H. LE HATT1-HAMAY0UN DE 1856 ET LE TRAITÉ DE PARIS
elle l'entendait, à la seule condition d'être habile, de ne pas réunir l'unanimité des puissances contre elle, mais de savoir, au contraire, susciter des dissentiments parmi elles et en profiter.
C'étaient les événements seuls qui pouvaient décider de la mise à exécution de l'article 9 du traité de Paris. Le Haïti- Hamayoun de 1856 ne faisait qu'annoncer des réformes. Il était plus difficile de les réaliser. C'était une oeuvre longue et délicate, surtout dans les détails de l'exécution. H aurait fallu, avant tout, à la Porte, les moyens nécessaires de mettre en vigueur les principes énoncés dans le Hatti-Hamayoun, un personnel gouvernemental et administratif éclairé, instruit, dévoué et honnête, et -de bonnes finances. Or, elle n'avait à cette époque ni l'un ni l'autre. La détresse du trésor impérial était chronique et l'administration financière mal organisée, imprévoyante et gaspilleuse. Le personnel gouvernemental était tout à fait insuffisant.
Les musulmans avaient trop l'habitude de mépriser les chrétiens et de les considérer comme leurs sujets pour leur obéir le lendemain de la réforme comme fonctionnaires ou comme officiers. Le gouvernement n'était pas de taille à leur imposer l'égalité avec les c rayas » et toutes ses conséquences. Les chrétiens eux-mêmes ne manifestaient aucun enthousiasme pour la réforme. Ils refusaient certaines charges, notamment le service militaire et préféraient payer une taxed'exemption. Aussi, pratiquement, un impôt spécial sur les chrétiens reparaissait. Le gouvernement, afin de soumettre tous ses sujets au droit commun, voulait abolir les privilèges des corn munautés religieuses chrétiennes. Or, les chrétiens tenaient à ces privilèges, qui les garantissaient contre les attentats musulmans. Le droit commun ne signifiait rien pour eux, si ce n'est l'absence de protection spéciale, et il leur semblait les livrer sans défense aux musulmans. L'opposition du haut clergé surtout était véhémente contre cette abolition de privilèges, car il craignait de perdre son pouvoir administratif et judiciaire sur ses fidèles. Un double mouvement de réaction contre le Hatti-Hamayoun ne tarda pas à se produire, dans l'intérieur de l'Empire, chez les chrétiens elsurtoutchez les vieux Turcs. Le fanatisme et le patriotisme musulmans commencèrent à se réveiller et à manifester leur mécontentement de ce bouleversement si contraire aux lois sacrées du
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Coran et de cette humiliation devant l'étranger. Le gouvernement s'attachait, avant tout, à fortifier son autorité et son pouvoir. Plus que jamais, il ne voyait le but de la réforme que dans une forlc centralisation, qui plierait toutes les provinces et tous les rouages sous son autorité. D'autre part, les puissances européennes, ayant pris formellement acte des promesses contenues dans le Hatti-Hamayoun, revendiquaient le droit de surveiller la Sublime-Porte et de l'obliger à réaliser les réformes. Elles prétendaient intervenir dans les affaires intérieures de la Turquie, dérivant ce droit de la communication du Hatti-Hamayoun au congrès de Paris et de l'article 9 du traité de Paris.
En 1858, une première occasion se présenta pour les puissances de s'immiscer en Turquie, lors de la révolte des chrétiens de l'Herzégovine et de la Bosnie. La Porte commença par protester contre toute intervention étrangère, en la déclarant contraire à l'article 9 du traité de Paris. Mais les consuls de France et d'Angleterre ayant été massacrés avec d'autres chrétiens à Jedda, l'Angleterre fit bombarder la ville; le gouvernement français prescrivit une enquête pour rechercher les coupables, exigea et obtint la punition de trois hauts fonctionnaires turcs ; Jedda fut frappé d'une forte amende et d'une contribution spéciale pour indemniser les victimes. Les puissances signataires du traité de 1856 avaient ainsi mis en pratique le droit d'intervention qu'elles revendiquaient en Turquie, sans que la Porte eût pu s'y opposer.
Le 5 octobre 1859, elles firent un second pas, et adressèrent à Abdul-Médjid un mémorandum, dans lequel elles exprimèrent officiellement que son gouvernement « ne procédait pas à une application graduelle et soutenue des réformes » énumérées dans le Hatti-Hamayoun, et garanties par le traité de Paris. Elles avaient, affirmaient-elles, le droit de s'enquérir de la manière dont les réformes étaient accomplies. C'était la mise en tutelle collective de la Turquie. La Porte n'osa pas repousser immédiatement et énergiquement cette prétention des puissances. Le gouvernement russe crut même le moment venu d'organiser pratiquement la surveillance collective des puissances. Le 21 mai 1860,1e chancelier Gortchakoff, dans une circulaire aux gouvernements signataires du traité de Paris de 1856, proposa d'instituer une commission internationale pour faire une enquête sur l'administration
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turque et pour donner des garanties légales aux chrétiens. La Porte fut vivement émue. Elle prescrivit elle-même une enquête, qui fut, du reste, mal faite et n'aboutit à aucun résultat pratique.
La question litigieuse soulevée par l'article 9 du traité de Paris fut définitivement tranchée lors des affaires de Syrie» L'interprétation stricte des hommes d'Etat ottomans, d'après laquelle les puissances n'avaient aucun droit à se mêler des affaires intérieures de la Turquie, fut écartée dans la pratique, mais l'interprétation française et russe ne triompha pas complètement, ainsi que nous allons le voir, grâce à un changement d attitude de l'Angleterre.
Le Liban de 1845 à 1860 et la révolution démocratique.
La réorganisation administrative de 1845 amena, malgré ses imperfections, une trêve dans la lutte des partis et des c nations ». Les crises douloureuses qui avaient meurtri la Montagne pendant plus de douze ans avaient causé trop de souffrances pour qu'une période de répit ne fût pas unanimement souhaitée.
L'émir Haydar gouverna pendant neuf ans encore la caïmacamie chrétienne, et, par sa douce fermeté et son habileté conciliante, sut maintenir l'ordre de la paix et écarter toute intervention des autorités turques dans la Montagne. La caïmacamie druse non plus ne fut troublée par aucune secousse intérieure, bien qu'à sa tête l'émir Amin Reslan fut substitué à son frère Ahmed (1).
Cependant, ni les D ruses, ni les Maronites n'avaient désarmé ; les paysans ne faisaient que se recueillir pour repren. dre avec une énergie accrue la lutte pour leur émancipation, et les nobles serraient les rangs pour mieux les repousser et les contenir. La noblesse elle-même sortait de la tourmente plus unie et plus confiante dans sa force, décidée à lutter
(1) La révolution libanaise n'a été jusqu'à présent traitée à fond dans aucun ouvrage imprimé. Même les documents imprimés sont rares. On en trouve cependant de très importants dans l'ouvrage de M. Richard Edwards, La Syrie de 4845 à 4862.— Voir aussi Poujoulat, La vérité sur la Syrie ; et Lenormant, Les derniers événements de Syrie} avec un appendice contenant de nombreux documents.
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jusqu'au bout pour les privilèges qui lui restaient. Son orgueil semblait avoir grandi, d'autant plus qu'elle n'était plus contenue par le prestige et la puissance d'un prince héréditaire. L'autorité du caïmacam devait se montrer insuffisante et trop faible, en face des mokatédjis turbulents et arrogants. Ils semblaient même se jouer du danger d'une révolution populaire et avoir, au contraire, à cœur de braver les fellahs, de leur montrer leur mépris et de leur faire sentir lourdement le joug que, par les corvées et les prestations, ils pouvaient encore faire peser sur eux, malgré l'abolition des privilèges féodaux les plus importants. Ils ne se montraient ni doux, ni justes envers leurs paysans, surtout dans le Kesrouân chrétien, où leur autorité n'était pas contrebalancée par celle des vékils élus. Ils percevaient l'impôt avec dureté, surchargeant les pauvres paysans, et accordant des exemptions aux riches notables. Certains même d'entre eux exigeaient de leurs villages une contribution plus élevée que celle fixée par le Médjlis et gardaient pour eux la différence. D'autres allaient jusqu'à s'emparer du produit total des impôts directs.
Parfois même les femmes des seigneurs prenaient des décisions touchant les fellahs, et envoyaient des garnisaires dans leurs maisonnettes pour les faire exécuter. Avec plus de rigueur que jamais, les corvées et les prestations étaient exigées des paysans. Les mokalédjis et leurs femmes tenaient à l'observation la plus stricte de tous leurs droits. A l'occasion du mariage de leur fils ou de leur fille, les paysans devaient leur apporter une balle de café, de même qu'aux jours de fête ils leur donnaient des présents. A ces occasions, les seigneurs exigeaient encore d'eux le baise-main, selon la vieille coutume, en signe d'obéissance, d'hommage et d'humilité respectueuse. Le fellah devait se courber, se mettre à genoux devant le seigneur et sa femme et leur baiser la main, comme il faisait aux émirs et aux membres du sacerdoce. C'était une marque de servilité.
Bref, de nombreux abus furent commis, surtout par la noblesse chrétienne.
Cependant, les fellahs supportaient mal le joug. Dans les districts mixtes, contre les excès des seigneurs, ils avaient un recours légal auprès des vékils. En fait, le régime féodal, dans ces districts, n'existait plus guère. Les villages étaient administrés en commun par les cheiks et par les vékils élus.
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Les premiers ne pouvaient plus abuser de leurs privilèges. Les paysans, s'ils n'étaient pas complètement affranchis, y étaient au moins protégés efficacement contre l'arbitraire. Ils prenaient une certaine part à l'administration communale. Aussi restèrent-ils tranquilles pendant une dizaine d'années.
Il n'en fut pas de même dans le Kesrouân et le Méten. Ici, les paysans étaient privés des droits dont jouissaient ceux des districts mixtes. Ils ne nommaient pas de vékila, chargés de les protéger contre les abus et de partager avec les seigneurs l'administration des villages. Tout naturellement, ils réclamaient pour eux aussi le droit d'avoir des vékils, le droit de restreindre, par l'intermédiaire de leurs mandataires élus, l'autorité abusive des seigneurs. Des plaintes s'élevèrent de plus en plus nombreuses contre les abus de pouvoir des mokalédjis. Le mouvement d'émancipation populaire, le mouvement démocratique allait reprendre, en partant, celte fois-ci, des districts purement chrétiens du Kesrouân et du Meten, où le joug de la féodalité était plus solide et plus dur que dans le sud .
« Un travail sourd se faisait », écrivit quelques années plus tard le comte Bentivoglio d'Aragon, consul de France à Beyrouth. L'esprit de révolte se propageait d'un village à l'autre, dans tous les coins et recoins de la caïmacamie maronite.
D'abord, c'était des récriminations contre les abus commis par les seigneurs ; puis, on en vint à exiger l'abolition des derniers privilèges féodaux et la complète émancipation des paysans. De 1842 à 1845, le Kesrouân n'avait eu que des mouvements partiels, des commencements de révolte. Cette fois-ci, c'était lui qui donnait le signal de l'insurrection. Depuis 1845, le mouvement avait gagné en profondeur. Les revendications des paysans se précisaient et s'étendaient. Us ne se contentaient plus de l'abolition des corvées et du servage ; ils réclamaient des droits politiques ; l'égalité politique de tous les citoyens devenait leur évangile, non pas l'égalité dans la servitude, mais dans la liberté. Les classes sociales privilégiées devaient disparaître et tous les Montagnards, sans distinction aucune, devaient prendre une part égale à l'administration de leur pays.
Mais ce qui devait surtout rendre le mouvement plus intense, plus profond et plus violent, c'était le problème de la
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propriété qui se posait alors d'une façon très aiguë. En effet, les fellahs n'étaient pas propriétaires du sol qu'ils cultivaient. La terre appartenait ou aux familles seigneuriales ou aux villages. Le seigneur prélevait une large part de la récolte pour ses propres besoins. Le fellah travaillait ou bien sur le domaine du seigneur, ou bien il cultivait un lopin de terre comme métayer. Sa condition était, en somme, fort précaire ; car une petite partie seulement de sa récolte lui était réservée, et il peinait principalement pour son seigneur.
Son existence devenait d'autant plus pénible que ses charges de famille augmentaient.
Les Maronites étaient très prolifiques. Leur nombre, en moins d'un demi-siècle, s'était accru considérablement. En 1784, Volney les avait estimés à cent-cinq mille âmes, ce qui était évidemment trop peu.
En 1852, ils étaient déjà près de deux cent cinquante mille. Le nombre des enfants dans une même famille était toujours plus considérable. Malheureusement, dans le Liban, les terres très fertiles ne sont guère nombreuses. Le sol est trop souvent maigre et rocailleux. Le fellah n'arrivait plus à nourrir sa famille, après s'être acquitté de toutes ses redevances. Alors, ou bien il émigra. ou bien il réclama des terres et l'abolition des corvées et des prestations. A partir de 1850, Témigration enleva tous les ans à la Montagne une partie de ses forces vives. Des centaines de paysans partaient avec leur famille pour chercher fortune dans les pays voisins. Les colonies maronites de Beyrouth, de Tyr, de Sayda furent renforcées par quelques milliers de nouveaux venus ; d'autres colonies s'établirent à Alep, à Latakyieh, à Tripoli, à Antakieh, à Damas, à Saint-Jean-d'Acre, en Palestine et jusqu'en Egypte. La plupart de ces émigrants, dans leur ^nouveau pays, se;faisaient artisans, petits marchands, portefaix. Les nécessités économiques les avaient amenés à quitter le sol natal auquel ils étaient ardemment attachés. En 1858, cinq villages maronites avaient fournis à eux Seuls cinq mille émigrants (1).
Ceux qui restaient dans la patrie étaient poussés à la révolte par les mêmes nécessités économiques. Il leur fallait des terres exemptes des charges féodales pour qu'ils pussent les cultiver enHoute liberté.
(1) M. Rey, Société d'économie sociale, 12 avril 1880. '