LE LIBAN DE 1845 A
fluence prépondérante, et comme ils se heurtaient à une organisation féodale très forte encore et à une peuplade réfractaire au christianisme, il nous paraît certain qu'au début du mouvement, mais au début seulement, ils exploitèrent contre les Druses les sentiments religieux des paysans chrétiens. La noblesse druse, dès les premières années après 1846, se tenait prêle à repousser énergiquement toute ingérence illicite du clergé chrétien dans sa province et à maintenir ses fellahs dans l'obéissance. Les prêtres, au contraire, s'adressaient à ces mêmes fellahs pour s'emparer de la direction politique de toute la Montagne. Une conflagration générale semblait inévitable, d'autant plus que les autorités ottomanes en Syrie, au lieu d'apaiser les conflits, s'appliquaient plutôt à jeter encore de l'huile sur le feu.
Le gouvernement de Constantinople n'avait nullement abandonné ses projets de soumettre les Montagnards récalcitrants à son autorité directe et de détruire dans l'Empire leurs institutions autonomes et libérales, incompatibles avec son pouvoir absolu. Le Pacha de Beyrouth n'attendait qu'une occasion propice pour intervenir dans la Montagne. L'anarchie ne pouvait que favoriser ses projets. Aussi verrons-nous les agents turcs exciter et armer les partis en présence dans le Liban les uns contre les autres, afin de les affaiblir réciproquement et de les dominer ensuite.
Tant que l'émir Haydar vécut, il sut éviter la révolte et la guerre civile ; mais après sa mort, survenue en 1854, le gouvernement de la province chrétienne passa en des mains incapables. Le pouvoir central y perdit tout prestige et toute autorité et fut bientôt submergé par le flot révolutionnaire.
La noblesse chrétienne, au lieu de rester unie pour la défense de ses privilèges et de sa prépondérance, allait se diviser en des clans rivaux et s'enlredéchirer dans des luttes intestines. Bref, la décomposition de la caste dominante devait apparaître brusquement et encourager les paysans à s'élancer contre elle à l'assaut suprême. La succession de l'émir Haydar était briguée par plusieurs compétiteurs. Machiavéliquement, la Sublime-Porte choisit parmi eux le moins qualifié pour les hautes et délicates fonctions qu'il devait remplir* C'était l'émir Béchir-Ahmed Bellamah, un intrigant sans scrupules, vindicatif, immoral et corrompu. Il avait déjà plusieurs fois changé de religion. Il avait été musulman, puis
druse ; plus tard, ayant épousé la nièce de Ternir Haydar, il s'était mis à pratiquer la religion catholique, sans grande ferveur cependant. L'opinion publique lui reprochait une absence complète de sens moral et ne lui témoignait aucune confiance. Warmik, pacha de Sayda, lui avait refusé son appui, lorsqu'il s'était mis sur les rangs pour briguer la succession de l'émir Haydar. Néanmoins, la Porte le nomma caïmacam de la province chrétienne, dans l'espoir que sa gestion ne manquerait pas de susciter des troubles dans la Montagne. L'intérêt, en effet, du gouvernement ottoman n'était pas de prévenir les désordres, mais, au contraire, de les laisser s'aggraver de telle sorte que les puissances ellesmêmes, gardiennes de l'autonomie libanaise, solliciteraient l'intervention rapide et énergique des troupes ottomanes pour protéger leurs nationaux et rétablir l'ordre.
La nomination de l'émir Béchir- Ahmed ne désarma passes compétiteurs. Un grand nombre de cheikhs lui refusèrent l'obéissance. La puissante famille des Khazen était indépendante, de fait, dans le Kesrouân. Une partie de ses propres parents, de la famille des Bellamah, s'insurgea contre le nouveau caïmacam. Celui-ci dut se réfugier à Beyrouth, et delà, se rendit à Constantinople. Ses adversaires obtinrent une enquête contre lui ; mais la Sublime-Porte, après un simulacre de procès, le fit acquitter et ordonna de le ramener dans la Montagne.
Le départ du caïmacam avait été le signal d'un retour offensif de la noblesse. Elle crut le moment venu de ressaisir l'autorité absolue que les grands princes de la Montagne lui avaient enlevée. Dans le Kesrouân et le Meten surtout, les mokatédjis abusaient plus que jamais de leurs droits. Mais ils ne purent rester unis. La division se mit dans leurs rangs, et leurs querelles encouragèrent les classes inférieures, dont le mécontentement devenait de plus en plus formidable. Partout, la résistance s'organisa contre les seigneurs, sous la direction du clergé. Bientôt, l'anarchie était complète dans la Montagne maronite. Des révoltes partielles éclatèrent contre les seigneurs. Les rivalités de clans provoquèrent des rixes continuelles. Aucune autorité n'était plus reconnue dans la province chrétienne.
L'émir Béchir-Ahmed, malgré son acquittement, avait perdu tout crédit moral. Malheureusement, il persistait dans ses