II. LE GOUVERNEMENT DE L'ÉMIR BÉCHIR-KASSTM-MULHEM
pouvoir inonder le pays de ses troupes. II ne donna donc pas de chef national aux Druses, et maintint, au contraire, l'émir Béchir-Kassim. c Considérant les bons services et la fidélité de l'émir Béchir envers la Sublime-Porte, il doit être aimé et respecté par vous autres tous en général (1). »
Seulement, il afficha un grand zèle réformateur, et le désir de doter la Montagne d'institutions plus modernes et populaires : il créa définitivement une sorte de conseil provincial ou divan, dont il avait été question dès la proclamation de l'émir Béchir-Kassim.
Un conseil était donc établi dans le Liban « pour décider les disputes et discussions d'après les lois afin que ni des inconvénients ni des préjudices ne survinssent à personne ». Comme le Liban se trouvait sous la juridiction de l'émir Béchir, celui-ci présidait de droit le conseil, mais il pouvait se faire remplacer par un procureur, qui recevait un traitement mensuel de huit cents piastres.
Le conseil comprenait trois membres de la nation maronite, trois des Druses, un Turc, un Grec, un catholique et un Mé tua lis. Us devaient être élus par la .population ; à chacun d'eux était accordé un traitement mensuel de cinq cents piastres. Le conseil avait enfin un secrétaire aux appointements de trois cent cinquante piastres par mois,
« Les questions, dit l'ordre du pacha, qui seront jugées dans le conseil, doivent se décider sans la moindre partialité ; les employés ne doivent accepter aucune gratification ; en conclusion, on doit agir avec exactitude, comme on l'attend de sujets fidèles, et tous doivent faire leur possible pour que ces ordres soient strictement exécutés (2).
Mohammed-Sélim dotait ainsi la Montagne des institutions libérales mêmes que le Tanzimât avait introduites dans tout l'Empire, sous les auspices de l'Europe. Il remettait la justice et l'administration entre les mains des populations et de leurs délégués élus. Dans le conseil, l'élément turc n'était représenté que par une voix sur dix ; la répartition semblait rationnelle et équitable. Aucune nationalité n'était sacrifiée,
(i) Testa, op. cit , t. III, p. 90 ; Ordre de Mohammed-SéUm-Pacha, en date du 5 septembre 1841, à Beyrouth (18 redjeb 1257).
(2) Testa, op. cit., t. III, p. 90 et suiv.— On avait déjà institué des divans dans toutes les autres provinces ottomanes.
mais les deux principales obtenaient, en harmonie avec leurs forces numériques, une représentation plus nombreuse que les autres. L'égalité même des croyances était respectée ; cinq députés chrétiens se trouvaient en face de cinq députés musulmans ou druses.
Ce conseil était non seulement une Cour de justice, mais une sorte de tribunal d'arbitrage entre les différentes nationalités libanaises. Celles ci, pour trancher leurs différends, n'auraient plus besoin de recourir aux armes, ni de solliciter l'intervention des autorités turques ; car elles possédaient sur place une institution qui devait trancher toutes les questions litigieuses. Le Pacha n'avait-il pas fait ainsi un effort des plus louables pour adoucir la misère, en réduisant l'impôt de près de la moitié, pour réformer la Montagne, et pour y introduire enfin Tordre basé sur la justice et l'équité? Si le Liban connaissait à nouveau les troubles, les rixes et les guerres intestines, la responsabilité ne pouvait pas en incomber aux autorités turques, mais aux Libanais eux-mêmes. La preuve serait faite alors, devant l'Europe, qu'ils n'étaient pas mûrs pour l'autonomie ni pour un régime libéral. L'Europe oserait-elle alors s'opposer une seconde fois à l'occupation du pays par les troupes turques, et à sa soumission immédiate à la Porte?
Le calcul était habile. Mohammed-Sélim savait parfaitement que les nouvelles institutions ne seraient jamais acceptées par les Druses ; c'était même pour mécontenter ces derniers et les pousser dans l'opposition irréductible qu'il avait maintenu l'émir Béchir-Kassim comme gouverneur général à la fois des Druses et des Maronites. En effet, l'équité dans la répartition des mandats dans le conseil n'était que fictive : l'émir Béchir- Kassim, comme président de droit, ou le procureur désigné librement par lui, pouvaient faire pencher la balance du côté qu'ils voulaient ; or,lémir Kassim était chrétien et ennemi des Druses. Le conseil, qui devait être une cour d'arbitrage, entre les « nations », menaçait de devenir ainsi l'instrument de la domination des chrétiens sur les Druses, d'autant plus que l'émir Béchir-Kassim plaça effectivement à sa tête, comme procureur, le cheikh chrétien Bechâra-Khouri, connu pour sa haine des Druses. De là l'opposition véhémente de ces derniers,escomptée par Mohammed-Sélim, et l'échec lamentable, inévitable, voulu secrètement par le pacha, de la prétendue réforme libérale et pacificatrice.