I. LA CRISE DE 1843 A
nière tentative pour ramener la paix. D'acord avec le pacha, ils se rendirent, le 19 mai, auprès des chefs druses et chrétiens, pour leur offrir leur médiation ; leurs offres furent repoussées, et la lutte continua plus atroce que jamais.
Aucune crainte salutaire ne retenait les émeutiers dans leur frénésie de destruction. Les missionnaires européens, qui, par leur dévouement et leur charité inlassables, avaient forcé le respect des musulmans eux-mêmes, etquijamais auparavant, n'avaient été molestés, se voyaient menacés et sollicitaient l'intervention du consul de France, leur protecteur, en vertu des « capitulations ».
De nombreuses bandes druses se dirigeaient sur les deux bourgades d'Abey et de Salima, où se trouvaient deux couvents occupés par des capucins français. M. Poujade, averti, courut chez Vedjihi-Pacha, le pressa de préserver de toute attaque les deux couvents, reçut les promesses les plus formelles qu'ils seraient protégés et placés sous la sauvegarde d'une garnison turque.
Quelques jours après, Abey et Salima furent détruits, les deux couvents saccagés et brûlés complètement par les Druses, les missionnaires chassés et dispersés, en présence des garnisons ottomanes, qui se croisèrent les bras pendant que les Druses tuaient.
A Abey, un religieux français, le Père Charles de Lorette, fut écharpé par ces misérables, devant cent cinquante soldats réguliers, dont aucun ne crut devoir lever le bras pour l'arracher à ses bourreaux.
De nombreux couvents et églises maronites furent pillés et détruits, souvent môme avec le concours des soldats turcs.
Un cri d'horreur échappa à l'Europe entière, au récit de ces atrocités. Dès que M. de Bourqueney en eut connaissance, il sut se montrer à la hauteur des circonstances. Avec ses collègues, les ambassadeurs de Russie, d'Autriche, de Prusse et d'Angleterre, il fit à la Porte les plus justes et les plus dures représentations, flagella la négligence voulue et la complicité des pachas et des officiers turcs, la somma de sévir et de réparer.
M. Guizot lui envoya les instructions les plus précises, pour exiger une satisfaction complète, et prendre les mesures que les événements comporlaient(l). L'intervention française était
(1) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 12.
d'autant plus justifiée, que le protectorat religieux avait été odieusement bafoué et était ainsi en jeu. c II faut, écrivait-il, que l'assassinat du Père Charles soit expié par le châtiment exemplaire de ceux qui ont ordonné ce crime et de ceux qui l'ont laissé commettre sous leurs yeux, quand ils auraient pu
el dû l'empêcher Un tel attentat affecte à un trop haut degré
l'honneur et les intérêts de notre protectorat religieux, pour qu'il puisse el doive rester impuni. »
Avec sa vigueur ordinaire, le ministre français mit formellement en jeu la Porte elle-même. « J'ai signalé la responsabilité que ces événements, favorisés par la négligence ou la complicité des autorités otlomanes, faisaient peser sur la Porte. Cette responsabilité s'est aggravée, et aujourd'hui le gouvernement ottoman a des responsabilités et des devoirs sérieux à remplir envers l'Europe, non seulement en désavouant et en punissant les délégués qui l'ont si déplorablement compromis, mais en adoptant enOn des moyens efficaces pour assurer aux chrétiens la protection qui leur est due, et pour préserver désormais la tranquillité du Liban ».
Ainsi, étendant les droits et les devoirs qui ressortaient pour la France de son protectorat religieux à l'administration politique des chrétiens catholiques, et particulièrement des Maronites, M. Guizot adressa à la Sublime-Porte une mise en demeure formelle, péremptoire, d'exécuter enfin le programme arrêté avec les représentants de l'Europe :
« Une des premières mesures è prendre doit être la mise à exécution des arrangements convenus, en ce qui concerne l'administration des districts à populations mixtes, et il faut que toute trace de juridiction druse sur les chrétiens disparaisse à jamais. En un mol, la Porte doit se conduire de manière à détruire l'opinion, qui commence à s'accréditer, qu'elle a voulu détruire les chrétiens par.les Druses, ou tout au moins affaiblir les deux partis l'un par l'autre, afin d'établir plus facilement son autorité directe sur la Montagne. »
C'était une affirmation énergique du droit de la France de s'ingérer dans les affaires intérieures de l'Empire ottoman, dès que l'intérêt des chrétiens, ses protégés, était en jeu. Mais, pas plus qu'en 1841 et 1842, Guizot ne voulait intervenir seul.
L'action de la France devait s'appuyer sur l'entente de l'Europe ; elle croyait pouvoir compter sur l'Autriche, la