III. LE LIBAN DE 1845 A
errements, continuant à nouer des intrigues dans tous les clans, dans tous les partis, et finit par les armer tous contre lui.
A6n de se concilier les bonnes grâces des Maronites et des Druses, il s'avisa de persécuter les Grecs orthodoxes, espérant ainsi profiter des haines et des rivalités de secte. Alors, l'Archevêque de Beyrouth rédigea contre lui une requête qu'il adressa à son Patriarche à Constantinople. La Porte, en vertu des stipulations du Hatti-Hamayoun, était tenue de protéger les grecs orthodoxes et libanais. Warmik, pacha de Sayda, fut chargé d'examiner leurs plaintes ; il en reconnut la légitimité, mais se déclara impuissant d'intervenir en leur faveur et signala en même temps le déplorable état du Liban, où l'anarchie devenait tous les jours plus complète et plus inquiétante.
Le sang commençait à couler. L'Angleterre demanda alors que l'émir Bée h ir- Ahmed fut remplacé : mais la France s'y opposa. Il fut donc maintenu à la tête de la province chrétienne, toujours avec l'appui de la Porte, très satisfaite de cette discorde entre les deux alliées de 1854, et qui voyait avec plaisir la guerre civile poindre dans le Liban. Exaspéré par la résistance des cheikhs contre lui, il ne songeait qu'à se venger. Il entreprit de ruiner l'autorité de ses rivaux, en excitant les paysans contre eux.
Les révolutions victorieuses ont toujours réussi, parce que le pouvoir qu'elles voulaient renverser était divisé et en état de décomposition. Or, nul pouvoir ne pouvait être plus divisé, plus miné, plus ébranlé qtie celui de la noblesse dans le Liban maronite. Les cheikhs étaient enlulteouverte,acharnée contre le caïmacam ; ils s'entredéchiraient entre eux. Dans le sein même de chaque famille, les cadets étaient en révolte contre les chefs. Ce fut donc dans de bonnes conditions pour son succès final qu'éclata, en 1857, la formidable révolution populaire, qui se préparait depuis une^douzaine d'années, et qui était la conséquence inévitable de toute l'évolution politique, économique et sociale du peuple chrétien.
Dans l'intérêt même de la nation, un changement de régime était devenu nécessaire. Il fallait une transformation du régime de la propriété et surtout l'abolition du servage et des redevances féodales, il fallait des terres aux paysans, pour les sauver de la misère. Les seigneurs, au lieu de soulager les paysans avaient voulu, au contraire, les pressurer, les
exploiter davantage, et avaient essayé de profiter de l'affaiblissement du pouvoir central, pour fortifier leur propre puissance. Alors les fellahs se soulevèrent contre eux, pour conquérir de haute lutte l'abolition des privilèges et la propriété de leurs terres»
L'incapacité et l'indignité de beaucoup de seigneurs avaient éclaté au grand jour, pendant cette période d'anarchie. La caste nobiliaire en fut affaiblie, et les paysans furent d'autant plus exaspérés. Ils reprochaient aux seigneurs de leurs villages de s'emparer eux-mêmes de l'impôt personnel, en le prélevant de leur propre autorité sur eux. Ils les accusaient, en outré, d'avoir retenu à leur profit le tribut de trois années que la Porte réclama ensuite ; ils disaient que les cheiks avaient gardé l'argent destiné au payement du cadastre du Kesrouân(l).
Le mouvement partit du Kesrouân, où les fellahs prirent les armes contre les cheiks de la famille des Khazen. Ceuxci furent chassés de leurs propriétés et durent se réfugier avec leurs femmes et leurs enfants auprès du pacha de Beyrouth (2). Les paysans s'emparèrent de tous leurs biens et les partagèrent entre eux. Du Kesrouân, le mouvement se propagea rapidement dans le Meten. Le clergé d'abord soutint les paysans, pour supplanter la noblesse ; mais il fut bien vite débordé par le mouvement populaire, en perdit la direction, et n'exerça bientôt plus aucune influence sur lui. L'autorité passa entre les mains des chefs populaires, parmi lesquels le jeune Joseph Karam, du bourg d'Ehden, avait le plus de prestige, par son courage, son talent, son patriotisme et l'ardeur de ses convictions démocratiques.
Dans le sud de la Montagne, dans les districts mixtes, où les paysans étaient chrétiens et les seigneurs druses, la révolution prenait le caractère d'une lutte entre les deux « nations » (3). Au début du mouvement, les émirs et les cheiks druses, se sentant solidaires avec l'aristocratie maronite, contre les paysans insurgés, et se voyant menacés également dans leurs privilèges, avaient proposé à leurs frères de caste
(i) On n'a jamais pu faire de cadastre, à cette époque.
(2) Edwaids, op. cit., p. 125 et suiv. ; Testa, op. cil., t. VI, p. 61. Rapport du consul général Moore à sir H. Bulwer, en date du 2 septembre 1859 (4 sàfer 1276).
(3) Testa, op. cit., t. VI, p. 23.