I LA CRISE DE 1843 A
protestations incessantes, qui toutes restèrent sans résultat (1).
La question des districts mixtes n'avait toujours pas reçu une solution satisfaisante. Les paysans maronites refusaient énergiquement d'accepter des seigneurs druses dans les villages mixtes, et môme ils demandaient à émigrer dans les régions septentrionales de la Montagne, à condition que la Porte leur payât immédiatement la moitié de la valeur de leurs biens-fonds et leur promit de verser l'autre moitié par acomptes (2).
Alors, la Porte s'engagea à étendre l'institution des vèkils dans les villages mixtes. Chacune des deux nations devait avoir ses vékils, c à l'effet de voir ses affaires » ; ils seraient choisis dans chaque village mixte parmi leurs compatriotes et leurs coreligionnaires ; mais il était bien spécifié que le mokatédji ne pouvait pas être vékil. Comme, dans la famille seigneuriale du village, tous les membres étaient solidaires de leurs chefs, les vékils ne pouvaient donc pas être choisis dans la noblesse, mais en dehors d'elle. Ils étaient ainsi, par essence même, les représentants d'une autre classe sociale, les mandataires des paysans, en face du seigneur féodal, de véritables représentants et fonctionnaires communaux (3). En cas de conflit avec le seigneur, ils devaient avoir recours, en dernier lieu, au Muschir de Sayda.
Cette institution nouvelle des vékils ne donnait qu'une médiocre satisfaction aux Maronites, car les seigneurs druses étaient, malgré tout, maintenus dans les villages mixtes. Elle mécontenta surtout la noblesse des deux nations En eiïet, elle brisait l'autorité seigneuriale dans les villages et les districts mixtes, qu'elle fut exercée par un mokatédji druse ou chrétien. Les fellahs chrétiens des seigneurs druses et les paysans druses des seigneurs chrétiens recevaient, dans leur lutte pour leur émancipation, des chefs légaux, qui avaient le pouvoir de contrebalancer et d'annuler même lautorilé seigneuriale. Même contre les mokatédjis de leur nation, les paysans devaient avoir des vékils élus par eux. A côté de l'au-
(\) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 11.
(2) Testa, op. cit., I. III, p. 164 et 167 (Notes de la Porte aux représentants des puissances, remises le 4 et le 30 janvier 1845).
(3) Testa, op. cit., t. Ulv p. 168.
torilé seigneuriale, ils constitueraient une autorité c communale » (1). En face du seigneur, se dresseraient les magistrats municipaux populaires: ils seraient deux pouvoirs rivaux. Les paysans ne seraient plus une classe sujette, serve, mais une classe ayant déjà conquis presque l'égalité civile et politique complète. La c commune », désormais, ne pourrait plus être administrée par son seigneur seul, en vertu de ses privilèges féodaux, mais, pratiquement, d'un commun accord, entre lui et les représentants élus des paysans. Au village seigneurial se substituerait la commune municipale, au moins dans les districts mixtes d'abord. Mais, inévitablement, ce nouveau régime devait s'étendre, par la suite, à toute la Montagne, car les paysans des autres districts et notamment ceux du Kesrouân ne voudraient jamais rester privés des droits dont jouissaient ceux des districts mixtes. Déjà, des mouvements populaires avaient éclaté parmi les paysans chrétiens du Kesrouân, contre les autorités établies Quelques membres delà famille des Khazen fomentèrent des émeutes contre le caïmacam (2). Ils étaient évidemment poussés par des rancunes privées et voulaient simplement se venger de ce que l'émir Haydar n'était pas l'instrument de leurs volontés. Mais le fait, qu'ils se sont adressés aux paysans et qu'ils les ont soulevés par des déclamations démagogiques, est significatif. Il prouve que le courant démocratique existait également chez les paysans des districts exclusivement chrétiens. Que quelques nobles turbulents et ambitieux aient essayé de se servir, dans un but personnel, des sentiments révolutionnaires des masses et de leur volonté de s'émanciper, et qu'ils aient versé dans la démagogie, cela ne doit pas nous étonner. Des faits analogues se sont produits à toutes les époques de l'histoire, et nous n'avons qu'à rappeler ici quelques noms connus de grands seigneurs démagogues et conspirateurs, insurgés contre le pouvoir établi : les Alcibiade, les Sulpicius, les Calilina, les Barère et autres.
L'institution des vékits contenait en elle la ruine de la féodalité. Aussi les mokalédjis des deux nations élevèrent-ils des protestations contre elle. Les représentants des puissances s'en firent l'écho auprès delà Porte, môme ceux de la France,
(1) Testa, op. cit., t. III, p. 164.
(2)/c/., i\birf.,p. 157.