II. LE GOUVERNEMENT DE l'ÊMIR BÉCHIR-KÀSSIM-MULHEM
aussi, pour ne pas considérer avec méfiance, au moins, une nation hérétique. Elle se tourna donc vers les Druses, qui acceptèrent avec empressement sa protection. En même temps, des missionnaires protestants anglais au Liban, redoublèrent d'efforts pour multiplier les conversions. Le patriarche maronite menaça d'excommunication ceux qui écouteraient les prédications évangéliques. Le rôle des agents anglais dans les événements qui vont suivre et particulièrement le rôle joué par le colonel Rose, par M. RichardWood et par Sir Stratford Canning, ambassadeur à Constantinople, a été considérable. Les Maronites les accusent d'avoir encouragé les Druses dans eur lutte contre eux, et d'avoir protégé même les auteurs des pires massacres des chrétiens. Cependant, la responsabilité réelle de ces agents est très difficile à établir, et l'historien impartial doit se borner à constater qu'en toute occasion ils ont essayé de protéger les Druses, à la fois contre les chrétiens et contre les Turcs, tout en défendant la suprématie de la Sublime-Porte.
Quelle allait être l'attitude de la Turquie ? Certes, la Porte était décidée à réorganiser l'Empire, mais ce n'était pas pour y fortifier le particularisme de certaines nations ou de certaines communautés, mais, au contraire, pour fortifier le pouvoir central, pour asseoir plus solidement sa propre autorité. Elle devait d'autant plus songer à détruire en Syrie tous les foyers d'indépendance et de révolte, que cette province si importante avait toujours échappé presque complètement à son autorité directe. Tout Pacha, désireux de se révolter, n'avait-il pas trouvé un puissant appui auprès des peuplades guerrières du pays et des Bédouins toujours enclins à la rébellion et au pillage ?
L'œuvre de centralisation du Tanzimât ne pouvait pas souffrir l'autonomie de la Montagne et l'indépendance presque complète des petites peuplades de l'Anti Liban et du Haourûn. La Porte voulait bien faire des réformes, mais elle ne reconnaissait pas comme légitimes les réclamations des chrétiens et surtout celles des Maronites. Alors que ceuxci ne demandaient qu'à jouir de leur autonomie et à prospérer, elle s'apprêtait à les soumettre à son autorité directe et
(1) Affaires de Sj/rtc, 1841*1845 (Extrait de la Bévue nouvelle, p. 17).
absolue (1). La résidence du pacha fut transportée, en 1840, de Sayda à Beyrouth, pour qu'il pût surveiller de plus près la Montagne (2)
A partir de 1840, les agents turcs en Syrie n'avaient qu'un but : celui de restreindre, de mutiler, de détruire, si possible, l'autonomie libanaise. Comme ils n'osaient pas employer la force brutale, par crainte d'une intervention étrangère, ils eurent recours aux moyens détournés, obliques, à la ruse.
Ils envenimèrent systématiquement les dissensions entre les Libanais, les excitant les uns contre les autres, favorisant secrètement les Druses, et les poussant contre les Maronites. II semble ressortir des documents druses eux-mêmes que jamais les Druses n auraient attaqué les chrétiens, s'ils n'y avaient pas été encouragés par certains agents de la Porte.
Un des premiers actes de la Porte avait été de déposer formellement Ternir Béchir qui avait déjà quitté la Syrie. Elle aurait voulu le remplacer immédiatement par un pacha turc, placé sous son autorité directe ; mais une mesure pareille aurait fait éclater à nouveau la révolte mal éteinte.
Très habilement, elle affecta de rester fidèle à la tradition, et elle confirma comme successeur de Ternir Béchir un prince Chéhab, le plus incapable et le moins populaire parmi eux, Térair Béchir-el-Kassim Mulhem, qui venait de prendre part à Tinsurrection contre les Egyptiens.
Le Pirman d'investiture, daté du 3 septembre 1840, faisait habilement ressortir les droits souverains du Sultan sur la Montagne ; <* Nous adressons ce commandement impérial, qui doit avoir son effet dans tous les pays lointains ou prochains, à un parent de Témir Béchir, à celui que nous nommons à présent Prince de la Montagne des Druses, c'est-à-dire au très illustre et très glorieux émir Béchir-el-Kassim ; puisse sa gloire se perpétuer ; ainsi qu'aux cheiks des tribus des Druses les plus distingués parmi les notables du pays, puisse leur obéissance augmenter ; et nous ordonnons que, dès qu'il sera reçu, Ton sache ce qui suit : Il était du devoir de Témir
(1) Voir dans Testa, Recueil des Traités avec la Porte ottomane, tous les documents sur cette époque, de 1840 à 1846 ; John Lemoine, c La situation au Liban ; les Druses et les Maronites » (Revue des Deux-Mondes, l«r mai 1842).
(2) Chidièq, op. cit., p. 615.
Béchir, d'après les ordres qu'il avait reçus, de se montrer toujours sujet fidèle et soumis à Notre Majesté Impériale, son auguste bienfaiteur et maître, d'obéir à nos ordres, de s'efforcer à faire ce qui est conforme à nos désirs, de s'empresser de protéger les habitants et les tribus que nous lui avons confiés, d'employer tous ses moyens et toute sa sagesse pour les protéger et les garantir de toute vexation ; tels étaient ses devoirs comme sujet.
« Il nous est pourtant parvenu que l'émir Béchir a manqué à toutes ces conditions essentielles, et qu'il persiste à se conformer aux desseins de Méhémed-Ali-Pacha et à ceux de ses employés, à agir d'après leurs conseils et leurs instructions et à tenir une conduite qui n'est pas telle que nous l'attendions de sa part.
c Vous, Prince, en agissant avec celte fidélité et cet excellent jugement qui vous caractérisent, vous avez montré votre dévouement envers notre personne impériale, dévouement qui mérite une récompense ; vous avez prouvé votre obéissance et vous savez ce que vous nous devez comme notre sujet. Aussi Notre Sublime-Porte est-elle sûre que, si vous étiez nommé Prince des Druses, vous donneriez de nouvelles preuves de soumission à nos ordres et un nouvel essor à la fidélité, à la loyauté et au zèle qui sont innés en vous. C'est pourquoi nous vous adressons la destitution de l'émir Béchir, et vous avons nommé et vous nommons Prince des tribus des Druses, et le présent commandement impérial est conséquerament émané de notre chancellerie impériale. »
C'était à la fois une affirmation très nette que l'émir de la Montagne devait l'obéissance stricte au Sultan, sous peine de destitution, et un avertissement à Kassimetaux Cheiks druses que toute révolte contre l'autorité souveraine serait châtiée. Le firman allait encore plus loin ; il engageait le nouvel émir à gouverner avec sa fidélité accoutumée, avec sagesse, équité, et d'une manière conforme aux vœux et « aux inlérêts de Sa Majesté Impériale », à empêcher toute opposition à l'exercice des droits légitimes c du Sultan sur la nation et l'Empire », et, en général. tout ce qui serait incompatible avec les devoirs de la soumission et du dévouement que les nations doivent à la Sublime- Porte.
Il terminait par ces mots, en s'adressa nt à Kassim : c 11 faut que vous meltiez tous vos soins, et que vous travailliez
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jour et nuit à faire ce que Notre Sublime-Porte attend de votre sagacité et de votre fidélité, et à mériter la confirmation de la faveur qui vient de vous être conférée.
« Et vous, cheiks des Druses, lorsque vous saurez que nous avons nommé l'émir Béchir el-Kassim prince des Druses, il faudra, ainsi que votre devoir l'exige, que vous vous unissiez à lui de cœur et d'âme pour exécuter nos volontés, et que vous vous conformiez au présent firman, en maintenant nos droits légitimes Qu'on ne voie parmi vous aucun procédé contraire à notre volonté souveraine, ni attentatoire à notre autorité dans nos États héréditaires (1). »
Le Sultan non seulement rappelait avec force aux peuplades de la Montagne qu'elles étaient ses sujets, mais il se ménageait aussi pour l'avenir l'occasion d'intervenir directement dans leur administration, dès que l'émir elles cheiks s'aviseraient de résister à sa volonté souveraine.
La teneur du firman caractérisait la nomination du nouvel émir comme une simple mesure de transition, car la Sublime- Porte espérait bien que l'émir Kassim ne tarderait pas à soulever contre lui une opposition formidable. Des désordres éclateraient dans la Montagne ; au besoin, les agents turcs en Syrie les provoqueraient par des intrigues secrètes, et le prétexte d'intervenir dans le pays et de l'occuper avec des troupes était donné. La Porte déclarerait que les Libanais étaient incapables de se gouverner eux mêmes dans la paix, et qu'elle ne pourrait leur laisser l'autonomie.
Ce plan réussit à merveille. L'émir Kassim ne sut acquérir aucune autorité dans la Montagne. Administrateur incapable et maladroit, juge partial et faible, il mécontenta à la fois les seigneurs, le clergé et les paysans, les Maronites et les Druses. Ces derniers avaient contre la famille Chéhab des rancunes profondes ; elle les avait à moitié exterminés. L'émir Béchir les avait contenus par son habile diplomatie et par la crainte. Mais l'émir Kassim ne sut ni se faire aimer ni se faire craindre. Il reçut avec hauteur les Druses qui revenaient d'exil (2). Puis il prit une série de mesures qui excitaient au plus haut degré les ressentiments de toute la nation druse. Il
(1) Testa, op. cit., t. III, p. 83. Firman de la Sublime-Porte* à Ternir Béchir-el-Kassim en dale du 3 septembre 1840 (6 redjed 1256).
(2) Chidiàq, op. cit., p. 614.
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songea à enlever aux cheiks druses une partie de leurs attributions judiciaires pour la remettre à des cheiks chrétiens nommés par lui, à placer auprès de chaque cheik druse deux vékils chrétiens chargés de protéger contre lui les fellahs de leur religion (1). Comme pour donner à tous ses projets contre les Druses un commencement d'exécution, il annonça qu'il placerait à la tête du divan, ou conseil, que la Porte lui avait ordonné de former et qui devait être composé des représentants de toutes les communautés libanaises, comme nous le verrons dans la suite, un cheikh chrétien Bechâra Khouri, un des adversaires les plus déterminés des Druses (2).
La Porte et ses agents entretinrent encore très habilement le mécontentement grandissant dans la Montagne. Mettant en pratique la politique de division qui a toujours été celle des Turcs, ils excitaient les chrétiens contre les Druses et inversement. A la fin de Tannée 1840, des troubles étaient à prévoir déjà.
Les griefs communs aux Druses et aux Maronites avaient trait principalement aux impôts. L'administration financière des Chéhab avait toujours été très dure et vexatoire Grâce à leur nombreuse clientèle, les émirs avaient pu arracher à la fois aux notables et aux paysans des contributions très élevées et très variées. Mais cette fiscalité pesait lourdement sur le peuple druse surtout. A l'avènement de l'émir Kassim, il en ressentait d'autant plus les fâcheux effets que les luttes incessantes, depuis 1833, avaient dévasté le pays et tenu les populations éloignées de leurs champs et des travaux agricoles.
Après le départ des Egyptiens, la Porte avait cru habile de maintenir la fiscalité très lourde établie par Ibrahim dans la Montagne. Le trésor public, toujours à court d'argent, trouvait tout naturel que si les Libanais avaient payé à Ibrahim 3.244.500 piastres, ils pouvaient bien verser une somme au moins approchante, très supérieure, en tout cas, aux 1.325.000 qu'ils payaient avant 1832. La Montagne fut, par conséquent, imposée d'une série de taxes que la Porte n'avait jamais auparavant essayé d'y introduire.
La population en fut vivement émue ; les Druses s'adressèrent aux autorités ottomanes. L'occasion était trop propice
(1) Churchill, op. cit., p. 38. (2)Chidiâq, op. cit., p. 615.
de gagner la confiance de cette nation, pour que celles-ci n'en profitassent pas ; elles accordèrent aux Druses l'exemption du féridé et de quelques autres impôts particulièrement lourds et vexatoires (1).
C'était leur donner une grande marque de confiance et de sympathie, car l'administration financière turque restait généralement sourde à toute réclamation et n'avait pas l'habitude de lâcher sa proie.
Dans la circonstance même, cette sympathie devenait un encouragement : les Druses, en effet, croyaient y reconnaître la preuve que le Sultan leur était beaucoup plus favorable qu'aux chrétiens, et les excitations secrètes des agents turcs les confirmaient encore dans cette idée.
Les Maronites protestèrent non moins énergiquement que les Druses contre la fiscalité turque. Surtout le tarif des droits d'entrée et de sortie établi dans tous les ports et les villes les mécontentait profondément. La soie, leur principale production, était frappée d'un droit de 12 0/0 et à la sortie des ports d'un droit d'exportation de 100/0 prélevé par la douane. Ils se plaignaient que le fisc leur enlevait tous les ans un cinquième de leurs revenus.
Si le « tarif» était la contribution la plus onéreuse, il n'était pas la seule qui parût injuste aux Libanais. On exigeait d'eux également la dîme, le Yuruk et le Kharadj. La dîme, prétendaient-ils, n'avait jamais été imposée dans la Montagne ; elle était une marque d'asservissement ; or, ils n'étaient pas des serfs du Sultan, mais des propriétaires qui possédaient leurs terres depuis une époque très reculée, et qui n'avaient jamais payé qu'un simple « miri », ou tribut, en reconnaissance delà suzeraineté du Sultan. Leurs terres étaient trop peu fertiles aussi pour supporter des charges très lourdes ; la Montagne ne consistait « qu'en rochers » et en peu de terrains, stériles et rocailleux; il ne fallait pas « la considérer comme les autres plaines fertiles qui existaient dans l'Empire, appartenant au gouvernement, qui pouvait les imposer ce qu'il lui semblait ».
Le Yuruk leur paraissait aussi inadmissible. Quant au Kharadj\ ils considéraient également sa levée dans leur pays
(1) Testa, op. cit., p. 110 et suiv. (Requête des émirs et des cheiks du Mont-Liban à la Sublime-Porte).