V. LA RÉORGANISATION DE
Toutes les difficultés n'étaient pas tranchées avec l'adoption du principe des caïmacamies. Comment sera déterminé leur territoire respectif? La question était très délicate. Le soin ne pouvait, légalement, en appartenir qu'au Sultan, souverain légitime et incontesté du pays. Aussi les puissances lui en laisseraient-elles la charge ; elles ne prévoyaient pas, au début, toute la complexité du problème, et les conflits que l'opération pouvait susciter.
Autre question : comment seront nommés les deux caïmacams? Seront-ils désignés d'abord par les intéressés euxmêmes et confirmés ensuite, investis par la Porte, ou serontils nommés directement par la Porte, ou par ses pachas ? Les puissances auront-elles le droit d'intervenir d'une manière quelconque dans cette désignation ? Seront-ils choisis dans le sein de chaque peuple ou en dehors de lui ?
La Porte, naturellement, revendiqua le droit de nommer librement les caïmacams selon son gré, en dehors des populations libanaises. Ils deviendraient ainsi de véritables fonctionnaires turcs, dépendant d'elle directement, de môme que les pachas placés à la tète d'une province de l'empire, et non pas les chefs nationaux de deux peuplades quasi-indépendantes. Du moment que la Porte les choisirait librement en dehors des sujets de la Montagne, elle avait aussi le droit de les révoquer à son gré et de les remplacer. Ils étaient à sa merci. Le pouvoir héréditaire dans la Montagne était supprimé.
C'était la fin de l'autonomie libanaise. Les caïmacams, à la dévotion de la Porte, munis de pouvoirs très étendus, fortement appuyés par les pachas dont ils dépendaient directement, sauraient imposer à leurs administrés les volontés souveraines du Sultan.
Le plan était habilement combiné. Il échoua néanmoins devant l'hostilité des puissances; la France et la Russie demandaient que les caïmacams fussent choisis dans le sein des nations qu'ils devaient gouverner, et la première puissance réclamait particulièrement le maintien de la famille Chéhab à la tête au moins des Maronites. Elles consentaient simplement à une séparation des Druses et des Maronites, et à l'institution d'une deuxième principauté autonome en faveur des Druses ; c'était exclure toute ingérence directe de la Porte dans l'administration de la Montagne. Celle-ci fonctionnerait
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comme par le passé, avec cette seule différence qu'au lieu d'une seule principauté autonome, il y en aurait deux. On empêchait ainsi le succès complet de toutes les manœuvres de la Turquie et de son attentat contre les Maronites, clients de la France. L'influence de la France resterait entière par le maintien intégral de son protectorat sur une nation dont elle avait à garantir l'autonomie, l'existence même.
L'Angleterre, au contraire, n'avait aucune raison de soutenir la cause des Maronites ; au contraire, dans l'intérêt de sa puissance en Asie, elle devait empêcher la constitution dans le Liban, cette forteresse naturelle de la Syrie, d'une forte principauté chrétienne, indépendante de la Porte et protégée par la France, auxiliaire de sa politique orientale. Afin de bien jouer son rôle de conseillère du Sultan, il lui fallait combattre les visées françaises, en opposition radicale avec le projet turc. Mais elle ne croyait pas non plus devoir entièrement soutenir ce dernier projet, qui aurait diminué considérablement l'efficacité de son protectorat naissant sur les Druses, dont elle se promettait de grands effets. Enfin, l'attitude des autres puissances, de ses alliées en 1840, très opposées à la main-mise complète des Turcs sur la Montagne, la forçait à une grande circonspection. Les efforts de l'Angleterre tendirent donc à faire aboutir une solution transactionnelle, qui fut favorable surtout à ses intérêts égoïstes.
La Porte résista longtemps. Ce ne fut que le 7 décembre 1842 que Sarim-Effendi, dans un note adressée aux représentants de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie, accepta une proposition commune des puissances, mais en en exprimant ses vifs regrets, et en déclarant qu'il ne cédait que devant les instances pressantes des puissances :
« La Sublime-Porte a pris la résolution d'envoyer à Essaad- Pacha l'ordre de procéder, quant à l'administration des différentes classes de sujets qui habitent le Mont-Liban, placés sous sa juridiction, au choix de deux caïmacams, l'un pour les Druses et l'autre pour les Maronites, pris parmi les indigènes autres que ceux appartenant à la famille Chéhab, conformément à la mesure déjà acceptée par les grandes puissances, et de l'engager en même temps à consacrer tous ses soins au maintien de la tranquillité en Syrie. »
Très adroitement, Sarim-Effendi essaya de rejeter sur les