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compte des faits a qui soulevaient de si fâcheuses présomptions contre l'exécution définitive des engagements contractés par elle envers les puissances pour l'organisation de la Montagne et le maintien des privilèges de ses habitants ».
L'un après l'autre, M. de Bourqueney, l'internonce, les ambassadeurs de Prusse et de Russie, appuyèrent formellement la proposition anglaise. Ils convinrent que tous allaient déposer une note conçue en termes identiques, au nom de leurs gouvernements respectifs, « ce qui produit toujours sur la Porte une impression plus complète ».
Ce mémorandum des cinq puissances appelait l'attention du Sultan sur trois points :
1° Sur le paiement de l'indemnité due aux Maronites par les Druses, et qui n'avait pas encore été effectué, malgré la garantie de la Porte ;
2° Sur le désarmement, c qui, ayant principalement porté sur les populations chrétiennes, pouvait, à un moment donné, les livrer sans défense à la vengeance des Druses » ;
3° En6n, sur la brusque destitution des caïmacams druse et maronite, les émirs Ahmed-Roslan et Haydar-Bellama.
Sans entrer dans l'appréciation des raisons qui avaient pu motiver cette destitution, le mémorandum faisait observer à la Porte que les caïmacams druse et maronite, placés à la tête de l'administration du Liban conformément à un arrangement conclu entre les cinq puissances et la Porte, devaient, dans l'intérêt de la tranquillité de la province, jouir d'une considération et d'un crédit suffisants pour que leur autorité fût respectée dans la Montagne. A cet effet, ils ne devaient être livrés à la discrétion d'un simple gouverneur de province. Le mémorandum demandait qu'à l'avenir les deux caïmacams ne pussent plus être changés par le gouverneur de Sayda, mais qu'ils relevassent directement du Sultan (1).
Ce mémorandum des puissances était un acte d'une haute portée internationale. Par lui, l'Europe proclamait, pour la première fois, nettement, son droit de protéger efficacement les chrétiens de l'Empire ottoman par une intervention collective ; elle plaçait formellement les privilèges et l'autonomie d'une contrée de cet Empire sous sa garantie collective et limitait ainsi le pouvoir souverain du Sultan. C'était la pre-
(1) Martens, Nouveau recueil général des Trailés, t. VIII, p. 28.
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mière fois que le c concert des puissances » opérait ainsi en Orient. Au lieu de laisser la Russie ou une autre puissance intervenir seule en Turquie, sous le prétexte d'y protéger les chrétiens, il substituait à l'initiative et à l'action individuelles, une action collective. Au lieu de détacher de l'Empire ottoman la nation qui provoquait l'intervention pour la déclarer indépendante ou l'annexer à un Etat chrétien, il exigeait du Sultan des réformes dans la province visée, l'octroi d'une administration autonome et de certaines garanties légales et se chargeait de contrôler, de surveiller étroitement l'exécution des réformes et l'application du statut; en Turquie, pour la première fois, des réformes intérieures recevaient la portée et la valeur d'un acte international. C'était le commencement d'une tutelle collective de l'Europe sur la Turquie. Comme la rivalité des puissances en Orient rendait impossible le partage de l'Empire ottoman et que les intérêts économiques et le réveil des chrétiens d'Orient ne permettaient pas aux puissances de les abandonner au fanatisme musulman, on imagina cette tutelle collective, cette ingérence collective dans les affaires intérieures de la Turquie, qui prolongeaient son existence matérielle et territoriale, à la grande satisfaction de l'Angleterre, mais qui enlevaient, en fait, au Sultan son pouvoir souverain, son libre arbitre, et qui érigeaient en principes de gouvernement le contrôle collectif des ambassadeurs étrangers et leur collaboration effective avec les ministres de la Porte pour toutes les affaires de l'Empire.
Abdul-Médjid ne put résister à la mise en demeure du concert européen. Il essaya bien de repousser indirectement l'ultimatum contenu dans la note des cinq puissances, en adressant à la France une plainte contre la violation de son territoire à Djounieh, par les matelots de la frégate la « Belle Poule ». Le gouvernement de Louis-Philippe approuva hautement son consul à Beyrouth d'avoir organisé cette intervention armée, et les autres gouvernements n'acceptèrent pas la plainte de la Porte. Aali-Effendi s'empressa, en même temps, d'étaler sa bonne volonté ; il communiqua à M. de Bourqueney les dépêches envoyées à Chékib, pour lui recommander la douceur et la correction, renouvela c les assurances touchant le maintien des privilèges et la mise à exécution des nouveaux arrangements administratifs de la Montagne »,
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poussa les manifestations amicales jusqu'à faire annoncer confidentiellement à l'ambassadeur français « que la Porte allait envoyer un commissaire dans le Liban, pour juger et punir les excès dont les troupes régulières s'étaient rendues coupables » (1). En vain, le gouvernement français et son représentant à Constantinople ne se laissèrent pas détacher du concert européen par ces promesses et ces inviles à peine déguisées d'obtenir seule en Orient un rôle prépondérant comme puissance protectrice des chrétiens, par une entente particulière avec la Porte.
M. de Bourqueney avertit ses collègues des communications qu'il avait reçues « pour savoir si ces documents modifiaient les déterminations prises en conférence. Tous pensèrent avec lui qu'il fallait « les traiter comme non avenus ».
« L'accord de vues et de conduite » des cinq puissances' restait complet et parfait (2).
La Porte dut céder. Dans une note adressée aux cinq ambassadeurs, elle répondit point par point au mémorandum: Elle annonçait l'adjonction d'Emin-Pacha à Chékib-Effendi, en qualité de commissaire et son départ pour Beyrouth, avec l'ordre de donner satisfaction aux justes remontrances des consuls en Syrie, le remplacement du valide Sayda, Védjihi- Pacha par Kiamil- Pacha. Quant à l'indemnité due aux Maronites, elle confirmait que le premier terme eh avait été payé, conformément aux promesses du Sultan, et que le second lé serait prochainement. Elle déclarait que le désarmement « serait complet et impartial », parce qu'il était de l'intérêt de la Porte de mettre les Druses aussi bien que les chrétiens hors d'état de résister à ses ordres et de troubler la tranquillité du Liban. La destitution du caïmacam druse, l'émir Ahmed-Reslan, prononcée par Védjihi-Pacha, était rapportée , le caïmacam était rétabli dans ses fonctions. La Porte déclarait qu'à l'avenir la destitution d'un des deux caïmacams ne pourrait être prononcée qu'avec la sanction du Sultan. Enfin,' la note ottomane, consacrant, dans le domaine judiciaire; l'égalité des Druses, des musulmans et des chrétiens dans la
(1) On annonça le départ de Sélim-Pacha pour la Syrie, :< à l'effet de juger et de punir les attentats commis » (Martens, Nouveau recueil général deê Traités, t. VIII, p. 26).
(2) Id.,ibid., p. 26.
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Montagne, établissait que dans les procès et dans toutes les affaires criminelles le témoignage des Maronites serait admis comme celui des Druses (1).
En Syrie, Chékib-Effendi, comprenant qu'il fallait reculer sur toute la ligne, accorda aux consuls Français « la complète exécution des satisfactions que la Porte avait promises à M. de Bourqueney (2). Il mit définitivement en vigueur la charte qui devait régir le Liban, jusqu'en 1861.
Le règlement de Chékib-Effendi.
Le règlement de Chékib-Effendi fut établi par deux actes : l'un est une convention conclue, sous la présidence de Bah ri- Pacha, à Beyrouth, le 2 juin 1845, entre les Druses et les Maronites (3), l'autre une instruction adressée par Chékib aux conseils des deux caïmacamies, à la fin du mois d'octobre 1845 (4).
Chékib laissait subsister la division du Liban en deux caïmacamies, malgré toutes les réclamations des Maronites et tous les efforts de la France. Seulement, il donnait aux chrétiens certaines garanties nouvelles : il se refusait à constituer les ï) ruses en nationalité et à leur donner l'administration exclusive d'une des deux caïmacamies. Les Maronites, au contraire, concentrés dans leur caïmacamie septentrionale, y avaient une prépondérance telle qu'ils en étaient les maîtres par la force des choses. Ensuite, Chékib, par la création d'un MédjliB ou conseil administratif dans chaque caïmacamie, associait en quelque sorte les communautés à l'administration et la dotait d'organes propres. Enfin, par une série de lois, il réglait à nouveau la justice et les impôts.
Les caïmacams restaient des fonctionnaires choisis par le Muschir de Sayda parmi les Maronites et les Druses. Les princes vassaux de la Montagne n'étaient pas rétablis. A la place de l'émir héréditaire, chef féodal des Libanais, il y avait deux « préfets » nationaux, non héréditaires, amovibles,
(1) Martens, Nouveau recueil général des Traitée, t. VIII, p. 28 à 29.
(3) Testa, op. cit., t. III, p. 180 et suiv. Convention conclue sous 1* présidence de Bahri-Pacha entre les Druses et les Maronites, en date deBeirouth le 2 juin 1845 (26 djémaziul-ewel 1261).
(4) Id. , ibid., p. 200 et suiv.