LA CRISE DE 1843 A
européennes. Pour être définitif, il devait être ratifié par la Porte. Elle gardait naturellement le droit d'y apporter les modifications qu'elle voulait, d'autant plus quelle avait à régler les détails de l'application. Selon ses habitudes cauteleuses, elle essaya de retirer, en détail, les rares concessions réelles qu'elle avait faites aux Maronites, sur les instances des puissances. — Dans une note remise aux ambassadeurs, le 6 octobre 1844, elle sanctionna officiellement toutes les mesures proposées par Khalil-Pacha et adoptées par la Conférence du 2 septembre, en n'y apportant que de très légères modifications.
Mais quelle ne fut pas la surprise du baron de Bourqueney de voir que le chiffre de l'indemnité c n'avait pas été fixé dans cette pièce ». «Les rusés ministres d'Abdul Médjid, comme par hasard, avaient oublié de mentionner la somme que le Trésor toujours avare, devait payer aux Maronites :
« J'ai craint, écrivit le baron à M. Guizot, que la Porte, en nous annonçant quelle se chargeait du complément de la somme à prélever sur les Druses en faveur des chrétiens, n'eût fait de la générosité à peu de frais et ne méditât déjà les moyens de se soustraire au sacrifice qu'elle semblait s'être imposé. » Il en avertit immédiatement ses collègues, et tous ensemble firent une démarche collective auprès du nouveau ministre des affaires étrangères, Refaet-Pacha, « afin de lui prouver que leurs yeux étaient bien ouverts sur le règlement de l'indemnité et qu'on ne leur échapperait pas avec des promesses ».
La Porte dut reconnaître le bien fondé de leur réclamation, et réparer son « oubli ». En même temps, elle fixa définitivement à dix mille bourses la contribution complémentaire que le Trésor devait payer aux Maronites sur les revenus du Pachalik de Sayda.
La répartition des districts mixtes entre les deux caïmacamies fut une nouvelle occasion pour les agents turcs, de se moquer de l'Europe et de léser les intérêts les plus légitimes des chrétiens. — On plaça sous l'autorité du caïmacam druse les districts dont la population était presque entièrement composée de chrétiens, par exemple, celui de Djezzin où soixante-cinq druses étaient noyés au milieu de plus de huit mille habitants maronites, le TufTah où l'on comptait trois mille sept cent cinquante-cinq chrétiens et cinq druses, le
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Karnak où quarante cinq Druses seulement habitaient au milieu de quatre mille trois cents Maronites.
Ainsi, plus de quinze mille chrétiens étaient enlevés à leur juridiction naturelle pour être soumis à l'autorité de leurs ennemis ! Et cela, parce que cent-quinze Druses habitaient parmi eux ! Dans l'ensemble des districts mixtes, dont la presque totalité était attribuée à la caKmacamie druse, la population appartenait pour les trois cinquièmes aux Maronites et pour les deux cinquièmes seulement aux Druses. La majorité chrétienne était sacrifiée à la minorité druse, et celte mesure parait d'autant plus abominable et lâche, quand on pense que les chrétiens ainsi livrés à un adversaire féroce et impitoyable étaient ceux-là mêmes qui avaient été les victimes des massacres et auxquels la nation druse devait payer des indemnités !
Le principe des arrangements du 7 décembre 1843 et du 2 septembre 1844, d'après lequel les chrétiens ne devaient être administrés que par des chefs de leur religion, était odieusement violé, c Ce serait, objectait M. de Bourqueney, ranger forcément les victimes sous le joug des persécuteurs, irriter les haines par le contact de ceux qu'elles divisent, et aller directement contre le but des puissances, en perpétuant une cause active de trouble et de collision, là où Ton s'est proposé d'en écarter ou tout au moins d'en diminuer les germes. »
L'ambassadeur français protesta contre cette iniquité ; mais la Porte avait trop intérêt à maintenir l'anarchie dans le Liban pour y porter remède. Rifaal-Pacha se déclara personnellement favorable à la proposition française de rendre à la c juridiction de l'émir Haydar quelques districts mixtes à majorité chrétienne » ; mais, prétendait-il avec regret, ses collègues du gouvernement y trouvaient une « dérogation trop patente au principe général de la délimitation géographique comme base de la distribution des territoires » !
Aux sollicitations et aux instances pressantes des ambassadeurs européens, la Porte opposa la force d'inertie, espérant vaincre l'Europe par la lassitude. Au mois de février 1845, les Maronites n'avaient encore rien reçu des indemnités promises par tous les arrangements successifs, et les puissances étaient réduites à adresser au Sultan des réclamations et des