LA MISSION DE CHÉKIB-EFFENDI EN SYRIE
demande, mais en le prévenant que si le drogman Médawar n'était pas relâché immédiatement, la frégate française la « Belle-Poule », alors en rade à Beyrouth, appareillerait pour Djounieh et enlèverait de force le prisonnier. Le haut commissaire refusa encore une fois d'obtempérer à celte injonction, Médawar ayant, selon lui, outrepassé ses droits, en prenant parti contre les Turcs ; il niait qu'il fut couvert par l'immunité consulaire et soustrait à la justice ottomane. Alors la frégate, sur Tordre de M. Poujade, partit pour Djounieh. A son arrivée, un officier se rendit à terre pour réclamer le prisonnier. Le Pacha refusa de le rendre. Alors, le commandant fit mettre les embarcations à la mer, avec un fort détachement de fusiliers ; elles s'avancèrent jusqu'au rivage. Un officier descendit à terre et adressa au pacha une dernière sommation, avant d'avoir recours à la force. Ce ne fut qu'après cette démonstration qu'Ibrahim, par crainte d'une guerre avec la France, céda et fit remettre Médawar entre les mains de l'officier. Le 29 octobre^ la « Belle Poule » était de retour à Beyrouth.
A la suite de cette démonstration, l'émotion fut considérable en Europe. Chékib-Effendi fit une protestation en bonne et due forme contre ce qu'il prétendait appeler une violation du droit des gens. Mais il ne fit que provoquer une contreprotestation de M. Poujade, appuyée, cette fois-ci, par tout le £orps consulaire, car toutes les puissances étaient intéressées à ce que leurs agents fussent respectés parles autorités ottomanes.
L'affaire dépassait la portée d'un simple petit incident local. Ce furent les ambassadeurs eux-mêmes qui s'en emparèrent pour le règlement définitif.
A Constantinople, le baron de Bourqueney avait, pendant ce temps, continué ses démarches auprès de la Porte, afin d'obtenir le règlement immédiat de la question des indemnités dues pour la destruction des couvents d'Abey et de Salima. Le 2 octobre, il connut les premières mesures de Chékib-Effendi, et notamment l'expulsion des étrangers de la Montagne qu'il considérait comme l'annulation de l'article 32 de la t capitulation ».
11 adressa immédiatement une protestation écrite à la Porte et la fit transmettre par son premier interprète, M. Cor, le
3 octobre, au ministre intérimaire des affaires étrangères, Aali*E(ïendi (1\ La note envoyée par le baron de Bourqueney demandait que l'ordre fût adressé à Chékib-Eflfendi « d'exécuter sans retard les satisfactions dues et promises solennellement au gouvernement du roi, pour le meurtre du Père Charles et pour la dévastation des couvents d'Abey et de Salima. Ces satisfactions étaient l'application de toute la sévérité de la loi turque à Scheik-Hammoud et à ses complices ; l'indemnisation des deux couvents, selon l'état des pertes vérifiées et constatées par les documents déjà mis sous les yeux de Chékib-Effendi ; de rapporter la mesure du rappel des négociants et religieux français de l'intérieur de la Montagne, si elle n'avait pas encore été exécutée ; si elle avait déjà reçu un commencement d'exécution, de l'interrompre, de réintégrer dans les lieux qu'ils habitaient ceux qui les auraient quittés, et de les indemniser de tous les dommages et frais qu'auraient pu coûter aux uns leur voyage, aux autres la suspension de leurs travaux ; de prendre les mesures militaires nécessaires pour que leurs établissements fussent préservés de tout danger pendant l'application du nouveau système administratif ».
A la fin de sa note, M. Bourqueney exigeait que la Porte lui annonçât « dans une pièce officielle » que « Tordre dont la substance précédait, avait été expédié à Chékib-Effendi » (1).
Celait, en somme, malgré toutes les atténuations de forme, un ultimatum que l'ambassadeur français adressait à la Porte. Il ne se bornait pas à exiger satisfaction pour les dommages causés à ses nationaux, mais il réclamait également des me sures préventives pour l'avenir. Certes, les demandes étaient très fondées. Depuis le moyen Age, les Français avaient pu commercer librement dans le Liban, protégés par des clauses particulières inscrites dans les « capitulations ». Ils y avaient fondé des établissements commerciaux importants et même des usines. Beaucoup de Français, en outre, qui résidaient à Beyrouth, avaient des maisons de plaisance, des villas, des propriétés dans la Montagne. Tous ces gens devaient, sur la brutale injonction de Chékib, quitter brusquement leurs maisons, abandonner leur travail, leurs entrepôts,
(1) Martens, Nouveau recueil général de$ Traités, t. VIII, p. 15 et suiv.
(2) Martens, Nouveau recueil général de$ Traités, t. VIII, p. 19.