V. LA RÉORGANISATION DE
pâl de leurs richesses. Ils étouffaient dans leur propre pays. L'unité nationale était d'autant plus importante pour eux qu'elle seule pouvait leur assurer la prospérité économique. Maintenant qu'ils étaient à la merci d'une surprise, qu'ils vivaient toujours dans la crainte d'une attaque brusque des sauvages Albanais et des bachi-bouzouks pillards et meurtriers, toute sécurité avait disparu dans la Montagne. Sans la sécurité, sans la paix profonde et assurée, toute vie économique est languissante, atrophiée.
Il ne leur était plus possible de vaquer en paix aux travaux des champs, à cette sériciculture qui faisait leur richesse.
La peur pesait lourdement sur les esprits, paralysait leur activité et détruisait cette prospérité économique qui distinguait le Liban de la plupart des autres régions syriennes. Alors que l'impéritie, la durel$ et l'incapacité de l'administration ottomane semblaient avoir jeté sur la fertile Canaan des anciens comme un voile funèbre, le Liban, avec ses pentes et ses vallées fertiles et bien cultivées, avait partiellement su conserver, grâce à son autonomie, la richesse d'autrefois. Allait-il subir le sort de la riante Galilée et de tant d'autres régions fertiles, ruinées par les Turcs? L'annexion du district de Djébaïl était un coup mortel à sa prospérité économique et à celle de toute la Montagne.
Contre la perspective de cette catastrophe, les Maronites n'avaient d'autre recours que de s'adresser encore une fois aux puissances, que de s'inscrire en faux contre cette application de l'arrangement du 7 décembre.
Le 29 janvier 1843, l'archevêque maronite Murad remit aux représentants des cinq puissances à Constantinople, un mémoire exposant la nouvelle situation faite à ses coreligionnaires et à ses compatriotes. Il ne se bornait pas à protester contre l'annexion du district de Djébaïl au Pachalik de Tripoli ; toute la nouvelle organisation était critiquée (1).
« Après la scission en deux de l'antique principauté chrétienne du Liban, après l'exclusion de ses anciens principes, dont le gouvernement, quoi qu'on en ait pu dire, avait pourtant assuré aux habitants de ce pays des siècles de prospérité inconnue dans le reste delà Syrie, après une transaction qui avait imposé de si grands et si pénibles sacrifices aux chré-
(i) Testa, op. cit., t. III, p, 128.
tiens libanais, ceux-ci, tout en réservant leurs droits, tâchaient cependant, par déférence pour les puissances médiatrices, de se résigner à un sort que des raisons de politique générale n'avaient pas permis de rendre meilleur. Mais toutes les concessions qu'on avait pu faire au préjudice de ces infortunés chrétiens ne suffisaient pas encore à satisfaire le fanatisme musulman qui, sous de trompeuses apparences, ne vise rien moins qu'à faire disparaître du Liban la petite nation chrétienne, qui, forte de son innocence et de son bon droit, avait pu si longtemps, au milieu de ses montagnes, lui tenir tête en défendant avec succès ses libertés, sa religion et son autonomie. En effet, un firman de la Sublime-Porte vient, d'un coup, de détacher du Liban une de ses plus importantes provinces, celle de Djébaïl, avec ses dépendances, pour l'incorporer au gouvernement du pacha de Tripoli, i
C'était une violation de l'arrangement survenu entre la Porte et les puissances. Celles-ci avaient donc le droit et le devoir d'intervenir, pour faire respecter un pacte révolu de leurs signatures :
t Si jamais cette nouvelle usurpation aussi exorbitante qu'essentiellement contraire à l'arrangement conclu dernièrement enlre la Porte et les représentants des puissances médiatrices dans l'affaire libanaise, pouvait être encore tolérée par elles, leur intervention viendrait à être entièrement frustrée, et il ne resterait plus aux chrétiens du Liban quà choisir entre un effort désespéré pour défendre le berceau sacré de leur nation, se mettant en lutte ouverte avec les autorités de la Porte dans les circonstances, les plus favorables, ou bien à émigrer de leur chère patrie qu'ils avaient su défendre en de meilleurs temps. »
Cependant les chrétiens conservaient encore un dernier espoir, écrivait l'archevêque. L'intervention des puissances chrétiennes en Syrie ne pouvait pas avoir comme conséquence un affaiblissement des Maronites chrétiens et le triomphe de l'Islam. Déjà, les Lieux Saints, en Palestine, par suite de divisions néfastes de ces puissances, étaient toujours entre les mains des Turcs.
« Ils pensent, disait le digne prélat, que si des considérations politiques n'ont pas permis à ces puissances de soustraire ces Lieux Saints de la Palestine aux mains des inGdèles, il ne peut y en avoir d'admissibles pour permettre que les