LE MOUVEMENT DE REFORME EN TURQUIE
« Les institutions nationales doivent désormais garantir à nos sujets une parfaite sécurité quant à leur vie, leur honneur et leur fortune. Ces concessions souveraines sont acquises à tous, de quelque religion ou secte qu'ils puissent être ; tous sont appelés à en jouir sans exception. »
C'était un progrès considérable. Le Coran et la Tradition non seulement refusaient aux « infidèles », non-musulmans, chrétiens et autres, l'égalité politique avec les musulmans, mais même ils les abaissaient au rang d'un troupeau de serfs. Le Hatti-Chérif, s'il ne proclamait pas encore l'égalité politique de tous les citoyens de l'empire ottoman, sans distinction de religion, promettait au moins un régime « équitable et paternel » ; il reconnaissait aux rayas les mêmes droits privés qu'aux musulmans. C'était déjà une révolution (1).
Réchid-Pacha et ses collaborateurs entreprirent de réaliser les promesses faites par le Sultan dans le Hatti-Chérif (2). On créa un conseil des ministres ; on réorganisa le Conseil d'Etat à l'européenne ; on introduisit dans l'administration la division des pouvoirs. Jusqu'alors les gouverneurs des provinces avaient réuni tous les pouvoirs dans leurs mains. On partagea leurs attributions universelles entre plusieurs catégories de fonctionnaires. Chaque province, désormais, était dirigée par un administrateur civil ou vali, un gouverneur militaire et un receveur des finances. Tous les fonctionnaires devaient être payés. C'était la fin du régime féodal chez les Ottomans. On créa des conseils ou divans provinciaux et communaux de notables. On institua quelques tribunaux mixtes formés d'une moitié d'Européens chrétiens ; on publia un Code pénal, incomplet et incohérent.
Les fermes d'impôts étaient remplacées par le système plus centralisateur, en vigueur déjà en France, de la perception par receveurs généraux. Le Kharadj devait être réparti entre les contribuables par les communautés municipales et, une fois perçu, versé par elles dans les caisses des receveurs généraux.
Enfin, l'armée fut réorganisée d'après le système prussien. Les soldats, levés par la conscription, servaient cinq ans dans l'armée active ou Nizam, et sept ans dans la réserve ou
(1) Engelhardt, op. cit., t. I, p. 36.
(2) Id. ibid., p. 39 et suiv.
Rédif. On créa aussi quelques écoles modernes, on annonça d'autres réformes plus profondes encore. Le Sultan Abdul- Médjid convoqua, en 1845, des députés musulmans et rayas de tous les chefs-lieux à Constantinople pour les consulter sur l'état des provinces et sur les réformes qu'il fallait y apporter (1). Mais il n'y eut en somme que des tentatives de réorganisation profonde, confuses et incomplètes. Réchid- Pacha et les réformateurs se heurtaient, en effet, à de nombreuses résistances de la part des Vieux-Turcs, qui voulaient maintenir intégralement l'ancien régime et qui refusaient surtout l'égalité aux rayas. De 1838 à 1852, ils furent renversés plusieurs fois du pouvoir pour céder la place à des ministres réactionnaires.
Cependant. leur œuvre devait avoir deux conséquences dura* blés. Elle établissait d'abord dans l'Empire une forte centralisation administrative en brisant la toute-puissance des anciens gouverneurs provinciaux et transformait ainsi l'Empire féodal en une monarchie administrative absolue, pourvue d'une forte armée ; ensuite, elle engageait les chrétiens, sujets du Sultan, à revendiquer l'égalité civile et politique complète avec les musulmans, ou à rechercher leur affranchissement national. Il y avait ainsi deux courants contradictoires, le premier allant vers une centralisation étroite et vers la soumission à la Porte de tous les sujets, sans distinction de religion, le deuxième vers la liberté politique et vers l'autonomie nationale et régionale (2). Ces deux courants devaient se heurter jusqu'à nos jours et provoquer des conflits et des crises dans l'intérieur de l'Empire ottoman. La première en date allait éclater en 1840, déjà dans le Liban.
Le gouvernement de l'émir Béchir-Kassim-Mulhem.
Avec Tannée 1840 commence une nouvelle époque dans l'histoire du Liban. Le départ d'Ibrahim Pacha et de son armée ne ramenait pas la paix en Syrie. Au contraire, 1ère de réformes inaugurée par le Hatti-Chérif de Gulk'hané et les souvenirs de l'occupation égyptienne allaient provoquer de nouvelles et très graves complications. La transformation
(1) Engelhardt, op. cit., t. I, p. 76. 2) Engelhardt, op. cit.% t. I, p. 53 et suiv.