II. LE GOUVERNEMENT DE i/ÉMIR BÉCHIR-KASSIM-MULHEM
troupes albanaises furent, par conséquent, retirées delà Montagne, et la Porte ajourna momentanément tout attentat contre l'autonomie libanaise. Le Pacha de Beyrouth, Mohamed-Sélim, fut avisé d'entrer en pourparlers avec les chefs druses et maronites et de donner satisfaction à leurs griefs qui sembleraient légitimes.
On lui fit môme comprendre de se montrer très conciliant et très magnanime, afin d'endormir plus complètement la vigilance des représentants de l'Europe. Pour le moment, il ne s'agissait que de faire preuve de bonne volonté et d'un grand zèle réformateur ; une fois que l'attention des diplomates étrangers aurait été détournée de la Syrie, on reprendrait en toute tranquillité les attaques obliques et les intrigues contre les peuplades de la Montagne.
Mohammed Sélim-Pacha devait s'arranger cependant à pouvoir intervenir constamment dans les affaires libanaises. Les Druses lui en fournissaient l'occasion. En effet, ils comprirent que, devant l'attitude des puissances européennes, il valait mieux déposer les armes et recourir aux réclamations pacifiques légales. Sans doute, aussi furent-ils prévenus secrètement par les Turcs de ne pas compromettre leur cause par la violence. Ils rentrèrent donc dans leurs villages et adressèrent, au mois de juin 1841, au Sultan, une longue supplique où ils énuméraient leurs griefs et leurs desiderata (1).
En premier lieu, ils demandaient un chef de leur nation, comme par le passé :
a Le grand prince, disaient-ils, qui gouverne la Montagne, étant chrétien, nous accable de mépris, cherchant sans cesse
faites en Syrie au nom du Sultan par l'agent britannique. Quels que soient les mérites de Izzet- Pacha, que le gouvernement de Sa Majesté ne met pas en doute, il est évident qu'il n'est pas un homme propre aux devoirs particuliers qui lui sont imposés en Syrie. Le gouvernement de Sa Majesté requiert donc très instamment de la Porte qu'elle veuille bien prendre des arrangements différents dans la Syrie. » Izzet-Méhémet-Ali était le même qui avait livré Tarna aux Russes, et qui faisait donner cinq cents coups de bâton à son cuisinier pour avoir mis trop de sel dans sa soupe. On l'appelait le Tyran d'Angora. Il fut rappelé de Syrie, mais nommé grand- vizir, dans la suite (Correspondance relating to the affaira of the Levant, art. III, p. 319).
(i) Testa, op. cit., t. III, pp. 86 et suiv. (Requête des Druses à la Sublime-Porte, Gn juin 1841-djeniaziul ewel 1257).
à nous humilier, pour nous faire embrasser ses idées religieuses ; il nous les fait même subir.
« Nous ne pouvons supporter davantage les persécutions qui proviennent de ce prince et de la nation chrétienne, ni leur conduite tyrannique à notre égard ; ils cherchent à nous faire sortir de l'obéissance que nous devons à la Sublime-Porte, pour nous faire rentrer sous celle des infidèles, ce que nous ne pouvons pas accepter, car nous ne consentirons jamais à nous soustraire à l'obéissance que nous devons à la Sublime- Porte qui a été, de tout temps, notre protectrice; nous le répétons : nous ne rentrerons jamais dans celle des Infidèles, dussions-nous périr, nous, nos femmes et nos enfants (1). »
Avec un orgueil à la fois naïf et dangereux, ils rappelaient qu'ils étaient musulmans, que, comme tels, il avaient été toujours plus considérés et mieux traités que les chrétiens ; c'était une protestation implicite contre le Hatti-Chériflf de Gulk'hané et contre l'égalité des religions et des races dans l'Empire. Les Druses ne se seraient certainement pas permis de tenir un langage pareil, s'ils n'avaient pas été sûrs qu'il correspondait aux vues des Turcs.
Quant aux impôts, ils déclaraient se soumettre au Hatli- Chériff de Gulk'hané, et s'engageaient à payer les contributions perçues selon les propriétés et les fortunes. Mais, afin de pouvoir guérir les plaies des guerres qui venaient de se terminer, ils demandaient à être exempts de taxes pendant trois ans (2).
Mohammed-Sélim-Pacha profita de la requête des Druses pour faire une enquête sur l'état intérieur de la Montagne, et pour procéder ensuite à sa réorganisation. Le caractère féodal et patriarcal de l'administration libanaise était un grand obstacle aux tentatives projetées par les Turcs. Les Druses et les Maronites avaient l'habitude d'être dirigés par leurs émirs et par leurs cheiks et de leur payer toutes leurs redevances ; leur autonomie consistait précisément dans cette organisation féodale. C'était elle qu'il fallait briser, si on voulait soumettre la Montagne à l'autorité immédiate des pachas ; il fallait diminuer, et même, si possible, réduire l'influence et l'autorité des seigneurs.
En même temps, il ne fallait pas éloigner à jamais toute
(1) Testa, op. cit., t. III, p. 87.
(2) Testa, op. cit., t. III, p. 89.