LES MASSACRES DE
La complicité des agents Turcs dans les massacres était manifeste. Les Maronites les accusaient nettement d'avoir armé les Druses contre eux, et les consuls eux-mêmes commencèrent à soupçonner le double jeu de Mohammed-Sélim, et à lui reprocher son inaction voulue, préméditée.
Comment auraient-ils pu ne pas avoir de doutes, alors que les bachi-bouzouks s'associaient ouvertement aux massacres, alors que les Druses s'entendaient avec les troupes irrégulières pour mieux exterminer les chrétiens ? Des hommes de confiance annoncèrent même aux consuls que de fortes bandes druses du Liban, sous la conduite de Chibly-el-Àrian, se dirigeaient sur la ville de Zahlé, où elles devaient se rencontrer avec les milices irrégulières au service de Négib-Pacha, pour une action commune. Le chef des bachi-bouzouks, de sa propre autorité ou par un ordre supérieur, avait déjà désarmé les chrétiens de Hasbeya et de Racheya, au pied du Mont-Hermon,bien qu'ils fussent complètement étrangers aux événements du Liban, et il laissait les Druses du vilayet de Damas piller en toute sécurité les florissants villages chrétiens de la Békaà.
Les Druses du Haourân avaient, en effet, pris les armes à leur tour pour se joindre à leurs coreligionnaires. Le massacre général des chrétiens se préparait à la vue même des autorités ottomanes, qui le favorisaient, les uns ouvertement, les autres secrètement.
La terreur se répandit parmi les Maronites, devant cette entente des Druses et des Turcs pour les exterminer. Dans le Kesrouân même, le centre de leur pays, ils se sentaient menacés, incapables de résister, à la longue, aux assauts combinés de tant d'ennemis. Un seul espoir leur restait : c'était l'intervention de l'Europe, particulièrement celle de la France.
Le patriarche en personne vint trouver les consuls et leur demanda si les massacres étaient tolérés par le gouvernement turc et s'il n'en voulait pas arrêter le cours, ou si le gouvernement n'avait pas les moyens suffisants pour rétablir l'ordre et protéger les sujets du Sultan. C'était, en somme, une mise en demeure formelle adressée aux représentants des puissances. Si les Turcs étaient de connivence avec les égorgeurs, il était du devoir des puissances d'intervenir activement en Syrie, au nom de l'humanité, et d'arrêter par la force et les
Druses et leurs complices, de rétablir la paix et l'ordre, môme contre le Sultan. Si le gouvernement turc, plein de bonnes intentions, était, au contraire, trop faible pour arrêter et contenir les Druses et rétablir une bonne paix en Syrie, c'était encore le devoir des puissances européennes d'intervenir et de le seconder dans sa tâche de défense des chrétiens, de lui prêter main-forte contre les meneurs du désordre, en mettant à sa disposition des troupes européennes comme gendarmerie auxiliaire. Les Maronites sollicitaient ainsi, en 1841 déjà, les puissances d'assumer le rôle dont elles durent se charger dix-neuf ans plus tard, en 1860.
Les consuls reconnurent la nécessité de faire une démarche énergique et adressèrent, à la fin du mois de novembre, une note à Mohammed-Sélim-Pacha, dans laquelle ils énumérèrent, en une forme concise et claire, à la fois leurs griefs contre les Druses et leurs soupçons contre les autorités ottomanes : c Aucun acte public, reprochaient-ils, n'ayant manifesté jusqu'à ce jour aux populations du Liban la volonté du gouvernement relativement à la lutte actuelle, les chefs druses interprètent déjà ce silence et cette inaction en faveur de leur cause, pour armer les populations et alimenter la guerre civile, tandis que le bruit sinistre circule, parmi les Maronites, que les Druses ont pris les armes pour l'avilissement de leur nation, à la suite d'un ordre secret du gouvernement ».
Cependant, malgré leurs soupçons si bien fondés, ils n'osèrent pas menacer le pacha d'une intervention directe et armée de l'Europe en Syrie. Ils se bornèrent, à la fin de leur note, à communiquer au pacha la requête, à eux adressée, du patriarche maronite, et à lui poser le même dilemme, si son gouvernement était complice ou incapable, le priant « de vouloir bien les honorer d'une réponse qui fût dénature à les éclaircir sur la véritable situation de ce pays, et les mettre à même de prêter à l'autorité légitime, conformément à la volonté unanime de leurs gouvernements respectifs, tout leur appui moral pour le maintien de Tordre public dans ces provinces » (l).
Cette attitude, plutôt faible, des représentants européens tenait à la politique anglaise, qui commençait alors à s'intéresser plus particulièrement aux Druses.
Tandis que ses deux grandes rivales dans les pays du Levant,
(1) Testa, op. cit., t. III, p. 102 et suiv.