I. LA CRISE DE 1843 A
été, pendant des siècles, les chefs naturels des Montagnards contre tous les oppresseurs étrangers. Il savait parfaitement que dans une période de crise aiguë, comme celle que traversait le Liban, l'accord ne pouvait guère se faire entre les pouvoirs rivaux des seigneurs et des vékils, l'un issu du suffrage populaire, l'autre établi sur le privilège et le droit de naissance. Les mesures annoncées par lui comme devant ordonner enfin la situation dans les districts mixtes, ne faisaient qu'accentuer la rivalité entre les deux pouvoirs qu'elles instituaient ; et comme les conflits entre les Druses et les Maronites aboutissaient infailliblement à une lutte armée, elles élevaient l'anarchie et la guerre civile à la hauteur d'une institution permanente.
Pour réorganiser promplement le pays et montrer qu'il ne restait plus un point sujet à hésitation et à contestation d'aucune sorte, le ministre des affaires étrangères devait se rendre « en mission spéciale et absolue », muni des pouvoirs les plus amples. L'action des autorités locales devait être suspendue pendant toute la durée de sa mission. On mettait à la disposition du ministre des forces coercitives que la Porte jugeait indispensables.
« Les uns, dans le Liban, disait la note, se sont crus sacrifiés ; les autres espéraient davantage. Tous ont fait des difficultés. En présence de la conduite passée des habitants de la Montagne, il est évident que tant que Ton ne leur aura pas montré l'emploi possible de la force, ils hésiteront à accepter les bontés et les faveurs qui leur sont accordées. »
Par conséquent, Tordre fut donné à Namiek Pacha, commandant en chef de l'armée d'Arabie, de se rendre avec des troupes suffisantes dans le Liban, d'y occuper c les positions militaires convenables, et d'y faire les mouvements que nécessiteraient les circonstances, et les indications que Sa Majesté le Sultan lui donneraient ». La Montagne, vierge jusqu'alors de toute occupation prolongée des Turcs, était mise en quelque sorte en état de siège. La Porte arrivait au but qu'elle s'était proposé : ses soldats allaient courber sous son joug les fiers Montagnards, dans l'intérêt de Tordre et de la paix, et elle interdisait aux consuls étrangers d'intervenir dans celte c opération de police » dont, à juste titre, on pouvait redouter le caractère par trop « rude ». Même, pour bien montrer qu'elle ne tolérerait aucune ingérence étrangère, elle demanda
aux puissances, « comme disposition liée aux résolutions cidessus énoncées », de lui remeUre, ouvertes et pour être consignées par son entremise, les « instructions formelles » qu'elles allaient donner à leurs consuls à Beyrouth. Si elles ne voulaient pas se soumettre aux conditions imposées par la Porte, celle-ci pouvait, à son tour, se considérer comme déliée de tout engagement envers elles, et agir en Syrie selon son bon plaisir. Abdul-Médjid voulait bien mettre fin à l'anarchie, conformément au désir des « puissances alliées », mais en souverain absolu, maître de ses décisions, et sans avoir à supporter le contrôle de l'étranger. .
c Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. > Les {
manœuvres dilatoires et le coup d'audace de la Porte avaient i
réussi, toujours grâce à la politique férocement égoïste de J
l'Angleterre.
L'Europe ne sut relever, comme il le méritait, cet acte de bravade de Constantinople. Puisque la Porte, insinuait la diplomatie britannique, prenait enfin les mesures les plus énergiques pour mettre fin à l'anarchie, comme l'Europe le demandait, ne fallail-il pas lui donner quelques semaines de crédit? Ne fallait-il pas juger Chékib à l'œuvre, au lieu de contrecarrer d'avance sa mission? Ce serait non seulement justice, mais le respect de la souveraineté du Sultan et l'intégrité et l'indépendance de l'Empire ottoman exigeaient cettediscrétion des puissances étrangères que la Porte invoquait dans sa note.
Les ambassadeurs annoncèrent en conséquence à Chékib- Effendi « qu'ils l'attendaient à l'œuvre, qu'ils réservaient leur jugement et leur action sur les faits » (1).
L'offensive énergique de M. Guizot et du baron de Bourqueney avait avorté. L'inlervenlion européenne, une fois de plus, avait été éludée.
La mission de Chékib-Effendi en Syrie,et le conflit avec la France (1845) (2).
Chékib-Effendi débarqua à Beyrouth le 14 septembre ; le consul de France lui soumit les réclamations de son gouver-
(1) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 15.
(2) Eugène Poujade Le Liban et la Syrie, 1845 et 1860, in-18,Paris,