II. LA MISSION DE CHÉKIB-EFFENDI EN SYRIE
étaient exécutées sans violence et sans vexations inutiles. Cependant, leur satisfaction devait être de courte durée. Sur la foi d'un bruit généralement accrédité à Beyrouth, ils avaient cru à l'élargissement des deux caïmacams. Mais Chékib ne songea nullement à prendre une mesure pareille ; « l'atteinte -morale à la dignité, à la considération des chefs permanents des deux races produisit sur le consul français et sur ses deux collègues une impression tellement pénible, qu'ils agitèrent aussitôt l'idée d'une protestation collective » (1).
N'était-ce pas la preuve évidente que Chékib voulait discréditer encore davantage les deux gouverneurs nationaux et les rendre impossibles à l'avenir, afin de pouvoir les remplacer, soit par ses créatures, par des personnages dévoués, •soumis à la Porte, soit môme par des Turcs. C'était la destruction lente, préméditée, du régime instituée par la note du 7 décembre 1842 « d'un commun accord entre la Porte et les cinq puissances ». Les représentants de ces dernières à Beyrouth avaient le droit et le devoir de s'élever contre cet attentat, contre la méconnaissance de la garantie de leurs gouvernements.
Leur émotion fut encore plus grande, lorsqu'ils apprirent la violence brutale que les troupes déployaient dans la Montagne. De nombreux fuyards affluèrent tous les jours à Beyrouth, à Sayda, dans un dénuement complet, sans argent, terrassés par la faim, presque sans vêlements, cherchant un refuge auprès des consuls devant les soudards de Chékib- Efiendi. Les Druses eux-mêmes n'avaient pas été ni plus cruels ni plus pillards que ces soldats de l'ordre, ces pacificateurs qu'aucun sentiment de pitié n'arrêtait devant les pires méfaits.
Aux cris de détresse qui leur parvinrent de toute la nation maronite, les consuls ne purent rester sourds. Il leur paraissait urgent, avant tout, d'arrêter les exactions et les violences des troupes ottomanes, avant même de s'opposer aux tentatives contre l'autonomie libanaise. Ils firent, par conséquent, parvenir à Chékib leur réprobation unanime, formulée « contre les moyens d'exécution employés parles autorités ottomanes, pour appliquer les mesures prescrites par lui ». M. Poujade y joignit une protestation contre les excès qui portaient plus
(1) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 23.
spécialement atteinte aux nombreux intérêts confiés à sa protection, et mit le haut commissaire en demeure de réparer le mal déjà consommé et d'arrêter celui qui se préparait.
Cependant, l'insolence de la soldatesque victorieuse à peu de frais ne connaissait plus de bornes. Les Turcs se croyaient les maîtres de la situation et refusaient avec une hauteur brutale et dédaigneuse d'écouter seulement les moindres observations des consuls. Ce furent ces excès qui sauvèrent la Montagne, en provoquant un conflit des plus graves avec la France et avec les quatre autres puissances.
Le premier drogman du consulat français, Médawar, qui lui était attaché depuis plus de quinze ans, fut arrêté et incarcéré sans aucun motif à Zouk, au nord de Beyrouth, sur Tordre du commandant même de la garnison, Ibrahim-Pacha. C'était une violation flagrante du droit des gens et des prérogatives des consuls. M. Poujade, s'adressant à Vedjihi- Pacha et à Daoud-Pacha, réclama l'élargissement immédiat de son subordonné. Les deux pachas lui répondirent d'un ton narquois que depuis l'arrivée de Chékib, les affaires du Liban ne les regardaient plus. Alors, le consul adressa la même demande au haut commissaire directement, et envoya en même temps son cawash Zouk, auprès d'Ibrahim-Pacha, pour réclamer le prisonnier. Non seulement Ibrahim refusa de relâcher le drogman, mais il poussa l'audace jusqu'à menacer le cawas de le faire incarcérer également.
Médawar fut maltraité par ses geôliers et par des officiers turcs, puis emmené à Djounieh, petit port de mer à quelques heures au nord de Beyrouth, où il fut jeté de nouveau en prison.
Ainsi, un agent du consul de France avait été menacé dans l'exercice même de ses fonctions, pour avoir transmis un ordre de son chef. Les Turcs ne se croyaient même plus tenus de respecter l'inviolabilité des consuls et de leurs organes. Tous les droits des consuls étrangers étaient foulés aux pieds. Ils leur devenaient impossible même d'exercer leurs fonctions, si l'attentat d'Ibrahim restait impuni.
M. Poujade ne pouvait accepter une insulte pareille, une violation aussi flagrante de tous les traités internationaux et des « capitulations », qui conféraient aux représentants de la France en Orient et dans l'Empire ottoman, des prérogatives et des devoirs particuliers. Il renouvela à Chékib-Effendi sa