‹ La question du LibanChapitre 46 sur 124 · I. LA CRISE DE 1843 A · texte numérisé non relu

I. LA CRISE DE 1843 A

eux un joug très lourd, très oppressif, un régime de compression et d'arbitraire. Il serait donc injuste d'organiser des représailles sanglantes contre la nation druse.

Cependant, le représentant anglais ne pouvait s'opposer à tout châtiment. Les massacres de 1841, l'odieux guet-apens de Déïr-el-Kamar, la cruauté inimaginable et l'audace des égorgeurs avaient soulevé une trop vive réprobation, pour que tous les coupables sortissent indemnes de l'enquête menée par Khalil-Pacha et par les consuls. Le sang chrétien criait vengeance et la conscience universelle réclamait des victimes expiatoires. Il fallait consentir au sacrifice.

Enfin, l'organisation administrative soulevait un problème très délicat. Le rétablissement de l'ancienne principauté libanaise était définitivement écarté. Comment les districts mixtes allaient-ils être répartis entre les deux caïmacamiesl Comment les bourgs des villages mixtes seront-ils administrés ?

Les pourparlers entre Khalil-Pacha, les consuls et les cheiks montagnards furent longs et difficiles ; ce ne fut qu'au bout de quelques semaines de négociations ou de discussions qu'on arriva à un accord bien incomplet.

M. Poujade demanda que dans chaque village mixte, il y eut, à côté du chef local ou vékil druse, relevant du caïmacam druse, un vékil chrétien nommé par les populations chrétiennes et relevant du caïmacam maronite. Il devait être chargé de la protection particulière de ses coreligionnaires et de la juridiction sur eux, sous le contrôle de son caïmacam. En somme, l'autorité du caïmacam chrétien devait s'étendre, en dehors des limites territoriales de sa province, aux populations chrétiennes de la province druse Le caïmacam de cette dernière se trouvait par là limité dans ses pouvoirs sur une partie de ses administrés. 11 n'avait plus des pouvoirs égaux à ceux de son collègue chrétien.

Cependant, la mesure demandée par M. Poujade pouvait assurer une protection légale des chrétiens dans les régions mixtes. Les vékil* chrétiens deviendraient des avoués d'office de leurs coreligionnaires auprès des autorités druses. Au lieu de recourir invariablement à la violence pour se défendre contre une injustice, les chrétiens s'adresseraient à leur vékil, qui, à son tour, mettrait en mouvement l'appareil légal, et négo-

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cierait une entente avec les autorités compétentes druses. Dans un conflit entre chrétiens, les vékils rendraient la justice selon la loi et les coutumes chrétiennes. Avec un peu de bonne volonté chez les intéressés, pensait M. Poujade, les conflits à main armée pouvaient être atténués, grâce à cette institution des vékils.

Celait peut-être une illusion. Une grande révolution sociale, comme celle de l'émancipation des paysans, qui était la cause principale de la lutte entre les Druses et les Maronites, ne peut se faire sans violences, surtout dans un pays aux mœurs guerrières, où fleurit la vendetta et le culte de la force. Cependant, bien des heurts auraient parfois pu être atténués par les vékils. L'impartialité nous oblige à constater que les représentants des puissances à Constantinople et en Syrie ne comprenaient pas alors la véritable signification et les causes profondes des mouvements qui ébranlaient la Montagne. Ils n'y voyaient qu'une lutte religieuse et nationale, alors qu'au fond, il s'agissait surtout d'une véritable révolution sociale, d'une lutte entre deux classes, entre la noblesse et les paysans. C'est cette ignorance de la situation qui poussa M. Poujade à réclamer l'institution des vékils, et qui l'amena quelques mois plus tard, avec M. de Bourqueney, à protester, au contraire, contre les attributions des mêmes vékils.

Les ministres ottomans étaient plus avisés. Ils avaient compris la véritable portée du conflit. Ils voyaient, qu'au fond, la lutte était engagée entre la noblesse féodale et les paysans, et qu'on se trouvait en face d'un mouvement d'émancipation populaire, dirigé contre les seigneurs, les maîtres du pays, et avec beaucoup de perspicacité, ils voyaient tout le parti qu'ils pouvaient tirer de celte situation. Les nobles avaient toujours été les véritables chefs de guerre des Montagnards, dans leurs luttes pour leur indépendance. Ils avaient des traditions guerrières, l'habitude du gouvernement et du commandement, alors que les fellahs, rivés au sol depuis des siècles, dans la servitude, n'avaient aucune expérience du gouvernement,ni du commandement militaire. En affaiblissant les seigneurs, la Porte affaiblissait l'autorité traditionnelle dans la Montagne, la base solide de sa force de résistance. Elle donnait une grande partie du pouvoir à une classe sociale inexpérimentée, turbulente et d'autant moins redoutable. Aussi, toujours dans le but de détruire l'autonomie libanaise,

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entreprit-elle de soutenir les paysans contre la noblesse, et consentit-elle à l'institution des vékils, destinée à affaiblir la féodalité.

Cependant l'Angleterre s'opposa énergiquement à la réforme, ne voulant pas admettre l'ingérence du caïmacam chrétien dans la province druse, sur laquelle elle étendait une main protectrice. Sur les conseils du colonel Rose, les représentants ottomans exigèrent que les vékils chrétiens, dans les villages mixtes de la province druse, dépendaient du caïmacam druse et ne pussent, en aucune façon, avoir recours au caïmacam chrétien. La séparation des deux provinces devait être territoriale et complète (1). Le colonel Rose demandait môme que tous les Maronites fussent transplantés d'office dans leur caïmacamie.

Les chrétiens n'acceptèrent pas la solution turque. A quoi pouvaient servir leurs vékils, s'ils ne pouvaient adresser leurs réclamations qu'aux autorités ennemies druses? Pouvait-on attendre la justice de la part de ces dernières, au milieu de la grave crise politique et sociale où se débattait la Montagne ?

Mais Khalil-Pacha ne voulut pas transiger et parla môme de réduire les chrétiens par la force. Assad-Pacha, opposé à l'emploi de la force, fut rappelé à Constantinople et remplacé par Mohammed- Védjihi-Pacha. Ce ne fut qu'au bout de quelques semaines de négociations et de discussions qu'on arriva à un compromis. Les Maronites, plutôt que de voir leurs vékils sous l'entière dépendance du caïmacan druse, préféraient les voir sous celle du pacha de Sayda. La Porte accepta cette solution avec empressement: ne lui permettait-elle pas d'intervenir constamment dans la Montagne et d'y exercer un contrôle permanent et efficace? Les représentants des puissances s'y rallièrent également. Le k2 septembre, dans une réunion plénière, c où les chrétiens étaient représentés par les principaux chefs de la religion », Khalil-Pacha put enfin proclamer les bases de nouveaux arrangements.

L'indemnité due aux Maronites était fixée à treize mille cinq cents bourses; trois mille cinq cents devaient être payées directement par les Druses, en guise d'amende ; les autres dix

rectement par les Druses, en guise d amende ; les

(1) De Jonquière, op. cit., p. 499 ; Testa, op. cit.* t et suiv.

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mille devaient être acquittées par la Porte sur les revenus du Sandjak de Sayda. Les cheiksdruses Nassifet Hammoud,qui avaient été à la têle des égorgeurs, étaient destitués de leur rang et « déchus de tout droit à l'autorité ». La famille druse des Abou-Nakad, qui possédait en fief la ville de Déir-el-Kamar, en perdait le gouvernement, comme punition d avoir favorisé le guet-apens et l'attaque contre Ternir Béchir Kassim. C'était à ces trois destitutions que se bornait le châtiment des forcenés qui avaient, pendant des mois, mis la Montagne à feu et à sang. Et c'était pour arriver à cette dérision, à cette parodie de la justice, que l'Europe avait mis en mouvement, pendant deux ans, toute sa diplomatie ! L'Angleterre assumait une lourde responsabilité. Lorsqu'en 1859, les Druses compléteront le massacre général des chrétiens libanais, sous la direction et l'inspiration des pachas et des officiers turcs, ils se souviendront de l'impunité scandaleuse qu'elle leur avait assurée quinze ans auparavant, et ils compteront sur elle pour échapper encore une fois au châtiment qu'ils allaient risquer par des massacres plus féroces encore que les précédents.

Les limites territoriales des deux caïmacamies devaient être tracées géographiquement par l'autorité ottomane, ce qui voulait dire qu'elle pouvait faire ce tracé comme elle voulait, au mieux de ses intérêts.

Les districts mixtes seraient répartis d'après leur position géographique, entre les deux gouvernements. Dans les territoires mixtes, soumis à la juridiction druse, les chrétiens devaient nommer, dans chaque localité, un vékil de leur religion, pour défendre leurs intérêts auprès du chef druse de l'endroit, ou auprès du pacha, en recours d'un abus de pouvoir local.

Les vékils devaient recevoir de la Porte un titre d'honneur. L'administration de Déïr-el-Kamar était confiée à deux vékils, l'un druse et l'autre maronite, désignés chacun par leurs émirs respectifs. Pour tous ceux des chrétiens, qui, soumis à l'autorité administrative d'un chef d'une religion autre que la leur, la Porte s'engageait à faciliter cette émigration par tous les moyens en son pouvoir (1).

L'accord fut communiqué immédiatement aux puissances

(1) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 83.

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