II. LA MISSION DE CHÉK1B-EFFEND1 EN SYRIE
nement, dans une première entrevue (1), le surlendemain, après son arrivée. Ce qui importait avant tout à la France, c'était « le règlement immédiat des satisfactions dues et promises pour la dévastation des couvents d'Abey et de Salima ». Dans l'intérêt même de son prestige en Orient, il lui fallait obtenir une réparation rapide et complète.
Mais Chékib-Effendi n'était pas venu en Syrie pour y rehausser le prestige de la France ou pour réparer complètement tout le mal fait par les luttes sociales et nationales, et par les troupes turques. Il voulait, avant tout, affermir et organiser sur des bases solides l'autorité directe de la Porte et de ses agents sur la Montagne.
L'intervention de M. Poujade l'importunait ; comme il ne voulait pas l'écarter ouvertement, il essaya de faire traîner en longueur celte question des couvents français « en la traitant simultanément avec les affaires générales, au lieu delà résou» dre à part, comme il en avait pris l'engagement ». Les remontrances du consul français et les réclamations énergiques du baron de Bourqueney auprès de la Porte ne purent le faire changer d'attitude.
Si quelques hommes d'Etat et quelques diplomates européens avaient eu des doutes sur le véritable but de la mission de Chékib-Effendi, et s'ils avaient compté sur lui pour mettre fin à l'anarchie et pour rétablir l'autonomie, dans le Liban, avec une brutale énergie, ils durent bientôt être complètement éclairés.
Le premier soin du haut commissaire fut d'éloigner du Liban tous les témoins gênants et toutes les personnes qui pouvaient exiger la protection immédiate et efficace des consuls étrangers. Il ordonna à tous les résidents et voyageurs européens de la Montagne de se retirer jusqu'à la complète réorganisation administrative.
Il ne restait plus dans le pays que des sujets du Sultan. De quel droit les représentants de l'Europe pouvaienl-il se mêler des affaires d'une région où il n'y avait plus d'Européens? Et si, par hasard, ils s'avisaient de s'élever contre les agissements
1860 ; Louis de Btudicourt, La France au Liban. Paris, 1879 ; R. P. de Damas, Souvenir du Mont Liban, Paris, 1870 ; Chassignet, Sou. venir du Liban (Discours de réception), Nancy ,1884 (Extraits des Mémoires de r Académie de Stanislas, 1883).
• (1) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 155.
de Chékib et contre de prétendus abus des Turcs, le haut commissaire, ayant expulsé d'avance tous les témoins impartiaux européens, n'avait qu'à leur objecter que leur protestation ne reposait pas sur des témoignages incontestables, mais sur des racontars suspects, sur des plaintes des Maronites, trop intéressés dans les affaires de la Montagne, et trop adversaires des Druses et des Turcs pour être justes.
En même temps, il persistait à refuser à la France des satisfactions immédiates, en violation des capitulations.
M. Poujade eut beau prolester et rendre Chékib responsable de la vie et des biens des nationaux français ; le décret d'expulsion fut exécuté immédiatement, et le haut commissaire, peu soucieux de ménager les susceptibilités de l'Europe, alla, avec une morgue insolente, jusqu'à décliner hautement toutes les responsabilités pour les personnes étrangères et à ne vouloir accepter que celle des propriétés, dont il avait demandé un inventaire (1). Il ne voulut même pas prendre de mesure pour protéger les étrangers, prétextant qu'il ne disposait pas pour cela de troupes suffisantes. Les consuls étrangers étaient réduits à l'impuissance par ce coup d'audace. Toute leur activité était absorbée par la défense des intérêts et des personnes ainsi que par celle des biens nationaux, dont les Turcs refusaient brutalement de s'occuper ; ils ne pouvaient plus s'occuper des affaires intérieures de la Montagne et s'ingérer dans l'œuvre de réorganisation et de soumission immédiate à la Porte.
Les consuls anglais, prussien, autrichien et russe, surpris par tant d'audace, presque hébétés, s'inclinèrent ; par une circulaire, ils rappelèrent leurs nationaux, peu nombreux, établis dans la Montagne.
Resté isolé, en face de Chékib, M. Poujade dut suivre leur exemple et ramener également les Français à Beyrouth.
Les autres mesures du haut commissaire furent empreintes du même esprit de brutale décision. Il avait évincé les Européens et leurs consuls du Liban. Maintenant que leurs nationaux élaientparlis, quels prétextes pouvaient-ils invoquer pour s'ingérer dans les affaires intérieures de la Montagne ? Ils n'en avaient plus le droit, sans violer l'indépendance de la Turquie. Au consul de France seul restait un motif puissant d'in-
(1) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 20.