‹ La question du LibanChapitre 19 sur 124 · L'ÉMIR BÉCH1R LE GRAND · texte numérisé non relu

L'ÉMIR BÉCH1R LE GRAND

nonciationde l'émir Béchir,avec son secrétaire Gandoûr (1790). L'émir Béchir fut le chef incontesté du Liban. 11 épousa la veuve d'un de ses parents, qui lui apportait en dot des richesses immenses.

L'émir Béchir, le Grand, comme on l'appelle dans la Montagne, était un personnage très curieux. Il alliait à une énergie souvent brutale une grande prudence et une souple habileté. Avec une dextérité prodigieuse, il louvoyait entre les différents partis et les adversaires qui se disputaient la prépondérance en Syrie, pour se mettre au bon moment du côté des vainqueurs, quand il n'avait plus à craindre un retour offensif et une revanche du parti adverse (1).

Les richesses énormes acquises par son mariage permirent à l'émir Béchir de s'entourer de partisans d'autant plus dévoués qu'ils étaient attachés à sa personne par des liens matériels. Par ses largesses et son luxe, il sut frapper 1 imagination des Montagnards et leur imposer un respect mêlé d'affection et de superstition.

Au début, cependant, son gouvernement fut contesté par le frère et un des neveux du malheureux émir Yousof, sa victime. Us se mirent en révolte ouverte contre lui, avec l'appui de la famille Nakad. Djezzâr lui envoya des renforts pour étouffer rapidement le mouvement ; mais il fut battu, et le pacha, mécontent, lui retira l'investiture pour reconnaître le pouvoir de ses rivaux. Ceux-ci abdiquèrent en faveur du fils aîné de l'émir Yousof, que son gouverneur Georges Baz avait fait élever à l'émirat de Jébail. Le jeune prince fut investi de l'émirat de la Montagne (1793), pendant que Béchir dut s'enfuir.

Cependant, cette disgrâce ne fut pas de longue durée. Les Montagnards regrettaient l'émir Béchir, à cause de ses largesses et aussi de sa ferme habileté ; ils n'avaient confiance qu'en lui seul pour sauver leur autonomie. Il se rapprocha alors de Djezzâr, et par la promesse de lui payer un tribut fort élevé, obtint son retour en grâce. Il fut rétabli dans le

(1) Il avait un flair rare pour reconnaître le plus fort, quand deux adversaires sollicitaient son alliance. Lorsqu'on 1799, Bonaparte lui fit cadeau d'un superbe fusil et l'engagea à se joindre à lui contre les Turcs, il répondit qu'il attendrait que les Français eussent pris Saint-Jean d'Acre. Or, cette ville devait arrêter la fortune de Bonaparte en Orient.

gouvernement de la Montagne en 1794, et Tannée suivante reconnu définitivement comme grand-émir.

Son premier soin fut d'affaiblir ses rivaux, en frappant les cheikhs Nakad, leurs principaux partisans dans la noblesse druse. Il les fit périr dans un guet apens.

Survint la campagne de Syrie de Bonaparte. Les puissances européennes avaient presque complètement ignoré la Syrie. L'influence française même y était surtout morale. Brusquement, les Anglais s'intéressèrent à cette province délaissée; leur pavillon apparut sur ses côtes, à Beyrouth, à Saint-Jeand'Acre;il fut question d établir des communications régulières entre la cote syrienne et l'Inde anglaise. En 1799, l'armée de Bonaparte arriva d'Egypte et chassa devant elle les troupes ottomanes.

Bonaparte avait formé le projet grandiose de créer un empire colonial français dans la Méditerranée orientale et d'atteindre de là l'Angleterre, son ennemie détestée, dans la source même de sa richesse, dans l'Inde. L'Egypte était à ses pieds; il fallait conquérir la Syrie II y chercha des alliés, essaya de soulever les tribus indigènes contre la Porte. Le premier dont il sollicita l'appui, ce fut l'émir Béchir, le prince de la Montagne. Mais celui-ci se souciait fort peu de compromettre sa situation au premier appel d'un général étranger, venu de si loin. Il resta dans l'expectative et fit à Bonaparte la fameuse réponse qu'il le rejoindrait avec ses troupes après la prise de Saint- Jean-d'Acre. Les Druses redoutaient la victoire des Français chrétiens, mais les Métoualis et les anciens partisans de Dâher les soutinrent ouvertement, par haine de Djezzâr. Les Maronites n'osèrent prendre les armes en leur faveur; ils les ravitaillèrent cependant dans leur camp, pendant le siège de Saint-Jean-d'Acre, leur témoignant ainsi leur vive sympathie.

Grâce à l'appui du commodore Sidney-Smith, Djezzâr résista victorieusement derrière les remparts de sa résidence. La peste força enfin Bonaparte à la retraite. Sa campagne en Syrie avait été trop rapide pour y laisser une trace profonde. Cependant, elle avait ravivé chez les Maronites et chez tous les chrétiens, en général, le souvenir de la puissance des « Francs ».

L'immense ambition de Bonaparte le rappela en Europe. Il retourna en France et, par son coup d'Etat du 18 brumaire,

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s'empara du pouvoir. Au milieu de la lutle gigantesque que, pendant quinze ans, il devait soutenir contre l'Europe coalisée, il n oublia jamais entièrement la Syrie. A plusieurs reprises, il essaya de nouer des relations avec l'émir Béchir qui, du reste, ne se départit jamais de sa grande prudence ; mais il ne put reprendre ses projets de 1799 et réaliser son rêve d'un Empire Franco-Syrien.

Malgré son habileté, l'émir Béchir s'était attiré encore une fois la colère du vieux Djezzâr. Il dut prendre une fois de plus le chemin de l'exil, où il se rencontra avec le grand-vizir du Sultan. Rentré au Liban, il se réconcilia avec le pacha d'Acre, qui, désormais, ne l'inquiéta plus jusqu'à sa mort survenue en 1804.

Désormais, l'émir Béchir adopta comme ligne de conduite le principe de ne plus jamais faire la guerre à un pacha et d'obéir à celui que la Porte établirait à Sayda. En fait, il vécut en une parfaite harmonie avec les deux successeurs immédiats de Djezzâr, Ibrahim et Solaiman Tachas. Ce dernier surtout lui laissa prendre en Syrie une situation prépondérante.

La diplomatie de l'émir Béchir consistait à conserver autant que possible une stricte neutralité entre les différents pachas syriens, tout en remplissant tous ses devoirs de vassal. H voulait éviter de se compromettre dans une guerre civile, mais chaque fois qu'il s'agissait de prendre les armes dans l'intérêt supérieur de la Syrie, il convoquait ses guerriers de la Montagne et allait défendre non seulement son territoire propre,mais la Syrie tout entière.

Cette habile tactique avait un double résultat. L'émir Béchir d'abord n'usait pas ses forces, et il devenait le véritable arbitre de la situation en Syrie. Aucun pacha nepouvait prendre l'offensive contre un autre, sans avoir obtenu au préalable son appui. Aucun d'eux n'avait de prétexte pour l'attaquer. La Syrie, grâce à lui, jouissait pendant quelques années d'une paix relative. Les populations lui en étaient profondément reconnaissantes ; il leur apparaissait comme le prince indigène le plus puissant de toute la province, comme leur chef naturel.

Lorsqu'en 1808,Yussof,pachade Damas, attaqua le gouverneur de Tripoli, Mustafa Aga Barbar, il demanda l'appui de l'émir Béchir. Mais celui-ci évita de se prononcer pour l'un ou pour l'autre. Mustafa était son suzerain pour 1 émirat de

Djebaïl ; il ne voulait pas se rendre coupable d'une félonie en lui faisant la guerre directement. Mais, il ne fallait pas irriter non plus le puissant pacha de Damas, qui pouvait lui enlever ses fiefs dans le Békaâ et dans le Merdj Ayoun. Il se tira d'embarras avec son habileté ordinaire. Les cheikhs de Djebaïl furent avisés de ne prêter aucune assistance aux troupes de Youssof- Pacha ; lui-même refusa de participer au siège de Tripoli, où Mustafa opposait une résistance acharnée au gouverneur de Damas, alléguant que sa présence était nécessaire dans la Montagne où les Nosaïris et les Ismaïliens se battaient avec une rare férocité ; mais, afin de ne pas provoquer la colère du pacha, il envoya auprès de lui le cheikh druse Béchir Jambldt. Finalement, Mustafa-Barbar fut réduit par la famine ; sur les instances de Solaiman pacha d'Acre, il obtint cependant, en 1809, une capitulation honorable et fut même plus tard rétabli dans ses fonctions. L'émir Béchir n'avait pas été étranger à cette intervention de Solaiman-Pacha. Ainsi, il avait su ménager les deux partis opposés.

Mais, s'il refusait de prendre part à des luttes intestines entre les pachas, il répondit par contre à l'appel des pachas de Damas et d'Acre, pour la défense de l'Empire ottoman et de la Syrie en particulier contre une formidable invasion de la secte nouvelle des Wahabites, qu'au milieu du xviii6 siècle Abd-al-Wahab avait constituée dans le centre même de l'Arabie (1).

Les Wahabites ne voulaient pas introduire dans l'Islam des doctrines nouvelles, mais en réformer au contraire les dogmes et les pratiques cultuelles de l'orthodoxie officielle, trop relâchés et trop corrompus, à leur avis, et ramener ainsi l'Islam à sa rigidité et à son austérité primitives. Ils rejetaient notamment le culte exagéré des saints, et combattaient certaines habitudes fortement enracinées chez les musulmans, comme celle de fumer.

Rapidement les Bédouins de l'Arabie désertique adoptèrent

(1) Voir l.-A. (Coranzes), Histoire des Wahobis, Paris 4810. — J.- L. Rousseau, Notice sur la secte des Wahabis dans les Fundgruben de Ha m mer, t. I. — J.-H. Burckhardt, Berner kungen iiher die Bedninen und W'ahabi, Weimar, 1831. — S. de Sacy, Description du Pachalik de Bagdad, suivie d'une Notice historique sur les Wahabites, Paris,

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la « réforme ». Le Nedjd et La Mecque même furent soumis. Les tribus wahabites, poussées par l'ardeur du prosélytisme et par l'appât du pillage, sortirent de leurs steppes et comme plus de onze cents ans auparavant, envahirent la Syrie. D'abord, les caravanes parties de Damas furent attaquées ; puis, s'enhardissant, les bandes de pillards pénétrèrent jusque dans Adjloûn, en 1810.

Youssof-Pacha, gouverneur de Damas depuis 1807, désespéra de les repousser avec ses seules forces. Alors, il appela à son secours Solaiman, pacha d'Acre, menacé également dans sa province, et celui-ci arriva avec son puissant vassal de la Montagne. Les Wahabites cependant s'enfuirent, sans coup férir, au simple bruit des canons de Youssof Pacha.

À cette occasion, l'émir Béchir put mesurer toute rétendue de son influence. Quand il arriva au camp de Solaiman avec quinze mille guerriers libanais, il y fut reçu avec des honneurs extraordinaires. Si son intervention était inutile contre les Wahabites en fuite, elle devait cependant se produire dans la lutte qui allait commencer entre les deux pachas rivaux de Damas et d'Acre.

Youssof-Pacha avait cessé de plaire à la Sublime-Porte ; l'habile Solaiman reçu ta sa place le gouvernement de Damas ; mais son rival refusa d'accepter sa destitution, et, entre les deux rivaux une guerre en règle éclata. L'émir Béchir sortit alors de la réserve qu'il s'était imposée. Il avait toujours eu une vive antipathie contre Youssof, tandis que l'alliance de Solaiman lui semblait très profitable et très avantageuse pour ses visées personnelles. Aussi se mit-il résolument de son côté, s'employa avçc succès à lui concilier les populations syriennes, et l'accompagna avec ses guerriers dans sa marche sur Damas. Youssof, abandonné par les indigènes, attaqué par des forces supérieures, fut vaincu et dut s'enfuir à Lataqiyèh d'abord, pour trouver finalement un refuge en Egypte.

Installé à Acre et à Damas, Solaiman. Pacha ne put pas oublier qu'il devait sa victoire au prince de la Montagne. Celui-ci était alors l'arbitre de la situation en Syrie. Son prestige auprès des indigènes était considérable, qu'ils fussent musulmans ou chrétiens. Leurs sympathies allaient au pacha qu'il soutenait. En même temps, il avait su se ménager, par ses cadeaux , de puissants appuis à Conslantinople. Très habilement, il n'abusait pas d'abord de sa situation, mais

continuait, au contraire, à remplir fidèlement ses obligations de vassal et à payer surtout régulièrement son tribut annuel. Il obtint, en échange, que ce tribut ne fût pas augmenté, et que Solaiman lui laissât les coudées franches dans l'administration intérieure du Liban.

Ainsi l'émir Béchir parvint à occuper en Syrie une situation exceptionnelle. Certes, il ne gouvernait pas un Etat aussi étendu que Fakhr-ad-Dîn II, mais, par son habile diplomatie, il jouissait auprès des populations d'un prestige qui n'était pas inférieur à celui de son grand prédécesseur. Il intervint activement dans les querelles qui divisaient la famille métouali des Harfouch, de Baalbek, et en profita pour fortifier son autorité dans le nord de Békaâ. Les Druses du mont'Ala étant pressurés par le Alepins, il leur offrit un refuge dans le Liban, et recueillit ainsi quatre cents familles (1811) (1).

A la môme époque, deux sectes rivales des Druses et des Maronites s'affaiblirent réciproquement en se faisant une guerre acharnée. Les N osa iris se précipitèrent sur les Ismaïliens établis autour de Massiâd et en firent un grand massacre. Les Ismaïliens, depuis, n'ont plus eu qu'une minime importance en Syrie, bien que leur cheikh ait conservé une grande autorité morale. Leurs vainqueurs ne devaient pas jouir impunément de leurs succès. Par leur indiscipline et leurs brigandages, ils attirèrent sur eux, à plusieurs reprises, la vindicte des pachas de Damas. Les troupes ottomanes envahirent leur territoire pour le ravager (2). Ils subirent de graves échecs et virent leurs forces sérieusement diminuées.

L'émir Béchir ne se mêla pas de ces querelles, mais sut en tirer profit. Son influence grandissait encore au fur et à me* sure que celle des Ismaïliens et des Nosaïris diminuait. Son prestige apparut dans tout son éclat en 1815, lors d'une visite qu'il rendit à Solaiman-Pacha, à Saint-Jean-d'Acre. Partout, et articulièrement à Acre, il fut reçu avec des honneurs exceptionnels.

Grâce à sa forte situation, l'émir Béchir put établir solide* ment son pouvoir dans la Montagne, avec une habileté de grand homme d'Etat, peu scrupuleux, il est vrai, sur le choix des moyens. Il maintint dans l'obéissance la noblesse druse,

{{) Haydar-Chehab, Manuscrit arabe, f# 1226. (2) Haydar-Chehab, op. cit., f« 1223.

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très turbulente, et sut châtier durement l'émir Arslân de Choueîfat et les cheiks Talhoûq.

Déjà à cette époque il s'appuyait sur le clergé maronite contre la noblesse, mais en intervenant souvent d une manière abusive dans les aiîaires intérieures de 1 Eglise. En 1809 il exigea et obtint la démission du patriarche Mgr Tyant trop peu docile à son avis, à sa politique. Mais afin de se ménager l'appui de la papauté, il recevait avec respect ses délégués et protégeait efficacement les missions.

Sa sévérité, cependant, suscita contre lui une vive opposition. Les fils de Ternir Yousof, son oncle, avaient toujours de nombreux partisans, dans la Montagne. Beaucoup de seigneurs druses se tournèrent vers eux pour les opposer à l'émir Béchir,qu'ils traitaient d'usurpateur.Les jeunes émirs vivaient toujours à Djébaïl, sous la protection du Maronite Dominique Bâz, le frère de leur ancien gouverneur, Georges Bâz, qui s'était réconcilié avec l'émir Béchir et était devenu son bras droit contre l'opposition druse. Us étaient un danger permanent pour Béchir. Aussi celui-ci résolut-il de s'en débarrasser définitivement.

Son frère Hassan, l'émir de Gazîr, envoya à Djébaïl quelques cheikhs druses de ses partisans, avec la mission de s'emparer des fils de Yousof. Ils pénètrent en amis dans le château de Djébaïl, se ruent sur Dominique Bâz, l'assomment devant les jeunes émirs terrifiés, saisissent ces derniers et les traînent vers Djounié. Au village de Dar'aûn, on leur creva les yeux, on leur arracha la langue et on les mutila (1807). Leur bourreau Hassan reçut l'émirat de Djébaïl. Il mourut, Tannée suivante. Son fief fut alors donné à Kassim, le fils atné de l'émir Béchir.

Georges Bâz, à son tour, devint la victime de la méfiance de son prince. Mandé à Déir-el-Kamar, il y fut reçu à bras ouverts par l'émir, puis, subitement, un mamelouk noir survint, le terrassa et lui enfonça son poignard dans la poitrine (1).

Ces cruelles exécutions terrifièrent l'opposition contre le prince de la Montagne. Effrayés, les nobles mécontents se confinèrent dans leurs domaines, vaquant à leurs travaux,

(1) Les détails varient un peu suivant les récits, cf. Chidiâq, op.cit., 480-481 ; Churchil, op. cit., t. III, chap. 19. — Relat. contemporaines recueillies parle P. Martin.

cherchant des distractions dans la chasse. Pendant quelques années, le Liban vécut en une paix intérieure profonde. Mais ce calme n'était qu'apparent. Les haines et les colères conlre le « Tyran » étaient plus vives que jamais ; les rancunes s'accumulaient. Le feu de la révolte couvait sous les cendres; il suffisait d'une légère brise défavorable au prince pour en faire jaillir les rouges flammes.

L'autorité de l'émir Béchir, à l'époque où nous sommes de son gouvernement, reposait essentiellement sur sa bonne entente avec les pachas turcs. Le jour où il se brouillait avec le pacha d'Acre ou celui de Damas, non seulement il lui fallait redouter leur intervention contre lui, mais il fallait compter également sur un soulèvement général des Libanais mécontents. Pour conserver la faveur des Ottomans, il devait se soumettre à leurs exigences et même à leurs caprices. Tant que Solaiman gouvernait à la fois les pachaliks de Damas et de Saint Jean d'Acre, l'émir Béchir put maintenir la paix et administrer le Libat; à sa guise. Mais la situation changea, lorsqu'en 1819, le pachalik d'Acre échut à Abdallah, jeune noble turc, âgé de 22 ans seulement, volontaire, frivole et capricieux, assoiffé de plaisirs, et mettant le pays à rançon pour se procurer l'argent nécessaire à ses goûts de luxe et de débauche. Le Liban, bien cultivé et prospère, lui semblait être en mesure de lui payer un tribut bien plus élevé que celui de 3.500 bourses, auquel il était astreint.

Il exigea donc de l'émir Béchir des contributions de plus en plus fortes. L'émir s'inclina d'abord et paya. Mais, bientôt, devant les exigences grandissantes du pacha, il songea à In résistance ; puis, comme elle lui semblait impossible, il préféra quitter momentanément le Liban et laisser passer l'orage. Il savait que l'autorité d'un pacha, surtout s'il dissipait ses ressources dans les plaisirs, ne reposait guère alors sur des fondements solides. Plutôt que de courir les risques d'une guerre, mieux valait, pensait-il, attendre dans une retraite sûre, des jours meilleurs, et abréger, si possible, cet exil volontaire, par d'habiles négociations.

Il se réfugia donc dans le Haourân en 1820, abandonnant le gouvernement de la Montagne à ses vassaux. Abdallah- Pacha prononça sa destitution, mais n'eut pas le temps de le remplacer. L'émir Béchir, en effet, dans sa retraite, regretta vite le pouvoir. Il avait hâte de retourner dans la Montagne.

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Afin de rentrer en grâce auprès de son suzerain Abdallah, il multiplia les preuves de soumission, promit de lui offrir, tous les ans, outre un tribut augmenté, de nombreux cadeaux, et, en même temps, se rapprocha du nouveau pacha de Damas, Darwiche Les deux pachas se laissèrent fléchir.Après quelques mois d'exil, avant que les cheikhs et les émirs libanais, ses rivaux, eussent pu lui donner un successeur et augmenter leur influence personnelle, il retourna dans la Montagne et fut rétabli dans toutes ses dignités.

L'assemblée des Montagnards de Somkânia le reconnut solennellement, et les seigneurs lui prêtèrent à nouveau l'hommage. Quelques-uns essayèrent de lui résister, mais ils furent mis en déroute à Hadet, sur les rives du Nahr-el-Kelb, et dans plusieurs autres engagements.

Afin de s'attacher plus étroitement les Druses, il mit au premier rang de ses conseillers et de ses amis le chef de la puissante famille des Jamblàt, le cheikh Béchir Jamblât, et affecta même de ne prendre aucune décision dans l'administration sans être d'accord avec lui. Béchir Jamblât avait considérablement agrandi ses domaines par des acquisitions dans la fertile Békaâ et possédait de grandes richesses. Ambitieux, d'humeur orgueilleuse et arrogante, il ne se montrait guère discipliné et respectueux envers son prince, et ne lui accordait son appui que moyennant des compensations. L'émir Béchir même le comblait de sa faveur, et avec une patiente souplesse, supporta d'abord toutes les incartades de ce serviteur impérieux, affectant de ne rien entreprendre sans lui avoir demandé conseil, mais avec le secret espoir de le briser un jour, dès qu'il serait assez fort pour le subjuguer.

Béchir Jamblât, de son côté, grisé par les succès, ne voulut plus se contenter d un rôle secondaire dans la Montagne. Voyant le mécontentement qui grandissait contre le prince, il résolut d'en profiter pour essayer de le renverser et de le remplacer par un autre émir de la famille Chéhab, moins habile que l'émir Béchir, auquel il imposerait ses volontés.

Seulement, le prince devina les projets de son rival, et pour les déjouer, redoubla de fidélité envers Abdallah-Pacha, son suzerain. Il s'empressa de tenir fidèlement tous ses engagements envers lui, afin qu'il le soutint contre tous les mécontents. Même il se compromit gravement, malgré son extrême prudence, en prenant parti pour lui, contre Darwiche pacha

de Damas. Grâce à l'appoint des Libanais, Abdallah reroula victorieusement les troupes de son adversaire, lorsque la Sublime-Porte se prononça contre lui. Un fi r m an du Sultan Mahmoud II le déclara rebelle, donna son pachalik à son ennemi Darwiche et ordonna aux commandants des troupes ottomanes de Syrie d'assurer immédiatement l'exécution de cette sentence.

L'émir Béchir fut mis en déroute et dut se réfugier une seconde fois en Egypte, où Méhémel-Ali-Pacha était alors à l'apogée de sa puissance (1).

Après que l'armée française, en 1800, eut évacué l'Egypte, celle ci s'était trouvée en proie à l'anarchie ; les mamelouks, les Anglais, les Turcs, s'en étaient disputés la possession. Finalement, un soldat de fortune, sans culture intellectuelle, mais intelligent, énergique et ambitieux, Méhémel-Ali, avait réussi à se faire obéir par les bataillons d'Albanais, ses compatriotes, et à s'emparer du pays. Le Sultan le nomma alors pacha et vice-roi d'Egypte.

Méhémet-Ali comprit les avantages énormes que lui valait l'admirable situation géographique de sa province, placée entre l'Europe, TAsie et l'Afrique, sur la route des Indes et

(1) Edwards, au début de son ouvrage sur La Syrie de 4840 à 4864, donne une autre version, inexacte, d'ailleurs, de ces événements. D'après lui, l'émir Béchir aurait tenté une insurrection contre la Porte et Abdallah-Pacha, pour se rendre indépendant. L'inexactitude de cette version ressort du récit de Churchill et des auteurs arabes. Nous en donnons quand même un résumé :

L'émir Béchir se concerta, selon Edwards, avec le cheikh Béchir Jamblàt,pour secouer le joug d'Abdallah-Pacha, gouverneur de Saint- Jean-d'Acre. Vers la fin de 4824, ils levèrent l'étendard de la révolte. L'émir Béchir se proclama indépendant d'Abdallah-Pacha et convoqua tous les Montagnards en état de porter les armes, pour la guerre sacrée. Son appel fut entendu. Dans tout le Liban, la jeunesse se leva. Mais l'émir Béchir et Béchir Jamblôt commirent l'imprudence de prendre une offensive prématurée, avant d'avoir réuni toutes leurs forces. Avec quelques centaines de partisans seulement, ils se dirigèrent surSayda. pour s'emparer de cette ville importante. Abdalhih-Pacha, cependant, ne se laissa pas surprendre. Il réunit rapidement quelques compagnies de troupes régulières et près de trois mille irréguliers, attaqua inopinément la petite troupe des insurgés, près de Sayda, et leur inÛigea une défaite complète. Béchir Jamblât se réfugia dans le Haourân, où les Bédouins l'arrêtèrent et le livrèrent au pacha victorieux, qui le fit décapiter.

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de l'Extrême-Orient, et il résolut d'en tirer parti. Il organisa une administration régulière, une bonne armée, avec l'aide d'un orficier français, de Selve, qui prit le nom de Soliman- Pacha, et une marine puissante. Puis il agrandit ses Etats, conquit la Nubie, le Kordofanet le Darfour, et intervint dans la politique internationale, d'abord en se posant comme un fidèle serviteur du Sultan. De 1812 à 1818, il étouffa la révolte des Wahabites contre son suzerain, mais en profita pour s'emparer de l'Hedjaz. Plus tard, il mit ses troupes à la disposition du Sultan contre les Grecs insurgés. Son but était de s'agrandir d'abord en aidant le Sultan, et de se créer des alliances en Europe. Ensuite, jetant le masque, il se rendrait complètement indépendant de Constantinople.

Méhémet-AIi, en 1821, déjà, pensait profiler de la crise que traversait alors l'Empire ottoman, ébranlé par les révoltes des pachas et par l'insurrection grecque, pour augmenter ses propres Etats et se rendre indépendant du Sultan, son suzerain. Il examina longuement la situation avec l'émir Béchir, et conçut dès lors le projet de s'emparer de la Syrie. Avant tout, il voulut s'assurer immédiatement dans cette province un allié influent. L'émir devait y retourner et reprendre le gouvernement de la Montagne, afin de pouvoir y servir la politique de Méhémet-AIi (1).

Le prince fugitif n'avait pas renonce à ses rêves ambitieux d'agrandir la principauté libanaise et de jouer un rôle prépondérant en Syrie. Il accepta le pacte secret proposé par le pacha du Caire ; mais, avec sa perspicacité ordinaire, il demanda que la protection de Méhémet-AIi s'étendit également à Abdallah, toujours enfermé dans Saint- Jean-d'Acre, où il faisait une résistance acharnée aux pachas de Damas et d'Alep. En effel, il comprit qu'Abdallah, après avoir recouvré son pachalik par l'intervention de son protecteur, devait nécessairement, en guise de reconnaissance, lui laisser dans la Montagne une large autonomie el une grande liberté d'allures, être son allié plutôt que son suzerain. Ensuite Méhémet Ali pouvait imposer également à Abdallah, comme condition de son appui, l'autonomie la plus large du Liban.

L'émir Béchir, revenu dans la montagne, devait y miner secrètement l'autorité ottomane et préparer la révolte des

(1) Churchill, op. cit., III, chap. xv.

Syriens en faveur du vice-roi. Pour le récompenser, Méhémet- Ali, après avoir conquis la Syrie, non seulement le confirmerait dans son gouvernement, mais lui confierait l'administration des régions environnantes, et surtout des villes de la côle.

Méhémet-Ali réclama de la Sublime-Porte la grâce d'Abdallah Pacha et de l'émir Béchir, et le rélablissement dans leurs fondions. Les négociations furent assez longues et laborieuses. La Porte ne céda que sur les instances réitérées du pacha d'Rgypte, dont elle avait besoin contre les Grecs insurgés. Le firman rétablissant l'émir et le pacha d'Acre dans leurs fonctions, fut enfin envoyé à Méhémet-Ali, pour qu'il le notifiât aux intéressés l'émir Béchir repartit pour le Liban, accompagné d'un officier égyptien, qui décida les assiégeants d'Acre à se retirer.

Dans le Liban, la situation de l'émir Béchir n'avait pas été compromise par sa fuite. Immédiatement après son retour, profitant de l'appui qu'Abdallah-Pacha, rétabli par ses soins, ne pouvait lui refuser, il se débarrassa du seul rival puissant qui conlre-balançait encore son autorité dans la Montagne, du cheikh Béchir Jamblât. Lui et Abdallah avaient dû payer leur nouvelle investiture au Sultan, qui avait besoin d'argent pour la guerre contre les Grecs et plus tard contre les Russes. Le pacha seul devait verser à la Porte 60.000 bourses, et comme il ne pouvait les réunir immédiatement, Méhémet-Ali lui en prêta 11000. Il fallut frapper la Montagne de taxes nouvelles, d'impôts extraordinaires, qui. rapidement, atteignirent la somme de 320 000 francs par an. Beyrouth dut payer une contribution extraordinaire de 80.000 francs.

L'émir Béchir répartit les nouveaux impôts parmi les fiefs de la Montagne, et demanda à chaque feudataire de les percevoir et de lui en remettre le montant A Béchir Jamblât, il demanda 1.000 bourses. Jamblât lui en envoya immédiatement la moitié et lui demanda un délai pour payer le reste. Mais l'émir Béchir, saisissant le prétexte pour frapper son rival et le déposséder de son fief, exigea le paiement immédiat de la somme entière

Alors, le cheikh, surpris par le brusque changement d'attitude de l'émir envers lui, et se sentant menacé, réunit tous les mécontents druses, parmi lesquels se trouvaient même plusieurs émirs Chéhab, parents du prince, descendit avec

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eux dans la Békaà, et demanda à Mustapha, pacha de Damas, d'intervenir en sa faveur. Mais l'émir Béchir resta inflexible ; sur les instances d Abdallah-Pacha, il accorda simplement une entrevue au cheikh druse et à ses partisans. II reçut Jarablât avec courtoisie, mais se montra inexorable, et maintint ses exigences de paiement immédiat de la contribution extraordinaire. Quant aux autres mécontents, il les menaça de leur faire crever les yeux, s'ils continuaient leurs intrigues contre lui et contre son autorité.

Le cheikh Béchir Jamblât, cependant, comprit que le prince de la Montagne voulait le perdre ; plutôt que de se laisser déposséder sans résistance, il préféra tenter la fortune des armes. Il réunit secrètement les principaux 'chefs dru ses et fit décider la révolte contre le prince de la Montagne.

Celui-ci fut surpris par le brusque soulèvement des seigneurs et des paysans d ruses, mobilisés rapidement, grâce à leur forte organisation féodale (1). Mais Abdallah -Pacha se déclara contre Jamblât. et envoya immédiatement des troupes de secours à l'émir Béchir. Une première bataille, livrée près de Mokhtâra, dans la plaine de Somkaniâ, resta indécise; grâce aux renforts ottomans, le prince put repousser tous les assauts des Druses, mais sans infliger à ces derniers une défaite.

Les Druses. cependant, étaient déjà découragés ; la fausse nouvelle disant que le pacha d'Acre avait envoyé d'autres renforts encore à l'émir Béchir, acheva de jeter le désarroi dans leur camp. Ils s'enfuirent en désordre, sans oser affronter une nouvelle bataille, et se dispersèrent dans leurs villages.

Les chefs de la révolte se réfugièrent dans le Haourân, pour échapper à la répression. Pendant sa fuite, le cheikh Béchir Jamblât fut pris par les soldats d'Abdallah Pacha, conduit à Saint-Jean-d'Acre. et jeté en prison. Sur les instances pressantes de Ternir Béchir, et surtout de Méhémet- Ali, qui, dans l'intérêt de ses propres visées sur la Syrie, voulait fortifier le pouvoir de son allié secret, le pacha fil étrangler le cheick druse dans sa prison. L'émir Béchir était ainsi débarrassé de son rival le plus redoutable dans la Montagne.

Il s'empara des émirs de sa propre famille qui avaient pris

(4) Churchill, op. cit., III, chap. 25.

part à la révolte, et leur fît crever les yeux et couper la langue (1).

Pour la deuxième fois, l'émir était le maître absolu de la Montagne. Personne n'osait plus s'opposer à son gouvernement. Ses adversaires même les plus remuants étaient terrifiés. Au moins, il sut se servir de sa toute-puissance pour le bien de son pays. 11 avait vu en Egypte comment un prince peut transformer un pays encore barbare en un Etal moderne. II y avait connu au moins certains aspects de la civilisation européenne, et il résolut de les introduire dans le Liban.

L'ordre fut maintenu dans la Montagne. Alors qu'elle avait été, depuis la chute de Fakhr ad-Dln II, infestée de voleurs et de brigands, la sécurité la plus parfaite et le calme le plus profond y régnaient à partir de 1826 Le brigandage fut énergiquement réprimé, et les voyageurs puient circuler tranquillement dans tout le pays. Le prince était un terrible justicier ; rarement un crime commis dans ses Etats restait impuni. Par son entente avec les pachas, l'émir épargna aux Libanais les invasions des troupes ottomanes, qui avaient pris l'habitude tous les ans de se répandre dans le nord du pays et de le ravager.

L'émir Béchir s'appliquait surtout à créer des finances régulières et un trésor bien alimenté, à l'exemple de Méhémel-Ali en Egypte. Avoir beaucoup d'argent lui semblait être beaucoup plus utile que de nombreuses forces militaires; car, avec l'argent, il savait qu il pouvait tout obtenir, tant à Constanlinople qu'à Saint-Jean- d'Acre et à Damas, d'autant plus qu'il comptait beaucoup plus sur sa diplomatie que sur la fortune des armes.

Il exigeait avec une grande rigueur la rentrée des impôts perçus par les cheikhs et les émirs, et ces derniers, terrifiés par le châtiment de Béchir Jamblât, s'exécutaient fidèlement et lui apportaient exactement aux dates fixées les sommes qu'il leur avait demandées.

Il ne négligeai! cependant pas les institutions militaires. Contrairement à Fakhr ad Dîn, il ne se créa pas une petite armée régulière et ne prit pas à sa solde des mercenaires.

(1) Churchill, op. cit., III, p. 384 385 ; Guys, op. cit., II, p. 159; Poujoulat, La vérité sur la Syrie, p. 343 et suiv. ; Mislin, op. cit., p. 347.

l'émir bkchir le grand lT<S

Mais il tenait à l'observation rigoureuse des obligations militaires féodales, passait souvent en revue les seigneurs et les paysans d'un fief, convoquait le ban et l'arrière-ban, quand il le jugeait nécessaire.

Plus d'une fois, il mit des petits corps de Montagnards à la disposition des pachas.

Il n'eut pas le lemps de créer une administration de fonctionnaires payés dans ses Etats, et se borna simplement à imposer ses volontés aux seigneurs des fiefs et à en faire ses instruments, les fidèles serviteurs de ses ordres.

Cependant, il essaya d'organiser dès cette époque l'administration centrale selon les principes de la monarchie administrative. A cet effet, il choisit d'abord une résidence fixe, qu'il établit à Béit-ed-Dtn, au lieu de se transporter sans cesse d'une ville ou d'un château à l'autre, comme avaient fait ses prédécesseurs. Il y était entouré d'un grand nombre de secrétaires et de fidèles, qui l'aidaient dans l'expédition des affaires. Tous les ans, il y appelait plusieurs fois ses principaux vassaux pour délibérer avec eux et leur donner ses ordres. Il réussit ainsi à s'attacher un grand nombre de seigneurs auxquels allaient toutes ses faveurs, et dont l'influence et l'action maintenaient toute la population dans l'obéissance.

Quant à sa politique religieuse, sa grande habileté consistait à ne mécontenter aucune des communautés religieuses de son petit Etat. Il y réussit en étant chrétien avec les chrétiens, musulman avec les musulmans, Druse avec les Druses. Personne ne connaissait sa véritable religion. Les Chéhab étaient d'origine musulmane ; dans le courant du xvni* siècle, la plupart d'entre eux se convertirent au christianisme. L'émir Béchir lui-même reçut certainement le baptême ; mais il était initié également aux mystères druses, et pratiquait par moments, ouvertement, certains préceptes de l'Islam. Dans le magnifique palais qu'il s'était fait construire à Béit ed-Dln, il y avait à la fois une église chrétienne, une mosquée et un khaloué druse, et on le voyait faire ses dévotions dans les trois édifices, selon qu'il était entouré de chrétiens, de Druses ou de musulmans.

Grâce à ce stratagème, il réussit à tromper tous sessujets. Les chrétiens le prenaient pour un des leurs, les Druses étaient convaincus qu'il était un de leurs plus fidèles et fer-

vents okkhals ou initiés, et les musulmans vénéraient en lui un parfait disciple de Mahomet (\).

Au fond, la véritable religion de l'émir Béchir était son ambition et son attachement à la Sublime- Porte, de qui il tenait son pouvoir. Cependant, il accordait à tousses administrés la complète liberté de conscience et savait concilier tous les clergés. Le clergé chrétien surtout le soutint très énergiquement dans son œuvre de centralisation.

Grâce au rétablissement de la paix et de Tordre, la vie économique prenait un nouvel essor. L'élève du ver à soie, la culture de la vigne, des céréales, des arbres, fruitiers, doublèrent en peu d'années. L'industrie, et le commerce, atteignirent un degré de prospérité inconnu depuis Fakhr-ad-Dîn. Des routes, assez primitives encore, furent ouvertes en grand nombre, reliant les centres les plus importants.

C'est de cette époque que date la grande importance de l'échelle de Beyrouth, qui conquit alors la première place parmi les échelles de Syrie.

Les avantages que l'administration de l'émir Béchir offrait aux marchands et la facilité des transactions commerciales étaient si grands que les Anglais crurent utiles, en 1819 déjà, de proposer à l'émir un traité de commerce ; mais les négociations, trop souvent interrompues par les événements, n'a-

(1) De dos jours encore, les Libanais racontent à ce sujet une anecdote plaisante : Un Maronite et un musulman se rencontrent sur le chemin de Béit-ed-Dîn, résidence de l'émir. Chacun se met à vanter les vertus du prince : c Personne, dit le musulman, n'observe le jeûne du Rhamadan avec plus de ferveur que lui » : c Tu mens, riposte le Maronite, 1 émir est chrétien. Je l'ai vu assister avec dévotion au divin sacriGcc de la messe ». Survient un Druse qui s'enquiert du motif de leur querelle : c Vous êtes fous, tous les deux, s'écrie-t-il à son tour, le prince de la Montagne est Druse. On ne trouverait ni dans le Liban, ni dans le Haourân, un akel plus instruit que lui dans les mystères de notre culte. »

Après s'être battus tous les trois, ils s'entendent pour aller au palais de l'émir Béchir et pour demander à son premier secrétaire la véritable religion du prince. Mal leur en prend , car le secrétaire les fait empoigner par son cavvas et ordonne de leur administrer à chacun cent coups de bâton sur la plante des pieds. Puis il les prévient qu'ils seront pendus à la porte de leurs maisons, s'ils s'avisent encore une fois de parler de la religion du prince de la Montagne.

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