V. LA RÉORGANISATION DE
Turcs se servent des conséquences de leur intervention pour enlever tout ce qui était resté dans les mains des chrétiens libanais avant cette intervention. Ces chrétiens aiment, au contraire, à espérer qu'elles ne souffriront pas une si odieuse usurpation faite au mépris d'engagements formels » (1).
C'était aux puissances de déchirer le firraan annexant Djébaïl à Tripoli et de mettre sous la juridiction immédiate du chef des chrétiens du Liban tous les chrétiens qui s'étaient répandus en divers sens, dans la Montagne.
L'archevêque, à la (in, rappelait même qu'à son avis c la Montagne ne serait pacifiée, que si Ton confiait le gouvernement à un prince de la famille Chéhab ».
Tout l'arrangement du 7 décembre était remis en question ; les cinq puissances ne pouvaient pas repousser la plainte des Maronites ; la France prit l'initiative d'une protestation auprès de la Porte, contre l'annexion injuste de Djébaïl. M. de Bourqueney intervint auprès de ses collègues et des ambassadeurs des autres gouvernements à Constantinople, et leur proposa une démarche collective auprès de Sarim-Effendi. Tous y acquiescèrent avec empressement ; Sir Stratford Canning lui-même n'eut pas un instant d'hésitation.
Le ministre ottoman ne se montra pas intransigeant, et M. de Bourqueney put prévenir M. Guizot, ministre des affaires étrangères, qu'il y avait lieu d'espérer que la Porte n'bésiterait pas à donner satisfaction aux puissances (2).
M. Guizot profita de l'occasion pour exprimer de la façon la plus nette à la Porte l'avis de la France dans la question libanaise :
« Dans l'intérêt de l'ordre et de la paix au Liban, écrivaitil à M. de Bourqueney, le 24 février 1843, tous les chrétiens doivent être placés sous l'administration de l'émir maronite, quelles qu'aient été antérieurement les divisions ou subdivisions administratives de la Montagne. L'autorité turque ne doit avoir sur eux aucune action directe. »
M. Guizot entendait s'appuyer sur le protectorat de la France envers les chrétiens d'Orient pour surveiller les agissements des Turcs en Syrie et défendre efficacement l'autonomie et les privilèges des Maronites. Tirant de cette mission
(1) Testa, op. cit., t. III, p. 428.
(2) Martens, Nouveau recueil général, t. VIII, p. 4 et suiv.
de puissance protectrice le droit même d'intervenir dans les affaires intérieures de l'Empire ottoman, dans l'intérêt de ses protégés, il prescrivit à M. deBourqueney de contrôler étroitement la conduite de la Porte dans toute cette question du Liban, notamment dans l'organisation des districts mixtes et dans leur répartition entre les deux caïmacamies :
« Quant à celte autre question de la cohabitation des Maronites et des Druses dans certaines localités de la Montagne, elle est plus compliquée, plus difficile. De sa solution dépend en majeure partie, peut-être, l'efflcacité du système dont la note du 7 décembre a consacré l'essai. S'ils ne sont pas tels que le comportent les droits et les intérêts des populations chrétiennes, nous aurons alors à demander le rétablissement complet de l'ancien étal sous le double rapport des hommes et des choses, i
La Porte allait-elle accepter cette ingérence dans les affaires intérieures, cette diminution du pouvoir souverain du Sultan ? Elle n'avait pas le droit de la repousser, pensait M. Guizot; le Liban ne regardait plus uniquement la Porte ; il regardait aussi les puissances médiatrices et protectrices, car c'était sous leurs auspices et sur leurs instances, sous leur garantie, que la Porte avait introduit des arrangements dans l'organisation libanaise, avec leur collaboration formelle et reconnue, puisqu'elle en avait communiqué les grandes lignes dans sa note du 7 décembre. Elle avait admis ainsi ce droit de contrôle et d'intervention :
« La Porte elle-même, exposait M. Guizot, ayant annoncé qu'elle ne regardait que comme provisoire l'arrangement actuel, s'est implicitement engagée par là d y substituer un ordre meilleur et plus stable, si l'expérience en démontrait la nécessité. Quelle serait alors la solution ? Je ne verrais rien de mieux, en pareil cas, que d'en revenir au régime antérieur. »
El il appelait toute la sollicitude de son ambassadeur sur ce côté de la question.
L'affaire du Liban était ouverte. Elle devait durer jusqu'en
1. LA CRISE DE 1843 A 1844. — II. LA MISSION DE CHÉKIBEF* FEND1 EN SYRIE ET LE CONFLIT AVEC LA FRANCE (1845). — 111. LE RÈGLEMENT DE CHÉK1B-EFFEND1.
La crise de 1843 à 1844.
Le nouveau régime des deux cùïmacamies n'était pas fait pour mettre fin à l'anarchie, mais, au contraire, pour l'augmenter encore, d'autant plus que les agents turcs continuaient leurs ruses et leurs intrigues, pour ruiner l'autonomie libanaise.
Au moins la Porte s'inspira-t-elle des intérêts de la Montagne, en conférant le gouvernement à deux hommes de réelle valeur. L'émir Haydar Bellama, qui fut nommé caïmacam des Maronites, sur la recommandation du patriarche, était un catholique fervent, un administrateur habile et intègre, un juge équitable et un homme qui imposait le respect par son extérieur vénérable déjà, et surtout par sa modération. 11 choisit pour sa résidence le bourg de Bekfaya.
La caïmacamie dru se échut à l'émir Ahmed, de la vieille famille seigneuriale des Arselan. Il établit sa résidence à Béited-Din. Deïr-el-Kamar, où une population en majorité chrétienne était enclavée en plein territoire druse, et où les haines « nationales » étaient particulièrement ardentes, fut soustraite à l'administration druse et placée sous un mutesallem turc.
11 devint bientôt évident que le nouveau régime ne pourrait engendrer que désordres et guerres civiles. On n'avait fait que créer, avec les deux caïmacams, deux autorités impuissantes, à moins qu'ils consentissent à être deux instruments de désordre, de désorganisation entre les mains des pachas turcs dont ils étaient, de fait comme de nom, les lieutenants. Ils n'avaient ni prestige, ni moyens de gouvernement, ni troupes pour réprimer les troubles et contenir les éléments trop turbulents de la population. Ils assistaient impuissants
aux nombreuses querelles entre seigneurs féodaux, aux rivalités de famille à famille, et môme aux luttes incessantes entre Druses et Maronites. Le sang coula dans la Montagne sans qu'ils pussent l'arrêter.
C'est que le Liban traversait alors une des crises les plus considérables de son évolution sociale. L'émir Béchir-le- Grand avait sapé le règne de la féodalité à sa base. Il avait subjugué la noblesse, et lui avait imposé l'obéissance au prince. Par ses institutions administratives et judiciaires, surtout par la réorganisation de l'administration régionale, il avait porté des coups mortels à l'autorité et au prestige des seigneurs. Après sa destitution, le mouvement anti-féodal n'avait pas disparu ; chez les fellahs libanais, des sentiments démocratiques avaient germé peu à peu. Ces humbles serfs ressentaient d'autant plus vivement la bassesse de leur condition, que la puissance de la noblesse allait en diminuant. En face du seigneur atteint dans son prestige et dans son pouvoir, ils dressaient leurs réclamations de liberté ; ils réclamaient l'abolition des corvées, des redevances féodales, l'égalité de tous devant l'impôt et un régime fiscal plus équitable.
La lutte contre les Egyptiens avait encore fortifié ce mouvement d'émancipation des classes populaires. En effet, tous les Montagnards, les nobles comme les paysans, s'étaient unis contre l'étranger, sans distinction de classes. Pendant la « guerre de l'indépendance » libanaise, l'égalité sociale avait été réalisée, en fait. Tous avaient participé au môme titre à la lutte pour la liberté nationale. Après avoir secoué le joug de l'étranger, les paysans ne voulaient plus retourner sous celui des seigneurs. Avec plus d'instance, ils revendiquaient pour eux également cette liberté qu'ils venaient de reconquérir pour la nation entière.
De 1840 à 1842, le mouvement démocratique n'avait pu se produire librement, car il fallait, avant tout, assurer la reconnaissance de l'autonomie de la Montagne par la Sublime- Porte. Mais après l'établissement du nouveau régime des deux caïmacamats, une sorte de crise révolutionnaire éclata. La situation était particulièrement compliquée dans le Sud, où la noblesse était en majorité druse, et les fellahs chrétiens. Sur le conflit social se greffait une lutte religieuse et nationale.
Les chrétiens des villages mixtes se groupèrent autour des
i. la crise de 1843 a 1844 299
jeunes chefs de leur nation, pour résister à l'oppression de leurs seigneurs druses. Ceux-ci, de leur côté, avertis du danger, renforcèrent encore leur union nationale et se préparèrent à une lutte acharnée. Des bandes de révoltés se formèrent partout dans la Montagne, moitié révolutionnaires combattant pour la liberté populaire, moitié brigands. Elles étaient renforcées par des éléments venus du dehors, par de nombreux aventuriers des régions environnantes, également en fermentation depuis les guerres contre Méhémet-Ali.
L'état d'insécurité dans la Montagne était extrême. Les transactions commerciales y étaient arrêtées. Tous les malfaiteurs de la Syrie y trouvaient un refuge dans les vallons et les cavernes isolés de la haute chaîne ; les meurtres et les scènes de pillage y devenaient de plus en plus fréquents. Les voyageurs, les négociants européens et indigènes étaient attaqués, détroussés et souvent assassinés. Les troupes turques, et surtout la gendarmerie irrégulière se livraient à un brigandage éhonté et mettaient le malheureux pays en coupe réglée. Personne n'osait plus s'aventurer en dehors de Beyrouth, de Saydaet de quelques autres rares centres, sans une forte escorte armée. Toute la vie économique était arrêtée, et le Liban semblait voué à la ruine complète, sans que les autorités ottomanes eussent tenté d'y porter le moindre remède. Bien au contraire, elles s'appliquaient plutôt à entretenir l'anarchie qu'à pacifier, qu'à concilier les antagonismes. Elles commettaient des exactions continuelles, entravaient systématiquementl'autorité des caïmacams chaque fois qu'elle allait s'exercer pour le bien du pays, maintenaient dans la Montagne les troupes ottomanes régulières et irrégulières, malgré les engagements formels de la Porte de les retirer.
Bientôt, la guerre civile reprit, dans le sud, entre les Druses et les paysans chrétiens, sous les regards complaisants des autorités ; les chrétiens eurent le dessous ; quelques centaines d'entre eux furent massacrés, les champs furent dévastés et plusieurs villages et hameaux livrés aux flammes. La situalion était telle que le commissaire ottoman lui-même, Assaad- Pacha, conclut, dans un rapport, à la nécessité du rappel de l'émir Chéhab ; mais il ne fut pas écoulé à Constantinople .
Dans leur immense détresse, les Maronites trouvèrent un appui chaleureux et ferme auprès du Consul de France,
M. Poujade, auquel ils adressèrent leurs nombreuses plaintes. M. Poujade ne se borna pas à des démarches auprès des autorités ottomanes et à de très vives remontrances ; il avisa également son ambassadeur à Constantinopie et son gouvernement de l'état épouvantable de la Montagne et de l'indigne attitude des Turcs. C'est l'honneur de M. Guizot d'avoir pris au sérieux, à une époque où la France était isolée en Europe et même bravée par l'Angleterre, le protectorat des chrétiens d'Orient, et d'avoir mis en œuvre toute son influence et toute son autorité, pour sauver les Maronites et pour sommer la Sublime-Porte à respecter leur autonomie.
Avec une réelle perspicacité et un grand courage, il signalait la mauvaise volonté et les manœuvres criminellesdesTurcs, les véritables auteurs de tous ces désordres. Il s'élevait contre le système administratif néfaste, institué par la note du 7 décembre 1842 et, avec netteté, il affirmait le droit elle devoir incontestables des puissances « médiatrices » de presser la Porte à changer une situation devenue intolérable.
t Je doutais que le système qu'il s'agissait d'introduire réunit suffisamment les conditions nécessaires pour atteindre le but que les Puissances avaient en vue, à savoir la cessation de l'anarchie dans la Montagne, le rétablissement de la paix entre les Maronites et les Druses, le retour des uns et des autres à une situation aussi normale et aussi régulière que possible.
« A la vérité, la Porte ne présentai1 les arrangements concertés que comme une expérience à faire, comme une disposition transitoire vers l'adoption d'un meilleur régime, si l'inefficacité des nouveaux règlements était reconnue. Nous primes acte de cette déclaration, et nous attendions l'effet qui devait suivre, pour nous former une opinion définitive. »
L'application du nouveau règlement avait donc eu lieu sous le contrôle de l'Europe. L'essai en avait démontré l'insuffisance et les lacunes ; le but que s'étaient proposé les puissances n'ayant pas été atteint, il fallait prendre de nouvelles décisions. M. Guizot rappelait les nombreuses plaintes qui lui parvenaient sur les exactions du pacha, sur les entraves systématiquement apportées par lui au libre exercice de l'autorité des caïmacams, enfin sur l'anarchie épouvantable qui régnait dans le Liban.
« Tout cela, concluait le ministre, révèle une situation des