III. LES MASSACRES DE
aux Anglais ; les consuls et les missionnaires avaient maintes fois signalé leurs exploits de brigandage et leurs attentats contre les populations chrétiennes. Mais la politique n'est pas une affaire de sentiments. Même, se disaient les Anglais» à examiner sérieusement les choses, les Druses étaient-ils si coupables ? Us vivaient en Orient, dans un pays où seules la loi du talion et la loi du plus fort étaient respectées partout, chez les chrétiens aussi bien que chez les infidèles, où la guerre et le brigandage constituaient l'état normal. Dans les massacres, étaient-ils les seuls coupables? Leurs adversaires, en somme, étaient des « papistes », peu intéressants pour les protestants d'Angleterre. Les c papistes » ont toujours été des fanatiques, des fauteurs de troubles et de guerre civile, des conspirateurs avides de domination absolue, cherchant à convertir par la force les « hérétiques », ou à les exterminer.
Les Anglais protestants puisaient dans leur propre histoire cette haine, cette défiance profonde des « papistes ». Les Druses seraient-ils menacés par les « papistes », comme les Anglais protestants ? On finit, à Londres, par excuser les Druses, et par les trouver dignes de compassion et de protection.
Le protectorat des Druses devint alors le pivot de la politique anglaise en Syrie. Désormais, les hommes d'Etat et les diplomates anglais allaient intervenir sans cesse en Syrie, pour opposer les Druses aux Maronites, protégés de la France, pour les défendre contre toute mesure grave de répression et pour sauvegarder leur situation dans le Liban et dans les provinces environnantes. C'est par ce protectorat des Druses que l'Angleterre essayera de contrecarrer en Syrie, l'influence prépondérante de la France et de la Russie.
Cette politique ne devait se manifester nettement qu'en 1843 et en 1844 ; mais elle commença à se montrer dès 1841, et, à cette époque, elle produisit des effets néfastes, en empêchant tout effort sérieux et efficace en faveur de la paix libanaise et en assurant l'impunité aux Druses.
L'action anglaise en Syrie ne faisait plus que contrecarrer les efforts de la France pour défendre les Maronites chrétiens c'est à-dire la grande majorité de la population, contre les excès des Druses. Chaque fois que la diplomatie européenne voudra prendre des mesures efficaces pour assurer solidement le bon ordre et la paix et pour empêcher les Druses de
recommencer toujours la guerre civile et les massacres, elle en sera empêchée par les Anglais.
Lorsque les consuls européens, en novembre 1841, s'adressèrent à Mohammed-Sélim'Pacha,ce fut le consul anglais qui les retint de reprocher, en termes explicites et indignés, au représentant de la Porte les infamies commises contre les Maronites par le pacha de Damas, et par les bachi-bouzouks, de préciser toute la complicité des autorités turques dans les massacres et d'exiger le châtiment exemplaire des Druses coupables. Il empêcha le représentant français d'exercer effectivement son droit légal reconnu, de protéger les Maronites. Aux énergumènes déchaînés, qui se ruaient en furie sur les chrétiens désarmés et terrorisés, pour égorger jusqu'aux vieillards et aux enfants, les consuls européens ne parlaient d'opposer que leur autorité morale, cette autorité qui avait été si manifestement bafouée par les cheiks druses, lorsqu'à Chouifât ils avaient solennellement, devant le pacha et devant les consuls, engagé leur parole de cesser les hostilités pour se jeter, le lendemain même, avec une rage et une cruauté accrues, sur les villages chrétiens.
Mohammed-Sélim pu rappeler aux consuls, non sans ironie, cette malheureuse tentative que, dans l'intérêt même de leur propre dignité, il ne fallait plus recommencer. Ce n'était plus avec de bonnes paroles qu'on pouvait calmer les combattants et les amènera déposer les armes; c'était parla force; il fallait prendre contre eux des mesures extraordinaires.
La Porte crut le moment venu de détruire enfin cette autonomie libanaise, qui soustrayait toute une province à son autorité immédiate, et d'enlever aux Maronites leurs privilèges, dangereux pour l'unité de l'empire ottoman et la force du pouvoir central.
Toutes les autres nations chrétiennes de l'Empire réclamaient, en effet, ces mêmes privilèges, avec l'appui de la Russie. Comment la Porte pouvait elle leur refuser toujours ce qu'elle laissait aux Maronites? En abolissant, au contraire, ces privilèges de la Montagne, sous prétexte qu'ils n'avaient été qu'une cause de troubles et de désordre, elle affaiblissait, du même coup, la force des réclamations des autres chrétiens, ses sujets.
Dans l'intérêt même de la paix, et pour rétablir prompte-