LES MASSACRES DE
niles, prenant les armes à leur tour, usèrent de représailles et la mêlée devint générale dans la Montagne.
A Beyrouth, le bruil de la fusillade arriva jusqu'aux oreilles des consuls européens et de Mohammed-Sélim ; des émissaires chrétiens leur apportèrent bientôt des détails sur les troubles et sur l'insurrection, et sollicitèrent leur protection contre les émeutiers druses. Les consuls firent immédiatement les plus vives représentations au pacha, et l'engagèrent à étouffer l'émeute par des mesures appropriées et hâtives.
Mohammed-Sélim, cependant, crut le moment prématuré pour pénétrer dans la Montagne avec des forces nombreuses ; s'il avait rétabli Tordre immédiatement, les puissances l'auraient contraint, la paix revenue, à retirer ses troupes et à respecter l'autonomie libanaise. Pour qu'il pût détruire cette dernière, il fallait des catastrophes plus grandes et des atrocités plus sanglantes. Il fallait une saignée abondante chez les Maronites et chez les Druses ; il fallait que le pays fût mis à feu et à sang, pour que les habitants eux-mêmes, sans distinction de race et de religion, implorassent les Turcs de leur donner enfin la tranquillité, et pour que les puissances consentissent à se désintéresser du Liban et de ses populations trop turbulentes et trop réfractaires à la paix et au bon ordre. Mohammed-Sélim se borna donc à envoyer à Déïr-el-Kamar un de ses principaux lieutenants, Ayoub-Pacha. Il devait faire une enquête rapide surplace, ramener au calme et à la raison les uns et les autres des « belligérants », écouter leurs griefs, et arbitrer tous les différends. Le colonel Rose, consul gêné* rai d'Angleterre, s'offrit à l'accompagner et à le seconder dans ses efforts, comptant que l'énorme prestige dont son gouvernement jouissait alors en Orient ne manquerait pas d'en imposer aux Montagnards.
Us arrivèrent à Deïr-el-Kamar, le samedi, à midi au moment où la bataille faisait rage. Immédiatement le feu cessa des deux côtés — tel était le respect dont les autorités ottomanes étaient entourées dans la Montagne — et ils purent traverser les lignes ennemies jusqu'au sérail. Leurs ordres impérieux firent rentrer les combattants dans leurs maisons.
L'émir Béchir crut nécessaire de faire acte d'autorité et intima aux chefs druses comme aux chefs maronites l'ordre de se retirer dans leurs villages avec leurs forces respectives, et de déposer les armes. Mais il n'osait pas espérer que
son autorité fut respectée, et, avec une mélancolique résignation, il demanda à Ayoub-Pacha de mettre à sa disposition quelquessolides bataillons turcs pour l'appuyer; Ayoub-Pacha retourna à Beyrouth pour en référer au vali,- sans avoir tenté de calmer l'effervescence par des négociations.
L'ordre était momentanément rétabli à Déïr-el-Kamar ; mais partout ailleurs dans la Montagne, des bandes druses et des partisans maronites en vinrent aux mains, et l'agitation, loin de se calmer, ne fit que s'accroître. Les consuls, à Beyrouth, réitérèrent auprès du pacha, tantôt isolément, tantôt collectivement, leurs représentations pressantes pour le rétablissement de la paix et pour la sauvegarde des intérêts de leurs nationaux.
Mohammed-Sélim, cependant, pour la seconde fois, se contenta d'une intervention toute morale, voulant respecter, affirmait il, l'autonomie libanaise, autant qu'il le pouvait. Il dépêcha auprès des deux peuplades en révolte deux autres de ses lieutenants, Sélim-Bey et Mouhamad-Agha avec mission d'apaiser les dissensions des partis et d'engager tous les Montagnards à rendre les armes 1).
Sélim- Pacha lui-même se rendit à Chouifaât, accompagné des consuls de France, d'Angleterre et de Russie, dont il sollicita le concours dans l'œuvre de pacification.
Les deux officiers se rendirent chez les uns et chez les autres, leur communiquèrent les ordres de la Porte de rendre les armes, et leur promirent en échange que leurs personnes, lhonneur de leur famille et leurs propriétés seraient en sûreté.
Les Maronites, moins belliqueux que les Druses, confiants aussi dans la parole des agents turcs, remirent leurs armes sans hésiter et rentrèrent dans leurs foyers ; l'émir Béchir- Kassim crut la paix définitive et quitta Déïr-el-Karaar avec une suite peu nombreuse, pour se rendre à Béït-Eddin.
Les autorités ottomanes n'eurent pas le même succès auprès des Druses. Les bandes qui campaient toujours aux environs de Déïr-el-Kamar continuèrent leurs attaques
(1) Testa, op. cit., t. III, p. 101. Lettre des chrétiens de Déïr-el- Kamar aux consuls résidant à Beyrouth, en date du 5 novembre 1841. Note collective des consuls de France, de la Grande-Bretagne et de Russie, à Beyrouth, à Sélim-Pacha, novembre 1841, p. 102(Ramazan 1257).