III. LE RÈGLEMENT DE CHEK1B EFFENDI
et que le fossé se creuserait encore davantage entre les deux classes de la société : l'aristocratie et le peuple.
Il ne se contentait pas d'organiser les unes contre les autres les différentes communautés libanaises ; il jetait un brandon de discorde dans le sein de chacune d'elles. Il rendait plus aigu le conflit entre les classes sociales, entre les paysans et la noblesse.
La perception de l'impôt était la cause de toutes les discordes et de tous les conflits, depuis 1832, qui devaient exciter et armer Tune contre l'autre les deux classes sociales* Les abus, les vexations devaient s'y produire en grand nombre, par la force môme des choses, et donner lieu à des plaintes continuelles.
Chékib même cherchait à provoquer les plaintes des paysans conlre les abus des seigneurs, en exigeant comme règles principales de la fiscalité : 1° Que la répartition ne donnât lieu à aucune plainte ou réclamation fondée, de la part des imposés ; 2° Que tout en étant prélevées à temps, ces perceptions ne fussent pas un motif de vexation, de dommage, de dépenses inutiles pour le contribuable.
Mais si les paysans d'un village avaient à se plaindre, à qui devaient-ils s'adresser? Dans les districts mixtes, ils avaient leurs vékils élus ; c'était à ces derniers, tout naturellement, qu'ils avaient recours contre les injustices des seigneurs. Celui-ci, en fait, ne pouvait guère procéder à la répartition et à la perception de l'impôt que par une entente avec les vékils, à moins de provoquer un conflit, auquel cas le Muschir de Sayda devait intervenir. Le seigneur avait donc le choix entre l'entente avec les vékils ou celui de l'ingérence du Muschir ottoman, attentatoire à l'autonomie libanaise.
Dans l'organisation financière également, l'administration tendait à passer des mains des seigneurs dans celles des magistrats et fonctionnaires des Médjlis, et, dans les districts mixtes, également à celles des vékils municipaux.
Quant aux autres districts, où la population était homogène, plutôt que d'avoir recours aux autorités ottomanes contre les exactions et les injustices de leurs Mokatédjis, il était naturel que leurs paysans réclamassent pour eux aussi le bénéfice de l'institution des vékils municipaux élus, ou alors qu'ils se soulevassent contre leurs seigneurs.
Le règlement de Ghékib-Effendi ne donnait pas satisfaction,
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aux légitimes aspirations des Maronites et de toutes les classes sociales de la Montagne. An Heu de réaliser l'union libanaise, il la rendait impossible par la division en deux caxmacamies, organismes trop fragiles pour résister aux Pachas turcs. Les garanties accordées aux chrétiens des différentes communautés étaient trop faibles pour les protéger efficacement contre le pouvoir central et contre le fanatisme druse et musulman . Les Mèdjlis n'étaient pas une représentation sérieuse des nationalités. Surtout, ils manquaient complètement de moyens d action. La Porte comptait sur la représentation par communauté pour désorganiser complètement les populations libanaises en étendant les rivalités de rite et de religion à tous les détails de la vie civile et politique. Toute l'activité des Médjlis était paralysée d'avance par la loi qui exigeait l'unanimité de tous leurs membres pour toutes les décisions.
Chékib-Effondi avait multiplié les prétextes d'intervention pour la Porte et ses représentants. Les lois judiciaires surtout permettaient aux Pachas d'envoyer constamment des troupes dans la Montagne.
Plus que jamais, le Sultan était mattre du Liban, si les Maronites, appuyés par la France, ne parvenaient pas à détruire la charte de Chékib-Effendi.
La grande innovation apportée par Ghékib dans l'organisation libanaise fut la ruine du régime féodal. Chékib était le véritable continuateur de l'émir Béchir-le-Grand. Son règlement ruinait et ébranlait complètement la féodalité, dans l'intérêt de la Porte ; car la féodalité avait fourni aux Montagnards les cadres permanents, solides et éprouvés dans leur lutte pour l'indépendance et l'autonomie. Mais, en même temps, il tenait compte de l'évolution sociale des Libanais ; il était, dans une certaine mesure, la résultante du mouvement d'émancipation des paysans. Il proclamait l'égalité de tous devant l'impôt et la justice, et l'accession de tous, sans condition de naissance, aux fonctions administratives et aux Médjlis. Il enlevait à la noblesse l'administration centrale, qui appartenait au caïmacam, fonctionnaire nommé par la Porte, et l'administration régionale. Il établissait une administration centrale, qui ne reposait en rien sur des principes féodaux, mais qui, au contraire, rompait complètement avec la tradition féodale ; elle était composée de fonctionnaires payés,
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choisis sans le concours de la noblesse. La justice échappait complètement aux émirs et aux Mokatédjis.
Surtout le règlement de Chékib-Effendi détruisait entièrement dans les villages mixtes l'autorité absolue des seigneurs. Dans ces régions à population hétérogène, le village était remplacé, en fait, par la commune ; l'administration devait y fonctionner régulièrement et pacifiquement.
Tandis qu'auparavant, le village ne dépendait que du seigneurie règlement instituait définitivement des représentants municipaux, choisis en dehors de la noblesse, et qui devaient administrer la commune de concert avec le seigneur. 11 est peut-être exagéré de dire, avec M. de la Jonquière, que Chékib-Effendi a remplacé, dans la Montagne, le régime féodal par le régime municipal (1), car, malgré tout, les seigneurs conservaient certains privilèges; mais on ne saurait assez insister sur leur affaiblissement.
Cependant, Chékib n'abolissait pas tous les privilèges delà noblesse ; dans les régions à population chrétienne ou druse homogène, il lui laissait toute l'administration locale. Il privait les habitants des régions à population homogène des droits qu'il accordait à ceux des régions mixtes, de participera l'administration locale par des vékils élus. Il ne donnait au peuple aucun moyen efficace d'agir sur l'administration régionale et centrale. Surtout, il n'abolissait pas les corvées ni les prestations que les fellahs devaient à leurs seigneurs. Il n'abolissait pas radicalemement le servage. Il laissait subsister partiellement la féodalité ; après l'avoir frappée à mort, il prolongeait son agonie, rendant inévitables de nouveaux conflits entre le peuple et la noblesse ; car il fallait prévoir que les paysans du Kesrouân d'abord allaient réclamer pour eux aussi les droits dont jouissaient ceux des villages mixtes, et que tous les paysans, encouragés par l'affaiblissement de la noblesse, réclameraient avec une ardeur accrue l'abolition des derniers privilèges et l'égalité complète de tous devant la loi.
Comme la noblesse druse et chrétienne n'entendait pas déchoir sans résister, il fallait prévoir de nouvelles luttes sociales. Les deux grandes classes restaient en présence, l'une enorgueillie par ses succès partiels, consacrés par le règlement de Chékib, l'autre, fière de son glorieux passé, puisant
(1) De Jonquière. op. cit.% t. I, p. 505.
dans ses traditions de lutte et de commandement une grande force de résistance contre le mouvement des paysans. Par la force des choses, elles devaient se heurter bientôt en une lutte implacable.
Enfin, le règlement de Chékib-Effendi consacrait et fortifiait l'usurpation ottomane. Il livrait la Montagne aux Turcs et exposait les Libanais à l'arbitraire des Pachas. Aussi la France et la nation maronite résistaient elles énergiquement à son adoption définitive. Mais les autres puissances voulaient mettre enfin un terme aux « affaires du Liban », et le règlement de Chékib leur semblait une solution heureuse, d'autant plus qu'il paraissait consacrer le principe de l'autonomie des communautés chrétiennes de la Montagne et accorder même à ces dernières de sérieuses garanties. L'Angleterre triomphait, parce que la suprématie des Maronites, et par conséquent de la France, était écartée, et que la province méridio^ nale conservait son caïmacam druse. L'Autriche et la Prusse n'étaient pas directement intéressées dans la question. Finalement, la France dut céder. Elle fit les réserves les plus formelles sur le fond même du règlement, affirma avec force son programme d'une province libanaise unique, sous un prince chrétien de la famille des Chéhab, et de la nécessité de la prépondérance des Maronites, et déclara ne considérer la charte de Chékib que comme un arrangement provisoire.
Au point de vue international, le droit de contrôle collectif des puissances, dont les représentants avaient, par leur consentement formel, sanctionné les lois de Chékib, semblait désormais acquis. Le Liban était, en effet, placé en fait sous la tutelle de l'Europe ; celle-ci avait garanti les libertés de la Montagne, et s'était ménagée ainsi le droit d'intervenir en Syrie, c'est-à-dire dans une province ottomane. Le Sultan n'y était plus le maître absolu, discrétionnaire. L'Europe lui avait imposé son contrôle. C'était un premier précédent. Des communautés chrétiennes avaient reçu une constitution particulière, dans l'Empire ottoman, sous la garantie collective de l'Europe, et avec sa collaboration active. C'était la première grande manifestation dans l'Empire de ce que sera plus tard le « Concert Européen ». Désormais, les chrétiens sujets de la Porte pourraient en droit réclamer le bénéfice de l'intervention européenne contre la Sublime-Porte, tout en restant les sujets de S. M. le Sultan.
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Le règlement de Chékib-Effendi fut mis en vigueur immédiatement, avec le consentement des puissances. Il s'agissait de faire un essai loyal. Dans la Montagne, la lassitude était générale ; toutes les communautés désiraient ardemment le retour de la paix. La misère guettait les paysans qui, depuis dix ans, n'avaient pas pu cultiver leurs champs en sécurité La nation maronite, bien que la loi de Chékib lésât ses intérêts les plus sacrés, avait, pour le moment, un immense besoin de repos. Elle était trop éprouvée pour reprendre immédiatement la lutte, et elle s'inclina, par conséquent, devant la dure nécessité, mais en proclamant hautement la foi dans ses destinées et la confiance dans l'avenir.
Le pacte de 1846 ne pouvait pas être une paix définitive. Il n'était qu'une trêve. La lutte pour l'indépendance de la Montagne allait reprendre, en même temps que continuait* le mouvement d'émancipation des paysans « des fellahs ».
I. LA TURQUIE DE 1852 A 1860. — II. LE HATHHAMAYOUN DU 18 FÉVRIER 1856 ET LE TRAITÉ DE PARIS. — III. LE LIBAN DE 1845 A 1860 ET LA RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE.
La Turquie de 1852 à 1860.
> Malgré l'échec d'une réforme radicale, la Turquie, de 1841
t à 1852, Ira versa une période de prospérité et de paix relatives.
| La torture et la confiscation arbitraire furent abolies (1). Les
I gouvernements occidentaux conçurent l'espoir que l'Empire
ottoman se transformerait en un Etat moderne, dirigé selon les principes de la civilisation occidentale. Le problème soulevé par la situation des nations chrétiennes sujettes de la Sublime-Porte aurait disparu du coup, car ces nations seraient sorties de leur condition misérable qui les privait de tout droit et de toute sécurité. Cependant la Russie ne pouvait se résoudre au maintien de l'Empire en Europe; elle en voulait la destruction et le partage des dépouilles, dont elle se réservait la meilleure part avec Constantinople.
Le tsar Nicolas Ier se crut prédestiné par la Providence pour hâter la destruction de l'Empire ottoman et pour s'emparer de Constantinople ; il ne chercha qu'une occasion propice pour reprendre l'offensive contre le Sultan. Cette occasion se présenta en 1850.
Une querelle éclata alors entre les religieux catholiques,
protégés par la France, et les religieux grecs orthodoxes,
1 protégés par la Russie ; ils se disputaient la possession des
clefs des Lieux-Saints de la Palestine, du Saint-Sépulcre et de Bethléem. Le tsar réclama de la Porte un ûrman qui don-
(1) Voir Engelhardt, La Turquie et le Tanzimât, Histoire des réformes depuis 4826, t. I et II. — De la Gorce, Histoire du second Empire , t. I.