‹ La question du LibanChapitre 49 sur 124 · I. LA CRISE DE 1843 A · texte numérisé non relu

I. LA CRISE DE 1843 A

poussés évidemment par la noblesse chrétienne (l). Ils ne saisissaient toujours pas la véritable cause et la grande portée sociale des conflits et des luttes qui déchiraient la Montagne, et ils n'y voyaient que des querelles religieuses et des questions d'autonomie régionale. La Porte, dans une note du 24 février 1845, affirme qu'elle ne voulait, en aucune façon, supprimer les mokatédjis, et promit de laisser intacts leurs privilèges (2).

En même temps, les Libanais, et, sur leurs instigations, les représentants des puissances, s'élevèrent contre le recours des vékils au Muschir de Sayda. Celui-ci, à leur appel, pouvait intervenir sans cesse dans les affaires administratives et judiciaires des deux caïmacamies. Il tenait notamment le sort de la noblesse entre ses mains, dans les conflits entre seigneurs et vékils, conflits qu'il fallait prévoir nombreux et violents, à une époque de crise révolutionnaire, de lutte entre deux classes sociales (3). Les Montagnards et surtout les seigneurs voulaient écarter cette ingérence du Muschir, qui était un très grand danger pour l'autonomie des deux caïmacamies. Les Druses principalement étaient mécontents, caria plupart des villages mixtes se trouvaient dans leur caïmacamie ; leur autonomie était, par conséquent, plus restreinte encore, en fait, et plus menacée que celle des Maronites.

L'Angleterre, défendant les intérêts delà noblesse druse, se trouva, cette fois ci, d'accord avec la France.

La Sublime-Porte céda encore une fois aux objurgations unanimes «les puissances.

Le 1" mars 1845, elle annonça qu'elle admettait le recours des mokatédjis et des vékils aux caïmacams de leur nation, renonçant ainsi à l'appel direct au Muschir de Sayda. Les mokatédjis et les vékils chrétiens de la province druse devaient, en cas de conflit, s'adresser au caïmacam chrétien, et inversement (4). C'était le cadeau des Danéens que faisait ainsi la Porte aux Libanais. Elle avait compris qu'elle organiserait ainsi la lutte perpétuelle, ardente, entre les deux

(i) Testa, op. cit., t. III, p. 168. — Note du 8 février 1845 des représentants des puissances à la Porte.

(2) Testa, op. ci*., t. III, p. 170.

(3)7d., ibid., p. 164. ' (4) Id., ibid., p. 173.

caïmacams, et l'intervention constante de l'un dans la province de l'autre. L'anarchie ne devait-elle pas sortir de ce conflit permanent, et amener une nouvelle intervention armée de la Porte, qui permettrait enfin la destruction définitive de l'autonomie libanaise?

Cependant, le mécontentement des Druses ne se calma nullement. Les décisions de la Porte ne leur donnèrent aucune satisfaction, car elles laissèrent subsister le pouvoir des vékil&i néfaste à l'autorité seigneuriale. Excités peut être par les agents anglais, ils préférèrent faire appel encore une fois aux armes, plutôt que de se soumettre. Conduits parle cheik Saïd-Djamblat et par Hammoud-Naked, le chef des égorgeurs de 1841, ils s'insurgèrent aux mois d'avril et de mai 1845, et se précipitèrent sur les chrétiens.

C'était le renouvellement des scènes de carnage et de pillage de 1841 et 1842, des incendies, des massacres commis à la vue des autorités et des troupes turques : « La partialité du nouveau Muschir de Sayda et des troupes turques en faveur des Druses était devenue plus odieuse et plus manifeste», put constater M. Guizot, à la lecture des rapports éloquents de son consul à Beyrouth, M. Poujade (1). En présence même des soldats réguliers, les chrétiens étaient systématiquement égorgés, avec des raffinements de cruauté. En maintes circonstances, les soldats prenaient part aux massacres, pour voler et piller. Les Maronites des dictricts mixtes, s'ils échappaient aux Druses, devenaient les victimes des Albanais et des bachi-bouzouks.

Les autorités ottomanes ne prenaient même pas la peine de masquer leur complicité. M. Poujade avait beau, auprès d'elles et principalement auprès du Muschir Vedjihi-Pacha, multiplier les démarches, les appels pressants, les apostrophes véhémentes, de prévenir ou au moins d'arrêter les troubles, elles restèrent impassibles en face des luttes intestines les plus atroces, et eurent l'audace de feindre l'ignorance. Elles prétendirent ne pas savoir qu'aux portes de leur résidence le sang coulait à flots. Les égorgeurs ne connaissaient plus aucun frein. Plus de cent cinquante villages devinrent la proie des flammes.

M. Poujade et les autres consuls européens firent une der-

(1) Martens, Nouveau recueil général des Traitée, l. VIII, p. 12.

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