II. LA MISSION DE CHEKIB-EFFENDl EN SYRIE
tervention. Il lui fallait obtenir une réparation pour la destruction des couvents d'Abey et de Salima et pour l'assassinat d'un religieux français.
Aussi Chékib, pour donner un semblant de satisfaction, s'empressa-t-il de faire jeter en prison le chef druse Scheik- Hamraoud, accusé du meurtre du père Charles, et il le mit en jugement. M. Poujade ne pouvait plus se plaindre ainsi que le haut commissaire ne tenait aucun compte de ses justes réclamations, et qu'il se refusait môme à observer les capitulations.Il est vrai que Hammoud fut acquittée l'unanimité du meurtre du religieux français, après un simulacre d'enquête, dont tous les témoignages défavorables à l'accusé avaient été préalablement écartés, et il put ainsi sortir de prison.
Chékib- Effen di le garda cependant à sa^ disposition. Si M. Poujade s'avisait encore de protester que le meurtre du Père Charles était resté impuni, le haut commissaire pensait se retrancher derrière une décision régulière de la justice et même ajouter que, malgré l'acquittement prononcé, il n'avait pas laissé le meurtrier présumé complètement indemne.
De tous les côtés, les bataillons turcs et la gendarmerie régulière et irrégulière pénétrèrent dans la Montagne ; toutes les bourgades de quelque importance, toutes les fortes positions stratégiques furent occupées. La résistance était impossible. La terreur, mêlée d'une stupeur profonde, avait frappé et paralysé Druses et Maronites.
Alors commença une ère de répression qui devait provoquer des violences inouïes. Chékib- Effendi agit avec une rapidité foudroyante, imprévue, qui surprit et les Montagnards et les représentants européens et ne leur donna pas le temps de se ressaisir ni de réagir.
Les principaux chefs druses et maronites furent convoqués à Déïr-el-Kamar, pour y recevoir des ordres et entendre les dispositions que Chékib-EfTendi comptait prendre pour restaurer une paix stable dans la Montagne.
Ils s'y rendirent tous. A peine furent-ils arrivés, que, brusquement, la ville fut cernée par de fort détachements de troupes ; toutes les issues furent solidement gardées et quel, ques compagnies occupèrent les points principaux de la ville rendue.
Les cheiks étaient pris comme dans une souricière, sans qu'il leur fut possible de tenter seulement une ombre de rô-
324 LIVRE II. — CHAPITRE il
sîstance. Avant de se rendre auprès d'eux, Ghékib-Effendi fil brusquement arrêter et jeter en prison les deux caïmacams druse et maronile, l'émir Roslan, et l'émir Haydar. Puis, accourant à Déïr el-Kamar, il admonesta brutalemenlles cheiks, leur reprocha à tous d'être des fauteurs de guerre civile, des éléments éternels de discorde, incapables de se discipliner et de gouverner dans Tordre.
Comme sa mission était de rendre impossible à l'avenir le retour de ces crises qui ensanglantaient périodiquement le Liban, et de punir, les coupables, il était obligé auparavant de s'assurer de leurs personnes.
Les fiers seigneurs de la Montagne durent céder devant la force. Devant les baïonnettes turques, ils courbèrent la tête, et se laissèrent emmener par les gendarmes. Chékib-Effendi les maintint en prison, sous bonne garde. D'un seul coup, il avait privé les Maronites et surtout les Druses de leurs chefs de guerre, de leurs seigneurs féodaux, auxquels ils étaient habitués à obéir, et il avait désorganisé d'avance la résistance à l'invasion. Complètement désemparés, sans guides, sans leurs chefs pour les appeler aux armes et les mener au combat, les Montagnards ne surent ni s'entendre, ni s'organiser contre l'ennemi. Avec son énergie habituelle, Chékib ne leur laissa pas le temps de revenir de leur stupeur et de se ressaisir ; il Ht procéder immédiatement à un désarmement général.
Rapidement, ses troupes se portèrent dans tous les villages, fouillèrent les maisons, les jardins, les églises et même les couvents, s'élancèrent derrière les fuyards,les traquant comme des bêtes fauves jusqu'à l'épuisement et la capture, et s'emparèrent de toutes les armes qu'ils purent trouver.
Chékib avait donné les ordres les plus sévères d'opérer avec douceur, sans brusquerie ni violence aucune, tant que les habitants n'opposaient pas de résistance, afin d'enlever aux consuls tout prétexte de protestations. Au début des opéra» lions, les recommandations furent suivies par les troupes. Les Montagnards, hébétés, n'opposèrent aucune résistance. Les consuls, surpris, consternés par cette vigueur foudroyante et habile, à laquelle les fonctionnaires ottomans ne les avaient pas jusqu'alors habitués, laissèrent faire. Au fond, ils ne pouvaient qu'approuver toutes ces mesures énergiques, seules capables de ramener une paix durable, du moment qu'elles