‹ La question du LibanChapitre 20 sur 124 · L'ÉMIR BÉCHIR LE GRAND · texte numérisé non relu

L'ÉMIR BÉCHIR LE GRAND

valent pas encore abouti en 1832, lorsqu'Ibrahim-Pacha et les Egyptiens conquirent la Syrie (1).

Béchir suivit l'exemple de Fakhr-ad-Dîn II également dans le domaine des arts.il était un protecteur éclairé des lettres et des arts, prodiguait les encouragements et les bienfaits aux savants et aux écrivains arabes et syriens, soutenait toutes les œuvres d'enseignement. L'instruction lit alors dans tout le Liban de grands progrès et se répandit dans les contrées les plus reculées, grâce surtout aux congrégations latines, énergiquement soutenues par le prince.

Comme Fakhr ad-Dîn II, 1 émir Béchir avait le goût de la magnificence et du loxe. Il appela des ouvriers et des artistes d'Alep et de Damas pour la construction d'un palais somptueux à Béit-ed-I)tn, qui devait être son « Versailles », le symbole et le monument de sa puissance et de sa richesse.

Grâce à ces réformes, grâce aux efforts incessants de leur prince, les Montagnards firent de réels progrès dans la civilisation et dans les mœurs. Dans leurs maisons, ils adoptèrent un mobilier plus européen. De même, dans le costume, les vêtements orientaux, larges et somptueux, firent place, peu à peu, dans toute la population, au costume égyptien, comprenant le fez et les vêtements à coupe occidentale. Les tantours des femmes, entre autres, et les hauts bonnets de Bagdad disparurent assez rapidement (2).

Le gouvernement de l'émir Béchir, en somme, malgré sa dureté souvent cruelle, était un gouvernement de progrès ; il donnait au Liban ce dont il avait le plus besoin, la paix; il développait ses ressources naturelles, il augmentait sa force et le rendait ainsi de plus en plus apte à devenir le centre d'où pourra partir le mouvement de délivrance et d indépendance contre les Ottomans.

Avec une grande perspicacité, l'émir Béchir avait fait confirmer par le pacha d'Acre le droit d'asile séculaire de la Montagne. Tous les réfugiés politiques, tous les « patriotes » syriens qui se sentaient menacés par l'autorité ottomane, se réfugiaient dans le Liban, où ils jouissaient d'une large hospitalité. Le Liban devenait ainsi le centre politique des indigènes

(!) Guys, Beyrouth, p. 204.

(2) Guys, op. cit., H, p. 111.

syriens, en quelque sorte le cœur et le cerveau de toute la Syrie. Toutes les espérances nationales étaient placées en lui. L'émir Béchir, en 1830, était véritablement le chef naturel, respecté de toutes les populations indigènes de la Syrie centrale et méridionale, à l'exception peut-être de laDamascène.

LA CONQUÊTE ET L'ADMINISTRATION DE LA SYRIE PAR MÉHÉMET-ALI, VICE-ROI d'ÉGYPTE (1).

Conquête de la Syrie.

La politique de louvoiement et de neutralité ne put être toujours pratiquée par l'émir Béchir. En 1831, il fut forcé, par les circonstances, à l'abandonner et à choisir nettement entre deux alliances, entre l'Egypte et la Turquie. Ses relations avec son suzerain, Abdallah-Pacha, étaient devenues de plus en plus tendues, en 18?9 encore, il était accouru avec ses Libanais à l'appel du pacha, pour vaincre une révolte

(1) Baron de Testa, Recueil des traités de la Porte Ottomane. Paris, 1865 ; De Viel-Castel, Histoire delà Restauration. Paris, 1860-1878 ; Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet. Paris, 1866- 92 ; Guizot, Mémoires pour servir à l* histoire de mon temps. Paris, 1858 et suiv. ; d'Hausson ville, Histoire de la politique extérieure du gouvernement français (1835-1848). Paris, 4850 ; De la Jonquière, Histoire de Vempire ottoman. Paris. 1881 ; Michaud et Poujoulat, Correspondance familière d'Orient. Paris, 1833-1835; Ubicini, La question oV Orient devant V Europe. Paris, 1854; Prokesch Osten, Mehemet AU. Vienne, 1877 ; Ferdinand Perrier, La Syrie sous le gouvernement de Mehemet-Ali jusqu'en 1840. Paris, 1842; Lesur, Annuaire historique, de 1818 à 1848 ; A. de Vaulabelle, Histoire de C Egypte moderne de 1801 à 1833. Paris, 1835 ; F. Mengin, Histoire sommaire de F Egypte sou* le gouvernement de Mohammed- Ali. Paris, 1839 ; Clot-Bey, Aperçu général sur VEgypte. Paris, 1840 ; De Cadalvène et Barrault, Histoire de la guerre de Mehemet-Ali contre la Porte Ottomane en Syrie et en Asie Mineure, 1831-1833. Paris, 1836 ; Deux années de l'Histoire d'Orient, 1839-1840. Paris, 1840 ; De Moltke, Lettres sur V Orient % 1841 ^trad fr.). Paris, 1872; Napier. Guerre de Syrie ; D'Armagnac, Nezib et Beyrouth, Souvenirs d'Orient, de 4833 à 18Â1 ; A. Lefebvre, Mahmoud et Mehemet Ali, Revue des Deux- Mondes, 15 mai 1839 ; Duvergier de Hauranne, De la convention du 13 juillet 1841, Revue des Deux-Mondes, l«r septembre 1841 ; la question d'Orient d'après les documents anglais, Revue des Deux- Mondes, 1er et 15 décembre 1841 ; Paul Mouriez, Histoire de Mehemet-Ali; Rambaud, Histoire de la Russie. Paris, 1878.

des Naplousiens, qu'il n'avait pu briser avec ses seules forces. Après un siège de plusieurs mois, Napiouse fut enlevée. Mais Abdallah ne sut aucun gré à l'émir et aux Libanais de leur concours, auquel seul cependant il devait sa victoire, et môme n'évita pas de les froisser dans leur amour-propre. L'émir Béchir comprit que le pacha n'attendait qu'une occasion pour l'humilier encore davantage et briser l'autonomie libanaise. Aussi n'hésita-l-il pas à s'entendre avec Méhémet-Ali, le viceroi d'Egypte lorsque celui-ci se décida à prendre l'offensive contre la Sublime Porte.

Le sultan Mahmoud II venait alors d'engager la Turquie dans une crise de rénovation des plus graves, à laquelle! histoire a donné le nom de Tanzimât. Afin d'enlever à la réaction turque, ennemie du progrès, ses auxiliaires les plus puissants, il avait fait massacrer, en 1828. les janissaires. Mais, en même temps, il avait désorganisé ses forces militaires. Il lui fallait de longues années pour réorganiser une armée nouvelle, d'autant plus que son trésor était vide et son Empire affaibli par la guerre de l'Indépendance grecque et la guerre russoturque. Méhémet-Ali crut le moment favorable pour réaliser ses visées ambitieuses de se tailler un vaste royaume aux dépens de son suzerain.

Depuis longtemps déjà, il avait jeté son dévolu sur la Syrie. L'Egypte manquait de forêts, et ne pouvait lui fournir le bois dont il avait besoin en premier lieu pour sa flotte. Il lui fallait les forêts du Liban, du mont Hermon et de la vallée du Jourdain.

Par les richesses de ses produits et l'extension de son commerce avec les plateaux asiatiques, la Syrie était le complément naturel de l'Egypte. La population syrienne était peu nombreuse, mais active et industrieuse. Entre les mains des Turcs, elle élait un danger constant pour Méhémet-Ali. Les fellahs égyptiens, fuyant le despotisme trop dur de leur pacha, s'y réfugiaient et y trouvaient aide et protection. Or, Méhémet-Ali, afin de poursuivre sa politique ambitieuse, avait besoin d'hommes et d'argent II pressurait l'Egypte. Chaque fellah qui se sauvait en Syrie, l'affaiblissait, le privait d'un soldat et d'un contribuable.

Méhémet-Ali ne se sentait pas assez solide en Egypte tant que la Syrie appartenait à la Turquie. Il savait que le sultan Mahmoud II lui était secrètement hostile. Comment aurait-il

pu en être autrement? Méhémet-Ali, légalement, n'était qu'un fonctionnaire, un vassal de la Porte. Or, il se conduisait en maître impérieux dans son gouvernement, en souverain absolu, même vis-à-vis du Sultan. N'était-il pas naturel que Sa Majesté cherchât à se soumettre ce pacha indocile ?

Méhémet-Ali s'attendait à un conflit avec le Sultan. Cependant, maître de la Syrie, il pouvait défier toutes les attaques, posté avec son armée dans les grandes citadelles naturelles formées par les montagnes et les plateaux, alors que l'Egypte, par l'isthme de Suez, était ouverte à l'Est. Même de la Syrie, Méhémet-Ali pouvait dominer l'Asie Mineure et imposer ses volontés à Constantinople. En s emparant du district d'Adana au nord, il était maître du Taurus, porte ouverte vers l'Asie Mineure. Il menaçait Smyrne et Scutari. Ce n'était pas qu'il voulût destituer le Sultan ou se déclarer indépendant. Il voulait, au contraire, consolider l'Empire ottoman, en en devenant le ministre dirigeant D'après Prokesch-Osten, diplomate autrichien, il aurait, en 1829, répondu à un agent anglais, venu pour lui offrir de se rendre « indépendant » : « Vous êtes un étranger, vous ignorez la façon de penser d'un musulman... Savez-vous quelle conséquence aurait pour moi le démembrement de l'Empire? Tout musulman s'écarterait de moi avec horreur, mon fils serait le premier à m'abandonner » (1).

En 1824, le Sultan Mahmoud II, pour obtenir le concours de l'armée égyptienne contre les Grecs, dut promettre à Méhémet Ali le pachalik de Morée pour son fils Ibrahim. Mais la bataille de Navarin et l'intervention des puissances européennes forcèrent, en 1828. Ibrahim à évacuer la Morée. Méhémet- Ali demanda alors comme équivalent le gouvernement général de la Syrie, mais il n'obtint pas satisfaction. Cependant, il avait déjà préparé la conquête de la Syrie par d'habiles négociations dont l'émir Béchir était le principal artisan. Celuici s'adonnait à une sourde propagande des plus actives contre les pachas turcs et en faveur de Méhémet-Ali pacha. Il fut efficacement secondé par le mécontentement général qui régnait en Syrie et par la méfiance et la haine des chrétiens contre les autorités turques. En 1830, les symptômes de mécontentement se multipliaient. Ils se manifestaient surtout

(1) Cité par Seignobos, Histoire politique de l'Europe contemporaine, p. 593.

180 LIVRE PREMIEH. — CHAPITRE V

dans la classe dirigeante. La guerre russo-turque obligea la Porte à exiger de ses sujets des impôts extraordinaires. Le Liban fut imposé ainsi d'une surtaxe de trois cent vingt mille francs, Beyrouth d'une de quatre-vingt mille, Tripoli d'une de cent vingt mille. A Sain t-Jean-d 'Acre, Abdallah-Pacha ne savait plus comment donner satisfaction à la Porte, dont les exigences financières augmentaient sans cesse.

Le clergé chrétien fut gagné secrètement par l'émir Béchir. Sachant Méhémet Ali allié aux Français et soutenu par eux, il espérait qu'il favoriserait les catholiques d Orient et surtout les Maronites, les protégés de la France. En travaillant pour Méhémet Ali, il croyait travailler pour un allié de la France et, en dernier lieu, pour la France elle-même, la puissance protectrice des chrétiens en Orient.

Enfin, une partie même des musulmans, habilement travaillée par l'émir Béchir et ses amis, se tourna vers l'Egypte et vers son puissant vice-roi. L'opinion se répandit en Syrie que Méhémet- Ali allait reconstituer le royaume arabe, indépendant des Turcs. Toute la population musulmane, à l'exception des Ottomans, applaudit cette idée et se mit à espérer que le peuple de Mahomet, le peuple arabe et syrien, allait reprendre la direction de l'Islam. Déjà, en 1830, elle appela de tous ses vœux les troupes égyptiennes. Le mécontentement contre la Porte fut si grand que des révoltes éclatèrent. A Bagdad, le pacha se déclara contre le Sultan ; à Damas, la population se souleva contre le pacha et refusa de payer les nouveaux impôts.

Méhémet-Ali crut le moment venu de s'emparer de la Syrie. Son ennemi personnel, Chosrew-Pacha, était alors grandvizir et cherchait toujours à lui susciter de nombreux ennemis,Méhémet-Ali avait entretenu des relations secrètes avec Mustapha, pacha de Scodra, en rébellion ouverte couUe le Sultan ; il lui avait offert de l'argent des troupes, et même s'était engagé à marcher au moment opportun sur Constantinople. Or, des émissaires de Chosrew avaient intercepté les lettres de Méhémet-Ali à Mustapha-Pacha. Mieux valait prendre les devants. Il avait encore d'autres raisons de brusquer l'attaque. L'Angleterre venait de jeter son dévolu sur la Syrie et de battre en brèche l'influence française pour y substituer la sienne.

La France n'avait alors que des vice-consuls dans les vil-

les syriennes, mais elle tenait à son protectorat des chrétiens et informait notamment le clergé maronite qu'elle était seule la protectrice de sa nation. Elle avait cependant perdu quelques-uns des droits et des privilèges concédés par le traité de 1740, entre autres le monopole de la pêche des éponges sur les côtes syriennes (1). En 1830, elle voulut recouvrer ce monopole, mais elle se heurta à l'opposition violente de l'Angleterre. Poussé par le consul anglais, Abdallah-Pacha rejeta les prétentions françaises.

Il apparut alors neltement que l'Angleterre ne négligeait rien pour supplanter la France en Syrie. Déjà, son influence commerciale y était beaucoup plus grande que celle de la France. Un consulat général britannique fut créé à Damas, pour donner une plus forte impulsion encore à l'action anglaise en Syrie. La Compagnie des Indes, en môme temps, voulut établir des services réguliers entre la côte méditerranéenne et Tlnde anglaise, en utilisant la voie fluviale de l'Euphrate et la route des caravanes qui va des ports syriens à ce fleuve, en passant par Damas. Bref, l'Angleterre chercha à établir une sorte de protectorat en Syrie, au détriment de Méhémet-Ali.

Or, le vice-roi n'avait pas d'adversaire plus puissant ni plus tenace que le cabinet de Londres, qui avait empoché déjà une fois l'expansion de l'Egypte au dehors. Au début de 1830, Méhémet-Ali, connaissant l'intention de Charles X, roi de France, de châtier, par une expédition militaire le Dey d'Alger, rit à M. de Polignac, alors le ministre dirigeant à Paris, l'offre inattendu de punir seul le Dey, à la condition que la France lui donnât 10 millions de francs et quatre vaisseaux. Le conseil des ministres accepta d'abord cet offre et envoya même un agent à Alexandrie pour conclure une entente définitive avec le vice roi. C'était une occasion pour ce dernier de s'étendre vers l'Ouest. Mais les Anglais s'opposèrent à ce projet, suscitèrent la Porte contre son vassal, et allèrent jusqu'à des menaces directes (2). Le Sultan refusa à Méhémet-Ali le firman d'autorisation qu il avait demandé pour l'expédition projetée (3). Le vice-roi gardait une ran-

(1) Voir le Bulletin du ministre des Affaires étrangères : II Libano, dal 4825 al 1892, février t894 au début.

(2) Mouriez, op. cit., III, p. 452.

(3) Les ministres français, d'ailleurs, après avoir réfléchi, avaient

cune profonde contre l'Angleterre, qui, de son côté, ne cessait de lui témoigner une hostilité ouverte. Il résolut donc également de prévenir les Anglais et d'envahir rapidement la Syrie.

Le prétexte d'une attaque fut vite trouvé. Abdallah-Pacha refusait toujours de rembourser à Méhémet-Ali les onze mille bourses qu'il lui avaient empruntées en 1882. Bien plus, le pacha d'Acre avait pris peu à peu une attitude de plus en plus hostile au vice-roi, recevant tous les Egyptiens révoltés, les couvrant de sa protection et refusant de les rendre au vice-roi. La Syrie était devenue le centre de l'opposition contre Méhémet-Ali.En 1831, plus de six mille paysans égyptiens de la province de Charkié se réfugièrent auprès d'Abdallah-Pacha, fuyant l'oppression de leur vice-roi. C4elui-ci somma le pacha d'Acre de les faire reconduire en Egypte, mais il se heurta à un refus. Abdallah-Pacha répondit que les Egyptiens étaient les sujets du Sultan, leur maître à tous, et seulement les administrés de Méhémet-Ali (1). Alors, celui-ci s'adressa à la Porte sans plus de succès. Les fellahs, lui observa-t-on, étaient sujets de l'Empire et pouvaient se fixer dans la province qu'ils voulaient.

Méhémet-Ali annonça qu'il irait reprendre lui môme ses fellahs. La Porte, voyant la guerre imminente entre elle et son vassal, le déclara rebelle et déchu de ses fonctions, par un firman solennel quelle communiqua aux puissances, et fît à son tour de grands préparatifs contre lui. Mais, grâce, à l'organisation de l'armée égyptienne supérieure à celle du Sultan, elle fut bien plus vite prête à entrer en campagne.

Au mois de juin 1831, Méhémet-Ali mobilisa six régiments d'infanterie, quatre régiments de cavalerie et une nombreuse artillerie desservant quarante pièces de campagne et une grande quantité de pièces de siège et de mortiers. Son fils Ibrahim-Pacha avait le commandement de celte armée. La Porte venait de lui conférer le titre de Prince de La Mecque. Cette dignité suprême lui donnait le pas sur tous les vizirs et sur Méhémet-Ali lui-même, son père. On espérait ainsi

décidé de refuser l'offre de Méhémet Ali ; mais après l'attitude de la Porte, ils n'avaient pas eu besoin d'avertir le vice-roi de ce changement d'idée (Voir Viel-Castel, Histoire de la Restauration, tome X, p. 147 et suiv.).

(1) Mouriez, op. cit., NI, p. 159

créer des divergences entre le père et le fils, mais en vain. Ibrahim continua à témoigner à Méhémet- Ali une fidélité respectueuse et dévouée (1).

L'offensive égyptienne fut retardée par l'apparition du choléra, venu de la vallée du Gange au mois d'août. Il fit cent cinquante mille victimes en peu de temps, puis passa en Turquie, et de là dans l'Europe centrale et occidentale.

La Sublime-Porte, incapable de concentrer rapidement une armée en Syrie, essaya de gagner du temps par des négociations et des ordres adressés au vice-roi. Elle défendit à Méhémet-Ali et à Abdallah de se combattre, déclara qu'elle trancherait, elle-même, le conflit survenu entre eux, en vertu de son pouvoir souverain, promulgua un firraan après l'autre pour menacer ou pour apaiser les adversaires. Méhémet-Ali cependant ne se laissa pas détourner de son but.

L'armée égyptienne fut concentrée à El-Arich au mois d'octobre. Les bagages et les ambulances furent transportés à dos de chameau à travers le désert, escortés parla cavalerie. L'infanterie et l'artillerie furent embarquées à bord de l'escadre, avec Ibrahim-Pacha entouré d'un brillant état-major, où figuraient les meilleurs généraux de Méhémet-Ali : Abbas-Pacha, son petit fils, Ibrahim, son neveu, Soliman- Bey (2), Sélim-Bey, Achmet-Bey. Ménikli et d'autres.

Abdallah-Pacha n'avait que quelques milliers d'hommes à opposer aux Egyptiens. Il fit évacuer Jafla et les villes du Sud, concentra ses forces à Saint-Jean-d'Acre, réputé imprenable depuis l'échec de Bonaparte, et se contenta de faire observer les mouvements de l'ennemi par un corps de cavalerie.

Ibrahim-Pacha débarqua à Jaffa, y réunit tous les corps de son armée, qui avaient franchi la frontière syrienne en octobre et novembre 1831, et s'empara de G aï (Ta, où il installa ses magasins et ses réserves. Puis il marcha avec trentecinq mille hommes sur Saint-Jean d'Acre, vers où se dirigea également la flotte égyptienne. La ville fut investie par terre et par mer et vigoureusement bombardée. Abdallah-Pacha opposa une résistance énergique et repoussa plusieurs assauts. L'armée d'Ibrahim fut décimée pendant l'hiver par le froid

(1) Mouriez, op. cil., III, p. 149.

(2) Un Français d'origine, du nom de Selve.

et les fièvres. Elle s'empara néanmoins de toute la côte jus* qu'à Tripoli, mais ne put s'avancer vers l'intérieur, tant que Saint-Jean-d'Acre n'était pas tombé entre ses mains.

La Porte, pendant tout l'hiver, n'arriva pas à réunir une grande armée ; mais, malgré son impuissance, elle se prononça pour la lutte à outrance, confirma la destitution de MéhémelAli, le mit même au ban de l'Empire, et le remplaça comme vice-roi de l'Egypte par Hussein-Pacha.

Enfin, le 8 juin 1832, Saint-Jean-d'Acre succomba. Abdallah-Pacha fut emmeué prisonnier en Egypte. Ibrahim reçut l'ordre de marcher vers l'intérieur. Le 14 juin, il s'empara de Damas, presque sans coup férir. En même temps, l'émir Béchir se déclara ouvertement pour Méhémel-Ali. Il avait attendu, avec sa prudence ordinaire, la défaite des Turcs et la prise de Saint-Jean d'Acre, pour se prononcer. Maintenant que Méhémet-Ali était vainqueur, il se joignit officiellement à lui et fut reçu avec la plus grande joie. Cinq mille Libanais l'accompagnèrent pour se mettre à la disposition d'Ibrahim contre les Turcs(l).La défection de l'émir Béchir entraîna rapidement la soumission de toute la Syrie (2). Ses fils soumirent les villes de la côte phénicienne. Les Druses. hostiles à l'émir, essayèrent en vain de lui résister. Déir-el-Kamar et Béit-ed-Din reçurent des garnisons égyptiennes.

Les Egyptiens furent reçus en libérateurs par les chrétiens, parce qu'ils étaient les alliés de la France, et par les musulmans, parce qu'ils prétendaient défendre le Coran et la vraie foi contre les innovations du sultan Mahmoud II. Celui-ci, en effet, avait entrepris de réformer l'empire ottoman et les mœurs turques sur le modèle européen. Il abandonna et ordonna d'abandonner le costume traditionnel des Turcs ; il buvait du vin, malgré les préceptes prohibitifs du Coran. Ces réformes soulevèrent contre lui la haine de tous les pieux musulmans. On l'appela le sultan « Giaour », c l'Infidèle .«. Méhémet-Ali bénéficia de cette impopularité, bien qu'il eût rompu lui-même avec les vieilles traditions du Coran.

Ibrahim proclamait de son côté qu'il voulait délivrer lesul-

(1) Mouriez, op. cit., III, p. 210.

(2) Testa, Recueil des traités avec la Porte ottomane, t. III, p. 78 ; Mouriez, op. cit., III, p. i69.

tan de ses mauvais serviteurs, qui violaient la loi sacrée du Prophète et ruinaient les peuples par leurs rapines et leurs extorsions. Il entretint, par des promesses fallacieuses, l'espoir des Syriens, qu'ils deviendraient complètement indépendants. Il ne fit lever qu'une partie des six millions de piastres (1.500.000 fr.), que la Turquie exigeait comme tribut annuel du gouvernement syrien. Il jura qu'il n'enrôlerait jamais un Syrien dans ses armées. Aussi toutes les populations ne tardèrent-elles pas à se rallier au drapeau égyptien (1).

Méhémet-Ali, cependant, fit semblant de reconnaître toujours la suzeraineté du sultan. Maître de la Syrie, il lui demanda l'investiture du pachalik d'Acre, mais sans succès. Les troupes turques s'approchèrent enfin lentement des positions égyptiennes, à Baâlbek. Ibrahim en défit une partie à Homs, le 9 juillet, en écrasa le corps principal à Hamah, deux jours après, s'empara d'Alep, poursuivit les Turcs. l'épée dans les reins, les défit complètement à Beylan. le 29 juillet, et leur enleva toute leur artillerie. Le lendemain, Alexandrette se rendit sans résistance aux Egyptiens, qui entrèrent le 1er août également dans Antioche. Les populations vinrent en foule au devant du vainqueur faire leur soumission (2).

Le Sultan Mahmoud se décida enfin à entrer en pourparlers avec son vassal victorieux. Des deux côtés, on négocia, sans conviction d'arriver à une entente. Les ennemis de Méhémet- Ali, en faveur auprès du Sultan, poussèrent celui-ci à ne pas abandonner la Syrie à un rebelle et à tenter encore une fois la fortune des armes. Réchid Mehemed-Pacha fut nommé à la fois grand-vizir et pacha d'Egypte et chargé, comme généralissime, de réduire à merci le rebelle Méhémet-Ali. Mais, bien que très brave, il ne possédait ni les qualités d'un grand général, ni l'expérience militaire d'Ibrahim et de ses lieutenants.

Dès qu'Ibrahim connut la décision du Sultan de reprendre la lutte, il franchit rapidement le Taurus et ses inexpugnables défilés et se posta à Konieh. Réchid Mehemed-Pacha s'approchait avec soixante mille hommes, armés et instruits à l'européenne. Le 19 octobre, l'avant-garde turque fut culbutée ; le surlendemain, après une bataille très chaude, le

(i) Mouriez, op. cit., III, p. 276 et 277. (2) Mouriez, op. cit., III, p. 185.

18f> LIVRE PREMIER. — CHAPITRE V

gros de l'armée partagea le même sort. Réchid lui-même tomba enlre les mains des vainqueurs Par une poursuite acharnée, la cavalerie égyptienne dispersa les débris des régiments donl le Sultan Mahmoud avait été si fier(l). Toute l'Asie Mineure était la proie du vainqueur. Le Sultan n'avait plus d armée à lui opposer. Ibrahim s'avança lentement vers le Bosphore, sans rencontrer de résistance.

Même après la victoire de Konieh, Méhémet-Ali maintint sa fiction qu'il ne voulait pas attenter à l'Empire ottoman, ni à la souveraineté du Sultan, mais simplement débarrasser ce dernier de ses mauvais conseillers. En 1833, il aurait dit à des Européens d Alexandrie : « Je veux rester serviteur du Sultan.... Ibrahim, s'il arrivait jusqu'au Bosphore, se mettrait au pied du Sultan, pour lui demander son pardon et la permission de revenir en Egypte (2). »

Cependant, les puissances jugeaient sa tentative comme un démembrement de 1 Empire ottoman, et la considéraient comme un souverain indépendant, rival du Sultan. Or, l'Angleterre voulait à tout prix maintenir l'intégrité de l'Empire ottoman, afin de tenir la Russie éloignée de la Méditerranée. La France, bien que favorable au pacha d'Egypte, ne voulait passe brouiller avec sa voisine d'Outre- Manche. La Russie. à laquelle le traité d'Andrinople venait de donner une influence considérable en Orient, s'efforçait à imposer à la Porte son protectorat.

Le conflit entre Mahmoud II et Méhémet-Ali devint une question internationale, et la Syrie, jusqu'alors plongée dans l'oubli, se trouva placée au centre des préoccupations de la diplomatie européenne.

Le Sultan Mahmoud II, effrayé à l'approche des Egyptiens, songea d'abord à accepter les offres intéressés de la Russie,

(1) « Ce n'était point — tant s'en faut — disait le Journal des Débats de cette époque, dans son numéro du 24 janvier 1833, le sort de la monarchie ottomane qui se disputait dans les champs de l'Asie Mineure, enlre les troupes d'Ibrahim et de l'armée du grandvizir: c'était le retour ou plutôt le maintien de l'Egypte sous la domination tur<|u**, a des conditions plus ou moins avantageuses. Il y avait loin de la perte de la Sytie à une dissolution totale de 1 Empire ottoman ; c'était une convulsion, sans doute, mais ce n'était pas la dernière. »

(2) Seignobos, op. cit., p. 593.

LA CONQUÊTE ET l/ ADMINISTRATION DE LA SYRIE 187

de mettre une armée à sa disposition pour le protéger. Mais, sur les instances de l'Angleterre, il offrit à Méhémet-Ali les quatre pachalicks méridionaux de la Syrie. Saint Jean-d'Acre, Naplouse, Sayda et Jérusalem. La France transmit ces propositions au vice roi, avec un avis favorable. Mais celui-ci réclama la Syrie entière, avec en plus, le district d'Adana et une partie du bassin de l'Euphrate et du Tigre.

La Sublime-Porte refusa et préféra se jeter dans les bras du Tsar. Le 20 février 1833, une flotte russe jeta l'ancre devant Conslantinople L'émoi fut grand à Paris, à Londres et à Vienne L'amiral Roussin, ambassadeur de France à Gonstaniinople, somma en vain Méhémet-Ali de se contenter de la Syrie méridionale. Alors le Sultan Mahmoud demanda ouvertement l'appui du Tsar. Un corps d'armée russe de quinze mille hommes vint camper sous les murs de Scutari, en face de Conslantinople pour défendre le Sultan contre les Egyptiens. Vingt quatre mille autres Russes étaient en marche pour le renforcer (avril 1833). C'était la main-mise de la Russie sur la Turquie La France, l'Angleterre et 1 Autriche s'y opposèrent et invitèrent énergiquement la Sublime-Porte à conclure la paix avec Méhémet-Ali, en lui faisant de larges concessions. Le Tsar y consentit implicitement, devant 1 altitude résolue des autres puissances, et dut rappeler sa flotte et son armée.

Le 5 mai, la paix fut signée à Kutayeh; Méhémet Ali fut investi de la Syrie entière et du district d Adana. Le Liban passa donc également sous sa suzeraineté (1). Cependant, de

(1) Le Journal des Débats de cette époque (numéros des 25 janvier et 4 février 1833) nous montre comment depuis un siècle et demi, l'Empire ottoman est allé s'aflaissant. toujours sous son propre poids, ruiné par chaque guerre, mulilé par chaque traité, affaibli à la fois par l'agrandissement de ses voisins, par le rétrécissement de ses frontières, et parla rébellion de ses sujets, affaibli plus encore par la chute de ses croyances et de ses lois, blessé ainsi dans tous les principes de vie qui Gxent sa force et sa splendeur, réduit è ne pas se défendre contre 1 Europe, à Navarin, sous le soleil de Lépan te, et ne se défen tant contre les Russes, dans les plaines d'Andrinople, qu avec l'intervention de l'Europe ; contre les Grecs, qu avec l'assistance de l'Egypte ; contie l'Egypte, qu avec la médiation de la Russie : colosse caduc, que la politique sage et bienveillante des cours pourra soutenir sur son déclin, mais que nulle main humaine ne pourra relever. — Car la puissance du Croissant roulait

nouvelles complications surgirent immédiatement. Mahmoud II était profondément irritée contre la France, l'Angleterre et l'Autriche, qui l'avaient contraint à capituler devant son vassal. Il signa à Unkiar Skélessy un traité d'alliance avec la Russie, qui s'engageait à le secourir avec ses armées, chaque fois qu'il était menacé. La Russie obtint en échange le passage des détroits pour sa flotte de guerre (juillet 1833), interdit aux vaisseaux de tous les autres Etats (1).

En réalité, ce traité livrait la Turquie au protectorat russe. Le Tsar obtenait une situation prépondérante dans les Balkans et en Asie Mineure; la Méditerranée élait ouverte à sa flotte, et F Empire ottoman à ses armées. L'Angleterre et la France protestèrent contre le traité d Unkiar Skélessy, mais ne purent s'entendre pour une action commune contre la Russie. Dès lors, leurs gouvernements ne détournèrent plus leurs regards de l'Orient, afin de déchirer ce traité h la première occasion. De nouveaux conflits étaient inévitables.

En attendant, Méhémet-Ali, maître de la Syrie, put organiser en paix sa conquête.

L'administration de Méhémet-Ali en Syrie.

Méhémet-Ali procéda immédiatement à l'organisation de la Syrie, avec l'idée très nette d'en faire un domaine héréditaire de sa dynastie. Avant tout, il en assura la défense militaire contre tout retour offensif venant de Constantinople. Sa frontière septentrionale fut fortifiée sous la direction d'ingénieurs européens.

Pour l'organisation civile, le vice roi s'inspirait également, avant tout, des besoins militaires. La Syrie devait être le bastion de sa puissance contre la Sublime-Porte. Il est caractéristique pour le rôle éminent joué par l'émir Béchir Chéhab qu'Ibrahim Pacha le consulta pour réorganiser toute la Syrie. C'était sur lui et sur ses fils que le vainqueur semblait s'appuyer même après la victoire pour rendre la conquête définisur deux ressorts : l'esprit de conquête, et il n'a d'appui que l'étranger ; le prosélytisme musulman, et le voilà condamné par le sort à ne rester debout qu'à l'ombre de la chrétienté.

(1) Voir le texte du traité dans Martens, Recueil des Traités^ nouvelle série, tome VI.

LA CONQUÊTE ET ^ADMINISTRATION DE LA SYRIE l89

tive. Ibrahim Pacha manda auprès de lui, successivement l'émir Amln, fils de l'émir Béchir, puis celui-ci en personne pour délibérer avec eux sur la répartition de l'impôt dans les différents vilayets (1).

Méhémet-Ali aurait voulu introduire en Syrie la môme centralisation despotique et forte qu'en Egypte. Seulement il se heurta à de grandes difficultés. En effet, il ne pouvait abroger de droit les lois turques existantes, parce qu'elles étaient censées dériver du Coran, et étaient considérées comme sacrées. Il était obligé de les tourner, de leur juxtaposer les lois égyptiennes. La conséquence en était une confusion effroyable En outre, il n'était guère possible d'appliquer intégralement du jour au lendemain le système égyptien en Syrie.

Cependant Méhémet-Ali se mit à l'œuvre avec son énergie brutale habituelle ; Ibrahim Pacha élait chargé du gouvernement général ; mais, passionné pour le métier des armes, soldat et général avant tout, il ne s'occupait de l'administration civile que quand cela lui plaisait, en réalité fort peu II avait sa principale résidence à Antioche, point stratégique très important, à proximité de la frontière contre la Turquie ; mais il parcourait souvent la province dans tous les sens avec une rapidité qui lui valut le surnom d' c Eclair 1.

Son principal auxiliaire était Munib Effendi, président de son Divan ou Conseil de contrôle et de gestion pour les contributions directes et le Miri,

La Syrie demeurait divisée en vilayets, auxquels Ibrahim- Pacha eut soin de préposer des hommes de choix, ses parents et les auxiliaires les plus dévoués de son père Le vilayet de Damas fut donné à Chérif Pacha, un parent de Méhémet Ali, avec le titre de gouverneur général d Arabie. Vieillard habile et rusé, mais avide et cruel, très jaloux de son autorité, il vivait en très mauvais termes avec Ibrahim-Pacha, qui le détestait. Le gouvernement des villes de la côte fut d'abord confié aux Chéhab, puis, plus tard, ajouté au vilayet de Sayda, dont le siège fut transporté à Beyrouth. Soliman-Pacha fut préposé à ce vilayet très important à cause du commerce européen. Le vilayet d'Alep était confié h Ismaïl-Bey, un des cousins d'Ibrahim, administrateur capable, mais cupide et fanatique,

(1) Chidiaq, op. cit., p. 575-577.

celui d'Adana à Ahmed Menikli. Anna Bahry-Bey, Arménien très habile, 1res souple, mais avide et voleur, était placé à la télé de l'administration financière. Très dur pour les contribuables, il trompait sans cesse le vice-roi ei s'enrichissait de ses nombreux vols. Son frère Germanos Bahry le secondait de toutes ses forces, comme administrateur financier du vilayet d'Alep, dont il mettait les populations en coupe réglée, de complicité avec Ismaïl-Bey.

La rapacité de ces hauts fonctionnaires et les rivalités entre eux n'étaient certes pas faites pour faciliter la bonne administration de la Syrie. Méhémet-Ali n'était pas toujours heureux dans le choix de ses auxiliaires et de ses collaborateurs. Il témoignait à certains d'entre eux une trop grande confiance qu'ils ne méritaient pas. Néanmoins, il accomplit en Syrie une grande œuvre. En quelques mois, il sut y ramener la paix et Tordre, conditions primordiales de tout progrès.

Les peuplades syriennes étaient contenues par une armée de soixante-dix mille hommes. L'administration de la nouvelle conquête de Méhémet-Ali fut organisée avec l'argent que l'Egypte fournissait, outre qu'elle payait déjà en totalité l'équipement et l'armement des troupes, et en partie leur habillement et leurs vivres (1).

Le puissant pacha ne se borna pas à subjuguer les Syriens; il entreprit de les gagner, de les attacher à sa fortune. Ibrahim s'efforça d abord d'attacher au nouveau gouvernement les grandes familles indigènes, en les faisant participer aux honneurs et aux profits du pouvoir. Ensuite, il sema habilement la division parmi les peuplades syriennes, afin de les affaiblir. Une de ses principales innovations fut l'établissement d'une administration municipale régulière. Chaque ville avait son gouverneur ou mulsellim, placé sous les ordres du gouverneur général. Il était chargé de l'administration municipale et de presque tous les détails qui ressortent, en France, du conseil municipal. Il avait même certaines attributions judiciaires, remplissait les mêmes fonctions qu'un juge de paix, en France, et empiétait même sur les pouvoirs du cadi, dont il sera question plus loin. Son principal auxiliaire était son secrétaire, El-Mubacher, qui remplissait en

(1) Perrier, op. cit,, p. 102 et suiv.

même temps les fonctions de receveur des contributions (sarraf).

Toute ville de deux mille âmes el au-dessus avait un Divan communal, ou Divan Sciori ; le président en était choisi parmi les habitants et ne relevait pas du mulsellim. Ce divan devait être composé des négociants et des notables, au nombre de treize, dix-sept, vingt un, selon l'importance de la ville. Les deux religions, musulmane el chrétienne, devaient être représentées, à moins que la ville fût entièrement musulmane.

C'était une assemblée consultative, à la fois conseil de préfecture, tribunal de commerce, assemblée de prud'hommes, cour des comptes et cour d'assises. Le Divan devait principalement surveiller la répartition el la levée des impôts directs ; il était consulté chaque fois que le gouverneur de la ville n'osait pas prendre la responsabilité d'une décision. Mais ses avis ne liaient en rien le gouverneur général, qui décidait en dernier ressort.Théoriquement, il est vrai, le divan communal pouvait en appeler aux Divan Scioris de Saint-Jean-d'Acre et de Damas, sortes de cours d appel, enfin au Dioan du Caire, qui décidait souverainement. Mais, dans la pratique, les sentences du gouverneur général étaient toujours acceptées. En réalité, les attributions des divans étaient trop vastes et trop vagues, pour que ces assemblées municipales pussent bien fonctionner. Ensuite, Méhémet-Ali n'avait Gxé pour elles aucun mode de renouvellement. Elles étaient livrées aux influences des castes el des personnes. Néanmoins, pour la première fois, les villes syriennes furent dotées d'institutions municipales modernes, où leurs habitants étaient représentés. Ce principe ne devait plus disparaître de leur pays.

Le meilleur côté de l'administration égyptienne était la police. Méhémet-Ali réussit à introduire en Syrie un bon ordre et une sécurité quelle n avait pas connus depuis des siècles. Des peines très sévères étaient édictées contre les moindres crimes La bastonnade et la mort étaient des châtiments très fréquents. Le voleur de grand chemin était pendu sans rémission à un arbre, à l'entrée des villes, avec un écriteau sur la poitrine, où on lisait, en grosses lettres, le motif de sa condamnation.

Les cheikhs des villages, les chefs des tribus étaient personnellement responsables des crimes et des vols commis sur leur territoire, quand ils n'en découvraient pas l'auteur. Les

tribus et les villages étaient ordinairement pris à partie pour le paiement des dommages ou la restitution des objets volés. Les autorités égyptiennes veillaient à l'application la plus stricte de ces règles.

Méhémet Ali fut moins heureux dans l'organisation de la justice. Avant lui, les pachas ou leurs délégués (les Kiayas) jugeaient les affaires criminelles et de simple police, les cadis les affaires contenlieuses et civiles. C'était une justice simple et prompte. Mehémet-Ali compliqua les rouages, sans en déterminer nettement les compétences réciproques. L'incertitude et les conflits devinrent perpétuels entre les diverses autorités, entre les gouverneurs et les juges proprement dits. Cependant, là aussi, il introduisit en Syrie d'heureuses innovations. Dans chaque ville, il y avait un cadi qui jugeait les causes minimes, principalement les différends entre voisins; devant lui se passaient également les transactions commerciales, les actes de vente, de donations, etc. Les causes majeures ressortaient d'un tribunal, el-mehkêmé, où siégeait le cadi et plusieurs muftis ou naïbs (docteurs). Leur secrétaire ou Katib en enregistrait les sentences. Les pachas seuls pouvaient prononcer les sentences de mort. Les tribunaux composés de plusieurs juristes, offraient plus de garanties aux justiciables que le juge unique. En outre , Ibrahim Pacha les contrôlait ou les faisait contrôler étroitement par ses officiers, avec un véritable souci de l'équité (1).

Le pacha d'Egypte, pour sa politique d'expansion, avait besoin d'une forte armée et de bonnes finances. La principale fonction de ses administrés, selon lui, devait être de bien remplir son trésor. Aussi établissait il. en Syrie comme en Egypte, une fiscalité bien réglée et très dure.

Avant lui, les Syriens payaient comme tous les sujets ottomans, le miri ou impôt territorial, les douanes, les droits dits arbitraires, et les avanies, impositions extraordinaires levées sous forme de rançons et de punitions. Enfin, les chrétiens étaient astreints au Kharadj ou capitation personnelle.

Le miri était un impôt foncier, généralement faible, levé comme droit de conquête par la Porte. Sélim Ier, au moment de la conquête de la Syrie, avait fait dresser, comme

(i) Guys, Esquisse, p. 47 et suiv. ; Mislin, op. cit , I, p. 567.

nous l'avons vu, le cadastre de tous les terrains cultivés et les avait imposés du miri. Cet impôt était fort inégalement réparti pour des considérations générales ou particulières, selon que le pays avait manifesté plus ou moins de résistance au vainqueur et selon le rapport des terres. Les propriétés dévouées aux mosquées fie Wakf), très nombreuses, en étaient complètement exemptes.

Le miri vert était levé sur les plantes d'oliviers, de mûriers, d'arbres fruitiers, et sur les arbres de culture en général. 11 s'élevait à 5 0/0 du revenu d'une année peu abondante. Par abus, l'arbre était assujetti à l'impôt dès qu'il était planté, avant môme qu'il donnât des fruits.

Le miri vert, comme le miri simple, était un impôt très nuisible. Les paysans se pressaient de tirer parti des mûriers avant qu'ils fussent pleinement développés ; ils en arrachaient trop tôt les feuilles, pour l'élevage des vers à soie. Aussi le rapport des mûriers était généralement faible. Ils négligeaient même de renouveler leurs plantations d'oliviers, et conservaient les vieux oliviers aussi longtemps que possible ; car, pour les plantations nouvelles, ils auraient été obligés d'attendre quelques années avant de récolter des olives, et de payer quand môme intégralement le miri vert. Certains paysans arrachaient parfois de désespoir les plantations déjà faites (1).

Le miri pesait aussi lourdement sur l'agriculture. En effet, une terre, une fois taxée, devait le payer à perpétuité, même si elle devenait inculte. De plus, le fisc taxait aussi les terres nouvellement défrichées Tous les terrains, qu'ils fussent cultivés ou non, étaient ainsi imposés dans les régions habitées. Le paysan travaillait principalement pour le fisc. Il en était profondément découragé et comme frappé de torpeur. Il n'améliorait pas ses cultures, ne faisait pas de nouveaux défrichements et môme abandonnait parfois sa terre (2). La Syrie, très bien cultivée jusqu'à l'arrivée des Turcs, était tombée dans une profonde désolation.

Méhémet-Ali changea l'assiette du miri. Tous les terrains de rapport, quelle que fût leur nature, devaient en principe payer une môme contribution. Comme les fondations reli-

(1) Perrier, op. ci/., p. 97 et suiv.

(2) Perrier, op. cit., p. 08 et suiv.

gieuses étaient devenues très nombreuses, leurs terres n'en étaient plus exemptes comme auparavant. Cependant la répartition du nouveau miri était arbitrairement faite, de sorte qu'il pesait sur les paysans presque aussi lourdement que l'ancien. Le miri vert était perçu par le fisc égyptien sur le même pied que par le gouvernement de la Porte. Les chefs des villages et les gouverneurs des villes étaient personnellement responsables des rentrées.

Le Kharadj, appelé Djouali dans la Montagne, était une sorte de capitation, établie dit-on par le deuxième kalife, Omar. Il était dû par tous les individus mâles raya*, sujets des kalifes, depuis l'âge de quinze ans, comme « rachat de leur tête », c'est-à-dire comme prix de leur rançon. Il variait entre sept et neuf piastres par an et par tôle. Méhémet-Ali maintenait le Kharadj pour les chrétiens. Puis il transforma certains impôts turcs, et en remplaça d'autres par de nouvelles contributions. D'abord, il établit le féridè (féridet-el-rouss), qui était un impôt personnel, une capitation imposée à tous les habitants de la Syrie, sans distinction de religion. Seuls les fonctionnaires civils et militaires en étaient exempts (1). On le payait à partir de l'âge de douze à quinze ans. Il devait théoriquement comprendre un douzième du revenu annuel ; mais, dans la pratique, il était levé arbitrairement et inégalement. 11 variait entre 15 et 500 piastres, et pesait lourdement sur les ouvriers surtout, astreints déjà aux corvées, et dont les salaires mensuels étaient très minimes (n'atteignant pas toujours trente piastres).

La répartition du fèridé était faite par les Divans Scioris d'une façon très arbitraire. Tous les contribuables d'une localité étaient rendus solidaires les uns des autres par le Gsc. On répartissait les féridës des morts et des absents, par exemple des jeunes gens enrôlés dans l'armée comme soldats, sur le reste de la population. Certains contribuables, portés par erreur deux fois sur les contrôles, étaient obligés de payer deux fois le féridè, quoique Terreur fût évidente pour les percepteurs eux-mêmes.

Sous le nom de « droits arbitraires », les Syriens payaient encore un droit d'entrée ou plutôt de déplacement (Teskerch) sur tout comestible, grains, orge, fourrage, etc., transporté

(1) Perrier, op. cit., p. 99.

d'une ville à l'autre, pour la consommation ou pour le commerce (1).

Quant aux douanes, le pacha d'Egypte les remania totalement. Avant 1822, les indigènes étaient soumis à des droits de 18 à 21 0/0, tandis que les Européens ne payaient pour tout droit qu'une moyenne de 4 0/0 (2).

Méhémet-Ali ne voulut pas toucher à ces droits établis par des traités internationaux. Pour les indigènes, il fixa un droit de 4 0/0 de la valeur de chaque marchandise, en plus des droits arbitraires, payable dans la ville d'où l'on faisait Tenvoi. L'Européen payait seulement à l'entrée des marchandises dans le pays (3).

Les revenus des douanes des ports et des villes étaient affermés à l'enchère, au premier venu qui offrait des garanties «le paiement, ordinairement à des Arméniens ou à des chrétiens. Les concessionnaires formaient ensemble une société dont tous les membres étaient liés par l'intérêt commun et apportaient la plus grande vigilance à la rentrée des droits. Tous les frais d'administration et de perception étaient à leur charge Ils pouvaient demander aux gouverneurs de leur prêter main forte dans des cas urgents.

A l'entrée des villes, Méhémet Ali faisait percevoir l'octroi, principalement sur les bestiaux. Les bœufs et vaches étaient taxés de 13 à 21 piastres ; et, s'ils étaient destinés à la consommation immédiate, de 60 à 70 piastres. Les moutons, les chèvres et les chameaux étaient soumis à un droit annuel (4).

Il établit certains monopoles, comme celui de la vente de toute espèce de comestible (môme des légumes les plus ordinaires), dans les villes.

Celait un régime très dur que le vice-roi d'Egypte imposait à la Syrie, malgré tous les progrès réalisés sur l'administration

(1) Les Européens en étaient exempts, mais pour leur consommation seulement (V. Perrier, op. cit., p. 102).

(2) Les droits de douane exigés des Européens étaient fixés par les capitulations et les traités de commerce. Il y avait un tarif qui comprenait les principales branches de commerce avec l'Europe, les draps, les sucres, les toiles, la soie, les cochenilles, les bois de teinture, etc. Les articles tarifés étaient soumis à un droit unique de I ou 1/2 O/o à leur entrée dans les ports de Syrie, les articles non la ri lés è un droit de 3 0/0.

(3) Perrier, op. ci/., p. 102 et s.

(4) Perrier, op. cit., p. 101 et s.

antérieure. Les charges fiscales pesaient très lourdement sur le peuple. Au début, on percevait les impôts avec modération, parce que les dépenses militaires étaient payées entièrement par l'Egypte. Mais bientôt la Syrie fut mise plus fortement à contribution. Il fallait pourvoir à d'énormes dépenses nécessitées par ^entretien des forces militaires considérables du vice-roi, par la construction des travaux de fortification le long des frontières. On exigeait alors l'impôt sans équité aucune, faisant payer les gens qu'on croyait solvables pour les insolvables et les réfraclaires, enlevant par des procédés barbares à de malheureuses femmes jusqu'à leur dernière piastre (1). Le prix des vivres augmenta, celui des terres diminua. Malheureusement. Méhémet-Ali ne se borna pas h pressurer les Syriens par l'impôt ; il exigea d'eux des réquisitions forcées. Les ouvriers et les paysans étaient contraints, contre paiement d'une indemnité dérisoire, de se mettre à la disposition des autorités, pour des travaux de toute nature, même à l'époque des moissons.

Les fonctionnaires égyptiens étaient durs, hautains et souvent corrompus. Méhémet-Ali leur donnait de forts traitements,dans l'espoir d'empêcher la vénalité ; mais il se montrait trop indulgent envers beaucoup de ses agents, dont la corruption était avérée et qui, ouvertement, commettaient des exactions.

Dans les manufactures de l'Etat, les ouvriers travaillaient pour des salaires très modiques. Les produits de ces usines étaient beaucoup moins chers que ceux de l'industrie privée, qui subissait par cette concurrence de graves dommages. En outre, elle était entravée par le contrôle méticuleux de l'Etat. Les abus et les vexations étaient si nombreux que le mécontentement devint très vite général.

Cependant, de grands progrès étaient réalisés. L'égalité devant l'impôt et dans le service militaire, sans distinction de religion, était accomplie. La condition dès chrétiens était considérablement améliorée (2). Il y avait une plus large tolérance religieuse. Surtout une grande sécurité régnait en Syrie, dans les villes et même dans les campagnes (3).

(1) Mislin, op. cit., I, p. 331 ; Guys, Beyrouth, II, p. 2J6 à 228.

(2) On avait notamment aboli, dans le costume, les restrictions qui leur étaient imposées.

(3) Sous le régime antérieur des Turcs, on ne pouvait s'exposer

Le brigandage élait sévèrement réprimé. Ce fut grâce à cet ordre que le pays commença à se développer économiquement et à prospérer. Le gouvernement de Méhémet-Ali élait, nous dit Perrier (1), « le pouvoir le plus uni, le plus fort, le mieux organisé qu'il fût possible d'avoir en Orient ». Certainement, il aurait relevé davantage la Syrie, sans l'hostilité toujours plus grande que l'Europe, en dehors de la France, lui manifestait, et sans le despotisme qu'il faisait peser sur les populations soumises. Il commit surtout l'imprudence de se brouiller avec les Libanais, qui cependant avaient si fortement contribué à sa victoire. Au lieu de respecter leur autonomie et leurs privilèges, il voulut les courber sous le même joug que tous ses autres sujets. Ce fut recueil, contre lequel échoua sa fortune.

Le Liban sous la domination égyptienne.

Dans la Syrie égyptienne, le Liban avait une situation particulière. L'émir Béchir, en effet, après avoir été un des principaux artisans de la rapide victoire d'Ibrahim, devait être un des plus fermes soutiens de sa domination. Les Libanais avaient pris une part glorieuse à la marche sur Damas et aux grandes batailles d'Homs, de Hama, de Beylan. Aussi Méhémet-Ali ne ménageait il pas ses marques de sympathie et de faveur à l'émir Béchir. Il lui conféra nqn seulement le gouvernement de la Montagne, mais encore celui de toutes les villes du littoral et la police dans la plaine de Damas (?).

L'autonomie libanaise fut d'abord respectée par Méhémet- Ali. Mais l'émir Béchir profita de sa faveur et de la forte administration égyptienne pour consolider sa propre autorité dans la Montagne et diminuer encore davantage celle des Mokatédjis. A cet effet, il enleva peu à peu l'administration

sur le chemin le plus fréquenté du littoral, même d'une ville à l'autre, sans courir le risque d'être dépouillé et assassiné. Les brigands venaient impunément jusqu'aux portes des villes. Dans l'intérieur du pays, c'était bien pis encore, et un étranger, un Européen surtout, ne pouvait s'y hasarder sans escorte (Perrier, op. cit., p. 112).

(1) Op. cit., p. 406.

(2) Testa, op. cit.y t. III, p. 78 ; Edwards, op. cit., p. 7.

des districts aux seigneurs locaux pour la donnera des membres de sa propre famille. Il n'osa pas s'attaquer directement au régime féodal, mais il essaya d'en tirer profit pour fortifier sa propre situation, et il usa du vieux stratagème employé par les rois de France et d'Allemagne, pendant le moyen-Age : il donna les grands fiefs à ses fils et à ses amis les plus fidèles (1). L'émir Kassim, son fils aîné, reçut ainsi le Chouf ; Khalil et Emin, ses deux autres fils, les fiefs de Schahar et de Djébaïl ; ses neveux, Abdallah et Béchir le Jeune, ceux de Kesrouan et de Teffah. L'émir Haydar, de l'ancienne et illustre famille des Arselan, un des plus fermes soutiens du prince, obtint le Metn et l'administra avec une cruelle énergie.

En même temps, l'émir Béchir augmenta ses pouvoirs judiciaires aux dépens de la justice seigneuriale. Comme ailleurs, la justice devint une arme entre les mains du prince contre les seigneurs féodaux et servit à reuforcer le pouvoir central et monarchique. L'émir Béchir enleva la juridiction civile et le contentieux aux Mokalédjis et les transféra à trois juges spéciaux nommés par lui. L'un siégeait à Déir-el- Kamar et devait toujours être Druse ; le deuxième résidait à Ghazir ou à Zouk et était un évèque maronite ; le troisième, un diacre maronite, siégeait à Zogharta (2). Très habilement, l'émir Béchir choisit quelques auxiliaires parmi les membres du clergé. Il mettait ainsi la division entre les deux ordres privilégiés, la noblesse et le clergé, et les affaiblissait l'un et l'autre. Il se servait surtout des origines et des sentiments démocratiques des prêtres contre la noblesse, pour maintenir l'un et l'autre ordre dans l'obéissance ; mais il n'osa pas faire le pas décisif et abolir les privilèges des mokalédjis. C'est la politique traditionnelle de tous les princes luttant contre la féodalité. L'émir Béchir, en s'alliant au -clergé contre la noblesse, agissait comme la plupart des Capétiens et des souverains anglais et allemands.

Le clergé, du reste, ne ménageait point son appui au grand émir. Par sa propagande habile et incessante , il agissait auprès des paysans, leur prêchait l'amour du prince, fortifiait chez eux l'esprit d'obéissance et de discipline. Longtemps encore après la disparition de l'émir Béchir, les prêtres célé-

(1) Perrier, op. cit., p 311.

(2) Perrier, op. cit., p. 312.

braient ses louanges et honoraient son souvenir. Le R. P. Azar l'appelle le « Père des peuples », alors que son gouvernement a pourtant été dur pour le paysan (1).

Enfin, l'émir Béchir introduisit définitivement l'usage des lois écrites dans la Montagne, limitant par là aussi l'arbitraire des juges seigneuriaux et autres. Les tribunaux devaient désormais juger d'après les lois turques, et particulièrement d'après celles des Chaafiés, qui étaient les plus favorables aux populations non-musulmanes.

Un monarque qui veut augmenter son pouvoir, est obligé d'avoir un trésor bien garni. Aussi voyons-nous, au moyenâge, les rois de France et d'Angleterre se préoccuper sans cesse de nouvelles ressources financières. De même, l'émir Béchir.dans le Liban, cherchait à augmenter continuellement ses revenus et à s'enrichir. Le tribut annuel imposé au Liban avait été fixé par Méhémel-Ali à 6.782 bourses (847.750 francs), ce qui n'était pas, en somme, un chiffre bien élevé pour un pays de cinq cent mille habitants environ. Mais l'émir en percevait tous les ans plus du quadruple. La majeure partie était versée dans son trésor particulier (2).

Comme dans tous les pays où l'administration monarchique est encore rudimentaire, et principalement en Orient, la perception de l'impôt engendrait bien plus de maux encore que l'impôt en lui-même. La répartition en était arbitraire et inique ; les notables et les gens riches obtenaient des exemptions et des diminutions d'impôt, grâce à la corruption, au bahchiche, tandis que les paysans et les petits artisans étaient surtaxés, pour combler les vides. Enfin, la perception de l'impôt était accompagnée d'actes de violence, qui s'exerçaient sur les malheureux paysans.

Pendant les deux premières années néanmoins, la domination égyptienne ne pesait pas trop lourdement sur les Libanais. C'était l'époque la plus splendidedu gouvernement de l'émir Béchir. Sa renommée dépassait les frontières de la Syrie. Dans son magnifique palais de Béit-ed-Din (3), qu'il faisait alors embellir sans cesse, il trônait au milieu de sa nombreuse

(1) Azar, op. cit., p. 75.

(2) Perrier. op. cit., p. 350.

(3) Il rappelait la « Maison de la Foi ». Il y avait , en effet, une chapelle chrétienne, un khaloué druse et une mosquée.

200 LIVRE PHEMIER. — CHAPITRE V

famille (1), entouré d'un luxe féerique, rappelant les anciens princes de l'Orient.

Il y vivait à la fois en prince féodal et en monarque absolu, conservant plusieurs des usages les plus éclatants du moyenâge. La largeur de son hospitalité était réputée partout. Le luxe de ses écuries et de sa vénerie était devenu légendaire. Seul de tous les princes syriens, il organisait tous les ans, selon la coutume féodale, aux mois de janvier et février, des chasses de la perdrix (au faucon), où tous les émirs et cheikhs étaient invités. Il en imposait ainsi à ses sujets à la fois par In force, la ruse et la magnificence, agissant sur leurs sens comme sur leurs esprits.

Lamartine, qui le visita en 1833, en a fait le portrait suivant : « C'était alors un beau vieillard, à l'œil vif et pénétrant, au teint frais et animé, à la barbe grise et ondoyante ; une robe blanche, serrée par une ceinture de cachemire le couvrait tout entier, et le manche éclatant d'un long et large poignard sortait des plis de sa robe, à la hauteur de la poitrine (2). »

Le despotisme de Méhômet-Ali en Syrie.

La domination égyptienne devenait tous les jours plus lourde en Syrie. Les impôts ruinaient les populations. Le féridé notamment mécontentait les musulmans qui n'admettaient aucune capitation pour eux-mêmes et le considéraient par conséquent comme une mesure impie. Loin de ménager ses nouveaux administrés, Méhémet-AIi exigeait au contraire d'eux de plus grands sacrifices encore. L'Egypte était épuisée ; c'était donc à la Syrie qu'il allait demander les instruments de sa gloire : de l'argent et des soldats.

Au commencement de 1834, Ibrahim reçut l'ordre de veiller à l'exécution des trois mesures suivantes : 1° l'établissement du monopole de la fabrication et de la vente de toutes les soies de la Syrie ; 2' la perception de la capitation, sans distinction de religion ; 3° la levée de soldats dans les districts méridionaux de la Syrie. Avant d'établir la conscription, cependant, il devait procéder au désarmement général des popula-

(1) L'émir Bcchir avait trois fils : Kassim, Khalil et Erain. Le dernier était le plus remarquable des trois et le plus aimé de son père.

(2) Voyage en Orient.

tions, afinde rendre toute résistance impossible à l'avenir (1). Il apparut bientôt que la domination égyptienne était ausi dure et aussi oppressive que celle des pachas turcs Méhémel-Ali ne tenait aucun des engagements qu'il avait pris au moment de la conquête.

Alors des révoltes éclatèrent partout, provoquées principalement par la conscription, établie malgré la parole jurée d'Ibrahim Pacha. Lorsque celui-ci ordonna aux cheikhs des districts méridionaux de la Syrie de lever des recrues, il se heurta à un refus. Les Montagnards des pays autour de la mer Morte prirent les armes et s'insurgèrent. Le signal de la révolte partit de Naplouse, en Palestine. Elle prit rapidement des proportions formidables. Les faibles détachements égyptiens qui occupaient le pays, durent se replier sur Jaffa et subirent quelques échecs. Quelques-uns d'entre eux furent même faits prisonniers par les insurgés.

Ibrahim demanda des renforts à son père, le vice roi, qui accourut en personne à Jaffa avec des forces considérables. Ils réussirent à diviser leurs adversaires, jaloux les uns des autres, bien plus brigands que guerriers, toujours en quête de butin, et prêts è trahir leurs frères d'armes s'ils y trouvaient leur intérêt matériel. Grâce à leurs rivalités, ils se laissèrent jouer et désunir par Ibrahim, qui les vainquit les uns après les autres.

Les Libanais n'avaient pas pris part au mouvement. Méhémet Ali avait même engagé l'émir Béchir à lever des troupes depuis la Maqila jusqu'à Damas et à venir le rejoindre à Jaffa. Mais le prince de la Montagne, croyant la domination égyptienne ébranlée, voulut éviter de se compromettre aux yeux des Syriens en le soutenant trop énergiquement ; il se borna donc à envoyer à Jaffa un de ses fils et un de ses conseillers préférés, en alléguant que sa place était dans le Liban, pour y rassembler des troupes et exécuter les ordres que le viceroi allait lui donner. Mais Méhémet-Ali n'admettait aucune tergiversation ; il somma l'émir Béchir de marcher avec les Libanais contre les insurgés de Saffed et de les exterminer sans pitié, s'ils refusaient de mettre bas les armes Le prince de la Montagne dut obéir. A son approche, les insurgés de Saffed

(1) Mouriez, op. ci/., t. III, p. 277-278.

se rendirent (1). MéhémetAli se contenta d'envoyer les principaux meneurs d'entre eux, au nombre de vingt-deux, aux galères, à Saint-Jean d Acre. Les plus timides des insurgés de la Palestine déposèrent alors les armes et obtinrent leur pardon. Ceux qui persévéraient dans la lutte furent mis à mort, ou bien enchaînés et dirigés sur les dépôts des régiments égyptiens, pour y être enrôlés.

Après une résistance acharnée, les cheikhs de la famille Cassim, les principaux et derniers chefs de la révolte, furent complètement vaincus. Six d'entre eux furent pris et décapités (2). En môme temps Khalil, le fils de l'émir Réchir avait étouffé des rebellions dans la région de Tripoli, et aidé Sali m Bey à soumettre les Nosaïris. Après une résistance acharnée, ceux-ci furent presque anéantis. Leur pays était livré au pillage et à l'incendie. Mais ils avaient infligé des pertes sérieuses aux Libanais et aux Egyptiens. D'autres révoltes éclatèrent à Beyrouth, à Alep, à Antioche. Elles ne provoquèrent qu'un redoublement de cruauté de la part des Egyptiens (3).

Cette insurrection des Naplousiens avait montré la réelle faiblesse de la domination égyptienne, car elle avait, pendant cinq mois, tenu en échec toute la puissance de Méhémet-AIi. Aussi résolut-il de prendre les mesures les plus énergiques, pour rendre toute révolte impossible à l'avenir. Le désarmement de tous les Syriens fut rigoureusement opéré. Comme une armée très nombreuse était nécessaire pour maintenir tous ces peuples dans l'obéissance, des levées d'hommes furent ordonnées dans tout le pays. L'argent pour leur entretien devait être fourni principalement par le féridé et par le monopole de la soie (4).

La conscription fut pratiquée avec la dernière rigueur et de la façon la plus despotique et la plus arbitraire (5). Lorsqu'en 1836, le prince de Joinville. fils du roi Louis Philippe de France, parcourut les montagnes de la Syrie, les cavaliers

(1) V. Mouriez, op. ci7., t. III, p. 285 et suiv., 291 et suiv. ; Testa, op. cit., t. III, p. 78.

(2) Chidiâq, op. cit., p. 577-579; Paton, op. cil., t. III, p. 446, et suiv.

(3; Chidiâq. op. cit., p. 584.

(4} Les ordonnances les plus sévères furent rendues, pour que toute la soie fut accaparée par le fisc, à un prix déterminé d'avance. (5) V. Mouriez, op. cit., t. III, p. 291 et suiv.

LA CONQUÊTE ET l/ADMINISTRATlON DE LA SYRIE 203

égyptiens de son escorte parlaient parfois au galop, pour s'emparer des hommes qu'ils apercevaient dans les campagnes. Ils les attachaient à leurs chevaux et les traînaient au régiment le plus voisin, où ils étaient incorporés immédiatement.

Toute la population mâle de la Syrie était livrée à l'arbitraire brutal de la soldatesque égyptienne. « Quand la force militaire procède à l'enlèvement des conscrits, écrivaient les négociants anglais de Beyroulh au Parlement de Londres, elle pénètre jusque dans l'intérieur des maisons musulmanes. Les soldats en profitent pour voler le mobilier, pour dérober les femmes et profaner les lieux sacrés aux yeux de l'Islamisme Enfin, on réduit les habitants à ce degré de désespoir qu'ils nous crient: « Nous n'avons plus le cœur à acheter... » Il en résulte que les Musulmans, qui sont nos meilleures pratiques, négligent tout k fait l'ornement de leurs maisons et de leurs personnes ; notre marché, pour la vente des meilleurs effets, se trouve ainsi, et à raison des dernières conscriptions, réduit à une proportion vraiment lamentable (1). »

Parmi les jeunes gens, les plus riches obtenaient leur exemption du service militaire à prix d argent. Les autres préférèrent souvent s'enfuir dans les montagnes ou dans les déserts plutôt que de se laisser enrôler dans l'armée égyptienne. Les mutilations devenaient fréquentes. Des malheureux s'estropiaient pour toute leur existence, afin d'échapper à la conscription Des mères même mutilaient leurs enfants. Ibrahim-Pacha dut édicter des peines sévères contre la désertion et contre la mutilation (2).

Toute la vie économique en Syrie était suspendue, à la suite du despotisme brutal du vice-roi. Les malheureux paysans ne savaient plus comment supporter les charges écrasantes de l'impôt, des corvées et des prestations. Pour se procurer quelque argent, ils devaient emprunter. Une nuée d'usuriers s'abattit alors sur la Syrie. Profilant de la misère et du dénûment des pauvres fellahs, ils leur achetaient d'avance et au comptant, mais à moitié prix de leur valeur réelle, les récoltes à venir, et exigeaient pour cette avance un intérêt d'au moins 40 0/0. Le terme échu, les récolles ne

(i) Cité par Mouriez, op. cit., t. III, p. 293 à 294. (2) Paton, op. cit., t. Il, p. 421.

suffisaient pas le plus souvent pour éteindre la dette elles intérêts; alors, les contrats étaient renouvelés pour Tannée suivante, avec les mômes clauses illicites et inhumaines. De grandes fortunes furent ainsi échafaudées par les spéculateurs, sur la ruine des peuples syriens. Les paysans ne pouvaient échapper aux griffes de ces oiseaux de proie ; car il fallait bien payer les contributions, si on ne voulait pas recevoir la bastonnade. Or, ils préféraient, disaient-ils, mourir de faim plutôt que de coups.

Un désespoir affreux s'empara des Syriens Ils n osèrent même plus compter sur des jours meilleurs. La misère devint épouvantable. Dans les montagnes, les habitants abandonnaient la culture et étaient réduits à manger de l'herbe. Des villages entiers, autour de Naplouse et dans la riante région de Nazareth principalement, étaient déserts (1).

La misère devenant de plus en plus effroyable, la population refluait vers le littoral, où les villes regorgeaient de pauvres malheureux.

Le commerce européen, si florissant aux premiers temps delà conquête, était presque entièrement anéanti. La puissance d'achat des indigènes avait disparu. On comprend que l'Angleterre et même la France, qui avait pourtant de la sympathie pour Méhémet-Ali signèrent, le 16 août 1838, avec la Porte, le traité que nous analyserons plus loin, et qui exigeait l'abolition du régime fiscal de Méhémet-Ali. Les intérêts économiques vitaux des deux puissances étaient trop sérieusement menacés par la « Terreur » égyptienne, pour qu'elles n'intervinssent pas contre cette dernière.

Le Liban, au début de la conquête, avait joui d'un régime privilégié Mais, à partir de 1834, il ne devait plus échapper au despotisme égyptien. D'abord, l'émir Béchir dut procéder au désarmement de ses administrés et du pays métouali, sur les ordres formels d'Ibrahim pacha. Comme les Druses prétendaient ne pas pouvoir fournir 1.600 jeunes gens au recrute* ment égyptien, Ibrahim amena dix mille hommes de l'armée régulière à Deir el-Kamar et à Beït-ed Din pour prévenir toute révolte. Il exploita très habilement contre les Druses les haines qui existaient alors entre eux et les Maronites, soulevées par l'administration de l'émir Béchir. Guidés par les chrétiens, les

(1) Mouriez, op. cit., t. III, p. 278.

La conquête et l'administration DE LA SYRIE 205

soldats égyptiens cernèrent les villages d ruses et s'emparèrent de plus de soixante mille fusils. Puis, brusquement, Ibrahim se tourna contre les Maronites et les fit désarmer à l'aide des Druses assoiffés de vengeance.

Cependant ces derniers n'avaient livré qu'une partie de leurs armes, les plus vieilles ; ils en avaient caché les meilleures dans les retraites sûres des montagnes. L'autorité égyptienne les exaspéra par ses vexations et ses perquisitions. Des villages entiers furent littéralement mis à sac (1).

Les cheikhs Druses songèrent dès lors à la révolte et reçurent chez eux les émissaires secrets de la Porte ; ils résolurent de se soulever contre l'oppression et de ramener les Ottomans en Syrie.

Le Sultan Mahmoud avait gardé une rancune profonde à Méhémel Ali ; il n'avait plus qu'un but : lui reprendre la Syrie. Il entretenait des agents partout contre son rival. Il fit promettre son appui aux Druses et leur fît parvenir des armes et des munitions à travers le désert. Toute la nation druse se souleva contre l'oppression, appelant ouvertement le Sultan, le mattre de l'Empire, k son secours.

L'émir Béchir ne fut pas assez fort pour vaincre cette nouvelle insurrection. En 1833, Ibrahim fut même obligé dé mobiliser contre elle un corps d armée. Il fut encore une fois servi par la haine des Maronites contre les Druses. Ceux-ci furent écrasés après une résistance héroïque. Leurs principaux chefs insurgés eurent la télé tranchée ; d'autres, jugés moins coupables, furent expédiés aux galères, à Saint-Jean* d'Acre, ou dans les mines de Tarsous.

Après avoir désarmé les Libanais, Méhemet-Ali voulut les soumettre au même régime despotique que les autres populations de la Syrie. Ils furent d abord astreints à toutes les corvées, contrairement aux engagements pris de respecter leur autonomie. On leur imposa le féridé; ils durent même le payer pour ceux qui avaient été tués en combattant pour le vice-roi, ou qui servaient encore dans ses armées.

De nouvelles contributions furent établies sur les nombreux moulins de la Montagne (2). Les prestations et les cor*

(1) Mouriez, op. cit., t. III, p. 295-297 ; Bévue des Deux-Mondes, 1841, Chidiaq, op. cit., p. 583; l'alon, op. cit., II, p. 117 et suiv.

(2) Testa, op. cit., t. III, p. 78.

vées surtout devinrent odieuses aux Libanais. Un jour, on découvrit une mine de houille dans la Montagne ; alors le gouvernement égyptien prescrivit à un montagnard de l'exploiter à ses frais et de fournir, sans indemnité aucune, tous les ustensiles nécessaires. Des paysans et des mulets furent réquisitionnés pour le transport du charbon à Beyrouth, contre un faible salaire. Les habitants durent supporter la plupart des frais et fournir, en outre, des sacs et des poutres pour l'exploitation de la mine.

Lors de rétablissement d'une quarantaine, les Libanais durent fournir de la chaux à un prix infime et la transporter gratuitement sur leurs bêles de somme. Des maçons furent envoyés par force en dehors de leur pays, à Koulak-Boghaz, à Saint Jean-dAcre ; on ne leur donna que le quart du salaire usité.

Puis vint la conscription. Les Maronites, et les autres nationalités chrétiennes y échappèrent d'abord, à cause de leur religion. Mais les Druses, les Méloualiset les Nosaïris furent enrôiés en grand nombre (1). Beaucoup d'entre eux préférèrent s'enfuir plutôt que de servir dans l'armée égyptienne, où régnait une discipline de fer, et de s'exposer journellement à la mort pour la cause d'un prince étranger.

Le mécontentement était très grand dans la Montagne. De nombreuses plaintes furent adressées è l'émir Béchir, dans l'espoir qu'il obtiendrait une diminution des charges (2) En 1839, plusieurs habitants le supplièrent même de prendre leurs biens qu'ils lui abandonnaient, ne demandant que d'être délivrés des charges qu'ils étaient hors d'état de supporter plus longtemps.

L émir Béchir intervint auprès d'Ibrahim et de Méhémet-Ali lui-même en faveur de ses administrés. Mais il fut repoussé avec dureté et hauteur, malgré les immenses services qu'il avait rendus aux Egyptiens ; à Tarsous même il fut humilié et menacé. Il ne voulait cependant pas rompre avec le vice-roi ; d'abord, il lui semblait impossible de lut 1er contre lui; ensuite lui-même profitait, dans une certaine mesure, de ce régime despotique ; car il avait fortifié sa propre puissance et augmenté ses revenus. Alors, il eut recours à la vieille tacti-

(1) Paton, op., cit. t. II, p. 117.

(2) V. Perrier, op. cit., p. 98.

que de division. Par des mensonges et des promesses fallacieuses, il réussit à empêcher l'union de toutes les communautés libanaises ; il maintint notamment le désaccord entre les Druses et les Maronites ; il gouverna avec les uns contre les autres (1). Celait gagner du temps. Mais à ce jeu, l'émir perdit rapidement son immense popularité, le principal élément de sa force. On lui reprochait même de trahir ses compatriotes.

En attendant, Ibrahim mita sa disposition, contre les mécontents, ses bachi-bouzouks ou gendarmes. Comme ils étaient logés aux frais des habitants, c'était une nouvelle charge pour ces derniers. Enfin, on multiplia les châtiments et les peines. La bastonnade fut appliquée aux Libanais comme aux fellahs égyptiens.

Malgré toutes les mesures de répression, la révolte couvait sous les cendres, dans la Montagne comme dans les autres régions de la Syrie. La domination égyptienne y manquait de fondements solides. Par ses procédés de despotisme brutal et ses exactions, elle soulevait toutes les populations contre elle, d'autant plus que Méhémel-Ali était venu en libérateur et s'était transformé en tyran.

La situation du vice-roi devenait de plus en plus dangereuse. En effet, la Porte n'avait pas renoncé à l'espoir de lui reprendre la Syrie. Manifestement, elle y encourageait les révoltes contre le vice-roi. Ibrahim commit la maladresse d'user de représailles : il fournit des armes et des munitions aux Kurdes révoltés contre le Sultan, au nord de la Mésopotamie, et interdit, sous prétexte de quarantaine, l'accès de tous les ports syriens, aux bâtiments turcs (2). Un nouveau conflit était à prévoir, entraînant après lui une nouvelle crise internationale.

L'Angleterre, dès 1833, avait redoublé d'activité en Orient. Elle n'avait aucun intérêt à voir Méhémet-Ali consolider sa puissance en Egypte et en Syrie ; en effet, elle cherchait à s'assurer elle-même une situation prépondérante dans ces régions si importantes pour ses relations avec l'Inde, et elle préférait naturellement qu'elles fussent entre les mains débiles du Sultan qu'au pouvoir de l'énergique et ambitieux Méhé-

(1) Testa, op. cit., t. III, p. 74.

(2) Mouriez, op. cit., t. III, p. 297.

met-Ali. En outre, la rivalité entre l'Angleterre et la Russie était de plus en plus aiguë. Le Tzar, par le traité d'Unkiar- Skélessy, avait emporté un avantage marqué en Orient. Le cabinet de Londres ne pouvait plus avoir qu'un but ; détruire ce traité, refouler la Russie et attirer la Sublime-Porte vers l'Angleterre (1).

Enfin, une dernière raison attisait l'action anglaise contre Méhémet Ali. Les relations franco-anglaises, très étroites pendant les premières années du règne de Louis-Philippe, se refroidissaient de plus en plus. Or,Méhémet*Ali était l'ami et l'allié de la France, qui jouissait, par lui, d'une influence prépondérante en Syrie. Alors que l'Autriche et la Russie s'étaient unies à l'Angleterre, pour garantir l'intégrité de l'empire ottoman contre le vice-roi, la France seule hésitait et favorisait secrètement ce dernier. En détruisant la puissance égyptienne envahissante, l'Angleterre atteignait également le prestige de sa rivale en Orient.

Dès 1835, lord Ponsonby, ambassadeur britannique à Constantinople, exhorta la Porte à reprendre la lutte contre son rival indocile et tout puissant. Il y trouva une oreille complaisante. L'existence de Méhémet-Ali était, selon les paroles de Réchid Pacha, un cauchemar pour le Sultan Mahmoud II, et la destruction de ce vassal était le rêve de ses jours et de ses nuits (2). La Russie, de son côté, ne cessait de proproser le secours de ses armées au sultan contre le viceroi.

En examinant la situation en Syrie et les moyens d'y fomenter une insurrection générale contre Méhémet-Ali, lord Ponsonby songea immédiatement à l'émir Béchir. Lui seul paraissait capable d'entraîner les populations dans une révolte et de saper les bases de la domination égyptienne, è cause de son grand prestige et de ses talents incontestables. Sur les conseils de lord Ponsonby, la Porte envoya, en 1835, un agent secret auprès du prince de la Montagne. pour l'inviter à secouer le joug despotique du vice roi. Mais l'émir Béchir, toujours prudent et habile, répondit évasivement qu'il attendrait,

(1) Nous avons déjà vu combien le régime Gscal de Méhémel-Ali et la ruine de la Syrie lésaient le commerce britannique et le commerce européen, en général.

(2) Revue des Deux- Mondes, année 1841, p. 530.

pour se soulever, que les Turcs fussent maîtres du littoral syrien, c'est- à dire que l'armée égyptienne eût essuyé de grandes défaites. <« Les Montagnards, disait-il, n'auront de chances de succès que lorsque la plaine sera au pouvoir de la Porte ; car la Montagne ne produisant du blé que pour une consommation de trois mois, serait bien vite affamée par un ennemi qui occuperait Beyrouth et Tripoli » (1). Il resta donc fidèle aux Egyptiens. Il est même probable qu'il avertit Méhémet- Ali des mesures que comptait prendre contre lui la Turquie, secondée par l'Angleterre ; car celui-ci accusa nettement l'Angleterre de fomenter la révolte dans le Liban (2).

Après l'échec de cette tentative, l'Angleterre ne renonça pas à ses projets contre Méhémet-AIi ; mais elle crut nécessaire d'attendre une occasion plus favorable, et elle conseilla la prudence à la Porte.

Des négociations venaient d'être ouvertes entre le Sultan Mahmoud II et Méhémet-AIi. Le Sultan réclamait le district d'Ourfa, retenu indûment par Ibrahim. Méhémet répondit en exigeant la reconnaissance de l'hérédité de ses fonctions pour ses descendants, c'est-à-dire la reconnaissance de sa dynastie. Le Sultan ne s'y opposa pas absolument pour l'Egypte, mais demanda en échange la restitution de la Syrie. Le vice-roi rompit les négociations (1837) et moins que jamais paya à la Porte le tribut qu'il lui devait. Il augmenta même ses arme*, ments, en prévision d'une guerre. Les deux adversaires cependant, pour le moment, se bornaient à s'observer réciproquement, lorsqu'en 1837, une nouvelle insurrection des Druses porta un rude coup à la domination de Méhémet-AIi.

L'émir Congiar (Khandjar, ou Kangiar), chef d'une ancienne famille seigneuriale des Métoualis, avait été, en 1834, enrôlé de force dans l'armée égyptienne II déserta, se réfugia dans les régions les moins accessibles du Liban, et y fit une guerre continuelle de guérillas contre les Egyptiens (3). Il poussa les Druses à la révolte.

A IMin de cette même année, les Druses du Haourân prirent les armes à leur tour Us se jetèrent sur les détachements égyptiens qui occupaient les défilés de leurs montagnes, les

(1) Revue des Deux-Mondes, année 1841, p. 541.

(2) Testa, op. cit., t. III, p. 23.

(3) Perrier, op. cit., p. 255.

égorgèrent et massacrèrent ensuite les garnisons de la plaine environnante.

En un clin d'oeil, tout le Haourân était soulevé ; l'insurrection s'étendit jusqu'aux portes de Damas. Plusieurs régiments égyptiens furent entièrement détruits. Soliman-Pacha luimême accourut avec quelques milliers d'hommes ; mais il fut repoussé après de sanglants combats. Le général de division Ménikli-Pacha fut grièvement blessé et parvint à grand'peine à regagner la plaine avec quelques soldats (1).

Cette guerre de guérillas dura pendant près d'un an. Elle devait être, pour Méhémet-Ali, ce que les guerres d'Espagne avaient été pour Napoléon I9r. Son armée y perdit sa renommée d'être invincible et s'affaiblit beaucoup.

Son prestige fut considérablement amoindri. Toutes les populations syriennes reprirent courage. Ibrahim eut alors l'idée machiavélique de se servir, pour la troisième fois, des Maronites contre les Druses. Comme le diamant seul peut user le diamant. pensa- 1 il, seuls les Montagnards peuvent vaincre les Montagnards. Il offrit aux Maronites de leur rendre les armes, à la condition de les tourner contre les Druses. Malheureusement les Maronites, excités par l'émir Béchir, se laissèrent séduire. N'étant pas astreints à la conscription, ils souffraient moins que les Druses du joug égyptien. Ils voyaient surtout une occasion de récupérer leurs armes et de satisfaire leurs rancunes contre leurs rivaux.

Par l'intermédiaire de l'émir Béchir, ils reçurent quelques milliers de fusils (2). Leurs bandes s'infiltrèrent dans les passes montagneuses du Haourân, en délogèrent les Druses surpris et les rejetèrent dans la plaine, où Ibrahim les attendait. Désespérés, les Druses se battirent avec un acharnement terrible ; mais pris entre deux feux, ils succombèrent et s'enfuirent, laissant plusieurs milliers de morts sur le terrain (3). Ce fut une victoire décisive. La révolte fut étouffée dans le sang (4). Des centaines de Druses furent exécutés. Deux mille d'entre eux pour échapper à la mort, se firent baptiser

(1) V. Mouriez, op. cit., t. III, p. 297 et suiv.

(2) Mouriez, op ci/., t. III, p. 301 ; Chidi&q, op. cit., p. 585 : Mislin, op. cit., t. I, p. 331 ; Paton, op. cit., t. II, p. 124 el suiv.

(3) Mouriez, Ibid., t. 111, p. 303.

(4) Revue des Deux-Mondes, année 1842, p. 514.

et jouirent ainsi de la protection de la France. Plus tard, ils retournèrent à leurs premières croyances.

Ibrahim annonça à son père la pacification complète de la Syrie. Mais Méhémet-Ali ne s'y trompa pas II devint plus soucieux et envisagea l'avenir avec inquiétude (1). Un jour, un de ses familiers lui demanda si la crainte des puissances européennes l'assombrissait ainsi : « Les puissances européennes, s'écria-t-il, je les tiens dans ma tabatière. Ce sont ces maudits Syriens qui me tourmentent ; ils seront la cause de tous mes malheurs. »

En effet, la révolte des Druses avait révélé sa faiblesse réelle. Sans le concours des Maronites, il n'en aurait pas été vainqueur. L'Angleterre en conclut qu'il fallait reprendre la lutte contre lui. Immédiatement, elle négocia avec la Porte un nouveau traité, signé le 16 août 1838 ; il portait sur l'abolition des monopoles dans toute l'étendue de l'Empire ottoman, y compris l'Egypte et la Syrie (2). Or, toute la force financière du vice-roi reposait sur les monopoles. La Porte en signant le traité, pensa le ruiner. De son côté, le cabinet de Londres ne voulait pas seulement protéger son commerce du Levant, mais ébranler également dans ses bases le pouvoir de Méhémet-Ali. L'Angleterre venait d'occuper la position d'Aden. qui commande l'entrée de la Mer Rouge, et déjà elle songeait à s'implanter en Egypte. Par le traité du 16 août, elle créa l'occasion d'y intervenir contre le vice-roi. La France adhéra aussi à ce traité ; mais elle n'y voyait qu'un moyen de garantir les intérêts de son commerce et un avertissement adressé à Méhémet-Ali d'adoucir enfin les rigueurs excessives de son régime fiscal (3).

Un mois avant la signature du traité du 16 août, les Russes avaient proposé au Sultan une armée de secours de cinquante mille hommes contre le Pacha d Egypte. Le Sultan Mahmoud II et son grand vizir Chosrew, l'ennemi personnel de Méhémet-Ali, crurent le moment venu de reprendre l'offensive contre lui. Au début de 1839, ils mobilisèrent quatrevingt-mille hommes, sous le prétexte de les conduire dans la «

(!) Mouriez, op. cit., t. III, p. 304.

(2) Marte ris, Nouveau Recueil de Traités.

(3) Thureau-Dangin, Histoire de la monarchie de Juillet, t. IV, p. 276 et suiv.

Mésopotamie. Leur plan était d'amener Méhémet-Ali à ouvrir les hostilités, afin de pouvoir l'accuser d'avoir violé le statu quo établi par le traité de Kutayeh et d'obtenir une intervention européenne contre lui.

Cependant, devant le refus constant de Méhémet-Ali de payer le tribut, d'évacuer le district d'Ourfa et d'arrêter les empiétements continuels des Egyptiens en Asie-Mineure et vers l'Euphrate, Chosrew résolut de prendre l'offensive. Ibrahim venait de soutenir les Kurdes révoltés contre le Sultan L'armée turque, après les avoir châtiés, franchit lEuphrate, le 21 avril 1839, et pénétra sur le territoire syrien. Immédiatement, l'armée égyptienne, sous les ordres d'Ibrahim et de Soliman-Bey (le Français Selve), entra en campagne. Elle tourna les Turcs, par une marche sur leur flanc gauche, et les mit en pleine déroute à Nézib, le 24 juin 1839. La route de Constantinople était ouverte au vainqueur. 11 s'engagea dans l'Asie Mineure et s'approcha, sans coup férir, du Bosphore .

Mahmoud II n'apprit pas sa défaite ; il mourut le 1er juillet, aissanl le pouvoir à son fils Abdul-Médjid, âgé de 16 ans. Le capitan pacha ou grand amiral Achmet, au lieu d'attaquer les escadres égyptiennes, emmena au contraire la flotte turque à Alexandrie et la livra à Méhémet-Ali. L'empire ottoman allait devenir la proie du vice-roi, si les puissances n'intervenaient pas.

En vertu du traité d'Unkiar-Skélessy, la Russie se préparait à envoyer une armée à Constantinople, pour défendre le Sultan. Alors, l'Angleterre proposa à la France, à l'Autriche et à la Prusse d'arrêter ensemble Méhémet-Ali et d'ôter ainsi tout prétexte d'intervention russe (1).

En France l'opinion publique était favorable au vice-roi. Elle avait même l'illusion de croire que lui seul pouvait régénérer l'empire ottoman, et comptait sur lui pour resserrer les liens entre la France et les pays d'Orient. Le ministère français accepta cependant de maintenir le sta tu quo en Syrie.

Méhémet-Ali repoussa les ouvertures pour la paix que lui fit Chosrew. Cependant, peu à peu sa situation empira. Contre le

(1) Les textes des notes diplomatiques se trouvent dans Testa, op. cil., L 111, p. 19 et suiv.

nouveau Sultan, les musulmans croyants n'avaient plus les mêmes préventions que contre le Sultan Mahmoud II «,1e Giaour * (1). Ils se rapprochèrent de la Porte. C'était une sérieuse cause d'affaiblissement pour Méhémet-Ali. En même temps, les cinq puissances firent remettre à la Porte une note collective le 19 juillet, annonçant leur accord certain dans la question orientale, et priant le Sultan, « en attendant les fruits de leurs dispositions bienveillantes, de ne décider absolument rien sur la susdite question, d'une manière définitive, sans leur concours ».

L'Europe prenait ainsi elle-même en mains le règlement du conflit turco-égyptien, en vertu du principe de l'intégrité de l'Empire ottoman, devenu une des bases de la politique internationale. A l'intervention isolée d'une puissance, la Russie, elle substituait l'intervention collective de toutes les puissances. Mais il restait acquis que cette intervention collective, cette protection et mise en tutelle de la Turquie était légalement admise en droit international, et devait seproduire dans l'intérêt même de cette dernière pour maintenir son intégrité et pour régler les différends qu'elle pouvait avoir avec un autre pays ou avec certains de ses sujets. Cette intervention collective allait devenir un des principes du droit international contemporain. Nous y trouvons même les premiers éléments d'un arbitrage international.

Seulement en 1839, les puissances ne purent se mettre d'accord sur les conditions à imposer à Méhémet-Ali. Le ministre anglais,lord Palmerston, voulait exiger, par un ultimatum en bonne et due forme, la restitution de la flotte turque. Si Méhémet-Ali refusait, c'était la guerre Le gouvernement français recula devant cette éventualité, et refusa de s'associer à un ultimatum. Il ne voulait intervenir que poi^r le maintien du stalu quo territorial en Syrie et pour la conclusion de la paix. Alors Palmerston résolut d'agir sans la France et proposa à l'Autriche de sommer Méhémet-Ali de rendre la flotte turque, et, s'il refusait, de bloquer les côtes d'Egypte et de Syrie. Le Tzar Nicolas Ier, hostile à la France de Louis- Philippe, qu'il considérait comme un usurpateur, comme le « roi des barricades », renonça au traité d'Unkiar-Skélessy et offrit

(!)• Ou l'infidèle.

à l'Angleterre sa coopération, de concert avec tous les alliés, mais de préférence sans la France (septembre 1839).

Le ministère français du maréchal Soult se décida alors à accepter un moyen terme : l'entrée simultanée des trois flot, tes, anglaise, française et russe dans les Dardanelles et dans le Bosphore. L'Europe signifierait ainsi nettement à Méhémet Ali qu'elle ne le laisserait pas attaquer Constantinople et qu'elle était décidée à lui imposer ses conditions, au besoin par la force.

Méhémet-Ali voyait, non sans inquiétude, se préparer cette intervention européenne; mais il était résolu à lutter jusqu'au bout. Afin de pouvoir résister même à l'Europe, il augmentait sans cesse les effectifs de son armée, et, pour cela, songeait à organiser une conscription générale dans le Liban, où les deux cent cinquante mille Maronites avaient été jusqu'alors exempts du service militaire. Il comptait sur les Montagnards robustes, agiles et aguerris, pour repousser toutes les attaques et conserver ses conquêles. Mais il devait se tromper dans ses calculs. Les Libanais, loin de le soutenir, devaient être, au contraire, les principaux artisans de sa perte (1). Depuis 1836, un agent anglais, M. Richard Wood, le beau-frère de M. Moore, le consul anglais è Beyrouth, fomentait la révolte dans la Montagne. Il justifiait son séjour dans le Liban en disant qu'il voulait apprendre la langue arabe ; mais en réalité, c il sondait » les cheikhs sur leurs dispositions à l'égard de Méhémet-Ali ; il leur promettait l'appui de la Porte et de l'Angleterre, s'ils voulaient se révolter. Il attisait de toutes ses forces le mécontentement qui devenait de plus en plus formidable.

Ce fut à des populations prêtes à la révolte que Méhémet- Ali s'adressa pour renforcer ses armées. Avant d'établir la conscription pour les Maronites, il ordonna, selon sa méthode habituelle, de procéder à leur désarmement. C'était une violation des engagements qu'il avait pris en 1838, en armant les Maronites contre les Druses du Haouràn (2). Par un fi r m an spécial, il leur avait accordé alors 24.000 fusils à perpétuité, et avait promis de ne jamais exiger d'eux des contri-

(1) Revue des Deux-Mondes, 1841, p. 541. Léon Faucher, art. cité.

(2) V. Mouriez, op. cit., t. IV, p. 281.

butions plus élevées que celles qu'avait prélevées autrefois le Sultan. Or, après l'écrasement des Druses, il ne leur avait plus donné un seul fusil, se contentant de leur laisser ceux qu'ils avaient reçus contre les Druses. Au début de 1840, il voulait même leur enlever ceux-ci, afin de mieux pouvoir les rançonner ensuite.

L'annonce du désarmement produisit dans la Montagne un effet, que Méhémet-Ali était loin d'attendre. La colère des Libanais fut si grande que les Druses et les chrétiens oublièrent leurs rancunes et s'unirent contre le tyran.

A Déir-el-Kamar, un pacte fut scellé entre les Druses et les Maronites. La population mâle des villes se retira dans les montagnes. Des souscriptions furent organisées pour l'achat d'armes et de munitions. On disposa des troncs .dans la montagne pour recevoir les offrandes. Les habitants de Déir-el- Kamar s'armèrent les premiers (1).

Méhémet-Ali, au lieu de calmer l'effervescence par quelques mesures de clémence, ne fit que l'augmenter encore davantage, en ordonnant à Ibrahim de redoubler de rigueur, de hâter le désarmement des Maronites et de lever, par anticipation, trois années d'impôts dans la Montagne. Cet ordre barbare mit le feu aux poudres. Une insurrection générale éclata dans le Liban. Une nouvelle phase commença, dans le conflit entre Méhémet-Ali et la Porte.

(4) Testa, op. cit., t. III, p. 74 ; Mouriez, op. cit., t. III, p. 279 et suiv. ; Revue des Deux-Monde*, année 1842, p. 5t4.

Page 1