II. LE GOUVERNEMENT DE L'ÉMIR BÉCHIR KASSIM-MULHEM
d'un Empire féodal et militaire en un Etat moderne, avec une administration régulière ne peut se faire sans heurts, sans cadavres. La voie du progrès est toujours semée de victimes. Il devait en être ainsi en Syrie.
Les antagonismes de races et de religions y étaient plus violents que jamais. Les Musulmans, depuis des siècles, étaient considérés comme les maîtres naturels du pays ; ils étaient habitués à se regarder comme une classe supérieure, appelée par Allah à dominer les autres populations. Leur fanatisme religieux avait été fouetté, stimulé, en quelque sorte, par les événements de 1820. Les « chiens de chrétiens », en Grèce et dans les pays danubiens, avaient secoué le joug de l'Islam. Les chrétiens syriens avaient relevé également la tête sous le gouvernement d'Ibrahim. Leur condition humiliante avait été améliorée, ainsi que nous l'avons vu. La liberté de conscience et l'égalité des religions avaient été reconnues, dans une certaine mesure, par les Egyptiens. En astreignant les musulmans à l'impôt direct et au même titre que les chrétiens, Méhémet-Ali avait implicitement aboli la suprématie des premiers et la sujétion des seconds. Nous avons déjà constaté la profonde colère soulevée par ces mesures, dans les cœurs des Musulmans. Leur haine contre les » rayas » en fut réveillée ; au retour des Turcs, ils espéraient donner libre cours à leur fanatisme longtemps comprimé.
Les chrétiens, au contraire, que les Egyptiens avaient partiellement affranchis de leur humiliante condition de « rayas », de troupeau placé hors la loi commune, ne voulaient pas perdre le bénéfice de ces réformes et ne se résignaient pas à se courber sous l'ancien joug ignominieux. Ils réclamaient avec instance la réalisation des promesses du Hatti-Chérif de Gulk-hané.
Dans la Montagne, ces conflits étaient encore aggravés par la rivalité, devenue plus aiguë, entre les Druses et les Maronites. L'ancienne entente entre les deux communautés, qui qui avait fait leur force, avait disparu, à la suite de la politique néfaste de Méhémet-Ali et de l'émir Béchir. Les Druses étaient sortis de la crise égyptienne profondément meurtris. Le despotisme d'Ibrahim-Pacha et de l'émir Béchir avait pesé plus lourdement sur eux que sur les chrétiens. Des centaines de leurs frères étaient tombés sous les balles égyptiennes ou bien massacrés à coups de sabre et de baïonnette, et, mal-
heureusement, les soldats étrangers avaient été guidés par les chrétiens. Ceux-ci s'étaient associés à l'œuvre d'extermination dirigée contre les Druses. Ils avaient été favorisés aux dépens de la nation druse. En 1840, il est vrai, les deux « nations » s'étaient unies contre l'oppression, devenue insupportable; mais les souvenirs de 1834 et de 1837 étaient trop vivants chez les Druses pour être effacés même par la lutte finale commune.
Les Druses revenaient donc d'exil, ou sortaient très surexcités de leurs retraites, nourrissant des sentiments d'hostilité contre les Chéhab et contre les Maronites. Les épreuves qu'ils venaient de traverser avaient fortifié encore chez eux l'union et la discipline et augmenté leurs qualités guerrières. Leur aristocratie, resserrée en face de l'ennemi, était plus respectée que jamais. Leur forte organisation féodale et politico-religieuse compensait leur faiblesse numérique, en présence des chrétiens. Ils se sentaient menacés dans leur existence même, et ils étaient prêts à combattre, non seulement pour se venger, mais même pour subsister.
Les Maronites, de leur côté, n'entendaient pas perdre la prépondérance dans la Montagne, qu'ils avaient acquise sous l'émir Béchir. Ils prétendaient que c'était une obligation, pour la Porte, de la sanctionner ; ne lui avaient-ils pas rendu le plus grand service, en chassant, par leur soulèvement, les Egyptiens de la Syrie ? Eux aussi étaient décidés à la lutte, mais pour leur suprématie.
La lutte contre Méhémet Ali avait fortifié chez eux le sentiment de l'indépendance. Ils ne voulaient plus reconnaître la suzeraineté du Sultan ; il avait fallu l'intervention des Anglais pour les décider à lui payer de nouveau le tribut annuel. D'un autre côté, chez les Maronites, le soulèvement contre les Egyptiens avait fait naître un mouvement démocratique dirigé contre la noblesse dont la majorité avait été hostile à l'insurrection. Ce mouvement d'abord obscur et incertain, allait jouer de 1841 à 1860 un rôle de plus en plus grand.
Le mécontentement, dans la Montagne, était augmenté encore par les menées de quelques agents anglais, parmi lesquels M. Richard Wood était le plus actif et le plus intrigant. L'Angleterre s'était aperçue qu'elle ne pouvait compter d'une façon contraire sur la clientèle chrétienne dans la Montagne, trop profondément attachée à la France, et trop catholique