans difficulté prince de la Montagne et prit lui-même entre les mains les rênes du gouvernement.

L'émir Haydar-Chéhab montra dès le début de son gouvernement les qualités éminentes de sa famille, une énergie patiente et une habileté mêlée de ruse. Il réussit à vaincre complètement et à écraser la faction des Yamânitcs. Comme les Ma'an, les Chébab s'étaient mis à la tête du parti des Oaîsites. Un ambitieux, le cheikh druse Mahmud, voulut les supplanter, avec laide de l'opposition Yamânite. Il avait déjà su gagner la faveur de la Sublime-Forte et obtenu le titre de pacha. A son appel, les Yamânites, brusquement, prirent les armes et se ruèrent sur les partisans des Chéhab.

L'attaque fut si soudaine qu'elle surprît l'émir Havdar ; il dut fuir et se cacher pendant quelque temps. Mais ses fidèles partisans réussirent à rallier leurs hommes. Il reparut à leur tête et marcha contre le cheikh Mahmud. Une seule bataille, à A'in-Dara. décida du sort du Liban. Le courage et l'habileté de Hoseïn-Bellama, un des seigneurs dru ses du Metn, donnèrent la victoire aux Qaisites. Les Yamânites furent massacrés en grand nombre sur le champ de bataille. Leur faction disparut complètement et, avec elle, la famille des émirs Alam-ad-Dto, qui avait si longtemps contrebalancé l'autorité des Ma'an et des Chéhab.

Le vainqueur profita de ce succès pour réorganiser le Liban. Les Bellama reçurent confirmation de leur litre et de leur rang d'émir.Les sept grands fiefs ou moqalaas de la Montagne druse furent donnés à des Qaïsiles. Le Chouf appartenait aux Jamblât, le Monassef aux B.-Abu Nakad, le Arqoub, divisé en deux fiefs, aux B -Abadufa et aux B.-Amâd, le Djurd aux Abd-al-Malek, le Metn aux Bellama. le Garb supérieur aux Talhûq, et le Garb inférieur aux Areslûn.

Au dehors de la Montagne druse, le cheikhat du Kesrouan était confirmé à la famille maronite des Khâzen, les loyaux amis des Ma'an et des Chéhab, le Za'oura restait aux Dâher, le Koura aux Azâr, le Jubbé Munaitré aux Hamadé. Après la vicloire finale des Qaïsiles, les Salchiles, les Malékites et d'autres familles furent élevées au cheikhat.

Après avoir affermi son pouvoir dans le Liban même, l'émir

LES M A' AN, — FAklIR-AD-DlN II. — L'APOGEE DÛ Lll*AN 125

Haydar Chéhab attira, par ses négociations habiles, dans sa zone d'influence les cheikhs métoualis du Bled-Bichora, les cheikhs de Hasbeya, de Racheya el même ceux de la Békaà, de Baalbek et de Dannieh. De sa cour de Déir-el-Kamar ou de Beyrouth, il dirigeait non seulement le Liban, mais aussi le Bled-Bichara, le Merdj-Ayoun et la Békaà, c'est-à-dire la plus grande partie de l'Etat que le grand-émir Fakhr-ad Din avait réussi à constituer.

Son fils Mulhem. qui lui succéda en 1732, réussit à se maintenir dans toutes ses possessions, malgré l'hostilité des pachas de Damas et de Sayda. Afin de se garantir contre les invasions des troupes ottomanes, il consentit à payer, outre le tribut ordinaire pour la Montagne, un fermage annuel de cent cinquante bourses pour la partie méridionale de la fertile Békaâ, convoitée par les Montagnards (1).

Sous le gouvernement de l'émir Mulhem se passe un autre fait très remarquable, la conversion d'une partie des Chéhab au christianisme. Un prêtre maronite, Fâdel, convertit les propres enfants de l'émir Mulhem, vers Tannée 1755. Une partie des Bellama suivit leur exemple. Les deux familjes les plus puissantes du Liban abandonnèrent ainsi en partie le drusisme pour devenir chrétiennes. Le clergé maronite, désormais, allait soutenir avec une énergie inlassable les Chéhab dans toute leur politique et contre la noblesse.

L'émir Mulhem, malade, avait été forcé par ses frères d'abdiquer, avant la majorité de son fils Yousef. Il aurait voulu conférer la régence à son neveu Kassim-ben-Omar ; à Constantinople, en effet, le grand-vizir Mouslapha fit donner à celui-ci l'investiture, mais l'hostilité de ses deux oncles, Ahmed et Mansûr, l'obligea à se contenter de l'émirat de Gazir. 11 y mourut en 1768, après avoir embrassé le catholicisme, laissant un fils âgé de quelques mois seulement, Béchir, qui devait être plus tard le dernier grand prince de la Montagne.

Ahmed et Mansûr ne purent s'entendre longtemps; ils se tournèrent l'un contre l'autre ; chacun d'eux s'appuya sur une des deux nouvelles factions qui venaient de se former dans la montagne druse. Deux familles s'y disputaient la prépondérance alors, après les Chéhab et les Bellama, les Jamblâl et les Hamad, les descendants de Yazbek. Chacune d'elles avait

(1) oO.OOO francs.

son clan : Mansûr se mit à la tête des Jamblâlites, et Ahmed rallia autour de lui les Itazhékites. Ces divisions s'étendirent jusque chez les Maronites, où les Khazen tenaient pour Ahmed et les Dâhdâh pour Mansûr. Après une longue lutte, Ahmed fil sa soumission et vécut en paix à la cour de son frère jusqu'à sa mort, survenue en 1770. Son fils, Haydar- Chéhab, devait faire une histoire détaillée de sa famille.

L'émir Mansûr ne jouit pas longtemps de sa victoire. Le fils de Ternir Mulhem, Yousof, venait d'acquérir une grande popularité par sa lutte victorieuse contre les Métoualis.

Pendant les querelles entre Jamb'âtiles et Yazbékiles, le Liban septentrional avait livré une véritable guerre d'indépendance. La population maronite du Jubbet-Bechârri vivait depuis assez longtemps sous le dur joug des cheikhs Hamâdites, des Métoualis, auxquels les pachas de Tripoli avaient parfois concédé la ferme de l'impôt. Cependant, elle ne voulut plus subir Iç gouvernement de ces Chiites féroces et intolérants. Son exaspération fut portée à son comble par un attentat commis par des Métoualis contre l'archevêque de Ehden.

Leurs cheikhs s'engagèrent alors, par un serment prêté sur l'hostie, dans l'église de Saint-Georges, à Khden, de ne plus déposer les armes avant d'avoir chassé les Métoualis de leurs districts. Le pacha de Tripoli, Otman, inquiet lui aussi, de l'indiscipline des Métoualis et de leur mépris de son autorité, encouragea secrètement d'abord les chrétiens, puis, en 1762, les soutint ouvertement avec ses troupes. Les Métoualis furent chassés du Jubbé, du Munaitra et du district de Jébaïl. Enfin, en 1766, l'émir Yousof, se plaçant à la tête des Maronites, dans le combat de Hamioûn, brisa la dernière résistance de l'adversaire et le repoussa du Koûra. Désormais, le Liban septentrional était placé sous l'administration de la noblesse maronite. Les cheikhs Dâher et Khûri s'établirent à Bichârré, Boulos-ad Duwaihi à Ehden (où sa famille, en 1791, fut remplacée par les Karam) ; les Aouad,les Chidiàq et d'autres devinrent les seigneurs de Hasrûn, de Aïn Tourin et d'ailleurs. Les Dahdâh reçurent de Yousof les fiefs de Jebaïl et de Batroûn.

La guerre d'indépendance avait fortifié l'autorité féodale des seigneurs sur les paysans. Dans leurs nouveaux fiefs, ils avaient les mêmes privilèges que dans les anciens. La féoda-

LBS MA* AN. — FAKHR-AD-DIN 11. — i/APOGÉE DU LIBAN 127

iiié libanaise, telle que nous la trouvons au début du xix* siècle, en 1790, était définitivement constituée.

La guerre avait rendu célèbre Ternir Yousof, le successeur légitime de son père Mulhem à la tête de la Montagne. Sa foi catholique lui assurait, en outre, l'appui fervent du clergé maronite. Chez les Druses, les Jamblàt et les Naked à la fois se déclarèrent pour lui. Alors son oncle, l'émir Mansûr, dut abandonner ses pouvoirs, dans l'assemblée du Baruk, où toute la noblesse libanaise était réunie (1770;. Yousof fut proclamé émir de toute la Montagne.

Il eut à lutter contre un nouvel et terrible adversaire. Un cheikh bédouin, Dâher, venait de s'emparer de Saint-Jeand'Acre et d'y fonder une puissance quasi-indépendante au milieu de l'Empire ottoman.

Dàher-ben Omar appartenait à une tribu de nomades de la vallée du Jourdain, entre le lac de Houleh et celui de Tibériade. AGn d'échapper aux exactions du pacha de Damas, il demanda un refuge aux Chéhab et obtint d eux la petite ville de Safed. 11 s'empara, en outre, de Tibériade.

Très ambitieux, entreprenant, et assez doué pour le commerce, il voulut avoir un port sur la côte comme débouché de ses marchandises Par un hardi coup de main, il se rendit maître de Saint Jean-d'Acre qui, depuis la fin des Croisades, n'était plus qu'une misérable bourgade. La Sublime-Porte fut apaisée par de nombreux présents et laissa Dâher organiser la renaissance économique de sa conquête (1). 11 la releva de ses ruines et en fil un marché important, où

Européens et Bédouins venaient échanger leurs denrées. Le I

pacha de Sayda lui donna ensuite la ferme des impôts du Bled Bichara, dont la population métouali entra dans sa clientèle.

Dâher ne se contenta pas de ces premiers succès. Il voulut se rendre indépendant et, en 1768, entra en révolte ouverte

contre la Porte. L'impératrice Catherine II de Russie venait I

alors d'entreprendre une attaque générale contre la Turquie. |

Une flotte russe, partie de la Baltique, après avoir fait le tour de l'Europe, avait anéanti une flotte turque à Tchesmé, dans

la Méditerranée ; elle cherchait à provoquer le soulèvement :

de tous les sujets ottomans et promettait de soutenir les re- i

(i) Cf. Volney, Voyage en Syrie, chap. XXIV-XXV.

128 LlVKt: PREMIER. — CHAPITRE tll

belles. En Egypte, Ali-Bek (1763-1772) venait de lever l'étendard de la révolte. Dâher s'entendit avec lui et avec les Russes. Les troupes d'Ali réunies aux siennes battirent le pacha de Damas. L'émir Yousof, jusqu'alors hésitant, se déclara contre le Bédouin pour défendre contre lui l'autonomie libanaise, mais il fut refoulé par les Métoualis Sayda tomba entre les mains de Dâher. Une armée ottomane fut mise en déroute, malgré l'appui des contingents druses amenés par Yousof, au nord de Sayda, par les bandes de Dâher et une flottille moscovite venue à son secours. Les districts de Sayda, deCalfa, de Safad, de Jaffa. de Ramlé et de Naplouse furent conquis par le cheikh bédouin (1).

Mais, sa puissance ne reposait sur aucune base solide. Le grand-émir Fakhr-ad-Dîn II avait pu s'appuyer sur un petit Etat organisé, ayant une vie propre, une tradition nationale ; il avait eu derrière lui un peuple, et cependant il avait échoué contre la puissance, très forte encore, de la Sublime-Porte. L'entreprise de Dâher était vouée à un insuccès plus certain encore ; car il ne s appuyait que sur quelques bandes de Bédouins. II n'avait pu réussir que grâce à une série de circonstances extraordinaires, grâce surtout à l'appui de la flotte russe. Dès que ces circonstances avaient disparu, sa puissance devait s'effondrer. En 1774, la Russie signa avec le Sultan Mustapha III, la paixde Kainardji. Ali-Bek avait été remplacé en Egypte par Mohammed, un adversaire de Dâher.

Privé de ses alliés, celui-ci ne put résister aux efforts de la Porte contre lui. Après avoir perdu Sayda, il fut tué par ses propres partisans. Sa tête fut livrée aux Turcs, qui dispersèrent sa famille (1775).

L'aventure de Dâher prouvait la faiblesse réelle de l'Empire ottoman et le peu de solidité de sa domination en Syrie Ainsi, un chef de bande avait pu se constituer un Etat au centre d'une des provinces les plus importantes de l'empire ; pendant six ans, il avait pu s'étendre et braver ouvertement la Porte, menacer Damas, sans que les populations syriennes lui eussent résisté. Seul, l'émir Yousof le combattit, parce qu'il menaçait l'autonomie libanaise.

L'anarchie régnait en Syrie, en dehors du Liban, et entraînait avec elle la décadence économique, car ni le commerce,

(I) Jaudat Pacha, op. cit., p. 373.

LES Ma'aN. — FAKHR-AD-DIN H. — l'aPOGÉE DU LIBAN 129

ni l'industrie ne pouvaient prospérer dans un pays où il n'y avait pas d'administration bien organisée, prévoyante et honnête, ni une autorité légale solidement assise. Ces régions syriennes qui, pendant le moyen âge, avaient été à la tête de la civilisation, étaient comme plongées en léthargie. Ce n'étaient pas les Ottomans qui pouvaient les ramener à la vie, car ils avaient eux-mêmes besoin d'une régénération complète. Leur civilisation était trop inférieure à celle de la Syrie, pour qu'ils pussent la stimuler. Ce rôle ne pouvait qu'incomber à une puissance syrienne, réveillée de la torpeur qui pesait sur tout le pays. Dâher aurait voulu le remplir, comme avant lui l'émir Fakhr-ad-Dîn ; mais l'un y avait mis trop de précipitation, l'autre n'était qu'un aventurier, un chef débande audacieux, dont la puissance ne tenait qu'au hasard, qu'à un concours de circonstances heureuses, et ne reposait sur aucun fondement solide. La chute de Dâher même a été un bonheur pour la Syrie, car elle Ta délivré d'un gouvernement d'aventures très dangereux, et elle laissait intact le Liban, la seule force organisée indigène de toute la province. Il faut savoir gré à l'émir Yousof d'avoir garanti l'autonomie de la Montagne, même par une alliance avec les pachas turcs, et de n'avoir pas été tenté par la fortune de Dâher de s'allier avec lui ; car il apparaissait toujours plus nettement que du Liban seul pouvait venir le salut de la Syrie, et il importait qu'il restât autonome complètement et ne fût compromis dans aucune aventure.

Une épreuve plus grave encore attendait l'émir Yousof après la chute de Dâher. Le gouvernement de Sayda passa entre les mains d'un des hommes les plus redoutables de l'Empire ottoman, Ahmed-Djezzâr-Pacha, qui reprit les projets de Fakhr-ad-Dîn et de Dâher, de se tailler en Syrie un royaume indépendant (1).

Albanais ou Bosniaque de basse extraction, Ahmed était venu très jeune à la cour d'Ali-Bek, en Egypte ; il s'y fit con-

(1) Voir Volney, Voyage en Syrie (sur Djezzàr),1787, 2 vol. Olivier, Voyage dans C empire ottoman avec un précis historique de lu vie d'Achm et Dgézar, Paris, 1804, t. II. — Vie d'Ahmed Djezzar- Pacha dans les Fundgruben des Orients de Hammer, t. VI, Vienne, 1818. — Ed. Lokroy, Ahmed le Boucher (Djezzar- Pacha), La Syrie et l'Egypte au xvm* siècle. Paris, 1838, 3° édit.

naître par sa cruauté sanguinaire. Son maître l'employa pour tuer les adversaires qui le gênaient. Plus tard, il entra au service du pacha de Damas, puis de l'émir Yousof, obtint des commandements militaires et finalement la garde de Beyrouth, alors la ville principale de la province autonome libanaise. Abusant de la confiance de l'émir, Ahmed se fortifia dans sa nouvelle résidence, et lorsque Yousof voulut l'en déloger, il finit par rallier Dâher. Ambilieux sans scrupules, d'une cruauié barbare, qui lui valut son surnom de Djezzâr, le Boucher, mais habile et énergique, il reconnut bientôt la faiblesse véritable du cheikh bédouin, et gagna la faveur de la Porte en le trahissant et en contribuant à sa ruine. Comme récompense, il obtint le gouvernement de Sayda (1772).

L'émir Yousof avait reconnu immédiatement le danger de ce voisinage redoutable. Grâce à sa diplomatie habile, il parvint à se dégager en partie des liens de vassalité qui l'attachaient au pachalikde Sayda. Il essaya même de faire tomber Djezzâr dans une embuscade près du fleuve Dâmour, mais la tentative échoua piteusement et ne fit qu'avertir le pacha des projets secrets de l'émir. Il garda Beyrouth, y mit uu de ses lieutenants, avec une forte garnison, enlevant ainsi au Liban son port naturel et son principal centre, et occupa en même temps les possessions des Chéhab dans la Békaâ (1776).

Sa puissance devenait toujours plus formidable. A plusieurs reprises, il occupa, de 1783 à 1804, le pachalik de Damas et celui de Tripoli. Les soupçons jaloux de la Sublime-Porte furent écartés à flots d'argent. 11 abandonna Sayda pour Saint- Jean d'Acre, où il établit le siège de son gouvernement. C'était un coup mortel porté à Sayda, d'autant plus qu'il expulsa les marchands européens du khan français que Fakhr-ad- Dln II leur avait fait ériger. Après avoir retrouvé une certaine prospérité, la ville tomba au rang d'un port secondaire, par le caprice d'un desposte. Saint-Jean-d'Acre, au contraire, fut beaucoup embelli. Djezzâr en fit une forteresse bientôt réputée imprenable et y attira le commerce européen. Il y prit rapidement les allures d'un souverain indépendant du Sultan, ne payant son tribut qu'à des intervalles très irréguliers et d'une façon fort incomplète.

Organisateur habile et général énergique, il établit une forte discipline dans son armée, créa des bataillons et des escadrons nouveaux et réussit même à mettre un peu d'ordre

dans l'administration et dans les finances de sa province. Bientôt, il fut assez for! pour réprimer les désordres et enrayer les brigandages. Il était en guerre continuelle avec les cheikhs ; avec une énergie brutale, non exempte de cruauté, il les battit les uns après les autres et brisa leur force de résistance.

Contre son gouvernement très dur, les Métoualis se révoltèrent ; mais il les soumit, les châtia cruellement, confisqua la plus grande partie de leurs biens, abolit leurs privilèges et l'autorité de leurs macaïks ou chefs de districts. Leur influence, qui avait été la plus puissante parmi les populations syriennes, après celle des Druses, fut détruite.

Djezzâr entra aussi en lutte avec les princes et les émirs de la Montagne, si peu soumis à l'autorité turque, et que leur grande ambition poussait à empiéter sans cesse sur le territoire de son pachalik. Il est naturel qu'il ne pouvait pas supporter un petit Etat autonome aux portes mêmes de Beyrouth et de Sayda. Le Liban était une menace perpétuelle pour lui, une épée de Damoclès suspendue sur sa tête, tant qu'il échappait à sa toute puissance. Avec sa population nombreuse et guerrière, abritée derrière ses murailles de rochers, il pouvait servir de point d'appui à un ennemi éventuel, notamment à la Porte, dont les armées en cas de guerre s'établissaient ainsi solidement au centre même de sa puissance.

Pour affermir ses positions, il était indispensable que Djezzâr fût maître de cet immense bastion naturel. Une fois de plus, l'histoire libanaise se renouvela. Unis, les Montagnards pouvaient défier tout adversaire. Divisés, ils devinrent la proie de Djezzâr, qui sut profiter habilement des rivalités et des querelles des différents seigneurs entre eux. Il « caressait les Chéhab et les trompait tour à tour, en faisant passer l'espoir du commandement d'un émir à l'autre. L'investiture était, par ce moyen, toujours à l'enchère, et le grand prince se trouvait obligé, pour se maintenir, d'accepter les mêmes conditions, quoique fort onéreuses, offertes par les autres membres de la famille C'était pour le pacha un revenu annuel considérable et sûr » (1).

Il harcela sans cesse les Montagnards, chercha à les user en détail. Il sut manœuvrer si bien que l'autorité du prince

(t; Guys, Beyrouth et le Liban, II, p. 117,

132 LIVRE PREMIER. — CHAPITRE lit

Yousof fut réellement affaiblie et que les Montagnards subirent plusieurs échecs graves. Finalement, Yousof dut consentir à demander et à payer tous les ans l'investiture à Djezzâr. L'autonomie libanaise était très menacée. Chaque année, raconte un manuscrit arabe de Baâlbek, « Djezzàr faisait entrer ses troupes dans la Montagne et l'épuisait, coupant, ici ou là, vignes et mûriers, toute la richesse des Montagnards. En outre, les émirs rivaux, pour parfaire les sommes énormes qu'ils étaient obligés de promettre, pour entrer au pouvoir ou s'y maintenir, devaient pressurer leurs sujets ». Aussi, pendant ces quelques années, le pouvoir changea si souvent de mains, qu'il est difficile de donner de cette histoire compliquée un aperçu clair et succinct (1).

Djezzâr essaya d'abord d'exploiter le plus possible l'émir Yousof, en excitant contre lui la jalousie de ses frères et les haines des Jamblât et des Nakad. Tantôt Yousof avait le gouvernement de la Montagne, tantôt c'était un autre. Djezzâr réussissait ainsi à ruiner le Liban et à l'asservir à ses desseins. Port heureusement pour la Montagne, au plus fort du péril, un sauveur lui surgit, en la personne du neveu de Yousof et du fils de Kassim, l'émir Béchir.

Vers 1788, Yousof crut le moment venu de s'affranchir de l'écrasante tutelle du pacha d'Acre. Un des lieutenants de ce dernier se révolta brusquement. L'émir vint le rejoindre aussitôt, et avec leurs forces réunies, ils attaquèrent Djezzâr dans sa résidence même d'Acre. Seulement, celui-ci, une fois de plus, l'emporta, malgré la brusquerie de l'attaque. Les Libanais furent vaincus près de Qab-Elias et dans le Merdj- Ayoun. Yousof dut abdiquer en faveur de son neveu Béchir, alors âgé de 21 ans.

S 2. — Le Liban et son organisation administrative àla fin du XVIII* siècle.

Avant d'aborder l'exposition du gouvernement de l'émir I

Béchir, il importe de retracer les caractères généraux de la |

Syrie et du Liban à la tin du xvm6 siècle. La Syrie était divi- j

sée en principe en quatre vilayets, ceux d'Alep, de Damas, de Sayda et de Sainl-Jean-d'Acre ; mais souvent un pacha

(I) Churchill, op. cit., p 117.

LES MA'AN. — FAKHR-AD-DIN 11. — l'aPOGÉE DU LIBAN 133

gouvernait plusieurs vilayets à la fois, comme c'était le cas notamment pour Djezzâr- Pacha.

La Porte était toujours hostile à l'établissement d'un gouverneur unique pour toute la Syrie, parce qu'il aurait été trop puissant.

En effet, éloigné de Constanlinople, c'est-à-dire du centre de l'empire et du siège du gouvernement, maître d'Alep, de Tripoli, de Beyrouth, de Sayda, de St-Jean d'Acre, des villes saintes de Damas et de Jérusalem ; dominant l'entrée de l'Egypte et de l'Arabie et les roules vers l'Asie centrale, il aurait été un fonctionnaire trop puissant, pourvu de ressources trop grandes pour n'être qu'un agent docile de la Sublime-Porte. Celle-ci resta donc Gdèle à son premier et grand principe de gouvernement : elle maintint la division de la Syrie pour mieux'l'opprimer.

Le gouvernement ottoman avait gardé son caractère féodal. Les pachas étaient plutôt les vassaux que les fonctionnaires du Sullan. Ils étaient d'ailleurs très peu soumis.

Quand le Sultan Mahmoud II, en 1808, prit le pouvoir, les pachas d'Acre, de Sayda, de Damas, ainsi que ceux de Diarbékir, d'Orfa de Mossoul, de Bagdad, de Bassora, étaient de véritables souverains de fait (1).

C'est au milieu de ces vilayets syriens que s'est maintenu le gouvernement autonome du Liban. Les limites administratives de la province libanaise proprement dite dataient de l'époque des croisades. Elle comprenait une partie de l'ancien comté franc de Tripoli, limitée au Sud par le Nahr-Ibrahim ou fleuve Adonis, au nord par la lisière même de Gibbet-Béchari ; c'était la partie même de la chaîne qui était habitée par les Maronites. 11 y avait les fiefs francs de Bécheslin, de Bismedin,de Buturau(Bothrysou Batroun), Cafaraia,Néphin, Buissera, de Sura, de Giblet, etc.

La partie méridionale du Liban, au sud du Nahr-Ibrahim, qui autrefois faisait partie du Domaine royal de Jérusalem, et qui comprenait la seigneurie de Beyrouth et celle de Sagette Sayda) — l'une située entre le fleuve Adonis et le Nahr-Daftnour, l'autre entre ce dernier fleuve et le Litani au sud — ne fut annexée à la province libanaise que Sous l'émir Fakhr-ad- Dln.

(1) Voir E. Driault, Histoire delà question d'Orient,

La province primitive du Liban avait été agrandie par des annexions successives. Nous avons vu que dans la seconde moitié du xvine siècle, l'émir Chéhab avait étendu son pouvoir au nord du fleuve Adonis, et soumit à son autorité tous les anciens Mokatédjis ou seigneurs du pays. L'émir Béchir au début du xixe siècle devait joindre à son gouvernement la Békaâ jusqu'à l'Anti-Liban è l'Est possédée jadis également par le grand-émir Fakhr-ad-Dln.

La population du Liban comprenait alors, comme à la fin des croisades, des Métoualis, établis dans le Nord, des Grecs unis et des Grecs orthodoxes, surtout dans les deux Kouraet à Zahliéh, des Maronites, groupés surtout au nord-est de Beyrouth, dans le Kersouan et le Jubbet Becharri, entre le Nahrel-Kelb ou Lycus et le Nahr-el-Barid, ou « rivière froide ». En 1784, Volney estimait leur nombre à 105.000 âmes, ce qui est évidemment un chiffre trop peu élevé. Ils étaient déjà à cette époque près de 200.000 dans le Liban, et leur nombre augmentait sans cesse, la moyenne des enfants étant de dix à douze dans une famille. Les Druses, dans les districts méridionaux, formaient une population de 80.000 à 120.000 âmes. Les Musulmans, les Nosaïris et les Ismaïliens formaient des groupes épars dans la Montagne. Presque tous les Montagnards vivaient alors de la culture et de l'élevage (1).

L'organisation du Liban était restée féodale. Le Liban était divisé en une série de fiefs de grandeur diverse. Chaque fief appartenait à une famille seigneuriale. Le chef de cette famille, qui était aussi le principal seigneur du fief, était élu par l'assemblée des nobles du fief pour sa vie durant. Généralement c'était le fils aîné qui succédait au père, mais Théredite du fief par ordre de primogéniture n'avait pu s'établir dans la Montagne, sans doute parce qu'il voulait toujours mettre un chef éprouvé et capable à la tête du fief pour le défendre contre les attaques incessantes des nombreux ennemis qui le menaçaient. On ne voulait pas confier le sort du fief au hasard, mais être libre dans le choix du chef-seigneur.

(1) Volney, Voyage en Syrie, t. I ; Rey, Société d'économie sociale, 12 avril 1886 ; Chassignet, Traité d'économie sociale, 12 avril 1886 ; Revue des Deux- M ondes, le» mai 1842, John Lemoine, La situation du Liban, et les études de Gérard et de Nerval dans la même revue ; 15 mai, 15 août, et 15 octobre 1847.

L'aristocratie féodale avait sa hiérarchie déterminée. Les Chéhab étaient la famille suzeraine ; ils étaient entourés d'émirs ; au-dessous des émirs venaient les cheikhs des diverses familles. Les nobles jouissaient de privilèges très étendus. Aucun d'eux ne pouvait être condamné à mort. Les plus grandes peines qui pouvaient leur être infligées, étaient la confiscation de leur argent, la destruction de leurs biens, et enfin l'exil.

Nous avons vu que la féodalité, dans le Liban, s'était organisée pour les mômes raisons que dans les pays occidentaux. Elle était composée des chefs militaires et des guerriers qui veillaient à la sûreté des populations rurales placées sous leur protection.

De tout temps, au Liban, les habitants s'étaient considérés comme les propriétaires du sol, ce qui n'était pas le cas dans les autres provinces de l'Empire ottoman. A condition de payer régulièrement le tribut annuel au Sultan et à ses représentants, les émirs et les cheikhs jouissaient, dans leurs fiefs respectifs, d'une autorité et de pouvoirs quasi-absolus, tempérés parfois par le prestige et la puissance qu'un grand émir ou pacha ottoman avait su acquérir. Une famille seigneuriale n'était privée de son fief territorial qu'à la suite d'une disgrâce formelle et pour des crimes très graves, et souvent après des rébellions et des luttes très longues.

Les seigneurs qui n'étaient pas pourvus d'une fonction ou d'un fief territorial, avaient ce que les Croisés appelaient des fiefs de fondée, c'est-à-dire une rente en argent ou en nature qu'ils touchaient chaque année.

Avant l'avènement de l'émir Béchir-Chéhab la forme du gouvernement général de la Montagne n'était pas déterminée par des conventions expresses ni par des lois formelles et écrites, mais seulement par des usages et des coutumes. Un émir énergique et habile, sachant mettre à profit la faiblesse de la Porte et des pachas syriens, pouvait étendre son autorité sur toute la Montagne, comme avait fait Fakhr-ed-Din II. Avant l'émir Béchir la ferme du Kesrouan était régulièrement concédée tous les ans par le pacha de Tripoli à un ou plusieurs cheikhs ou émirs. Il devait être le premier, depuis Fakhr-ed- Dîn II, à gouverner toute la Montagne non pas en fermier, obligé de traiter tous les ans, mais en véritable vassal, investi de son fief pour toute sa vie. Il devait être le prince-vassal de

la Montagne et le suzerain des autres cheikhs et émirs libanais. Nous avons déjà énuraéré plus haut les principaux districts de la Montagne. Voici quels en étaient les principaux feudat aires dans la Montagne maronite d abord. Dans le Kesrouan, les seigneurs maronites les plus puissants étaient les cheikhs de la famille Khazen et ceux de la famille Habéïche. Les deux jouissaient de la protection particulière de la France ; les Habéïche, d'après la légende, parce que leurs ancêtres avaient servi de guides aux Croisés. Aux cheikhs Khazen obéissait également une partie du district 3e Jebaïl, où se trouvaient également les moqataas ou fiefs des cheikhs Hachem et des cheikhs Abou-Turbech. Les cheikhs Dâher possédaient en fief le Zaouièh.Les cheikhs Karam étaient établis à Ehden, les cheikhs Bounar, Boutros, Assad Radji dans le Becharri; dans le Meten, les émirs Bellamajes émirs Sulman ; les émirs Hosseïn dans le Fa'our et le Zin-Eddin.

Le Koura supérieur appartenait à des seigneurs de la religion grecque, les cheikhs Eliazar et Abou-Mereb.Les cheikhs Ayoubiéh, du Koura inférieur, étaient musulmans (1).

Quant aux districts druses, les seigneurs les plus influents étaient toujours, dans le Chouf, les cheikhs Jamblât, qui étaient également possessionnés dans le Gharroub et le Djezzin ; dans le Haul-Gharb, les cheikhs Talhouk ; dans le Gharb inférieures émirs Hoslan ; dans Menassef,les cheikhs ; A.Nakad dans le Teflfah, les cheikhs Abou-Chakra, Abdel Sametl, Malak Hamdan et Schubli-Ali.

Les gouverneurs ou émirs étaient ainsi que nous l'avons déjà exposé, les fermiers de la Porte et des pachas syriens ; ils étaient les suzerains, les chefs des seigneurs de la Montagne, ou des districts qu'ils tenaient en fiefs et qu'ils avaient affermés. En temps ordinaire, chaque district formait un petit Etat autonome, obligé de supporter une part, proportionnée à ses ressources, du tribut ottoman.

Le gouverneur général ou grand-émir,ou prince de la Montagne, n'avait d'autre pouvoir que d'être le chef des contingents militaires, le chef de l'armée féodale, et le grand justicier, veillant au maintien de l'ordre et de la paix intérieure, tranchant les conflits entre les différents seigneurs. Il réunissait parfois ses seigneurs en assemblée générale en une sorte

(I) Voir Laurent, Affaires de Syrie, t. If, p. 342.

LES MA'AN. — FAKHR-AD-D1N II. — l'aPOGKE DU LIBAN 137

de Cour ou Parlement, pour recevoir leurs hommages, pour leur donner ses ordres ou les consulter.

Depuis Fakhr-ed-Dîn Ier Ma'an, l'usage s'était établi de choisir le grand-émir toujours dans la même famille, qui devenait ainsi une famille princière. Aucune règle n'établissait l'hérédité dans cette famille par ordre de primogéniture ; mais généralement le grand-émir associait de son vivant son fils atné au pouvoir et le faisait reconnaître par les vassaux. Souvent aussi, les seigneurs préférèrent proclamer un autre membre de la famille princière, ce qui fut notamment le cas à l'avènement de l'émir Béchir. Le principe de l'élection du chef suprême s'était donc maintenu dans le Liban. Il était même admis qu'à l'extinction de la famille princière, l'assemblée des seigneurs pouvait procéder à l'élection d'un prince choisi dans une autre famille. C'est ce qui était arrivé à la mort du dernier émir Ma'an, où les nobles avaient élevé au principal un émir Chéhab.

Le grand-émir ne pouvait intervenir, sous aucun prétexte dans l'administration intérieure d'un fief, d'un district ou d'un village. Là le seigneur local était seul maître, exerçant toutes les attributions du pouvoir exécutif, les attributions militaires, administratives et judiciaires. Comme dans toute organisation féodale, il ne touchait aucun traitement; mais en dehors des prestations qui lui étaient dues par ses serfs, l'usage l'autorisait à prélever un huitième sur le tribut de son fief ,ce qui suffisait à peine à couvrir les frais d'hospitalité et autres que sa situation lui imposait. Comme le grandémir, le seigneur local ou régional réunissait parfois ses sous-vassaux, les membres de sa famille et les principaux propriétaires, nobles et bourgeois, de son fief.

Au-dessous de la noblesse, il y avait une classe de bourgeois libres et propriétaires, des roturiers cultivateurs, artisans ou marchands, une classe, assez restreinte, de paysans libres ou vilains, enfin la classe la plus nombreuse, celle des fellahs, des paysans-serfs.

Les gouverneurs ou émirs prenaient la Montagne à ferme, ainsi que nous avons vu, aux représentants du gouvernement ottoman pour une somme déterminée correspondant au Miry (tribut) dû par la province. Puis, ils répartiraient les contributions par têtes sur les biens fonciers, les chèvres, les moulins et les filatures indigènes de soie.

Du temps de l'émir Béchir, on fixa le tribut de la Montagne à une somme déterminée (3.500 bourses). — On fit un cadastre des terres, et chaque district dut contribuer au tribut pour une part proportionnelle à son étendue et à sa population. Dans l'intérieur du district, l'impôt, était ensuite réparti sur les têtes, et les biens immeubles ; les mûriers, les oliviers, les bois, les graines étaient imposés.

L'impôt avait deux bases, Tune foncière et calculée sur le revenu des terres, l'autre personnelle, une sorte de capitation. Les gouverneurs avaient en outre souvent recours à la perception de taxes extraordinaires pour un objet déterminé, par exemple pour couvrir de frais imprévus, ou simplement par cupidité.

Les mokalédjis (1) ou seigneurs recueillaient les impôts fixes et les taxes extraordinaires, dont une partie était envoyée au gouverneur général leur suzerain ; le reste, généralement un huitième ainsi que nous avons vu, du total, leur était laissé pour couvrir leurs frais et pour leur permettre de tenir leur rang.

L'impôt donnait lieu à de nombreuses injustices. Les seigneurs s'en exemptaient complètement et, souvent même, en exemptaient leurs amis. C'était sur le fellah* le paysan, que retombaient toules les charges fiscales. IL arrivait qu'on faisait payer l'impôt à des paysans jusqu'à trois ou quatre fois dans l'année. Comme au temps des croisades, les paysans devaient aux seigneurs les faisances ou redevances en nature, consistant en poulels, œufs, fromages, savons, bois à brûler, en céréales etc., et remises deux ou trois fois dans Tannée. Enfin, les cheihks et leurs agents pouvaient exiger le logement et des rations de leurs paysans ; ils réclamaient des cadeaux, des taxes arbitraires, et faisaient des réquisitions.

Quant à l'organisation judiciaire, dans la Montagne, elle resta longtemps réduite à sa plus simple expression.

Lorsqu'on parcourt les histoires et les chroniques locales, on est surpris de n'y rencontrer aucune trace de faits capables de renseigner le lecteur sur la façon dont la justice était exercée au Liban avant le milieu du xvm* siècle. Il y avait des juges à Tripoli, à Sayda, à Damas, à Saint-Jean-d'Acre, etc. ;

(1) <Vest ainsi qu'on nommait les seigneurs nobles, émirs ou cheihks, dans le Liban. C'est un terme arabe.

les titres de propriété et d'autres documents portent leur signature. Dans la Montagne, il n'y avait rien de tout cela. Les transactions se faisaient de la façon la plus simple, sur un petit papier, et avec quelques témoins. La bonne foi des habitants et leur droiture n'avaient pas besoin d'une procédure plus compliquée.

Les chrétiens et les Druses n'avaient pas de juges propres à leur communauté ; ils dépendaient des tribunaux musulmans, mais ne s'y adressaient presque jamais. Le témoiguage des chrétiens, d'ailleurs n'avait aucune valeur devant ces tribunaux Alors, en cas de procès, les parties s'efforçaient de fournir des témoins musulmans. Dans certaines localités même où les chrétiens étaient devenus prépondérants, ils avaient gardé quelques familles musulmanes, pour leur fournir des témoins, le cas échéant. Le partage des biens et les testaments étaient parfois visés par le patriarche ou par un évéque.

La loi du talion était très vivace dans la Montagne ; le vendetta était la règle générale au début du xixe siècle encore. Il n'y avait pas de ministère public ; le soin de poursuivre les crimes et les délits incombait aux particuliers, en premier lieu à la victime et à ses parents.

Sous les émirs Chéhab surtout, l'organisation judiciaire se perfectionna; l'autonomie judiciaire de la Montagne devint plus grande II y avait alors des juges ; c'étaient les mokalédjis et les émirs, qui jugeaient au civil et au criminel Lorsqu'un montagnard voulait poursuivre un autre, il adressait une plainte motivée et un acte d'accusation à son mokalédji. Celui ci instruisait l'affaire : si le crime poursuivi entraînait la peine capitale ou la peine de la mutilation, le jugement était réservé au gouverneur général, qui seul pouvait infliger ces châtiments suprêmes. Les mokalédjis pouvaient condamner à la prison et aux peines corporelles. Ils rendaient la justice selon la coutume, entourés parfois des propriétaires les plus influents du fief. Si l'accusateur estimait que lemokatédji ne lui rendait pas justice, il en appelait au gouverneur général. Celui-ci adressait d'abord une remontrance écrite au mokalédji, et si celui-ci se montrait incapable de trancher le différend ou y mettait de la mauvaise volonté, le gouverneur déléguait un personnage de son entourage pour régler l'affaire et prononcer le jugement à sa place et en son nom.

Les émirs jugeaient les acles contraires à Tordre public et les crimes, qui, en France, sont du ressort de la Cour d'assises. Mais ils ne s'occupaient, pour les autres affaires contentieuses, que de celles advenant entre leurs femmes ou leurs parents.

Le clergé, chez les chrétiens, s'était arrogé également certains pouvoirs judiciaires. D'abord la juridiction ecclésiastique était seule compétente pour toutes les affaires qui touchaient à la religion. Le patriarche des Maronites conservait seul la décision de tous les cas où la loi civile était en conflit avec la loi religieuse, notamment lorsqu'il s'agissait de mariage, de dispenses, de séparation des époux. La loi religieuse, chez les Maronites, primait en quelque sorte la loi civile. Même il ne tenait qu'au patriarche ou à l'évêque d'un district d'évoquer devant son tribunal une cause quelconque, en décidant qu'elle touchait à la religion ou à la morale. Elle lui était alors immédiatement déférée, et il jugeait sans recours, tandis qu'on pouvait en appeler de la décision d'un mokatédji, d'un juge civil ou gouverneur général. La justice des évéques était sans appel.

L'état civil, appartenait chez les Druses aux seigneurs, chez les chrétiens, au clergé (1). Celui-ci, cependant, ne pouvait célébrer de mariage sans la permission de l'émir du district ; mais ce n'était là qu'une pure formalité, puisque la permission ne pouvait pas être refusée, du moment qu'elle était sollicitée par le clergé. Le mariage n'était régi que par la loi religieuse ; il n'y avait pas de mariage civil.

Nous avons constaté que le Liban, depuis le xie siècle au moins, était en proie à des factions rivales. Les luttes des Qaïsiles et des Yamûnites l'avaient désolé pendant plusieurs siècles. Les Yamâniles avaient été finalement écrasés par l'émir Haydar Chéhab ; mais de nouveaux partis s'étaient constitués chez les Druses.

Chacun de ces partis a ses émirs ou grand cheiks, ses drapeaux et ses distinctions ; un certain nombre de familles d'ordre inférieur forment sa clientèle.

Le parti le plus puissant est celui des Jamblat, qui, naguère, avait toujours été fidèle aux émirs Chéhab, Les titulaires n'ont pas droit au litre d'émir (2).

(\) Perrier, op. cit., p. 310.

(2) Ce parti compte pour alliés quatre familles extrêmement nom-

LES Mà'aN. — FAKHB AD-D1N il. — l' APOGEE DtJ LlfeAN 141

Le second parti, opposé aux Chehab et très puissant jadis est celui des « Abu-Naka ». L'émir Béchir n'avait jamais laissé passer une occasion de diminuer l'influence de ce parti (1).

Le troisième parti est celui des < Âmadis » (2). Il faut faire une place à part aux émirs Beit-Ruslan, qui, parleur qualité d'Émir restent isolés de tous les partis. Ils étaient jadis soumis à l'influence des Chéhab.

Chez les Maronites, à la (in du xvme siècle, deux partis luttaient pour la prépondérance, la noblesse et le clergé. Ce dernier, en effet, avait chez eux, un rôle considérable. C'est parla religion qu'ils se sont distingués — et se distinguent encore aujourd'hui — des autres peuplades du Liban et de la Syrie ; c'est la religion qui a créé leur nationalité, ayant les mêmes croyances, ils se sont fortement groupés pour les défendre. C'est l'unité de leur foi qui a fait à l'origine, leur unité nationale.

Ils ne sont jamais fondus avec les Druses malgré l'identité du langage et de beaucoup de coutumes, malgré leurs luttes communes à travers les siècles contre les ennemis de l'autonomie libanaise, malgré leur union en une seule principauté autonome. Ils sont alors restés foncièrement religieux.

Leur organisation ecclésiastique était déterminée par leur soumission complète à la papauté, à partir de la croisade.

breuses et influentes par leur fortune et leur ancienne origine : Ce sont : la grande maison des Beït Moukadem, les cheiks Ileït-Hamdoun, les cheiks Beït-Man Eddin et les cheiks Beït el-Schnms. Les Jamblats dominaient autrefois à Mizir, Baaclin, Mouktharah et dans tout Djebel-Chouf. Leur drapeau est rouge cramoisi encadré de vert avec une main et un cimeterre en vert foncé brodé sur le fond. D'autres familles moins puissantes dépendent à leur tour de ces familles alliées.

(1) Les familles clientes et alliées des € Abu-Naka » sont les cheiks Beïl-el-Kadi, les cheiks Beït-Armousch, les cheiks Bett-el- Eïd et les cheiks Beït-el Aoualé. Leur influence était prépondérante à Delr-el-Kamar, Belad-Munsif et dans presque tout le district de « Chihhar ». Leur drapeau est formé de deux bandes égales et horizontales, la première jaune citron, la seconde bleu clair.

(2) Ces Amadis ont pour alliés les cheiks Beït Abdul-Meleck, les cheiks Beït Telhouck. Ils ont des adhérents dans tout le Barnak et la province d'Arkoub. .Leur drapeau est de couleur unie rouge de sang.

En 1099, avait été Tonde le patriarchal latin de Jérusalem (1) ; en 1100, celui d'Anlioche (2). Les patriarches latins étaient confirmés expressément par les papes et recevaient de lui le pallium. Ainsi la papauté avait réussi à rattacher de nouveau étroitement à sa direction une forte organisation catholique en Syrie.

La principale tâche des patriarches latins était de ramener à la foi catholique les populations indigènes et de les y maintenir. Pendant la croisade déjà, pour atteindre leur but, ils avaient déployé une large tolérance et une grande douceur, afin de gagner les sympathies des indigènes. Leur politique conciliante et habile avait porté ses fruits. En 1181 ou 1182, Amaury ou Aimeri, patriarche d'Anlioche, avait reçu la soumission formelle à l'Eglise romaine du patriarche et de toute la nation maronites. C'est un événement considérable dans l'histoire de la Syrie, dont le grand pape Innocent III avait reconnu toute l'importance; car en 1208 ou 1209, dans une lettre adressée aux Maronites, il les avait félicités d'avoir affirmé aussi nettement leur attachement à l'Eglise apostolique et romaine (3) Celte soumission absolue à la papauté avait créé le lien le plus puissant entre l'Europe occidentale et les Maronites, par la similitude des religions. Les Maronites étaient devenus les champions officiels du catholicisme romain en Syrie, ce qui était d'une importance capitale, jusqu'au xviii6 siècle ; car jusqu'alors la religion, jouait dans la politique un rôle directeur ; elle était entre les gouvernements et les nations et dans l'intérieur des peuples un lien plus puissant que les sentiments nationaux.

Le devoir des papes et des souverains temporels catholiques en même temps que l'intérêt, les obligeait de protéger celte pelite nation qui professait leur religion.

Au concile de Florence, de 1439, les Maronites avaient été officiellement représentés par le moine franciscain Jean. Le décret d'union rendu par ce concile avait encore fortifié les liens entre la papauté et les Maronites, qui luttaient vaillamment en Syrie contre les Jacobites (4), toujours opposés à

(1) Roehricht, op. cil., t. I, p. 15&.

(2) Roehricht, op. cit., t. II, p. 98.

(3) Guillaume de Tyr, chap. XXIf, § 8 ; Rey, Colonies /ranques, p. 267.

(i Ou Monophysites.

LES MVAN. — FAJtHR-AD-DIN II. — L'APOGÉE DU LIBAN 143

l'orthodoxie romaine. En 1444, une ambassade maronite et dru se était venu à Rome pour confirmer une tois de plus la soumission des Libanais au Saint-Siège et solliciter son appui contre les infidèles (1).

Le Liban maronite était devenu la grande terre d'asile des catholiques et le centre de la prédication romaine en Syrie. Au xrv6 siècle déjà, des franciscains et des dominicains s'y étaient établis. Sous les Ottomans surtout, il avait assumé un rôle directeur des catholiques syriens. Grâce à lui, il y avait en Syrie une véritable renaissance catholique syrienne.

Les Jésuites vinrent s'installer au Liban et au xvu* siècle fondèrent, grâce aux libéralités et à l'appui du cheikh Abou Naufel Khazen, le célèbre collège d'Anlourah, où des milliers de jeunes Maronites ont reçu un brillant et solide enseignement secondaire.

Le Père Joseph, l'Eminence grise du cardinal de Richelieu, envoya au Liban des capucins. D'autres ordres latins s'y établirent.

Cependant, la liberté religieuse n'y était pas toujours entière. Les Métoualis et les musulmans de Tripoli faisaient de nombreuses incursions dans la Montagne chrétienne, après la chute du grand prince Fakhr-ed-Dln II.

Le patriarche maronite souvent fut obligé de se cacher devant eux. Les missions catholiques furent mises à rançon,

Le protectorat de la France sur les chrétiens d'Orient ne fut pas toujours efficace. Dans la première partie du xvnesiècle surtout, la Porte souvent se montra peu amicale et même hostile à la France. Les consuls français d'Alep. de Tripoli et de Sayda ne purent empêcher certaines persécutions môme de chrétiens. La foi catholique des Maronites eut alors ses martyrs. Un cheikh Karam fut mis à mort à Tripoli en 1640 ; cent ans après encore, le cheikh Qan'an Dâher subit le même sort (2).

Finalement, l'action des consuls français porta ses fruits. Le Liban devint réellement la grande terre d'asile des chrétiens en Syrie.

L'élément maronite même acquit au cours du xvm6 siècle

(1) Chibly, Patriarches maronites, dans la Revue de tOrient chrétien, 1903, I, p. 140.

(2) V. Duwaihi, passim ; Haydar Chéhab, chronique manuscrite.

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une prépondérance de plus en plus marquée, surtout après la conversion au christianisme des émirs Bellama et d'une grande partie des émirs Chéhab. C'était lui qui, à l'avènement de l'émir Béchir, dominait politiquement et économiquement dans la Montagne.

L'union des Maronites et du Saint-Siège avait été cimentée encore par les épreuves que leur Eglise avait traversées (1).

En 1606 ils avaient adopté le calendrier grégorien, afin de marquer une fois de plus leur soumission à la papauté et de se distinguer des rites grecs et orthodoxes, qui maintenaient le calendrier julien.

Les papes, de leur côté, envoyèrent continuellement des légats au Liban. Un de ces légats, le père Jésuite Girolamv Dandini, qui avait été au Liban en 1596, a laissé de son voyage un récit très intéressant* plein de renseignements sur le Mont- Liban (2).

En 1584, le pape Grégoire XII avait fondé à Rome le t Collegium Maronilarum », pour qu'une instruction savante et orthodoxe y fût donnée à des Maronites. De ce collège étaient sortis des savants, comme Grégoire Duwaihi. élu patriarche en 1663 ; les deux frères Joseph et Louis Assemani et beaucoup d'autres Maronites qui ont illustré leur pays.

L'organisation ecclésiastique des Maronites avait été fixée par le synode national de 1736, réuni au couvent de et Lûezî présidé par Joseph Assemani, légat du pape Avant ce synode le clergé maronite avait les mœurs du clergé français du moyen-âge ; il chassait, buvait, guerroyait (3). A partir de 1736, les canons du concile de Trente reçurent au Liban une application plus stricte.

L'organisation ecclésiastique, alors établie, dure encore de nos jours. Elle laisse à l'Eglise maronite une grande autonomie. Elle nous donne une fidèle image de l'Eglise primitive par sa pureté des mœurs sacerdotales.

Le pays est divisé en neuf diocèses : Tripoli, Djébail, Bey-

(1) Assemani, Bibliothèque orientale, t. I, p. 553 et suiv.

(2) Voyage au .W ont- Liban, trad. française, par R. S. P. (Simon prêtre) .

(3) Koehler, Geschichte der chrisblichen Kirchen de» Morgenlandes ^Histoire des Eglises chrétiennes du Levant), p. 128 et suiv*

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roulh. Tyr, Sidon, Baâlbeck. Damas, Alep et Chypre. A la têle de chaque diocèse se trouve un évêque qui sert en môme temps — nous dit Chassignet — d'émir aux couvents de son diocèse; actuellement les titulaires portent le litre d'archevêque. Quant au patriarche, qui s intitule « patriarche maronite d'Anlioche et de tout l'Orient », il réside depuis le milieu du xv« siècle au couvent de Kannobin en aval de Bicharri. Il est élu par la majorité des évoques et confirmé parle pape qui lui envoie le pallium (1). Depuis le milieu du xixe siècle la résidence patriarcale en hiver est Bikorki, à quelques kilomètres de Djounié, dans le district de Kesrouan. Le patriarche et les évoques prélèvent sur leurs ouailles des capitations personnelles auxquelles les curés et les moines sont soumis comme le peuple qui paie la dîme.

Nous trouvons principalement trois ordres en vénération chez les Maronites : les Libaniens, les Antonins et les Kalebys ou Alepins. La règle de ces divers ordres est en général la règle de saint Antoine de Désert, d'une très grande rigueur ; les moines ont des jeûnes fréquents et très sévères.

Le clergé séculier est dispensé du célibat ; le prêtre peut vi* vre dans le mariage, mais à la condition qu'il se marie avant le diaconat; il ne peut épouser qu'une femme vierge. Devenu veuf, il ne peut passer en secondes noces. Les Maronites suivent, sur ce point, la tradition des églises orientales, le pape leur ayant permis, par exception, de l'observer.

Le bas clergé n'est pas en général très instruit ; le prêtre se contente, comme au Moyen Age en France, de vivre la vie de ses ouailles, de cultiver sa terre comme elles.

Aucun membre du clergé ne participait au début du

(1) Les évêques sont désignés par les suffrages des fidèles et élus définitivement par le patriarche et les autres évêques. Pour les nouveaux sièges épiscopaux, le pape seul a le droit d'y nommer le premier évêque, abstraction faite des diocésains. Le Vatican, dernièrement, voulant faire preuve de sa toute particulière estime pour les Maronites, a nommé Monseigneur Chacrallak Khoury, candidat du Patriarche — choix d'ailleurs on ne peut plus heureux, étant données les éminentes qualités sacerdotales et civiles du candidat — à l'archevêché de Sidon nouvellement détaché de l'ancien archidiocèse qui comprenait à la fois Tyr et Sidon.

xixe siècle ouvertement alors, à l'administration du pays* Toutefois, les évéques exerçaient une influence considérable sur la direction des affaires publiques. Le clergé maronite cherchait à contrebalancer le crédit de l'aristocratie, à contenir les Cheiks et les Emirs et à exercer sur la politique nationale une action active et souvent prépondérante (1).

L'action de ce clergé tirait à la fin du xviu' siècle une grande force surtout de l'appui que lui accordait la France, reconnue alors comme la puissance protectrice des Maronites catholiques, et dont les rois et les agents diplomatiques et consulaires, correspondaient, avant tout, avec les évéques et les patriarches, qui représentaient ainsi officiellement leur nation auprès de la grande puissance chrétienne.

Malgré ces luttes des factions et des partis, malgré la rivalité entre le clergé et la noblesse maronites, tous les Libanais, druseset chrétiens,étaient unis contre les ennemis communs qui pouvaient menacer leur autonomie. Si les Maronites étaient séparés des Druses par la religion, une large tolérance réciproque excluait alors les luttes religieuses et rendait d'autant plus forte l'union contre les Ottomans.

Le sentiment de leur autonomie nationale était encore accru chez les Libanais, à cette époque, par le fait qu'ils se voyaient prolégés par la France contre toute tentative d'asservissement de la Porte et des pachas ottomans.

§ 3. — La France et le Liban jusqu'au début du XIX* siècle.

Les relations de la France avec le Liban sous l'ancienne monarchie tenaient à la fois aux souvenirs de la Croisade et aux traités conclus avec la Sublime Porte. Saint-Louis a été le premier roi de France qui eut des rapports directs avec les Maronites.

En 1250, pendant sa première croisade, le (ils d'un chef maronite vint le trouver à Saint-Jean-d'Acre, lui apporta des cadeaux, entre autres des chevaux magnifiques, et l'assura de l'ardente amitié de toute sa nation pour la France, Saint- Louis répondit en l'assurant de toute sa protection. « Nous sommes persuadés que cette nation, que nous trouvons établie

(i) /férue des Deux-Mondes, 185-2, p. 507 et suiv.

sous le nom de Saint-Maroun, est une partie de la nation française ; car son amitié pour les Français ressemble à l'amitié que les Français se portent entre eux. En conséquence, il est juste que vous et tous les Maronites jouissiez de la protection dont les Français jouissent près de nous, et que vous soyez admis dans les emplois, comme ils le sont eux-mêmes » (1).

Saint-Louis se proclamait donc le protecteur des Maronites. Certes, il ne faut pas croire qu'il les ait mis au môme rang que les Français ; en promettant de les admettre à tous les emplois, il n'a songé évidemment qu'au royaume d'Acre ; il a voulu, dans les possessions latines de Syrie, que les Maronites fussent assimilés aux Français, qu'ils y eussent les mômes droits et aussi les mômes devoirs. Sans doute, préoccupé surtout d'augmenter la solidité et la force de résistance de ses possessions, a-t il pensé que l'union des < Francs » et des Maronites pouvait y contribuer beaucoup.

Le R. P. Azar ajoute que Saint-Louis conseille aux Maronites de se donner une organisation féodale semblable à celle des Français (2).

Cela nous semble certain. Saint-Louis, en effet, a été le type le plus parfait du chevalier-roi, gouvernant selon les règles et les coutumes féodales et chrétiennes. qu'il les croyait les meilleures. Il est naturel qu'il ait conseillé aux Maronites de s'y conformer également.

En outre, l'organisation des possessions « franques » étant purement féodale, si les Maronites voulaient être les égaux des Latins, il fallait qu'ils eussent une organisation féodale analogue.

En tous les cas, Saint-Louis s'est proclamé le protecteur des Maronites et de tous les chrétiens de Syrie et de Terre - Sainte en général. L'idée de la croisade et de la délivrance de ces chrétiens ne disparut pas avec lui. Presque tous les rois de France et un grand nombre d'hommes d'Etal français y songèrent, entre autres Jacques-Cœur, l'argentier du roi Charles VII, qui faisait d'ailleurs le commerce avec le Levant, et Sully, le ministre de Henri IV. Mais les circonstances historiques les empêchèrent de mettre ces projets à exécution.

(t) Testa, Recueil des traités de ta Porte Ottomane, t. III, p. 140. (2) Azar, op. cit., p. 54.

J48 LIVRE PREMIER. — CkAPITRE llî

Les Maronites non plus n oublièrent les chevaliers latins, qui pendant un moment avaient refoulé victorieusement l'invasion musulmane.

Le R. P. Azar raconte que longtemps encore après l'échec final de la croisade, les Maronites, du haut de leurs montagnes, tous les jours dirigèrent leurs regards vers la mer bleue, dans l'attente de voir apparaître à l'horizon les navires d'une flotte chrétienne venant à leur aide. Dès qu'une voile blanche se dessinait dans l'azur de l'horizon, les cris de « Francs ! Francs » retentissaient partout, se répétant en des échos multiples à travers les rochers, les grottes et les vallées (1). Le souvenir des preux chevaliers français était profondément gravé dans tous les cœurs. Le « Franc », c'est-à-dire le Français, était désormais pour eux le protecteur, le représentant par excellence de l'Europe chrétienne et civilisée.

Si les rois de France, après Saint-Louis, avaient dû renoncer à la croisade, ils n'avaient cependant pas oublié les chrétiens de Syrie. Au contraire, aux xiv6 et xve siècles les relations étaient devenues plus étroites entre la France et le Levant. Les Dieppois, les Malouins, et surtout les marchands des villes provençales et languedociennes avaient multiplié leurs comptoirs commerciaux dans les Etats musulmans,dans l'Afrique du Nord comme en Syrie. L'annexion de Lyon au royaume de France (en 1208) et l'importance qu'y avait prise l'industrie delà soierie, donnait un nouvel essor au commerce français en Syrie. Il augmentait sans cesse, grâce à l'emploi de la boussole et à la plus grande facilité de la navigation maritime, grâce surtout à l'accroissement énorme et continuel de la prospérité -générale, de la richesse et du bien-être en France. Au début du xvie siècle, la France venait au premier rang des puissances commerçantes dans les échelles de Syrie. Elle y avait éclipsé Venise et les autres républiques italiennes.

C'était en grande partie pour des nécessités économiques que le roi François Ier, vers 1528 se rapprocha du Sultan Soliman II, le Magnifique. Il v fut poussé aussi par des circonstances politiques ; il lui fallait trouver un allié contre l'empereur Charles-Quint, qui menaçait d'étouffer la France. Or, le seul allié qui s'offrit à lui, était le Sultan, comme lui

(l) Azar, o/ï. cit., p. 47.

l'adversaire acharné de la maison d'Autriche, depuis surtout que Ferdinand Ier, le frère de Charles Quint, avait été proclamé roi de Hongrie en 1526.

Les négociations entre François Ier et Soliman II aboutirent en 1535 à un traité d'alliance offensive et défensive contre la maison d'Autriche, conclu à Constantinople par l'ambassadeur du roi, Jean de la Forêt. Celait la première alliance entre un roi chrétien et un Sultan ottoman ; aussi le scandale fut-il très grand dans l'Europe chrétienne (1).

Ce traité cependant est le point de départ d'une orientation nouvelle de la politique et de l'action françaises en Orient. En effet, Jean de la Forêt conclut également la première capitulation avec la Porte.

Quelles étaient la signification et la portée de cet acte d'une importance capitale au point de vue du droit international. Selon la définition de M. Louis Renault, les capitulations sont des traités qui garantissent aux sujets des nations chrétiennes, résidant temporairement ou d'une manière permanente dans les pays dits hors chrétienté, spécialement dans les pays musulmans, le droit d'être soustraits dans une large mesure à l'action des autorités locales et de relever de leurs autorités nationales, représentées dans les pays par les agents diplomatiques et les consuls. Ils accordent à ces chrétiens ce qu'on appelle l'exterritorialité (2).

La capitulation conclue en 1535 entre François Ier erSoliman II entre dans celte catégorie de traités internationaux (3) Elle étendait la juridiction des consuls et agents diplomatiques français, tant au civil qu'au criminel, à tous les Français établis dans l'empire ottoman, et obligeait les autorités ottomanes de prêter main-forte pour l'exécution des jugements consulaires. Les autorités locales ottomanes ne pouvaient pénétrer dans le domicile d'un Français sans l'assistance de son consul. Les Français établis dans l'empire ottoman recevaient en outre le droit de léguer leurs biens à leurs héritiers ou de les transmettre ab intestat. En un mot ils étaient régis par leurs lois nationales et soustraites à l'arbitraire des autorités ottomanes.

(1) V. Lavisse, Histoire de France, t. VI, 2" partie.

(2) V. L Renault, Grande encyclopédie, article * Capitulations ».

(3) V. le texte, dans Testa, Hecueil des Traités de la Porte otto* mane, t. I, p. 15 et suiv.

Mais ce n'étaient pas les seuls avantages obtenus par les Français. La capitulation leur garantissait également dans tout l'empire ottoman la liberté entière d* « acheter, vendre, changer, conduire et transporter par mer et par terre d'un pays à l'autre, toute sorte de marchandises non prohibées », en ne payant que les taxes ordinaires. Les autorités ottomanes ne devaient leur exiger qu'un droit de 5 0/0.

Us étaient exempts des impôts, des taxes arbitraires et des avanies, qu'on réclamait aux chrétiens indigènes. Même la France devenait la seule puissance chrétienne admise officiellement dans l'empire ottoman et autorisée à y séjourner et à trafiquer. Les sujets des autres nations, pendant de longues années, ne pouvaient naviguer et commercer dans le Levant que sous pavillon français, jusqu'à ce que la Porte consentit à signer des capitulations également avec d'autres puissances (1).

Enfin, les Français obtenaient dans l'empire ottoman la liberté religieuse et la garde des Lieux Saints. Ils pouvaient ainsi librement exercer leur culte catholique sur le territoire ottoman ; leurs agents officiels devaient veiller que les Lieux- Saints ne fussent pas profanés par les musulmans, et aussi, par une extension naturelle de ce protectorat, que les indigènes chrétiens qui habitaient les Lieux-Saints, et les pèlerins qui s'y rendaient pour prier, ne fussent pas molestés (2).

Peu à peu ce protectorat des chrétiens fut étendu par la coutume plutôt que par des stipulations de traités à tous les sujets catholiques du Sultan. Les consuls français, peu à peu, prirent l'habitude, surtout après la capitulation de 1604, conclue entre le roi Henri IV et le Sultan Ahmed, d'intervenir auprès des autorités ottomanes pour protéger tous les catholiques indigènes, quel que fût leur lieu d'habitation et leur situation sociale. La France prétendait qu'en vertu des capitulations elle avait le droit de protéger les églises, le culte et le clergé catholiques en Orient ; mais comment pouvait-elle protéger le culte, si elle abandonnait ses fidèles à l'arbitraire des

(1) Cette dernière clause devait soulever d'ailleurs pendant deux siècles les plus vives protestations de quelques autres puissances chrétiennes, particulièrement des Anglais.

(2) Voir: Un ancien diplomate, Le régime des capitulations, p. 67 et suiv.

ottomans ? Un protectorat entraînait l'autre. Ainsi s'établissait, non sans de nombreuses contestations de la part des Turcs, la coutume, plutôt que le droit formel de protectorat de la France sur les chrétiens d'Orient.

Ce protectorat est un Tait très curieux dans l'histoire du droit. Les sujets d'un Etat n'étaient pas garantis contre les abus par les lois de cet Etat, mais par des traités internationaux et par la coutume des agents d'une puissance étrangère d'intervenir en leur faveur ; c'était un régime exceptionnel et très dangereux pour la Porte. Lorsqu'au xixe siècle sa puissance était ébranlée, la France allait se prévaloir de ce protectorat pour revendiquer le droit d'intervenir dans les affaires intérieures de 1 Empire.

La Porte, d'ailleurs, prétendait que dans les capitulations il n'y avait que des concessions temporaires, gracieuses et révocables, qu'il fallait renouveler à chaque avènement au trône d'un Sultan. En fait, les capitulations furent renouvelées douze fois par des lettres patentes des Sultans, énumérant tous les avantages accordés aux Français, et dont les principales ont été signées en 1569, 1604 et 1740 (1). .

Celle de 1604 précise les droits des agents diplomatiques et consulaires français de proléger les étrangers établis dans l'empire ottoman et y trafiquant ; elle affirme nettement aussi le protectorat des religieux latins en Terre Sainte.

La plus explicite cependant et la plus avantageuse des lettres patentes est celle de 1740,1a dernière en date. Non seulement elle maintient tous les droits précédemment concédés à la France ; mais elle donne aux consuls français dans l'empire la préséance sur les consuls de toutes les autres nations chrétiennes : avantage considérable dans ces pays du Levant, où les marques extérieures du respect et de l'autorité et en quelque sorte les questions d'étiquette jouent un grand rôle. La France est ainsi placée officiellement et de la façon la plus claire au premier rang des puissances chrétiennes ; elle prime toutes les autres (2). Elle apparaît comme la grande Puissance

(1) Testa, Recueil des traités de la Porte ottomane avec les puissances étrangères, t. Iv p. 91, 141, 152, 186.

(2) Le roi de France seul de tous les souverains chrétiens était reconnu par le Sultan comme son égal. Dans les actes de chancellerie et les traités il était appelé Badichah ou empereur.

chrétienne par excellence, à côté de la papauté ; c'est vers elle que devaient naturellement se tourner les catholiques d'Orient.

En outre, les droits de douane pour les commerçants français, jusqu'alors de 5 pour cent, sont abaissés à trois pour cent.

Enfin le protectorat sur les religieux « francs », c'est-à-dire sur les congrégations latines est confirmé urte fois de plus et expressément étendu aux Français et à tous ceux qui dépendent de ces religieux et aux pèlerins ; les chrétiens indigènes y sont implicitement compris. Les églises françaises sont autorisées à Sayda et dans toutes les autres échelles (1).

La France, dans l'Empire ottoman, était donc la nation chrétienne par excellence. C'était une politique nouvelle inaugurée vis-à-vis de la Porte ottomane et des Etats musulmans en général. Au lieu de les considérer comme des ennemis qu'il fallait combattre sans trêve ni merci et, si possible, exterminer au nom de la foi chrétienne, la France les considérait comme des puissances, avec lesquelles des accords pouvaient être conclus. C'était en quelque sorte les reconnaître comme des Etats semblables aux autres C'était même, dans une certaine mesure, une laïcisation de la politique étrangère, que les souverains et hommes d'Etat français ne faisaient plus dépendre de considérations religieuses, mais de l'exacte compréhension des intérêts nationaux.

De cette politique, en dehors des avantages économiques (2), il résultait, pour la France, d'autres avantages encore. Elle obtenait un droit officiel de protectorat, donc d'intervention dans les affaires intérieures de l'Empire ottoman. Dès que des catholiques en Syrie et en Terre-Sainte étaient molestés par les Ottomans, elle pouvait intervenir par l'intermédiaire de ses consuls et les protéger.

Le protectorat de la France, il est vrai, ne fut pas toujours exercé d'une façon efficace. Les Sultans, les vizirs et les pachas d'abord manifestaient parfois peu de respect pour les

(1) Testa, op. cit., t. I. p. 186.

(2) D'ailleurs, les colonies européennes dans le Levant, étaient, Jusqu'au commencement de ce siècle, peu nombreuses et séparées des populations indigènes. Un Français, pour s'établir dans le Levant, devait être autorisé par le gouvernement et fournir un cautionnement. On faisait un choix très minutieux.

LES M A' AN. — FAKHR-ÀD-D1N 11. — l'àPOGÉE DU LIBAN 153

traités et pour les engagements consignés dans les Capitulations L'entente entre la France et la Porte fut rompue plus d'une fois.

Souvent aussi les agents diplomatiques et les consuls français ne montraient pas tout le zèle ni toute l'habileté nécessaires dans l'exercice de leurs délicates fonctions. Enfin, ils se heurtaient à des difficultés matérielles très grandes.

Le protectorat des chrétiens indigènes notamment fut trop souvent négligé (1).

Néanmoins un grand progrès était réalisé par les Capitulations.

Les catholiques, sujets de la Porte, s'ils n'étaient pas garantis contre l'arbitraire par des lois ottomanes, obtenaient au moins une certaine protection, par suite des droits de la France.

Celte protection se faisait sentir particulièrement en Syrie, où l'action de la France était plus constante et plus vigoureuse à cause des Lieux Saints, ensuite à cause de la sympathie ardente que lui témoignaient les chrétiens indigènes ; le souvenir des croisades venait s'ajouter ici au prestige officiel dont jouissaient les agents français, en vertu des Capitulations.

Des consuls français étaient installés à Alep, à Tripoli et à Sayda ; une de leurs principales fonctions était de protéger les religieux, les couvents et les églises de Syrie.

Les Maronites du Liban jouissaient de la protection toute particulière de la France. D'abord les liens entre eux et les Français étaient plus solides qu'entre ces derniers et les autres nations syriennes. Ensuite, l'exercice du protectorat était plus facile chez eux, parce qu'ils jouissaient d'une autonomie relative et qu'ils étaient moins exposés à des molestalions de la part des Turcs que les autres populations syriennes. Enfin, le Liban autonome était une citadelle chrétienne au centre de la Syrie et du monde musulman, trop importante et trop forte pour que la France s'en désintéressât.

Au contraire, toutes les circonstances la poussaient à lui sauvegarder son autonomie. Le jour, en effet, où un conflit

(t) Voir outre les ouvrages de Hammer, Lavalée et de la Joncquière sur l'Empire ottoman, P. Prelot, Eludes, etc., et le savant ouvrage du comte Vandal sur Noinlel, p. 153 et suiv.

armé aurait surgi entre la Porte et la France, celle-ci aurait trouvé dans le Liban autonome un point d'appui très important pour une offensive en Syrie.

Sur les instigations des ambassadeurs français, Soliman II, le Magnifique, avait déjà garanti à deux reprises, en 1549 et en 1553, aux Maronites le libre exercice de leur culte catholique (1).

En 1649, Louis XIV, ou plutôt la régente Anne d'Autriche, .dans une lettre adressée au patriarche des Maronites, renouvela les assurances les plus formelles de son amitié royale et de sa protection. Il alla même plus loin ; en 1661, il établit un consulat français à Beyrouth, distinct de celui de Sayda, et en investit le cheikh maronite Abou Naufel Khazen, avec tous les c honneurs autorisés, prééminences, prérogatives, privilèges et exemptions » dont jouissaient les autres consuls français du Levant (2).

A la mort d'Abou-Naufel, son fils Abou-Qansouh fut nommé à sa place, en 1689, auquel succéda à son tour son fils Khazen, confirmé par une ordonnance royale du 12 juin 1697 (3). Cette nomination était d'autant plus significative qu'une ordonnance royale du 11 mars 1685 interdisait formellement de confirmer des étrangers comme consuls français et qu'une seule exception était faite en faveur du cheikh maronite.

En 1693, Louis XIV intervint activement contre la tentative de la Porle,de remplacer l'émir Ahmed Ma'an par sa créature, Ternir Abou Mousabin Allah Eddin. « Comme je désire très sincèrement, écrivit-il alors à un des émirs maronites (4), de contribuer à vos avantages, principalement avec la protection que j'ai toujours accordée aux catholiques d'Orient, j'ai chargé votre envoyé des ordres que j'ai aussitôt donnés à

(1) Duwaihi, op. cit., p. 549, 553.

(2) Abou-Naufel était également en relations étroites et permanentes avec Venise et le Saint-Siège. Testa, op. cit., t. 111, p. 141.

Autre fait qui témoigne de la sollicitude de la France pour les Maronites : Au collège des jésuites de Paris douze places d'élèves étaient réservées à des jeunes Maronites. Les savants Maronites Abraham, Echelensis et Gabriel Sionite avaient été appelés à professer au Collèg'e oriental de Paris (Azar, op. cit., p. 60). A Ghoustah, dans le Liban, le roi fit construire une église à ses frais.

(3) De la Roque, op. cit.. t. H, p. 286. (i) De la Roque, op. cit., t. II, p. 290.

LES MA'àN. — FAKHR-AD-D1N II. — L'APOGÉE OU LIBAN 155

mon ambassadeur à Constantinople, d'employer ses offices les plus efficaces pour vous obtenir ce que vous désirez. Des ordres furenl donnés à l'ambassadeur française Constantinople, M. de Feriol, d'employer c ses offices les plus pressants pour procurer aux Maronites ce qui les peut tirer de Toppression où ils sont, et apporter du soulagement aux chrétiens de leur nation • (1). Le rétablissement de l'émir Ahmed Ma'an était dû. en partie, à cette intervention française, qui avait sauvé, ainsi, pour la première fois, l'autonomie libanaise.

Le roi correspondait avec les évéques maronites, pour les protéger contre les musulmans ; car c il affectionne d'autant plus leur nation qu'elle est la seule des pays orientaux qui soit éclairée des lumières de l'Evangile » (2).

Plus explicite encore est la lettre adressée par Louis XIV, le 10 août 1701 à M. de Feriol, son ambassadeur à Constantinople, et dont voici le texte :

« M. de Feriol. Le Patriarche Estienne d'Antioche m'a informé de plusieurs violences qui ont été exercées au commencement de Tannée dernière 1700, tant contre la nation Maronite en général, que contre lui et les archevêques et évéques de ce pays. Comme une telle conduite ne peut manquer, ainsi qu'il Tex|»ose, de causer un fort grand préjudice aux chrétiens qui habitent ce pays, et que la religion catholique a besoin de protection dans ces occasions, il m'a très humblement supplié de vous donner les ordres nécessaires, pour Taider en tout ce qui dépendra de vous, à obtenir du Grand Seigneur un commandement pour rétablir son pays sur le pied où il était autrefois, de ne dépendre que du Bâcha de Damas, et de demeurer sous ma protection, avec défense au Bâcha de Tripoly de se mêler dorénavant du pays des Maronites, ny du revenu du Monastère de Canobin. Sur quoi je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous écoutiez ce que le sieur Coury Elie, secrétaire de ce Patriarche, vous dira, que vous examiniez avec lui ce qui se pourra faire, et que vous le secondiez dans toutes les occasions de vos soins et de vos bons offices, pour obtenir de la

(1) De la Roque, op. cit., p. 292 et suiv. (2) /ci. Ibid., p. 295.

(3) Id. lbid.% t. II, p. 317.

Porte tout ce que vous croirez de juste et de raisonnable datis les demandes qu'il fera ; en sorte que la Religion Catholique puisse, autant qu'il se pourra, ressentir des effets de ma protection. Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur de Fériol, en sa sainte garde.

Ecrit à Marly, le dixième aoûst 1701. Signé: Louis. Et plus bas : Colbert. »

C'était au roi de France, en effet, que dès 1697, les Maronites s'étaient adressés pour solliciter son intervention contre la Porte et ses pachas. L'émir Nazif et le patriarche Etienne avaient même envoyé un émissaire à Versailles, le cheikh maronite Jean Marmagoun, pour lui dépeindre les maux dont souffrait leur nation, et demander sa protection. Au mois de mars 1700 encore, le patriarche Etienne écrivit dans le même sens au grand roi (1). C'est sur la prière expresse des Maronites que le roi de France se déclarait alors officiellement et formellement leur protecteur et le protecteur également de l'autonomie libanaise et intervenait efficacement dans ce sens auprès de la Porte. Louis XV non plus ne négligea les relations avec le Liban. En 1737, sur la prière du patriarche maronite, il rétablit le consulat français de Beyrouth, qui avait été un moment supprimé, en faveur du Maronite Gandour, et renouvela les assurances de ses prédécesseurs de protéger efficacement les chrétiens du Liban (2).

Sous le règne de Louis XVI, l'importance de la Syrie et du Liban allait encore grandir pour la France, à la suite de la navigation de la mer Rouge et de la route des Indes. Mais son influence y était surtout morale (3). Son commerce était moins important que celui des anglais. Elle allait même se faire enlever le monopole de la pêche des éponges sur les côtes de Syrie. En même temps, d'autres puissances avaient obtenu ou allaient obtenir de la Porte des Capitulations et de3 privilèges. La Russie même, par le traité de Kainardji, en 1774, s'était fait donner le protectorat des chrétiens orthodoxes de

(1) La plupart de ces documents ont été publiés par de la Hoque, op. cit., t. II, p. 286 et suiv.

(3) Dans chaque église maronite, la place d'honneur était réservée au consul de France. Pendant la lecture de l'Evangile, le consul tirait son épée et la tenait, en signe de protection, au-dessus de l'Evangile et des têtes des fidèles (Azar, op. cit., p. 62).

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l'Empire ottoman, qui lui conférait un droit d'intervention en Turquie mieux défini par des traités que celui de la France. Néanmoins la situation de la France en Syrie était très forte au début du xixa siècle, surtout grâce à l'affection et à la fidélité que lui témoignaient les Maronites. Grâce à son protectorat, grâce aux Maronites, elle allait pouvoir jouer un grand rôle en Syrie.

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