‹ La question du LibanChapitre 73 sur 124 · III. LE LIBAN DE 1845 A · texte numérisé non relu

III. LE LIBAN DE 1845 A

Ils voulaient que par leur travail, au moins, ils ne fussent pas réduits à la misère. Ils réclamaient en conséquence, avec une ardeur d'autant plus grande, l'abolition de tous les privilèges seigneuriaux et même la propriété de leurs terres. La noblesse et le clergé avaient gardé pour eux les meilleures terres. Dans leur exaspération, les paysans arrivaient à convoiter ces domaines et à en réclamer le partage. Ils voulaient une « loi agraire », une nouvelle organisation delà propriété, comme beaucoup de paysans français pendant la révolution de 1789.

Dans les familles nobles môme, la révolte grondait. Le droit d'aînesse et la coutume de l'héritier privilégié qui étaient en vigueur dans la noblesse faisaient qu'une partie seulement des fils succédaient à leur père à la tête des domaines seigneuriaux. C'étaient généralement les aînés qui recevaient les biens-fonds. Les cadets se trouvaient réduits à la portion congrue. Or, ce n'étaient pas seulement les paysans qui avaient de nombreux enfants, c'étaient égalemenl les nobles. Ces cadets allaient grossir les rangs des mécontents. Dans la famille des Kbazen, en 1845, déjà les cadets avaient fomenté une révolte des paysans. Us réclamaient pour eux une part plus considérable des biens paternels et même souvent l'abolition du droit d'aînesse, le partage égal des biens entre tous les enfants et l'abolition de leurs obligations féodales envers les chefs de famille. Ces cadets nobles apportaient une force considérable au parti révolutionnaire des paysans. Les historiens et les sociologues ont constaté que jamais une révolution n'a été faite par une classe seule. Chaque fois qu'un régime a été renversé ou transformé, il a fallu le concours d'une fraction notable de ceux qui l'avaient soutenu jusqu'alors, qui en étaient les dirigeants, les piliers et les bénéficiaires. Dans la république athénienne, Périclès, qui développa le régime démocratique, appartenait, par sa naissance, à l'aristocratie. A Rome, les chefs populaires, les Gracques, Memmius, Claudius et d'autres étaient, pour la plupart, issus de la noblesse sénatoriale. En France, enfin, à l'origine de la Révolution de 1789, uue grande partie de la noblesse et du clergé, c'est-àdire des ordres privilégiés, s'était ralliée au Tiers-Etat, pour établir le régime nouveau, et ce fut leur ralliement qui amena la première grande victoire de la Constituante sur la monarchie absolue. Parmi les constituants les plus remarquables,

nous trouvons des gentilshommes, comme Mirabeau et Barré re, et des prêtres, comme Talleyrand et Grégoire.

Dans le Liban, ce ralliement des cadets aux paysans devait amener également une recrudescence du mouvement révolutionnaire. Mais ce qui donnait à ce dernier sa grande force, c'était l'appui du clergé maronite.

Ainsi que nous Pavons déjà dit, les prêtres sortaient presque tous du peuple. L'organisation ecclésiastique avait conservé partiellement son ancien caractère démocratique. Les prêtres et les évêques étaient nommés par le peuple des fidèles, après désignation préalable. Plus instruits que la masse des paysans, ils supportaient avec impatience le joug de l'aristocratie féodale et aspiraient également au pouvoir temporel.

« Les prêtres, écrivait le comte Bentivoglio, exerçant une influence incontestable sur la population, ont fini par aspirer au gouvernement de la Montagne et n'ont dès lors ménagé ni les émirs ni les cheiks ». Partageant les haines et les passions du peuple, ils se mirent à sa tête contre la noblesse féodale. L'évêque de Beyrouth surtout, Mgr Tobie, fier et souple à la fois, joua dans tout ce mouvement anti-féodal un rôle prépondérant (1).

Le règlement de Chékib-Effendi, qui associait les évêques à la désignation des membres des médjlis, commençait à porter ses fruits. Les évêques purent s'arroger une grande influence dans la caïmacamie chrétienne. L'aristocratie, se voyant débordée, dut s'incliner devant le fait accompli ; mais elle en gardait une rancune profonde contre le clergé. Celuici, dont l'audace et l'ambition croissaient sans cesse, cherchait bientôt à supplanter complètement la noblesse, non seulement dans la caïmacamie chrétienne, mais aussi dans la caïmacamie druse. Le but de la majorité des prêtres semble avoir été l'organisation d'une démocratie théocratique.

Après avoir augmenté leur influence politique dans la caïmacamie chrétienne, les évêques se tournèrent vers la province druse. Il est certain qu'ils encouragèrent les fellahs chrétiens des mokatédjis druses à reprendre leur mouvement d'émancipation. Ils auraient voulu exercer là aussi une in-

(1) Rapport du comte Bentivoglio d'Aragon, consul de France,cité par R. Edwards, op. cit., p. 125.

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