II. LA MISSION DE CHÉK1B-EFFENDI EN SYRIE
M. Cor resta inflexible, et finalement, Aali-Effendi ne put obtenir qu'un sursis d'un jour (1).
Abdul-Médjid, cependant, malgré son désir d'éviter une rupture, ne put se résoudre facilement à délier les cordons de sa bourse et à consentir aux indemnités de déplacement. Pendant huit jours encore, il résista, comptant que le désaccord se mettrait entre les cinq puissances, et que l'Angleterre au moins l'appuyerait contre la France. Mais l'habile modération et la correction parfaite de M. de Bourqueney portèrent alors tous leurs fruits. Tous ses collègues lui donnaient un concours entier et dévoué. Abdul-Médjid dut s'incliner et accepter l'ultimatum de la France, sans aucune restriction.
Le 23 octobre, M. de Bourqueney put annoncer à M. Guizot qu'il avait enfin obtenu gain de cause, non sans difficulté.
« C'est une des crises ^diplomatiques les plus vives que j'ai rencontrées », avouait-il lui-même dans son rapport (2).
C'était un succès des plus importants. M. de Bourqueney avait obtenu, et de la Porte et des autres puissances, la reconnaissance des droits particuliers de la France en Orient, et principalement dans le Liban, en vertu de tous ces traités antérieurs avec le Sultan, de ces « capitulations », qui avaient été un des chefs-d'œuvre de la diplomatie royale, sous l'ancien régime. Il avait obtenu également, avec le paiement de toutes les indemnités exigées, la reconnaissance de ce protectorat des catholiques sur lequel s'appuyait toute sa politique orientale, et qui était la base solide de son influence considérable en Asie -Mineure et en Syrie.
La position de la France en Syrie sortait singulièrement fortifiée de ce conflit ; ses échecs de 1840 étaient en grande partie réparés. Elle reprenait son rang en Orient, à la tête des autres puissances, comme protectrice des chrétiens indigènes et des catholiques.
Le différend particulier entre la France et la Porte était réglé, à la satisfaction de tous les amis de l'humanité et de la civilisation. L'Europe allait-elle être plus faible que la France et laisser la Turquie la braver impunément et déchirer avec désinvolture la signature dont elle avait scellé le pacte de l'autonoiiiie libanaise? Chékib-Effendi allait-il continuer à
(4) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 22. (2) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIIÎ, p. 23.
334 LIVRE 11. — CHAPITRE 11 i
violer tous les traités, à fouler aux pieds les privilèges des |
chrétiens, l'inviolabilité des consuls et les droits imprescrip- I
tibles de l'humanité ?
Toutes les puissances étaient trop intéressées au respect des immunités diplomatiques, pour ne pas s'élever contre la prétention intolérable de Chékib dans l'affaire du drogman Médawar, et pour ne pas demander une réparation à la Porte. Le haut commissaire avait trop compté sur la jalousie et la méfiance qui avaient paralysé si souvent l'action de l'Europe en Orient et permis aux Sultans de garder intact leur pouvoir souverain. Les mesures prises parla Porte contre l'autonomie libanaise, l'emprisonnement surtout des deux caïmacams druse et maronite avaient fini par exaspérer l'Angleterre elle-même, car elles étaient dirigées aussi bien contre les Druses que contre les Maronites. Si la Porte réussissait à soumettre la Montagne à son autorité immédiate et absolue, le protectorat des Druses, au lieu d'être un appui pour l'Angleterre, devenait un danger ; car, pour l'exercer efficacement, le cabinet de Londres serait contraint de s'ingérer sans cesse dans les affaires administratives d'un Pachalik turc, alors qu'elle soutenait contre la Russie et contre la France l'indépendance et le pouvoir souverain du Sultan. Sa politique orientale serait alors faite de contrastes et manquerait d'une base solide.
Aussi les diplomates anglais s'opposèrent-iis de toute leur force à la destruction de l'autonomie libanaise. Le consul anglais à Beyrouth, le colonel Rose, prévint immédiatement son ambassadeur, sir Stralford Canning, dans un rapport circonstancié, de l'incident Médawar, par un courrier parti le 1er novembre de Syrie (1). Sir Stratford convoqua sur-le-champ une conférence de tous les ambassadeurs à Péra, chez l'internonce. Il leur communiqua le rapport du colonel Rose, qui était une protestation énergique contre l'arrestation des émirs, contre les procédés d'exécution du désarmement, contre les actes isolés de violence et d'oppression, et demanda si leurs informations concordaient avec les siennes. Tous répondirent affirmativement. Alors sir Stratford proposa une démarche collective auprès de la Porte, pour lui demander
(1) Martens, Nouveau recueil général des Traités, t. VIII, p. 24 et s.