V. LA RÉORGANISATION DE
Pachas. — La Porte n'était-elle pas en droit de récupérer des territoires qui lui avaient appartenu, et dont les Chéhab s'étaient emparés, illégalement, d'après elle, et d'en prendre d'autres, en échange ? Ne fallait-il pas aussi, dans l'intérêt de la paix, qu'elle eut, pour ainsi dire, un pied dans la Montagne, afin de pouvoir mieux surveiller celle-ci, et pour intervenir rapidement et efficacement contre tout brigandage, toute tentative de revanche, toute explosion de guerre civile? Enfin, il paraissait utile aux fins et subtils conseillers d'Abdul-Medjid que les deux caïmacamies ne différassent pas sensiblement d'étendue. Or, les Maronites étaient beaucoup plus nombreux que les Druses. Comme le nouveau régime augmentait nécessairement leur cohésion nationale, et peut-être aussi fortifiait leur organisation militaire, ils acquéraient une suprématie très marquée sur les Druses, c'est-à-dire sur les meilleurs auxiliaires de la tortueuse politique ottomane en Syrie. Il ne fallait pas que la caïmacamie chrétienne écrasât la caïmacamie druse, dans l'intérêt même de la Porte. Ce furent toutes ces considérations qui guidèrent Assaad- Pacha, à qui incombait la tâche de procéder à la délimitation des nouveaux territoires.
Le col du Dahr el-Baïdar séparait les deux caïmacamies, celle des Maronites au nord, celle des Druses au sud.
Assaad-Pacha détacha de la caïmacamie chétienne une des provinces maronites les plus importantes, celle de Djébaïl avec ses dépendances, qui s'étendaient au nord du Nahr-Ibrahim,de la Méditerranée jusqu'aux plus hautes cimes du Liban. C'était le centre même et le berceau des Maronites. Kannou- 61/1, la résidence du Patriarche,s'y trouvait, et la vallée sainte, et les villages d'Ehden et de Bicharré, et la célèbre forêt de cèdres, le dernier vestige de l'ancienne parure magnifique qui fit la renommée de la Montagne (1).
Le district fut rattaché au Pachalik de Tripoli, et soumis à la loi commune de l'Empire : « Tous les lieux les plus chers et les plus vénérés des chrétiens libanais devaient subir le gouvernement direct d'un Pacha, et leurs habitants maronites, déchus de leurs privilèges, devaient tomber au rang des rayas, i
(1) Voir Testa, op. cit., t. III, p. 128 et s. ; Marlens, Nouveau recueil général, t. VIII, p. 4 et s.
Les Turcs s'installaient en maîtres dans l'intérieur même du Liban ; ils occupaient les bastions les plus importants de cette grande forteresse naturelle, d'où leur armée avait toujours été repoussée. A l'abri d'un pacte international, par une ruse, ils s'emparaient d'un territoire qu'ils n'avaient jamais pu prendre par la force. Ayant pénétré dans leurs refuges mêmes, ils tenaient enfin les fiers Montagnards chrétiens sous leur joug. Ils pouvaient briser leur résistance et leur dicter leur volonté, maintenant qu'ils s'étaient introduits chez eux par fraude. Leur but, la chute de l'indépendance libanaise allait être atteint.
En même temps, Assaad s'apprêtait à placer sous l'autorité du caïmacam druse les localités chrétiennes des districts mixtes, où la population comprenait à la fois des groupes druses et des groupes chrétiens.
Ces décisions soulevèrent une tempête d'indignation. Tout l'arrangement du 7 décembre était remis en question. En effet, le pacha n'avait-il pas, par sa détermination, violé cet arrangement conclu entre les puissances et la Porte?
Que serait donc la caïmacamie chrétienne, si elle ne devait pas comprendre tous les districts maronites de la Montagne? 11 n'avait pas été question de former une caïmacamie de certains districts chrétiens, mais de former une caïmacamie chrétienne dans laquelle on comprenait implicitement tous les districts chrétiens. Ensuite, l'arrangement maintenait les privilèges des chrétiens de la Montagne sans en exclure une partie. Il était donc illégal et arbitraire de soustraire le district de Djébaïl au gouvernement chrétien. Toute la nation maronite se souleva contre cet attentat à son intégrité nationale, d'autant plus douloureux qu'il livrait aux Musulmans le berceau et les lieux saints de leur culte.
Elle se sentait menacée des pires catastrophes, si l'ennemi arrivait à s'installer en maître dans le cœur même de la Montagne et dans ses plus fortes positions stratégiques. Placés entre les Turcs, fortement installés à Djébaïl et dans les hautes vallées de son district, à Beyrouth, à Sayda, dans la Békaâ, et les Druses, maîtres du Liban méridional, les Maronites étaient cernés de toute part, sans aucune issue, voués, en cas d'attaque, à être broyés par des adversaires nombreux, ani. mes contre eux d'une haine d'autant plus sauvage qu'elle était alimentée à la fois par le fanatisme religieux et par l'ap-