III. LES MASSACRES DE
contre les chrétiens. Sélim-Bey et Mouhamad-Agha allèrent les trouver sous prétexte de les désarmer ; mais les Druses, comprenant le véritable sens de leur démarche, s'emparèrent d'eux, firent semblant de les malmener et les amenèrent, par une contrainte sans doute consentie, à Déïr-el-Kamar, où, simulant toujours de céder aux menaces des terribles insurgés, ils procédèrent à la reddition de la ville et au désarmement des habitants chrétiens.
Toujours en présence des deux officiers, les Druses se lancèrent ensuite à la poursuite de l'émir Kassim ; ils foncèrent sur sa faible escorte, la dépouillèrent complètement et la dispersèrent, puis, s'emparant de la personne même de l'émir, ils le maltraitèrent, malgré qu'il portât les insignes de sa dignité que le Sultan lui avait remis, et lui arrachèrent ses vêtements et ses armes.
Mohammed Sélim-Pacha ne fut pas beaucoup plus heureux que ses deux lieutenants. Il réunit de nombreux chefs druses à Chouifaât, les harangua en présence des consuls, prononça des paroles de paix, promit d'examiner tous leurs griefs et de leur rendre justice ; il leur rappela leurs devoirs vis à-vis du Sultan, leur suzerain. Les Druses protestèrent de leur soumission, jurèrent de déposer les armes, et s'empressèrent
d oublier leur serment de recommencer les hostilités, avant même que Mohammed-Sélim-Pacha eût quitté la région.
La comédie était manifeste : le Pacha connaissait trop bien la situation pour savoir que ses démarches ne pourraient point ramener le calme dans le pays. Pendant qu'il se jouait des représentants de l'Europe, en les promenant dans la Montagne, ses agents et ses émissaires excitaient secrètement les Druses à la guerre, et leur garantissaient l'impunité complète. Comment les Druses auraient-ils repoussé ces agents provocateurs, alors qu'ils voyaient le pacha ne prendre aucune mesure sérieuse contre eux et favoriser au contraire leurs desseins en désarmant les chrétiens?
A la fin du mois d'octobre, et pendant tout le mois de novembre 1841, la guerre civile faisait rage dans la Montagne. Les Druses se jetèrent sur les villages chrétiens, pillèrent et incendièrent tous ceux qui n'étaient pas défendus ou qu'ils avaient pris d'assaut, et massacrèrent les malheureux sans défense.
A une lieue seulement de Beyrouth, les deux partis se livré-
2/2 LlVkE II. — CHAPITRE PREMIER
rent à tous les excès de la guerre civile, en présence d'un camp de troupes régulières.
Les Maronites de Déïr-el Kamar, terrifiés, se voyant livrés sans défense à un ennemi impitoyable, adressèrent une supplique à Mohammed-Sélim,pour qu'il leur envoyât des troupes turques qui les sauveraient d'une mort certaine et les ramèneraient à Beyrouth. Le Pacha, cependant, ne bougea toujours pas. Au lieu d'expédier ses bataillons dans la Montagne, il fit envoyer quelques munitions aux Maronites pour qu'ils pussent se défendre contre leurs agresseurs, et il donna les ordres les plus sévères pour ne pas fournir d'armes et de munitions aux Druses.
Seulement ses ordres n'étaient exécutés que dans le vilayet de Beyrouth ; le pacha de Damas, Négib, ne jugeait pas utile de s'y conformer — Malgré les représentations multiples des consuls résidant à Damas, il fit expédier aux Druses des munitions en abondance.
Les Maronites eurent le dessous partout. Les troupes turques, loin de les protéger, restèrent inactives ou bien même prirent part aux massacres. Un corps irrégulier venu de Damas campait dans les environs de Beyrouth, près du théâtre de la lutte. Les bachi-bouzouks (1) se jetèrent sur les malheureux, qui, ayant été épargnés par les Druses ou ayant réussi à se sauver, cherchaient un refuge à Beyrouth, c Les fuyards, hommes, femmes, enfants, furent saisis et maltraités par ces hommes rangés sous la bannière du gouvernement, et les ornements de femmes, respectés par les Montagnards au milieu du pillage, furent la proie de ceux qui devaient les proléger (2). »
Néanmoins, Mohammed-Sélim-Pacha affecta decroirequela paix revenait dans la Montagne, et il agit en conséquence. — Alors que les incendies se renouvelaient aux portes mêmes de Beyrouth, Un crieur ordonnait aux malheureux réfugiés dans la ville de rentrer dans leur village. — c Plusieurs de ces hommes, confiants dans la déclaration de l'autorité, sortirent pour se rendre dans leurs maisons ruinées ; ils furent de nouveau maltraités et dépouillés de leurs derniers vêtements par les soldats irréguliers. »
(1) Ou gendarmes irrégdliers.