CHAPITRE VI
LA GRISE DE 1840 ET LA DÉFAITE DE MÉHÉMET-ALI. LA DESTITU- TION de l'émir uéchir chéhab. la frange et le traité de 1840.
En 1832, les Libanais avaient donné la victoire à Méhémet- Àli en se joignant à lui ; en 1840, ce fut par leur défection que commença sa défaite. Maronites et Druses s'unirent pour ne pas livrer leurs armes et déclarèrent hautement qu'ils préféraient la lutte à outrance plutôt que le désarmement (1).
Ibrahim comprit immédiatement l'immense danger d'une insurrection libanaise. En effet, l'Angleterre, dirigée par lord Palmerston, manifestait de plus en plus. son intention d'intervenir effectivement en Orient contre Méhémet-Ali et de le refouler sur l'Egypte. L'appui de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse lui était assuré. La Turquie, soutenue par les conseils anglais, avait organisé des armées nouvelles avec l'or qui lui venait de Londres. Méhémet-Ali, en face de ses nombreux ennemis, n'avait qu'un allié, la France ; encore n'était-il pas sûr qu'elle tirât l'épée pour lui.
Néanmoins, il était décidé à la résistance et ne désespérait nullement de repousser tous les assauts, à la condition cependant que sur les derrières de ses troupes aucune insurrection n'éclatât et qu'il pût compter sur la fidélité des Syriens. Appuyé sur les forteresses de la frontière septentrionale, qu'il venait de faire conslruire, avec le Liban et l'Anti-Liban comme seconde ligne de défense, Ibrahim pouvait défier toute attaque sur terre. Même si la première ligne de défense sur la frontière était forcée par les armées turques et russes, il pouvait se retirer avec ses troupes dans ces bastions naturels imprenables que forment les montagnes des Nosaïris, le Liban, l'Anti-Liban et le Mont-Hermon, et arrêter toute marche
(1) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 281 et suiv. ; Thureau-Dangin, op. cit., t. IV, p. 215 et suiv. ; Chidiàq, op. cit., p. 588.
en avant de L'ennemi. Mais si, les Libanais se déclaraient contre lui, il était pris entre deux feux ; sa ligne de retraite était menacée ; enfin, l'Angleterre et la Russie avaient la facilité de débarquer des troupes sur la côte phénicienne et de le prendre à revers.
Aussi s'empressa~t-il à tenter de conjurer l'insurrection des Montagnards. Mais, guerrier bien plus que diplomate et homme d'Etat, il ne sut prendre les mesures indiquées parles circonstances pour apaiser les insurgés. Au lieu de reconnaître leurs griefs légitimes et d'y porter remède immédiatement, il les menaça dans une proclamation datée du 6 juin 1840 d'envoyer contre eux une armée t pour détruire leurs personnes et ruiner leurs habitations complètement », s'ils n'obéissaient pas à leur prince (1).
Cette proclamation mit l'exaspération des Montagnards à son comble. Toute la nation maronite se leva. Le signal de l'insurrection partit de Déir el-Kamar Les Druses avaient déjà pris les armes pour venger leur défaite de 1838. Les prêtres chrétiens organisèrent partout la résistance nationale. Depuis quelques mois déjà, ils avaient exhorté les fidèles à ne pas se courber sous le joug du despotisme égyptien. A la fin du mois de mai et au début du mois de juin, ils appelèrent le peuple sous les armes ; du haut de la chaire, ils prêchèrent la lutte contre le conquérant. Les agents secrets de l'Angleterre parcoururent les principaux centres, assurant qu'une escadre anglaise et une armée russe allaient venir au secours des Montagnards insurgés.
Le 21 avril 1840,lord Palmerslon avait écrit à lord Ponsonby : « Je donne pour instruction à votre excellence de faire vos efforts pour décider la Porte, en temps opportun, à concéder aux Druses des privilèges et des exemptions (apparemment d'impôt qui puissent raisonnablement satisfaire leur désirs (2). » Les agents anglais obtinrent de la Porte des promesses dans ce sens, ce qui redoubla encore l'ardeur des Druses.
L'émir Béchir resta fidèle à Méhémel-Ali. Il s'était trop compromis en 1832 en laveur du vice-roi, pour ne pas redouter le châtiment de la Sublime Porte victorieuse. Il croyait aussi la puissance égyptienne plus formidable et plus solide
(0 Testa, op. cit., t. III, p. 73.
(2) Revue des Deux-Mondes, 1844, Léon Faucher, art. cité.
qu elle n'était en réalité, et il comptait bien que la France saurait empêcher toute intervention effective des puissances contre le vice roi. En un mot, il était convaincu du succès final de ce dernier.
Pour toutes ces raisons, il résista à son peuple, et, non seulement rerusa de se séparer de Méhéraet Ali, mais même combattit pour lui contre ses propres sujets. Une grande partie de la noblesse d'ailleurs l'appuya contre le clergé hostile aux égyptiens. Alors les insurgés choisirent d'autres chefs, les Maronites Abou Samrâ Gânem, le cheikh Francis Abou Nâder Khftzen, dont l'influence était considérable dans le Kes rouan, le Métouali Ahmed Dâgher. Une partie même des émirs Chehab et Bellama se joignirent à eux. Ils établirent leur quartier général au bois de pins, aux portes de Beyrouth et repoussèrent fièrement toutes les propositions d'accommodement.
Dans une proclamation du 8 juin 1840, adressée aux « Amis de la Patrie », ils formulèrent leurs griefs et leurs revendications (1). protestant avec véhémence contre les contributions et les servitudes à eux imposées par les Egyptiens. Pendant longtemps, ils avaient supporté un régime inique c par respect pour Son Excellence Ternir Béchir Chéhab». Mais celuici les avait abandonnés. « Si nous n'avons pas pris les armes plus tôt pour nous délivrer d'un pouvoir oppresseur,c'est que nous mettions toute notre confiance dans la bienveillante et patriotique intervention de notre prince l'émir Béchir, qui aurait obtenu un répit à nos peines; mais, malheureusement, ce gouvernement, toujours coupable et inique, ne fut pas reconnaissant envers notre prince du service qu'il lui avait rendu en nous apaisant ; il le menaça et le maltraita d'une manière humiliante à Tarsous, comme vous le savez tous, quand de nouveau, il voulut s'interposer en notre faveur. »
Très habilement, les insurgés s'efforçaient ainsi à justifier leur conduite. L'émir Béchir, leur suzerain, terrorisé par les Egyptiens, ne remplissait plus ses devoirs vis-à-vis d'eux, ses vassaux et ses sujets : « Il commença une tactique fatale à notre pays, en nous désunissant par les mensonges et les promesses fallacieuses. » Comme il ne remplissait plus son devoir de chef de la nation contre l'oppression étrangère,
l'insurrection était permise, pour l'arracher à la domination égyptienne, lui et son peuple.
L'insurrection était un mouvement national et populaire, en dehors des cadres du monde féodal. Elle ne mit pas à sa tête des seigneurs, mais des chefs élus par le peuple. Les Maronites formèrent alors une sorte de république, dirigée par des assemblées élues, pour la durée de la guerre. Le pouvoir féodal était virtuellement suspendu, sinon aboli. C'est ce qui ressort nettement de leur manifeste : « Pour agir avec la dignité et la force qu'une circonstance aussi solennelle exige, et pour mettre dans notre décision la sagesse et la prépondérance d'un peuple libre, il faut une réunion des hommes les plus marquants et les plus éclairés parmi nous ; cette réunion sera composée de cinq chefs élus à la majorité dans chaque district, et ils formeront entre eux tous ou en partie un conseil érigé dans un lieu convenable pour obtenir une parfaite organisation... Les relations des membres de notre conseil devront être permanentes (1). »
Enfin, les insurgés organisèrent leurs forces militaires, c Dix mille de nos braves seront choisis pour être opposés aux machinations et à tous les mouvements attentatoires à notre liberté ; que les contributions et capitations que le gouvernement allait prélever pour payer ceux d'entre vous qui auraient été enrôlés, si nous ne nous étions soulevés, soient affectées à l'approvisionnement de nos 10 000 hommes. »
Cependant, les Libanais voulurent faire une dernière tentative auprès de l'émir Béchir et même auprès de Méhémet- Ali, avant de commencer la guerre. Le 12 juin, ils adressèrent une longue lettre à l'émir Emin Chéhab, qui essayait de les apaiser, le fils le plus populaire de l'émir Béchir, d'abord pour justifier les mesures qu'ils venaient de prendre, ensuite pour leur poser un ultimatum (2).
Afin de rassurer l'émir Béchir, ils affirmaient que leur soulèvement n'était pas dirigé contre lui, mais contre l'oppression étrangère. « Si les autorités (c'est-à-dire l'émir Béchir) se tournent vers Dieu et lèvent la tyrannie de nous, nous sommes prêts à nous soumettre et à obéir à leurs ordres, puisque notre insurrection n'a pas le but de former une autorité, mais
(1) Testa, op. cit. , t. III, p. 75 et suiv.
(2) Testa, op. cit., t. III, p. 78 et suiv.
uniquement de nous délivrer de cette insupportable tyrannie .. Si donc notre prière vient d'être acceptée, et si les tyrannies précitées sont levées de nous, comme nous le désirons, voici ce que nous prions Son Altesse le vice-roi de faire : de prendre de nous un miri et un ginalé* et de lever de nous toute tyrannie et angarie, et de faire cela par le moyen des agents d'Angleterre et de France, et par le moyen de leurs consuls dans ces pays, afin que si ces traités ne sont pas exécutés fidèlement, nous puissions en réclamer auprès d'eux. Nous restons donc dans les endroits où nous sommes, en attendant la réponse, et si elle est favorable, chacun retournera chez lui : autrement, nous sommes prêts à mourir plutôt que de rester dans l'état présent. »
Ainsi, le mouvement n'était pas dirigé contre le régime féodal ; ce n'était pas un mouvement d'émancipation populaire, démocratique, mais un mouvement national. On ne voulait abolir ni l'émirat des Chéhab, ni les privilèges des mokatédjis, mais « les tyrannies » imposées par un gouvernement étranger.
Le point le plus important, cependant, c'était l'appel des Montagnards à la protection de la France et de l'Angleterre. Les arrangements qu'ils proposaient à Méhémet Ali devaient être placés sous la garantie de l'Angleterre et de la France, dont les consuls en Syrie recevraient un droit de contrôle sur l'application de ces arrangements. Ces deux puissances pourraient ainsi intervenir d'une façon permanente dans les relations du vice-roi avec ses vassaux et ses sujets du Liban. Le Liban serait placé sous la tutelle des deux puissances européennes alors les plus influentes en Syrie, mais qui n'y exerçaient qu'une autorité morale. C'était un régime nouveau demandé par les Montagnards. Leur pays garderait son autonomie, il payerait un tribut au vice-roi d'Egypte, mais les rapports entre eux et ce dernier seraient fixés par un traité, par un pacte bilatéral placé sous la garantie de la France et de 1 Angleterre. Celles-ci pourraient recevoir les plaintes des Libanais au sujet de la violation de ce pacte et contraindre le vice roi à leur donner suite et à se conformer strictement aux stipulations du traité.
C'était une application nouvelle du protectorat des chrétiens en Orient. Il était étendu aux questions d'impôt et d'administration. Seulement, il ne devait plus appartenir à la
France seule. Pour la première fois des populations syriennes faisaient appel également à l'Angleterre. Jusqu'alors la France seule avait été la protectrice des catholiques d'Orient et particulièrement des Maronites. Or, en 1840, ceux-ci ne comptaient plus sur elle seule, ils demandaient également la protection de l'Angleterre.
C'était un échec grave pour le protectorat français et un grand succès pour la politique anglaise en Syrie. En effet, nous ne saurions assez affirmer que l'insurrection libanaise a été sans cesse encouragée par les agents anglais. Il est vrai que lord Palmerston l'a nié à plusieurs reprises. « Quelles que soient, dit-il, au Parlement anglais, le 6 août 1840, les causes de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à l'instigation des autorités anglaises , ni par des ofticiers anglais» (1). En 1841 encore, dans la séance du 20 septembre, à la Chambre des Communes, lord Palmerston répéta ses dénégations. Mais il est certain que M. Richard Wood, le principal agent secret anglais dans la Montagne, était non seulement aux ordres du Sultan, mais surtout à ceux de lord Ponsonby, l'ambassadeur anglais à Constantinople, et du Foreign-Office de Londres. Cela ressort d'une façon indéniable de la correspondance diplomatique même imprimée par le Foreign Office pour le Parlement anglais. M. Wood était en rapports continuels avec lord Ponsonby, dont il était même le drogman ; il le renseignait fidèlement sur tous les événements et recevait de lui des instructions pour ses négo* ciations avec les Montagnards. Lord Palmerston lui-même communiquait directement avec M. Wood et lui transmettait les ordres du gouvernement anglais.
L'intérêt des Anglais était évidemment de gagner les sympathies des populations syriennes. Nous avons déjà constaté la grande importance de la Syrie pour leur commerce et leur politique. Quelle meilleure occasion pouvaient ils trouver alors de s'introduire dans le pays ? D'autant plus que leur intervention en faveur des Liba nais contre Méhémçt-AH était en parfaite harmonie avec toute leur politique en Turquie, tendant au maintien de l'Empire ottoman et de la souveraineté du Sultan. Ils se rendaient très bien compte que lesoulè-
(1) Revue des Deux-Mondes. Année 1841, Léon Faucher, La question d'Orient d'après des documents anglais.
vement des Libanais était le coup le plus terrible qu'on pût porter à la domination égyptienne en Syrie. Dans sa dépêche du 11 juin 1840, M. Moore, le consul anglaisa Beyrouth, rendant compte de l'insurrection de la Montagne, ajoutait judicieusement : c Je considère l'influence égytienne comme touchant à sa (in en Syrie. Si Ton fournit aux insurgés des armes et des munitions, les troupes du pacha seront chassées ou massacrées » (1).
Les agents anglais multiplièrent les encouragements et les promesses de secours aux Montagnards. Ils les assurèrent de leur protection, de l'intervention de la flotte anglaise en leur faveur. Il est donc très naturel que les Libanais, dans leur note du 11 juin, aient fait appel au protectorat anglais. L'Angleterre était pour eux une nouvelle amie, qui les soutenait énergiquement contre l'oppression. Us pensaient que la meilleure garantie qu'ils pussent demander contre la tyrannie égyptienne était la sienne, puisqu'elle combattait partout Méhémel-Ali. Mais toujours fidèles à la France, leur loyale amie depuis la Croisade, qui les avait soustraits par les Capitulations à 1 arbitraire ottoman, ils ne voulaient pas se séparer d'elle. Ils étaient intimement convaincus qu'elle ne les abandonnerait pas, qu'elle les défendrait contre la tyrannie musulmane, comme elle avait toujours fait, et ils demandaient qu'elle s'associât à l'Angleterre pour les protéger.
Les Libanais, conflues dans leurs montagnes, ne connaissaient ni ne comprenaient les péripéties de la politique européenne. Us ignoraient les visées et les ambitions de l'Angleterre et sa rivalité avec la France, en Orient. Us constataient simplement qu'ils avaient depuis longtemps une puissance européenne amie et protect rice, la France, et qu'une deuxième puissance, l'Angleterre, leur offrait son appui. Tout naturellement, ils demandaient aux deux d associer leurs efforts pour les protéger, sans songer même qu'il pût y avoir un antagonisme entre elles.
Cependant, l'entente entre la France et l'Angleterre, sur laquelle avait, de 1832 à 1838, reposé la politique européenne, s'était rompue complètement.
L'opinion publique, en France, se prononçait de plus en
(1) Revue des Deux-Mondes, année 1841, Léon Faucher, La question d'Orient d'après des documents anglais.
plus énergiquement en faveur de Méhémet-AIi, dont elle exagérait le génie et l'œuvre de civilisation. Elle força le ministère du maréchal Soult à repousser l'ultimatum que lord Palmerston proposait d'adresser au vice roi d'Egypte, afin d'exiger la restitution de la flotte turque.
Lord Palmerston, alors, s'était détaché de la France pour rechercher une entente avec l'Autriche et la Russie contre Méh émet-Ali, et comme ces deux dernières puissances avaient accédé à sa politique, il proposa d'envoyer simultanément à Constantinople des flottes anglaise, française et russe. Le ministère Soult accepta celte proposition, mais toute la bourgeoisie protesta. On reprocha amèrement aux ministres leur condescendance aux volontés de lAngleterre. Les Français n avaient pas encore oublié les traités de 1814 et de 1815, qui avaient diminué leur territoire et leur influence. La revision de ces traités était le désir ardent de toute la nation, qui ne pouvait oublier que l'Angleterre avait été un de leurs principaux artisans. Le culte napoléonien venait de renaître ; il apportait un nouvel aliment aux sentiments patriotiques, en ravivant les souvenirs glorieux de l'épopée révolutionnaire et impériale, et stimulait encore l'anglophobie de la bourgeoisie et du peuple. L'opinion publique réclamait une attitude énergique en face de l'étranger. La colère fut grande, lorsqu'on connut le rapprochement de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie et de la Prusse. C'était une nouvelle coalition des anciens alliés de 1814. des ennemis « héréditaires » contre la France et contre son allié, Méhémet-AIi.
Devant l'indignation de la nation, les Chambres inclinèrent vers une politique étrangère nouvelle. Le ministère Soult fut renversé et remplacé, le Ier mars 1840, par un ministère présidé par M. Thiers, l'historien même de l'Empire,
M. Thiers était partisan de l'alliance anglaise ; mais, il voulait en même temps sauver Méhémet-AIi, empêcher toute intervention européenne contre lui et consolider sa situation par un accord direct entre la Porte et lui, qui lui aurait laissé la plus grande partie au moins de la Syrie et la possession héréditaire de l'Egypte. Mais il se heurta à la volonté irréductible de lord Palmerston.
En effet, le ministre anglais voulait abaisser Méhémet-AIi, le possesseur de l'isthme de Suez, d'une des routes vers l'Inde. Il ne voulait pas lui laisser une puissance capable de
résister à l'Angleterre, mais, au contraire, perpétrer Fa faiblesse de l'Empire ottoman, qui seule lui semblait permettre la prépondérance anglaise en Orient. En même temps, il voulait soustraire le Sultan à l'influence russe, en le protégeant contre son vassal .
A cet effet, il conseilla au Sultan de ne pas négocier avec son vassal révolté, mais de lui dicter un ultimatum ; en même temps, il proposa à la Russie, à l'Autriche et à la Prusse une intervention collective contre Méhémet-Ali, en dehors de la France Cette intervention collective, dans son esprit, devait empêcher une intervention russe en faveur du Sultan, qui aurait placé ce dernier sous la lourde et exclusive tutelle de Pélersbourg.
Les négociations furent secrètes. Lord Palmerston ne prévint ni le gouvernement de Paris, ni l'ambassadeur français à Londres, M. Guizot, qui, cependant, était le plus ferme partisan d'une entente- franco-anglaise. Le 15 juillet 1840 fut signé le traité de Londres, entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, la Prusse et la Turquie, qui fixait les termes de l'ultimatum que le Sultan devait adresser au vice roi (1). On offrait à ce dernier l'administration héréditaire de l'Egypte, sous la suzeraineté du Sultan, et le pachalikde Saint-Jean-d'Acre, avec la Syrie méridionale sa vie durant; on lui enjoignait d'évacuer immédiatement les autres pachaliks syriens, le district d'Àdana, l'île de Candie et 1 Arabie. Un délai de dix jours lui était assigné pour accepter cet ultimatum. En cas de refus, il devait perdre encore le pachalik d'Acre, et si, au bout de vingt jours, il n'avait pas encore cédé, on lui enlèverait l'Egypte même. Les quatre puissances cosignataires du traité, avec le Sultan, s'engageaient à en assurer l'exécution, au besoin par la force.
Par ce traité, les puissances prétendaient régler la question d'Orient en dehors de la France et môme contre elle. C'était une atteinte grave aux droits qu'elle avait acquis dans les pays du Levant, une méconnaissance de son protectorat des chrétiens, dont le sort était, en somme, réglé, sans qu'elle fût môme consultée La signification du traité fut encore accentuée par lord Palmerston.
Le 17 juillet 1840, déjà il adressa à ses nouveaux alliés un
(1) Marlens, Nouveau Recueil général de traitéê,t. I, p. 136 et suiv.
LA CftlSK DE 1840 KT LA DEFAITE DE MÉIIEMET-ALI 225
mémorandum confidentiel, dans lequel il rejetait sur le gouvernement français les changements opérés dans les alliances européennes et demandait qu'on liât la France pour l'avenir par ses propres déclarations. Ce document fut rendu public, pour avertir la France que le traité du 15 juillet était dirigé contre elle (1).
Le 4 août 1840,Palmerston écrivit à son agent dans le Liban, M. Wood : « Je vous ordonne de déclarer hautement en mon nom que le gouvernement anglais, de concert avec les gouvernements d'Autriche, de Prusse et de Russie, protégera ceux qui voudront rentrer dans l'obéissance directe du Sultan ; que la flotte anglaise viendra au secours des Syriens ; que la Sublime-Porte enverra des armes et des munitions (2). » C'était annoncer aux protégés de la France qu'ils n'avaient plus à compter sur elle, mais que leur protection serait assurée en dehors par les quatre puissances, à condition qu'ils se soumissent au Sultan. C'était en même temps leur signifier la volonté des puissances de refouler par la force MéhémetAli, l'ami avéré de la France. Jamais l'influence de cette dernière n'avait encore subi atteinte pareille en Orient.
Dans l'intervalle, Méhémet-Ali s'était préparé à la résistance. Sa grande préoccupation était toujours d'apaiser la révolte des Montagnards. A la fin du mois de juin, il envoya Soliman-Pacha avec 15.000 soldats à Beyrouth, pour défendre au moins la côte contre les insurgés ; en même temps, voulant épuiser tous les moyens de conciliation, il donna satisfaction aux insurgés pour quelques-uns de leurs principaux griefs, leur laissa leurs armes, et les exempta des corvées dans les mines. Il chargea l'émir Béchir de leur transmettre ces concessions.
L'émir mit à remplir cette tâche une tiédeur significative (3). Bien que son prestige fût singulièrement amoindri auprès des Libanais, il était seul capable de les apaiser et d'amener une réconciliation avec le vice-roi. Son autorité était encore considérable, et le respect presque religieux qu'il imposait aux populations était tel, qu'en sa présence
(4) Thureau-Dangin, op. cit., t. IV, p. 212 et suiv.
(2) Revue des Deux-Mondes, année 1841. Léon Faucher, art. cité.
(3) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 282 et suiv.
elles auraient certainement hésité à rompre définitivement et brusquement avec les Egyptiens. Mais il n'alla pas lui-môme trouver les chefs des insurgés et se borna à envoyer auprès deux son fils Emin. Peut-être ne voulait-il pas s'abaisser à négocier avec ses sujets ; peut-être craignait-il leurs reproches, ou quelque atteinte à sa dignité. Peut-être aussi ne voulait-il pas se compromettre davantage pour Méhémet-AIi et préparer sa volte-face et son retour au camp ottoman.
L'émir Emin convoqua les principaux insurgés à Mada, à trois heures de marche de Beyrouth, et leur communiqua les intentions pacifiques du vice-roi, sans aucun succès d'abord. On lui rappela les nombreuses circonstances où Ibrahim- Pacha avait odieusement violé sa parole. Finalement, quelques-uns se laissèrent ébranler, mais la grande majorité maintint sa demande que les nouveaux accords avec Méhémet-Ali fussent placés sous la garantie des puissances. Si le vice-roi était sincère, disaient-ils, que lui importait cette formalité? En vain, l'émir Emin leur montra que le vice-roi ne pourrait accepter une condition pareille, incompatible avec sa dignité. Forts des promesses anglaises, ils tinrent bon, et les négociations ne purent aboutir (1).
Au moins les troupes égyptiennes réussirent-elles à pacifier la Syrie méridionale et le district de Naplouse, dont les habitants avaient eu l'intention de se joindre aux Montagnards. Contre ces derniers, Soliman-Pacha, à Beyrouth, organisa une offensive générale. Les insurgés furent rejetés dans leurs montagnes ; les habitants de la côte et des plaines firent leur soumission, mais au pied du Liban, les troupes égyptiennes durent s'arrêter. Postés sur les rochers, les Maronites et les Druses repoussèrent toutes les attaques. Comme ils manquaient de munitions, ils ne tiraient qu'à coup sûr et se contentaient de se maintenir dans leurs positions. Mais ils multiplièrent leurs appels à l'Angleterre, lui rappelant sans cesse ses promesses de secours (2).
« Les Druses, écrivit le 24 juillet, M. Wood à lord Ponsonby, sont dans la situation la plus désespérée. Ils implorent chaque jour notre assistance et promettent que si nous leur en donnons les moyens, ils se lèveront jusqu'au dernier
(4) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 283.
(2) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 285.
homme. Tout ce qu'ils demandent, ce sont des munitions et des armes... Les Syriens demandent toujours un appui direct de notre part » (1). Alors lord Palmerston se décida à intervenir directement et vigoureusement en Syrie.
Le 14 août 1840, avant qu'on eût notifié le traité de Londres à Méhémet-Ali, l'avant-garde des escadres anglaise, autrichienne et turque se présenta à Beyrouth, sous les ordres du commodore anglais sir Charles Napier. Soliman-Pacha n'osa pas ouvrir les hostilités contre la flotte des alliéstet sir Charles put entrer facilement en rapport avec les Libanais et appuyer leur mouvement insurrectionnel, tâche qui lui répugnait personnellement, comme il en fit plus tard l'aveu lui-même à la Chambre des communes (2).
Encouragé par sa présence, M. Wood, le 15 août, écrivit une lettre confidentielle à l'émir Béchir, dans laquelle il lui promettait une sorte d'indépendance, s'il voulait abandonner Méhémet-Ali (3). En même temps, il écrivit à tous les chefs delà Montagne et du Haouran pour leur annoncer l'arrivée de la flotte alliée et les engager à se soulever et à commencer l'attaque contre les Egyptiens. La Porte, de son côté, ne resta pas inactive. Sur les conseils de lord Ponsonby, Réchid-Pacha, le 22 août, dans une lettre, assura l'émir Béchir du pardon et même de l'amitié du Sultan, à condition de se déclarer contre le vice-roi, et lord Ponsonby ordonna à M. Wood de confirmer les termes de cette lettre au vieux prince et de lui signifier qu'il encourrait l'inimitié des quatre puissances, s'il persistait à demeurer fidèle à Méhémet-Ali.
Enfin, sir Charles Napier agit directement auprès des insurgés, et dans une proclamation, appela tous les Montagnards, et même tous les autres Syriens à la révolte : « Habitants do Liban, leur dit-il, vous qui êles plus spécialement sous mes yeux, levez-vous et secouez enfin le joug sous lequel vous gémissez. Des troupes, des armes et des munitions vont arriver, au premier jour, de Constantinople, et désormais les vaisseaux égyptiens n'insulteront plus vos côtes (4). »
Ainsi, il leur annonça officiellement l'ouverture des hoslili-
(1) Revue des Deux-Mondes, année 1841.
(2) Thureau-Dangio, op. cit., t. IV, p. 289, note.
(3) Revue des Deux-Mondes, 1841, Léon Faucher, arl. cité.
(4) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 305, note.
lés contre Mé hé met- Ali et la ferme intention des quatre puissances de le chasser par la force de la Syrie. Dans une autre partie de sa proclamation, il engagea les soldats égyptiens à déserter, en leur montrant qu'ils étaient les serviteurs du Sultan et qu'ils ne devaient pas suivre un rebelle : « Soldats du Sultan, qui avez été arrachés de vos foyers par la trahison, pour être traînés sur les sables brûlants de l'Egypte, et qui, depuis, avez été transportés en Syrie, je vous adjure également, au nom du Grand Seigneur, de retourner sous son allégeance. J'ai placé deux vaisseaux de ligne près du lazaret, dans lequel vous êtes campés, pour recevoir ceux d'entre vous qui se mettront sous ma protection .. . Un oubli complet de tout le passé et votre paye arriérée sont assurés parle Sultan» ainsi que tout ce qui est dû aux soldats qui rejoindront ses drapeaux. »
Ainsi, l'amiral anglais, agissant officiellement au nom du Sultan, mais s'inspirant des instructions reçues de lord Palmers Ion, fit proclamer officiellement Méhémet-Ali rebelle contre le Sultan et contre l'Europe. Ce furent des Anglais qui dirigèrent toute la campagne, se substituant aux fonctionnaires ottomans. Ce furent eux qui délièrent les Egyptiens du serment de fidélité envers le vice-roi, et qui, au nom de la religion musulmane comme en vertu de la souveraineté du Sultan, les rappelèrent au devoir d"obéissance envers ce dernier, le Grand-Seigneur. Ils avaient définitivement pris en mains la direction de l'Empire ottoman, et la sauvegarde de ses intérêts en Syrie.
Fidèles à leur tactique de diviser l'adversaire et de corrompre ses principaux lieutenants, ils essayèrent de détacher du vice-roi les chefs de son armée Ainsi, ils offrirent à Soliman- Pacha l'administration héréditaire du pachalik de l'île de Chypre, à Méhémet- Pacha, celui de Tripoli, à Chéri f-Pacha, celui du reste de la Syrie. Tous les trois, du reste, repoussèrent énergiquement ces propositions et prévinrent le vice-roi, en l'assurant de leur fidélité inébranlable (1).
La brutalité, empreinte de mauvaise foi, de lord Palmerston, est mise en lumière d'une façon éclatante par ce fait que l'ultimatum contenu dans le traité de Londres du 15 juillet, ne fut notifié à Méhémet-Ali que le 16 août, c'est-à-dire deux
(1) Mouriez, op. cit. 9 t. IV, p. 306.
jours après l'arrivée des vaisseaux alliés à Beyrouth et après les lettres de M. Wood et les premières démarches de sir Charles Napier auprès des insurgés, en un mot, après l'ouverture réelle des hostilités contre lui. C'est que le ministre anglais avait reconnu combien peu solide était la domination égyptienne en Syrie ; il savait qu'elle devait s'effondrer rapidement, et que, du moment que les Libanais s'étaient soulevés, les régiments d'Ibrahim-Pacha ne sauraient faire une longue résistance aux alliés et aux Ottomans. Or, il voulait chasser complètement Méhémet-Ali de la Syrie ; il voulait l'enfermer en Egypte, détruire son prestige, briser les ressorts de sa puissance, malgré la France, afin qu'il ne fût plus un rival dangereux pour l'Angleterre, mais qu'au contraire, elle pût en faire l'instrument de sa politique égoïste, comme elle venait de faire du Sultan. Connaissant l'ambition extrême du vice-roi, son orgueil et son énergie, il calcula qu'il repousserait l'ultimatum, surtout si la présentation de celui-ci était accompagnée de démarches et de provocations comme celle de M. Wood et de sir Charles Napier, qui en rendrait l'acceptation équivalente à une humiliation complète. Alors les alliés n'auraient qu'à recourir à la force el à prendre contre lui l'offensive la plus vigoureuse.
Le calcul de lord Palmerston était juste, c Je ne rendrai qu'au sabre, répondit Méhémet-Ali irrité, exaspéré, à la lecture de l'ultimatum, ce que j'ai acquis par le sabre. » C'était la guerre à outrance.* Les flottes alliées hâtèrent la concentration de leurs forces sur les côtes de Syrie, composées d'une escadre anglaise et de quelques vaisseaux autrichiens et turcs. Uue armée ottomane vint appuyer ses mouvements. Les Egyptiens proclamèrent l'état de guerre en Syrie (1).
Sous le commandement de sir Charles Napier, dix mille hommes furent débarqués dans la baie de Djounî, sans que les Egyptiens s'y opposassent, le 11 septembre. Le même jour commença le bombardement de Beyrouth par la flotte alliée. En peu de temps, la plus grande partie de la ville fut réduite en cendres; presque toutes les marchandises indigènes et exotiques furent détruites. Un grand nombre de femmes et d'enfants périrent. La maison du consul français, qui seul n'avait pas amené son pavillon, servit de point de mire aux
({) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 307 et suiv. ; Guys, op. cit., t. II, pè272. •
canonniers anglais et fut criblée de balles, sans que le pavillon disparût.
Ibrahim -Pacha occupait avec ses troupes les hauteurs environnantes. Soliman-Pacha , le gouverneur de la ville, s'était retiré dans la banlieue avec la garnison et ne riposta que faiblement au feu de l'ennemi. Mais lorsqu'au bout de trois jours le bombardement cessa, il empêcha tout débarquement et toute occupation de Beyrouth. Cette importante position stratégique resta donc aux mains des Egyptiens. Si les alliés n'avaient pu joindre les insurgés du Liban dans la baie de Djounl, s'ils ne leur avaient pu distribuer des armes et de l'or pour accentuer leur lutte contre le vice-roi, leur attaque contre Beyrouth se serait terminée par un échec.
Le bombardement avait eu en France un retentissement considérable. Déjà l'émotion causée par le traité de Londres avait été universelle et profonde. C'était un défi lancé à la France par l'Angle terre, que l'opinion considérait alors comme l'ennemi séculaire, comme l'adversaire acharnée notamment de la Révolution et de l'Empire. L'honneur national semblait attaqué par ce fait que ce traité avait été conclu contre son ami et protégé, à son insu, sans môme qu'elle fût avertie ni des négociations ni de la signature. Le bombardement de Beyrouth mit l'exaspération à son comble. « L'agitation des cœurs, écrivait le poète allemand Henri Heine, alors à Paris, dans Lutècc, s'accroît de moment en moment. Avec l'ardeur impatiente des Français, il est difficile de comprendre comment ils peuvent tenir dans cet état d'incertitude. Une décision, une décision è tout prix 1 Tel est le cri du peuple entier, qui croit son honneur offensé Si cette offense est réelle ou imaginaire, je ne saurais en juger ; la déclaration des Anglais et des Russes, qu'ils n'ont pour dessein que d'assurer la paix, ressemble à de l'ironie, au moment qu'à Beyrouth le tonnerre du canon soutient le contraire ... Le tonnerre du canon de Beyrouth trouve son écho dans tous les cœurs français. »
Dans les Chambres, des paroles de guerre retentirent ; on parla de détruire les traités humiliants de 1814 et de 1815, imposés par les quatre puissances qui étaient de nouveau coalisées contre la France, de recommencer la guerre contre l'Europe. La Marseillaise fut chantée dans les rues de Paris. Le ministère Thiers augmenta la marine ; une loi fut votée pour fortifier Paris, afin qu'en cas d'invasion, la capitale pût résis-
ter et que sa prise ne paralysât plus la résistance nationale, comme en 1814 et 1815.
Tous les soldats en congé furent rappelés sous les drapeaux. On demanda l'envoi d'une armée sur le Rhin, pour châtier avant tout la Prusse et l'Autriche, les deux alliées de l'Angleterre, qui, n'ayant aucun intérêt en Orient, ne semblaient s'être associées à elle que pour humilier la France.
En Allemagne, l'agitation ne fut pas moins vive ; il y eut une explosion de patriotisme dans la nation allemande, qui se réveillait alors de sa torpeur séculaire, et un violent mouvement anti-français. Les deux gouvernements d'Autriche et de Prusse se rapprochèrent et, en novembre 1840, conclurent une convention militaire dirigée contre la France. La Prusse mobilisa son armée. Une guerre parut imminente.
M. Thiers, au fond, ne la voulait pas ; mais il croyait que le meilleur moyen d'obtenir pacifiquement une solution conforme aux intérêts et à la dignité de la France, était de tenir un langage ferme aux puissances et de paraître décidé à tirer l'épée, si on se heurtait à une fin de non-recevoir absolue.
Ni le roi Louis-Philippe cependant, ni la grande bourgeoisie qui dominait alors en France, ne voulaient un conflit, surtout pas avec l'Angleterre. Le roi pesa sur M. Thiers et le poussa dans la voie des concessions, malgré l'opinion publique.
Le 8 octobre, sous l'impulsion du souverain, le ministre dut envoyer à Londres une note, dans laquelle il déclarait que la France ne ferait pas de la question de la Syrie un casus belli> mais que si on voulait enlever l'Egypte à Méh émet-Ali, au lieu de lui en conférer l'administration héréditaire, la France interviendrait par les armes pour le soutenir.
M. Thiers avait rédigé cette note un peu malgré lui, car il estimait qu'elle contenait des concessions trop grandes, et craignait qu'elle fût interprétée comme un aveu de faiblesse et une reculade. Afin de montrer à l'Europe qu'il ne reculerait pas devant une guerre, il proposa à Louis-Philippe de demander au Parlement les crédits nécessaires pour porter l'effectif de l'armée à cinq cent mille hommes et mobiliser encore au besoin trois cent mille gardes nationaux. Mais le roi, pacifique à outrance, ne voulant à aucun prix paraître décidé à un conflit armé, refusa et amena M. Thiers à donner sa démission avec tous les autres ministres.
Le maréchal Soult, du parti de la paix, constitua un nouveau ministère. M. Guizot, le partisan le plus ferme de l'entente absolue avec l'Angleterre, fut rappelé de l'ambassade de Londres pour prendre le portefeuille des affaires étrangères.
Le 29 octobre 1840, le ministère, dans une déclaration lue au Parlement, exposa qu'il espérait la paix. M. Thiers et ses partisans lui reprochèrent de vouloir la paix à tout prix. « Le cabinet du 29, octobre, s'écria le ministre démissionnaire veut la paix certaine, et il est sûr de l'avoir. » Il était avéré désormais que la France avait abandonné Méhémet-Ali.
Lord Palmerston était admirablement renseigné sur les dispositions ultra-pacifiques du roi Louis-Philippe. II savait qu'au fond l'intervention armée de la France ne se produirait pas, grâce à l'opposition du roi. Aussi, sans trop se soucier de l'opinion publique en France et des préparatifs belliqueux de M. Thiers, avait il donné Tordre à l'amiral Stopfort, qui commandait la flotte alliée devant Beyrouth, et à sir Charles Napier de poursuivre énergiquement l'offensive contre les Egyptiens. La ville de Tripoli fut bombardée et détruite. Les troupes de débarquement et la flotte attaquèrent successivement Jebaïl, défendue énergiquement par les Albanais, Batroûn, Gâzir, et occupèrent toute la côte phénicienne, refoulant partout les Egyptiens, pris à revers par les Montagnards (1).
Le gros de l'armée d'Ibrahim occupait toujours la ligne stratégique de Marach à Damas, en avant du Liban, s'appuyant sur Alep, Homs et Hama, et barrant ainsi la grande route à travers la Cœlésyrie. Une marche offensive à travers l'Asie Mineure était devenue impossible à la suite de la révolte des Libanais et du débarquement des alliés. Même Ibrahim dut dégarnir l'Est et le Nord de la Syrie, pour assurer la défense de la côte et maintenir ses communications avec l'Egypte, menacées par les Montagnards, que la présence des Anglais enhardissait à prendre l'offensive dans la plaine même.
11 se tenait en personne près de Beyrouth, mais avec des forces insuffisantes pour pouvoir jeter à la mer l'armée de débarquement. Ses régiments se trouvaient éparpillés
(I) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 310 et suiv.
autour du Liban et sur la frontière du Nord, alors qu'il lui aurait fallu au moins trente mille hommes et une puissante artillerie pour attaquer avec succès les alliés (1).
Il était dans une position très difficile, au milieu de populations hostiles et insurgées, à la tête d'une armée mal nourrie, mal payée, à peine vêtue, sans médecins ni médicaments, sans protection contre les maladies, composée de troupes dont une partie, la partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la désertion. Peut-être tfussi n'osa-t-il pas attaquer les alliés pour ne pas contrecarrer les négociations diplomatiques de son père. Il se borna donc d'abord, même après les bombardements de Beyrouth et de Tripoli, à essayer de comprimer et d'étouffer l'insurrection libanaise, mais il échoua complètement.
Les paysans, en effet, venaient par bandes s'armer dans le camp des alliés, qui regorgeait d'or, de vivres, d'armes et de munitions. En moins d'un mois, on leur distribua plus de trente mille fusils. Parcourant les campagnes, ils harcelèrent les postes égyptiens, surprirent les détachements isolés, arrêtèrent les convois de vivres, coupèrent les communications d'Ibrahim avec les corps d'armée de l'intérieur (2). Celui-ci fut obligé de diviser sa petite armée en trois corps, pour tenir tête à ces nuées d'adversaires, à cette guérilla des Montagnards. Lui-même, avec cinq mille hommes, marcha sur Béit-Chébab en révolte et chercha à se rapprocher de l'émir Béchir, impassible à Béit-ed-Dîn. Soliman-Pacha, avec un autre détachement, restait posté aux portes de Beyrouth, afin d'empêcher l'occupation de cette ville par les alliés Enfin, Osman-Pacha, avec six mille hommes, dont beaucoup de malades, occupa la forte position de Maïmuba, pour intercepter les communications des insurgés du Kesrouan avec la côte.
Ces trois corps furent défaits. Le 4 octobre, les Montagnards, sous la conduite du cheikh Francis Khâzen et de l'émir Béchir-ben-Kassim Chéhab, un neveu du prince, attaquèrent Osman à Wala-al-Jaouz, avec une grande impétuosité. Les recrues syriennes, abandonnant le camp égyptien,
(i) Thureau-Dangin, op. cit.% t. IV, p. 297 ; Mouriez, op. ci/., t. IV, p. 321 et suiv.
(2) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 322 et suiv.
se joignirent à eux. Les positions d'Osman furent enlevées les unes après les autres. Poursuivi par les alertes Libanais, le malheureux général dut s'enfuir à travers les gorges du Liban et ne put rallier qu'un millier d'hommes à Baâlbek (1).
Cette brillante victoire, remportée uniquement par les Maronites, fut le prélude de la défaite d'Ibrahim lui-même. Tout le Nord du Liban était débarrassé de troupes égyptiennes. Les insurgés du Kesrouan purent communiquer librement avec la côte, se jeter entre Beyrouth et le petit corps d'Ibrahim et isoler ce dernier dans la montagne, dans une position des plus critiques, obligé d'éparpiller ses cinq mille hommes pour conserver ses communications avec Soliman et avec la garnison de Baâlbek. Quinze cents hommes de ses meilleures troupes étaient fortement retranchés à Calas-Meidai, protégés sur leur front par un profond ravin et postés sur des rochers abrupts. Mais les soldats n'étaient pas suffisamment nombreux pour défendre cette formidable position.
Avec une heureuse audace, sir Charles Napier résolut de les attaquer brusquement avec quelques milliers de Montagnards et de troupes ottomanes. L'émir Kassim, le fils aîné de l'émir Béchir, venait se joindre à l'insurrection.
Ibrahim, redoutant une attaque, était accouru avec deux mille hommes et attendait d'autres renforts pour le lendemain. Alors sir Charles brusqua l'attaque, avant que ces renforts fussent arrivés. L'émir Kassim et les Montagnards tournèrent les positions égyptiennes par les défilés du Liban et empêchèrent un détachement venu de Zahlé de se joindre à Ibrahim. Dans la nuit du 9 au 10 octobre, quatre bataillons ottomans réussirent à escalader les rochers dominant les ' positions du pacha et, par leur fusillade nourrie, jetèrent le désarroi dans les rangs de ses troupes. Attaqués de front par Sir Napier, les Egyptiens firent une résistance désespérée, mais au bout de quatre heures de combat ils lâchèrent pied et s'enfuirent dans les gorges sauvages du Kesrouan.Les Montagnards firent 800 prisonniers. Ibrahim-Pacha lui-même s'échappa péniblement avec quelques cavaliers jusqu'à Baâlbek.
(1) Mouriez, op. ci/., t. IV, p. 323 ; Chidi&q, op. ci/., p. 608 et suiv. ; Guys, op. cit., t. II, p. 279 et suiv. ; Mislin, op. «7., 1. 1, p. 354 ; Paton, op. cit., t. II, p. 188 et suiv.
C'était la bataille décisive de la guerre. Le soir même, l'amiral Stoptfort occupa Beyrouth, dont la garnison avait été démoralisée par la nouvelle de la défaite d'Ibrahim. Une partie des troupes de Soliman-Pacha se rendit aux Anglais. 1 e reste fut dispersé et perdit tous ses canons et ses bagages. Soliman arriva presque seul à Baâlbek (1).
Sayda venait d'être enlevé, après une défense héroïque de Hassan-Pacha. A la Gn du mois d'octobre 1840, il ne restait plus aux Egyptiens sur la côte que Saint-Jean-d'Acre.
Le désastre du corps d'Ibrahim devait enfin décider l'émir Béchir à abandonner la cause du vice-roi. Depuis le début d'octobre, il était en pourparlers avec l'amiral Stopfort et le Séraskier Yzzet- Pacha, auquel la Porte venait de donner le gouvernement général de la Syrie. Le lendemain de la défaite de Wata-el-Jaouz, il signa avec Stopfort et le Séraskier une convention par laquelle il reconnaissait la suzeraineté du Sultan Abdul-Médjid et s'engageait à le servir fidèlement, à *a condition d'avoir la vie sauve et de conserver tous ses biens. Le plus fidèle allié de Méhémet-Ali, l'artisan de ses victoires en Syrie, semblait ainsi l'abandonner. Mais l'émir., prudent comme toujours, voulut éviter la rupture officielle et ouverte avec lui ; car la victoire des alliés ne lui paraissait pas encore certaine, définitive, et il ne voulait pas se compromettre devant le vice-roi, au cas d'un retour offensif victorieux des Egyptiens. Bien qu'il eût signé sa paix et sa soumission à la Porte, il essaya de rester neutre dans la guerre et de. ne pas se joindre ouvertement aux alliés. Pressé de se rendre à leur camp, il s'excusa, en prétextant que les troupes d'Ibrahim lui barraient le chemin et promit de leur envoyer deux de ses fils comme otages (2).
Les alliés cependant avaient un trop grand intérêt qu'il les ralliât ouvertement pour ne pas l'y engager vivement. Malgré ses fautes, son prestige était considérable dans la Montagne. L'aristocratie surtout et le haut clergé lui restaient inébranlablement fidèles ; le peuple même le considérait toujours comme son chef naturel. Surtout les petites peuplades en dehors du Liban, les tribus bédouines, les Naplousiens et autres, semblaient attendre que le vieux prince se fût défi; Mouriez, op. cit., t. IV, p. 332 et suiv. (2) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 324 et suiv.
claré ouvertement contre Méhémet-Ali pour s'insurger en masse ; leur confiance en son habileté et en sa perspicacité était si grande que tant qu'il n'avait consommé sa rupture avec le vice-roi, ils hésitaient à se soulever et à attaquer les troupes égyptiennes.
Les alliés résolurent donc de lui faire une nouvelle concession pour le faire venir dans leur camp. Ils lui assurèrent que le titre de Prince de la Montagne lui serait laissé, malgré sa défection de 1832 et sa longue fidélité aux Egyptiens. Mais avant qu'il eût pu prendre une décision, son fils atné Kassim avait rejoint les alliés et s'était placé à la tète d'une troupe de Montagnards, avec laquelle il avait pris une part glorieuse à la bataille de Calas-Meïdat.
Alors les alliés et la Porte ne voulant plus être dupes de ses tergiversations et espérant frapper par une iflesure brutale et énergique les esprits des Syriens, prononcèrent solennellement la destitution du prince. Sur les conseils de M. Wood, l'émirat de la Montagne ne fut pas conféré à Kassim, le fils aîné de Béchir, qui venait d'abandonner son père, mais à l'émir Béchir Mulhem-ben-Kassim-Chéhab, fils de Kassim, frère de l'émir Yousof, et petit-fils de l'émir Mulhem, qui avait été un des premiers chefs de l'insurrection et avait com mandé les Libanais à Wata al-Jaouz. Les Anglais et les Ottomans, en effet, n'avaient plus aucune confiance même dans les fils de l'émir Béchir; ils craignaient qu'ils ne fussent dirigés par leur père et continuassent sa politique favorable à l'Egypte et à la France. Or, ils voulaient avoir à la tête du Liban un prince dévoué à leurs intérêts, fidèle instrument de leur politique et ils croyaient l'avoir trouvé en l'émir Béchir- Mulhem, qui n'avait ni le prestige ni les talents nécessaires pour acquérir en Syrie la grande autorité de son prédécesseur et pour pouvoir contrecarrer la Porte et les agents anglais.
Lorsque l'émir Béchir apprit sa destitution, il fut consterné. Il se rendit enfin au camp des alliés avec sa famille et une suite nombreuse, bien qu'il eût reçu une dépêche pressante d'Ibrahim de le rejoindre à Baâlbek. La cause égyptienne lui semblait irrémédiablement perdue et il ne pensait qu'à sauver sa propre situation, même au prix d'une humiliation.
Il arriva à Sayda le 14 octobre; comme l'amiral Stopfort
se trouvait alors à Beyrouth, il s'y rendit immédiatement, pour se remettre à la générosité du vainqueur. Le représentant de la Porte, Khalil-Pacha, et 1 amiral anglais le reçurent avec tous les honneurs dus à son rang, mais lui signifièrent qu'il ne pouvait plus rester au Liban. 11 prolesta, invoqua le raité du 5 octobre, qu'il venait de conclure avec les alliés, leur rappela leurs dernières promesses, mais en vain ; il ne réussit pas à fléchir les vainqueurs. Ils ne lui accordèrent que la faveur de choisir lui-même sa nouvelle résidence, le lieu de son exil, en excluant cependant la France et l'Egypte.
Il demanda d'abord à être transporté à Rome ; alors l'amiral ne lui laissa le choix qu'entre l'Angleterre et l'ile de Malte. Finalement, il opta pour celte dernière et y débarqua le 1er novembre avec sa femme, ses enfants, et une suite assez nombreuse (1).
Plus tard, il se fixa à Constantinople, où il mourut à l'âge de 87 ans, en 1850, entouré du respect même des Ottomans. Il devait être le dernier grand prince de la Montagne.
Sa fermeté, son équité, ses qualités brillantes et vraiment princières firent bientôt oublier sa cruauté et son alliance avec les oppresseurs égyptiens. Encore aujourd'hui son nom est prononcé avec respect par les Libanais, qui se souviennent avec émotion de la grandeur et de l'éclat de son gouvernement.
Ibrahim-Pacha comprit enfin que le Nord de la Syrie et le Liban étaient perdus pour lui. Il essaya à Baàlbak de réorganiser son armée, décimée par les batailles, les maladies et les désertions et qui ne comptait guère plus de 20.000 combattants (2;.
Le gouvernement français avait abandonné tout projet d'intervenir par les armes en faveur de Méhémet-Ali. M. Guizot ne comptait plus que sur ses négociations avec lord Palmerston pour sauver au moins 1 administration de l'Egypte à Méhémet-Ali. Il rencontra à Londres une mauvaise volonté très prononcée. Lord Palmerston et ses partisans, depuis le commencement de la crise, reprochaient durement et hautement à la France d'avoir joué un rôle de duplicité et d'avoir voulu tromper les autres puissances. « Le gouvernement de Sa
(1) Mouriez, op> ci/., t. VI, p. 325 et suiv. , (2) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 335.
Majesté britannique, écrivait-il dans un mémorandum du 31 août 1840 adressé aux puissances ..lliées, a de bonnes raisons de croire que depuis quelques mois, le représentant français à Constantinople a isolé la France d'une manière tranchée des quatre autres puissances, en ce qui concerne les questions auxquelles cette note se rapporte, et a pressé vivement et à plusieurs reprises la Porte de négocier directement avec Méhémet-Ali et de conclure un arrangement avec le pacha, non seulement sans le concours des quatre autres puissances, mais encore sous la seule médiation de la France et conformément aux vues particulières du gouvernement français (1). »
Le 26 janvier 1841 encore, lors John Russell, dans un discours au Parlement, rejetait toute la responsabilité de la crise sur M. Thiers. Premièrement, exposait-il en substance, ce n'est pas r Europe qui s'est séparée de la France ; c'est la France qui a rompu violemment avec l'Europe. Deuxièmement, cette séparation n'autorisait pas le gouvernement français à crier à l'insulte et à l'outrage, ni à menacer la paix de l'Europe par de formidables armements. En mettant ainsi en péril la bonne intelligence de l'Angleterre et de la France, ce gouvernement s'est montré bien imprudent. Troisièmement, le ministère français, en refusant de s'associer à l'arrangement proposé par les puissances sans autre motif que la répugnance de Méhémet- Ali è y accéder, a abaissé, par cette politique, les intérêts et la dignité de son pays. Quatrièmement, le ministère français en considérant toujours ce qui serait agréable à Alexandrie plutôt que ce qui devait ôlre honorable à Constantinople, a transporté par le fait à Méhémet-Ali l'attachement qu'il avait professé pour le Sultan (2).
Le gouvernement anglais refusa donc d'entrer dans la voie de la conciliation. II voulait tenir la France dans l'inaction, jusqu'à ce que Méhémet-Ali fût complètement vaincu. Et il était sûr que cette débâcle serait complète avant l'hiver.
A la Chambre française, le parti conservateur et le ministère courbèrent la tête et acceptèrent l'humiliation infligée par lord Palmerston. La commission de l'adresse alla jusqu'à justifier les accusations lancées par les Anglais contre
(1) Bévue des Deux-Mondes, Léon Faucher, article cité.
(2) Revue des Deux- Mondes, octobre 1841, Léon Faucher,article cité*
1a crise de 1840 et la défaite de méhémet-ali 239
M. Thiers, et le général Qugeaud lui-même déclara que les alliés n'avaient pas voulu outrager la France (1).
Un dernier espoir restaitaux amis de Méhémet-Alt ; c'étaient les remparts de Saint- Jean-d'Acre, devant lesquels, quarante ans auparavant, avait échoué la fortune de Bonaparte. La ville ne tomberait pas avant l'hiver, pensait-on ; la mer deviendrait, alors impraticable et la mauvaise saison forcerait la flotte alliée à chercher un abri dans un port sûr et à rester inactive. Le vice-roi aurait ainsi le temps de réorganiser une armée et de se fortifier solidement dans la Syrie méridionale. Peut être aussi la diplomatie européenne réussirait-elle à trouver un terrain de transaction (2).
Mais Acre tomba après une courte résistance. Les Anglais, les Autrichiens et les Ottomans amenèrent devant ses murs 478 pièces de grosse artillerie, qui dirigèrent sur la ville un feu nourri et meurtrier. Un boulet fit éclater la poudrière. Une explosion formidable s'en suivit, ensevelissant plus de 1.500 morts sous les décombres et détruisant une partie des fortifications. Il était impossible de prolonger la défense. Dans la nuit, les Egyptiens évacuèrent la place, qui fut occupée immédiatement par les alliés. C'était le dernier boulevard d'Ibrahim-Pacha en Syrie qui tombait.
Celui-ci avait voulu d'abord se maintenir à Zahlé et à Baâlbek, mais l'émir Béchir-Kassim-Mulhem s'établit à Hamana avec un corps considérable de Libanais, à quatre lieues du camp égyptien. Toute la Montagne avait alors pris les armes et commencé une guérilla acharnée contre l'armée d'Ibrahim, la harcelant sans cesse, lui coupant les vivres, détruisant ses avant-postes. Le pacha dut ordonner la retraite sur Damas, où il voulait concentrer tous les corps du Nord et reprendre l'offensive contre les alliés.
La retraite se fit par un temps affreux. Les troupes égyptiennes furent cruellement éprouvées par la dysenterie. Ibrahim lui-même et Soliman-Pacha tombèrent malades. L'émir Béchir-Kassim suivit l'armée en la harcelant, puis, la dépassant dans le Houléh, voulut se porter rapidement dans le Haourftn, pour y soulever les Druses et cerner les Egyptiens dans
(1) Sur ces débats, voir le Moniteur, t. XXVII, et les Mémoires de Guizot sur l'Histoire de mon temps.
(2) Thureau-Dangin, op. ci/., t IV, p. 373 et suiv.
Damas. Mais Ibrahim devina ce plan. Par une nuit noire, du 26 au 27 novembre, avec quelques milliers de cavaliers, il surprit les Montagnards près du village de Sassa et en fit un carnage horrible. L'émir Béchir-Kassim s'échappa avec quelques compagnons seulement (1).
Ibrahim réussit à concentrer à Damas une armée redoutable encore, 25.000 hommes de troupes régulières, 3.000 irréguliers, quelques milliers d'excellents cavaliers et 280 canons. C'étaient des forces suffisantes pour résister à l'armée ottomane, peu solide et mal commandée, et aux quelques détachements anglais, très éprouvés par le climat. Cependant, après la prise de Saint-Jean d Acre, il n'avait plus de point d'appui sur la côte, plus de base d'opérations ; ses communications avec l'Egypte môme étaient menacées et pour le moins, devenues très difficiles. Le ciel même semblait se prononcer contre lui. L'hiver était très rude ; les montagnes, les hauteurs étaient couvertes de neige , des pluies continuelles détrempaient le sol. Faute de tentes, la plus grande partie de l'armée était couchée dans une boue glaciale Les vivres manquaient. Les soldais d'origine syrienne désertaient en masse.
Néanmoins, Ibrahim ne désespéra pas. 11 conçut le projet hardi de lancer sur Saint-Jean-d'Acre une colonne mobile, formée de ses meilleures troupes ; par une marche rapide à travers les gorges méridionales du Liban, elle devait surprendre les alliés et s'emparer de Saint-Jean-d'Acre, avant qu'ils fussent revenus de leur stupeur.
La colonne s'était déjà mise en marche, lorsque des émissaires partis en reconnaissance revinrent et annoncèrent que les Libanais venaient d'occuper les défilés affreux qu'il lui fallait franchir, et étaient prêts à en défendre l'accès. En vain, Ibrahim leur multiplia-t-il les promesses pour obtenir leur neutralité ; ils restèrent fermes, et forcèrent le pacha à renoncer à son projet, dont le succès — très probable — aurait peutêtre changé la face des événements (2).
Ce fut alors qu'Ibrahim reçut de son père l'ordre d'évacuer la Syrie. Méhémet-Ali, en effet, avait fini par céder. Il est vrai que sa capitulation lui fut facilitée par un revirement dans la politique anglaise. Lord Palmerslon venait d'ap-
(1) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 369.
(2) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 371 etsuiv.
LA CRISE DE 1840 ET LA DÉFAITE DE MEHEMET-ALl 241
prendre que le tsar Nicolas Ier avait envoyé le comte de Liéven à Constanlinople en mission extraordinaire, pour avertir le Sultan que 80 000 Russes étaient concentrés à Odessa, l'arme au pied, prêts à être embarqués, et qu'il n'avait qu'un mot à dire pour qu'ils fussent à sa disposition (1). C'était une nouvelle tentative du tsar de mettre le Sultan sous sa tutelle par une convention militaire. Or, les efforts de Palmerston tendaient précisément à empêcher cette main-mise russe sur Constantinople. Il fallait craindre que le Sultan, exaspéré par la résistance opiniâtre d'Ibrahim-Pacha et voulant terminer la lutte le plus vite possible, acceptât les offres du tsar et ouvrit aux troupes russes l'Asie Mineure et la Syrie. Devant cette éventualité redoutable le ministre anglais décida d'abandonner l'ultimatum du traité du 15 juillet et à offrir à Méhémet-Ali des conditions honorables. Sir Charles Napier d'ailleurs, qui croisait alors le long des côtes de l'Egypte, connaissant les visées secrètes de son gouvernement, l'avait déjà devancé dans la voie des négociations. Par un acte sans précédent dans l'histoire diplomatique, il entra en pourparlers avec Méhémet-Ali et, sans aucune mission officielle, conclut avec lui la convention du 27 novembre 1840, qui porte son nom dans l'histoire. Le vice-roi s'engagea à évacuer la Syrie et h restituer la flotte ottomane, à la condition qu'on lui garantirait la possession héréditaire de l'Egypte et du Soudan oriental.
Cette convention ne fut pas acceptée sans difficulté par lord Palmerston. Méhémet-Ali, en effet, venait de rappeler Ibrahim en Egypte. Celui-ci forma son armée en cinq colonnes et se relira à travers la Syrie, harcelé sans cesse par les populations hostiles, assoiffées de vengeance. Ce fut une des retraites les plus douloureuses que l'histoire eût connue. De nombreuses familles égyptiennes suivirent l'armée ; les soldats, les officiers et les fonctionnaires emmenèrent leurs femmes et leurs enfants. Plusieurs milliers de personnes étaient parties de Damas. Elles durent endurer les plus grandes souffrances. Les privations, les rigueurs du climat et les balles des Syriens et des Bédouins en firent périr plus des deux
(4) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 327.
tiers; 50.000 à peine arrivèrent au Caire en janvier et février 1841 (1).
La Syrie étant entièrement débarrassée des troupes égyptiennes, lord Palmerston n'avait plus à redouter une intervention de l'armée russe. Il se retourna alors de nouveau contre la France, afin de détruire complètement, si possible, son prestige en Orient, et de la remplacer comme puissance protectrice des Syriens chrétiens.
Lord Ponsonby, désavouant sir Charles Napier, intrigua à Constantinople pour que ses concessions faites à Méhémet-Ali ne fussent pas sanctionnées par le Sultan. Lord Palmerston lui-même se demandait si Méhémet-Ali et ses descendants, même rejetés sur l'Egypte, épuisés par la défaite, n'étaient pas, à cause de leur amitié sincère et profonde pour la France, un danger pour l'Angleterre. Mieux valait, certes, à son avis, avoir au Caire un pacha révocable, impuissant, instrument de la Porte et des agents anglais. Le gouvernement britan nique pensa sérieusement un moment à déchirer le traité de sir Charles Napier,à continuer la lutte et à envahir l'Egypte ; mais il ne fut pas suivi par les autres puissances. L'Autriche surtout était opposée à la continuation de la guerre.
M. de Metternich, le chancelier autrichien, était satisfait du retour, en France, des conservateurs et de M. Guizot au pouvoir. 11 ne voulait pas donner aux partis avancés et républicains le prétexte de les renverser sur une question de patriotisme et de dignité nationale, et exprimait son ferme désir de conclure un accord qui mit fin au conflit en Orient et permit à la France de rentrer dans le concert européen.
Lord Palmerston dut s'incliner. Il consentit enfin à laisser l'Egypte à Méhémet-Ali. Le Sultan, à son tour, fut obligé d'accéder à la convention de Napier. Le 12 février 1841, par un firman d'investiture, Méhémet-Ali reçut pour lui et ses descendants la possession héréditaire de l'Egypte, de la Nubie, du Sennaar, du Kordofan et du Darfour. Il ne devait pas, à l'avenir, augmenter son armée, ni sa flotte sans l'autorisation du Sultan, et devait payer un tribut annuel. Le Sultan se réservait la nomination des officiers égyptiens au-dessus du grade de colonel. Ces dernières conditions avaient été imposées par l'Angleterre, qui voulait ainsi empêcher la constilu-
(1) Mouriez, op. cit., t. IV, p. 372 et suiv.
tion d'une grande puissance militaire en Egypte, à proximité de Suez et de la route des Indes, et avoir au contraire, par l'intermédiaire du Sultan, la haute-main sur la direction de l'armée égyptienne.
Après ce firman, qui réglait d'une façon définitive la situa* tion de Méhémet-Ali, le principal obstacle à une paix générale avait disparu. Les négociations de M. Guizot avec les quatre puissances aboutirent enfin. Celles-ci consentirent à annuler le traité de Londres du 15 juillet 1840 et à conclure un traité général pour clôturer, d'accord avec la France, la question syro-égyptienne.
Le 10 juillet 1841, les plénipotentiaires de la France, de la Russie, de la Prusse, de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Turquie, réunis au ministère des affaires étrangères à Londres, déclarèrent solennellement, dans un protocole, que les difficultés qui avaient amené leur alliance étaient aplanies et que la convention du 15 juillet 1840 n'avait plus d'objet. Le même jour, la France était invitée à reprendre sa place dans le concert européen. Trois jours plus tard, le représentant français, le baron de Bourqueney, par ordre de son gouvernement, signait une nouvelle convention.
Ce dernier traité, la convention des Détroits du 13 juillet 1841, reconnaissait à la Turquie le droit d'interdire l'entrée du Bosphore aux bâtiments de guerre de toutes les puissances (1). Par ces deux actes diplomatiques, la France reconnaissait la nouvelle situation de Méhémet-Ali, fixée par la convention de Napier. A cette condition, c'est-à-dire par l'aveu officiel de sa défaite, elle sortait au moins officiellement de son isolement et rentrait dans le concert européen. L'Angleterre triomphait. En effet, la convention des Détroits annulait implicitement le traité dTFnkiar-Skélessi, qui accordait aux flottes russes la libre navigation sur le Bosphore et les Dardanelles. L'intégrité de l'Empire ottoman était maintenue ; la puissance naissante du vice-roi d'Egypte, qui pouvait devenir dangereuse pour elle, était arrêtée dans son essor ; la Porte subissait complètement l'ascendant de ses agents ; enfin, elle venait d'acquérir en Syrie la grande influence qu'elle convoitait depuis plus d'un quart de siècle.
(1) Testa, op. cit., t. III, p. 20 et suiv. — Convention en date de Londres le 13 juillet 4841 (23 djeniaziul ewel 1257). — Martens, N. R. G., op. cit., t. II, p. 128 et suiv.
La France avait subi un grave échec ; elle était non-seulement blessée dans son amour-propre, mais sa situation en Orient était considérablement diminuée. C'est avec juste raison qu'on parlait d'un Waterloo de la diplomatie française. Jusqu'au moment de la crise grecque, la situation de la France à Constantinople et en Orient avait été absolument prépondérante ; elle y avait véritablement représenté l'Europe, l'Occident, le monde chrétien, à l'exclusion presque des autres puissances. Elle avait été la première à conclure des conventions et môme des alliances avec le Sultan et avait ainsi gagné la considération des musulmans. D'un autre côté, par l'exercice du protectorat des chrétiens, elle avait l'affection et la sympathie de ces derniers. En Syrie surtout, les populations chrétiennes n'avaient guère connu de l'Europe que la France et n'avaient compté que sur elle. Or, à partir de 1830, l'influence russe à Constantinople devient de plus en plus grande. En Syrie, c'était l'Angleterre qui était apparue subitement et avait pris en mains la défense des chrétiens contre Méhémet-Ali et contre la France, qui avait semblé renoncer à l'exercice de son protectorat. Sans doute, de grosses fautes avaient été commises par les hommes d'Etat qui dirigeaient alors la politique française. Ils s'étaient exagéré considérablement la puissance réelle de Méhémet-Ali,qui avait grandi trop vite, sans avoir une base solide. Ils n'avaient pas vu l'épuisement de l'Egypte. Us s'étaient trompés encore sur la valeur personnelle de Méhémet-Ali et sur son rôle de civilisateur. Ils l'avaient considéré comme le rénovateur de l'Orient, le régénérateur du monde musulman, le grand pionnier de la civilisation occidentale dans l'Empire ottoman, alors qu'il n'était qu'un despote ambitieux, d'une énergie barbare, dont les réformes n'avaient eu qu'un but, qui était de lui fournir les instruments et les ressources nécessaires à ses conquêtes. Leur admiration pour lui les avait empêchés de voir les souffrances énormesquela domination égyptienne avait infligées aux chrétiens de Syrie, et de défendre ces derniers contre une oppression devenue abominable. C'était un manquement aux devoirs de la France, protectrice de ces chrétiens. Ceux-ci avaient été poussés ainsi dans les bras de l'Angleterre, qui leur avait offert son aide très efficace contre les Egyptiens. Certes, M. Thiers aurait pu soutenir Méhémet- Ali, qui, malgré ses défauts, représentait le progrès en
Orient ; mais il aurait dû profiter de l'ascendant de la France sur lui pour le guider, pour le retenir sur la pente qui avait fini parle mener presque à l'abîme. Il aurait dû surtout l'empêcher d'exploiter les Syriens, de les ruiner et de les plonger dans une misère atroce et dans le désespoir; il aurait dû, en un mot, exercer ainsi auprès du vice- roi le protectorat des chrétiens comme il l'aurait exercé auprès du Sultan.
Le résultat de ces fautes était qu'en Syrie, les Puissances s'étaient substituées à la France, sous la conduite de l'Angleterre. Alors que la France y était toujours intervenue seule pour la protection des populations chrétiennes, que tous les conflits entre les autorités ottomanes et ses sujets chrétiens du Levant avaient été réglés par son intermédiaire seul ; désormais ce devait être le concert des puissances qui interviendrait pour solutionner les conflits. En fait, à son protectorat s'était substitué le protectorat collectif des Puissances. C'était le concert européen qui allait mettre en tutelle l'Empire ottoman et intervenir dans ses affaires intérieures. Le conflit entre Méhéraet-Ali et le Sultan et son règlement devait être un précédent. La France n'avait même plus un rôle directeur par son ascendant sur les populations indigènes ; elle ne pouvait plus prétendre qu'elle seule les représentait ; car l'Angleterre avait réussi, en les délivrant des Egyptiens, à gagner leurs sympathies, et, en 1841, avait auprès d'elles un prestige au moins égal à celui de la France. Les Anglais s'étaient implantés en Syrie pour ne plus en sortir. La France devra surmonter de nombreux et grands obstacles pour reconquérir une partie seulement du terrain perdu (1).
(1) Duvergier de Hauranne, De la convention du 13 juillet et de la situation actuelle de la France (Revue des Deux-Mondes, 1841).