II. LE GOUVERNEMENT DE L'ÉMIR BÉCHIR-KASSIM-MULHEM
cause de discorde entre les Druses et les Maronites. Les querelles et les luttes sanglantes entre les deux peuples étaient une occasion trop propice pour les Turcs de les affaiblir l'un par l'autre, et de pénétrer avec des troupes dans la Montagne, pour chercher à rendre les troubles impossibles dans l'avenir. Ne valait-il pas mieux, au contraire, sous le fallacieux prétexte de respecter et de consolider l'autonomie de chacune des deux nations, et de créer dans la Montagne un organisme d'entente et de paix, imaginer un état de choses nouveau, d'où sortiraient forcément des discordes et des rixes continuelles ?
Dans l'exécution de son plan machiavélique, le pacha déploya une habileté vraiment infernale. Il négocia d'abord avec les chefs des Druses et des Maronites, réunis auprès de lui à Beyrouth, et arrêta enfin, d'un commun accord avec eux, les principes nouveaux qui devaient inspirer l'administration de la Montagne, L'agent anglais, M. Richard Wood fit comprendre au pacha qu'il ne devait et ne pouvait pas exiger des libanais des impôts trop élevés. Le pacha fit alors sur ce point de larges concessions: la contribution que le Mont Liban devait à l'avenir au Sultan fut fixée par un acte établi d'un commun accord entre le pacha et les seigneurs et signé par ces derniers, le 3 septembre 1841 (1).
Le tribut ancien, avant la conquête égyptienne, avait été de un million trois cent vingt-cinq mille piastres (2). Ibrahim-Pacha l'avait porté à trois millions deux cent quarantequatre mille cinq cents piastres La Porte, en témoignage de sa bienveillance, consentit à réduire cette dernière somme à un million quatre cent quatorze mille cinq cents piastres.
Sur cette somme, on devait payer les « salaires de l'émir Béchir-el-Kassim » et ceux de tous ses fonctionnaires et agents. Au trésor public de l'Empire seraient versés annuellement trois mille cinq cents bourses, « sous le nom de Yurk ou Miri ». L'autonomie du Liban était explicitement reconnue par le fait même qu'un traité en bonne et due forme était conclu pour le payement de l'impôt (3).
(1) Testa, op. cit., t. III, p. 89. Acte signé par les émirs et les cheiks du Mont Liban le 3 septembre 1841 (16 redjeb 1257). — V* De Jonquières, op. cit., p. 493.
(2) La piastre turque vaut environ vingt centimes.
(3) c Etant reconnaissants à la Sublime-Porte pour la grâce qu'elle
Mais, deux jours après la signature du traité, dans un ordre à l'émir Béchir, le pacha sut mettre fortement en relief la souveraineté du Sultan, et en même temps insinuer aux paysans qu'ils trouveraient auprès des autorités ottomanes aide et protection contre les seigneurs. L'impôt, d'après cet ordre, n'était pas consenti par les émirs et les cheiks signataires du traité ; il était établi souverainement par le Sultan, et les seigneurs libanais s'étaient bornés à en accepter le montant (1).
Dans l'œuvre de réorganisation administrative, Mohammed-Sélim-Pacha fit preuve de la môme habileté. Les Druses réclamaient avec instance un chef de leur nation. Le moyen le plus simple, affirmaient-ils, d'établir une paix durable dans toute la région, était d'éviter, autant que possible, tout contact continuel entre eux et les Maronites, de délimiter nettement et équitablement le domaine propre à chaque nation, et de doter chacune d'elles d'institutions conformes à son tempérament, à ses mœurs, et à son état social, avec des chefs nationaux.
Seulement le pacha ne voulait pas d'institutions autonomes dans un pays qu'il considérait comme la propriété du Sultan ; il voulait, au contraire, la soumission absolue des Druses et des Maronites sous l'autorité immédiate de la Porte. Loin de fortifier l'autonomie des deux peuplades, il ne songeait qu'à la détruire ; la paix libanaise était contraire à ses projets ; il lui fallait des désordres, des troubles, la guerre civile, avec son cortège de massacres, d'incendies et de pillages, afin de
vient de nous accorder, nous nous obligeons à lui payer annuellement trois mille cinq cents bourses, déduisant les susdites dépenses de l'administration, >» C'était presque la reconnaissance d'une réciprocité de services (Testa, op. ci/., t. III, p. 89).
(1) Testa, op. ci/., t. III, p. 91 : « Maintenant que la Syrie se trouve sous la domination de notre magnanime souverain, Àbdul-Medjid, par sa miséricorde pour ses sujets, a ordonné que le peuple ne soit plus vexé par ses chefs ; il a même empêché à ses employés de recevoir des gratifications, et a ordonné que le Mont Liban payât trois mille cinq cents bourses, du nom de Yuruk ou Miri, par an, depuis le commencement de l'année 1257 (13 mars 1841) ; les salaires de l'émir Béchir, des membres du conseil, des gouverneurs, des employés, suivant la note, seront déduits de cette somme, et d'après la convention signée et scellée par tous, vous. accepterez de payer la dite somme de trois mille cinq cents bourses, au nom du Yuruk ou Miri. »