‹ La question du LibanChapitre 76 sur 124 · LE LIBAN DE 1845 A · texte numérisé non relu

LE LIBAN DE 1845 A

chrétiens de les aider à comprimer la révolte populaire. Mais le pacha de Beyrouth, Kourchid, leur montra leurs propres paysans chrétiens prêts à l'insurrection et les détourna ainsi d'aller au secours de la noblesse chrétienne.

Les paysans druses restèrent fidèles à leurs seigneurs, auxquels ils étaient liés par de puissants et mystérieux liens religieux. En outre, le joug féodal pesait moins lourdement sur eux que sur les paysans chrétiens. Les relations entre eux et leurs seigneurs étaient restées patriarcales.Surtoutils se sentaient menacés comme leurs seigneurs dans leurs biens par les chrétiens. Ils savaient que les Maronites les considéraient comme des intrus dans la Montagne ; ils voyaient qu'à cause de la rapide augmentation de leur nombre, les Maronites avaient besoin de terres nouvelles, et ils se rendaient compte que si leurs seigneurs druses étaient chassés de leurs domaines, les chrétiens s'efforceraient de les en chasser à leur tour, pour se partager seuls les dépouilles. Toute la « nation » druse se groupa donc autour de ses chefs nobles pour repousser l'assaut de leurs adversaires. « Les chrétiens cherchaient toutes les occasions favorables à secouer le joug des Druses, et les Druses faisaient continuellement des préparatifs pour assurer par la force leur domination et pour repousser l'attaque de leurs administrés, si elle venait à être dirigée contre eux * (1).

Toute révolution est accompagnée de phénomènes de désordre. Il s'en produisit dans le Liban, comme ailleurs. Des partis se formèrent; celui de l'émir Béchir- Ahmed, composé de la clientèle personnelle qu'il avait su s'attacher par la corruption, le parti des seigneurs, celui du clergé, et le parti populaire démocratique, ce fut ce dernier qui l'emporta dans le nord. Le Kesrouân et le Meten constituèrent pendant près de quatre ans, de 1858 à 1861 une véritable république populaire, où la direction appartenait à des chefs reconnus par le peuple et où régnait la liberté et l'égalité politiques complètes. La féodalité y était abolie de fait, l'émancipation des paysans était une réalité. La distinction entre les classes sociales avait disparu. Les domaines des seigneurs en fuite étaient répartis entre les paysans.

(1) Rapport du Comte de Bentivoglio, cité par Edwards, op. cil., p. 125.

Certainement des actes de violence furent commis. Toutes les passions étaient déchaînées. Il y eut même, d'après certains auteurs, des excès déplorables, comme dans toutes les révolutions, delà part des démocrates victorieux. Certainsde leurs chefs n'avaient pas le sentiment de la responsabilité ni le tact nécessaire pour conserver leur sang-froid et l'esprit de mesure. Le peuple aussi ne fut pas toujours heureux dans le choix de ses chefs, et trop souvent il plaçait sa confiance non pas dans des hommes sages, pondérés et réfléchis, mais dans les énergumènes, les violents, qui ne se signalaient que par leurs bravades, leur force physique et leur brutalité. Un maréchal-ferrant, Tanious-Chahîn, qui ne se recommandait à sa confiance que par sa haute taille, sa vigueur musculaire et sa violence, prit un très grand ascendant sur lui et fut même proclamé chef du Kesrouàn. 11 commit des débordements regrettables. Selon Lord Dufferin, « les crimes commis par les chrétiens compagnons de Tanious-Chahin sur quelques malheureuses femmes de la famille Khazen, dépassent tout ce qui a été dit contre la nation druse. C'est aussi un fait trop notoire que ces attentats étaient encouragés par l'évêque Tobie, et quelques-uns de ses frères ecclésiastiques » (1).

Sans doute, les diplomates anglais qui décrivaient sous les plus sombres couleurs les excès du mouvement démocratique, étaient trop intéressés à exagérer les violences des paysans maronites, pour qu'ils ne le fissent pas avec complaisance. Mais nous ne saurions nier qu'il y ait eu de nombreux actes regrettables.

Les agents anglais furent d'autant plus hostiles à Tanious- Chahtn, qu'un jour, il hissa le drapeau français et, en quelques mots, fit entendre qu'il destinait la province de Kesrouàn à la France, mettant ainsi en éveil les susceptibilités anglaises. Depuis ce moment, le Cabinet de Londres considéra avec la plus grande méfiance le protectorat français des chrétiens d'Orient et marqua une hostilité plus grande aux Maronites, et une sympathie plus nette aux Druses et aux Turcs.

Les Druses prirent bientôt les armes à leur tour. Il devint évident qu'ils ne tarderaient pas à commencer la lutte. Leur caïmacam, l'émir Roslan, mourut le 3 mai 1859 ; son fils

(1) Poujoulat, La vérité sur la Syrie, p. 11 et suiv. ; Testa, op. «7., t. VI, p. 58. Rapport du consul général Moore à sir H. Bulwer, en date du 14 juillet 1859 (13 zilhidjé 1275).

m. le liban de 1845 a 1860 377

l'émir Mahomet le remplaça ; mais Kourchid-Pacha ne voulut le nommer que provisoirement, afin de faire régner l'incertitude dans sa nation et accroître sa nervosité (1).

L'anarchie devint épouvantable. « Des chefs de factions déréglées, rapporta le consul anglais Moore, hostile aux démocrates, usurpant l'autorité des familles féodales en fuite, gouvernaient comme il leur plaisait, au mépris de toute autorité constituée. Le caïmacam, impopulaire, mal soutenu par les autorités turques, avouait son impuissance et était ouvertement méprisé » (2).

De nombreuses plaintes parvinrent au corps consulaire de Beyrouth et aux autorités turques. Les négociants de cette ville, européens et indigènes, signèrent à deux reprises une requête collective aux consuls et au pacha, pour qu'il fût porté remède à l'état d'anarchie qui régnait dans le pays (3). Le consul général anglais, M. Moore, insista alors pour qu'une enquête sérieuse fût faite dans la Montagne (4).

Kourchid, cependant, ne désirait nullement la fin des troubles ; au contraire, il cherchait à jeter de l'huile sur le feu, afin de rendre son intervention armée inévitable et de pouvoir organiser une répression d'autant plus énergique. Il employa le vieux procédé de son gouvernement, et envoya dans la Montagne un commissaire particulier, Ahmed-Atta-Bey, « afin d'entendre les éloges et les plaintes, de quelque nature qu'ils fussent, et de rendre justice ». L'enquête tourna en dérision. Atta-Bey et l'émir Béchir- Ahmed s'entendirent en sourdine. Le commissaire turc conclut contre les adversaires de l'émir et au maintien de ce dernier dans ses fonctions (5). Les adversaires de Béchir-Ahmed eurent beau s'adresser à M. Moore, et lui demander <* appui et conseil » ; le pacha maintint l'émir dans la Montagne, en quelque sorte comme un brandon de discorde au milieu d'un déchaînement effroyable de toutes les passions.

(4) Testa, op. cit., t. VI, p. 58.

(2) Rapport du consul anglais Moore. —Testa, op. cit., VI,p. 55 et s.

(3) La famille des Khazen, chassée de ses propriétés, s'adressa d'abord au Pacha Kourchid, et après que celui-ci lui eut refusé justice, elle pria les consuls des cinq puissances d'intervenir en sa faveur (Testa, op. cit., t. VI, p. 61).

(4) Testa, lotV/., p. 54.

(5) Je/., ibid., p. 50 et s. Bouyourouldi de Hourchid- Pacha à Halil effendi G hoir et Aroutin Aga en date du 12 juin 1858 (29 chewal 1274)

Les autorités turques voulaient, de l'aveu môme de M. Moore, « avoir un prétexte pour abolir les institutions existantes », c'est-à-dire l'autonomie de la Montagne (1). Le consul anglais accusait même la Porte d'avoir violé les conventions de 1845, en donnant le caimacamat druse à un musulman, au lieu de le donner à un druse, et le caïmacamat maronite à Béchir-Ahmed, qui n'était chrétien que de nom.

Kourchid-Pacha refusait systématiquement d'intervenir d'une façon quelconque dans la Montagne. Ne fallait-il pas en respecter l'autonomie, chère aux puissances? Dans sa pensée, il ajoutait qu'une catastrophe épouvantable seule pourrait convaincre ces puissances que l'autonomie ne valait rien pour ces populations indisciplinées et querelleuses, et que seule la poigne rude d'un pacha turc, appuyée par de nombreux bataillons ottomans,pouvait les maintenir dans la paix.

Cependant, à la fin du mois d'août 1859, devant les instances pressantes des consuls, il se porta avec quelques troupes aux environs deZahlé, mais il ne fit rien pour réprimer les désordres (2). Trois mois après, M. Moore constatait avec amertume que le gouverneur de Sayda paraissait c avoir décidé d'abandonner le peuple à lui-même », c'est-à-dire de laisser l'anarchie maltresse du pays (3).

Le Mudir de Zahlé fut rappelé : immédiatemert après son départ les désordres éclatèrent dans la ville livrée à elle-même. Par cette tactique, les autorités arrivèrent ainsi à « dégoûter la population de l'institution existante », de l'autonomie créée par la convention de 1845. Les populations, exaspérées, par une commune détermination, demandèrent un gouverneur turc « comme le seul moyen qui leur permettrait de jouir de la tranquillité » (4).

Kourchid-Pacha allait toucher au but. Mais, pour abolir

(l)Rapport de M. Moore, du 28 janvier 1858. — Testa, op. cit., t. VI, p. 48.

(2-3) Testa, op. cit , t. VI, p. 60, 61 et 65.

Ce gouverneur de Sayda violait ouvertement les prescriptions du Hatti-Hamuyoun du 18 février 1856. Ainsi, il continuait à exclure les chrétiens de l'armée, mais il exigeait pour chaque homme, comme laxe de remplacement, cinq mille piastres tirées pour la présente (1859), ainsi que les arrérages des quatre dernières années (Testa, op. cit., t. VI, p. 56).

(4) Testa, op. cit., t. VI, p. 57 et suiv. Rapport (extrait; du consul général Moore à sir H. Bulwer en date du 20 avril 1859 (17 Ramazan 1275).

m. le liban de 1845 a 1860 379

l'autonomie, il fallait le consentement des puissances signataires des protocoles de 1845 et du traité de Paris de 1856. A cet effet, il fallait une catastrophe encore bien plus grande. Kourchid, pour l'amener, se servit des Druses. Il était en rapports avec leurs principaux cheikhs et les encourageait à prendre les armes contre les Maronites (1). Il connaissait l'organisation aristocratique et militaire très forte des Druses, la puissance des seigneurs auxquels les paysans obéissaient fidèlement. Au premier signal des chefs, toute la nation druse pouvait prendre les armes et se jeter subitement sur les chrétiens. Les conciliabules entre les cheikhs druses et les officiers et fonctionnaires turcs se multipliaient à partir du mois de juillet 1859. En même temps, des bandes druses, sous la conduite du cheikh Youssef-Abd • El-Malek attaquaient des villages chrétiens, les brûlaient et en massacraient les habitants (2). D'autres villages furent incendiés dans le Meten. ABeit-Méri, un combat se livra entre deux partis, druse et maronite. A Hasbeya, aux pieds du Mont Hermon, des rixes sanglantes éclatèrent entre eux. Les chrétiens demandèrent à être placés sous l'autorité des musulmans. Le pacha de Damas fit occuper immédiatement la ville par des troupes et fit annoncer aux représentants de l'Europe qu'il prenait toutes les mesures nécessaires pour le maintien de Tordre. Nous verrons plus tard quel fut le rôle odieux de cette garnison turque.

Toute la nation druse se prépara à une prise d'armes générale. Les seigneurs retinrent le tribut, les impôts et en gardèrent une partie au détriment du fisc turc et constituèrent ainsi un trésor de guerre. Ils achetèrent des quantités d'armes et de poudre, si bien que dès le 30 septembre 1859, le consul anglais de Damas écrivit à Sir Henri Bulwer, à Conslantinople : — « On dit que les Druses du Hauran s'arment, et on craint qu'ils ne se joignent à leurs coreligionnaires du Liban et n'attaquent les Maronites, qui se préparent pour l'attaque et la défense (3). C'était l'annonce d'une formidable guerre

(1) Au début de la révolution, les émirs el les cheikhs druses,se sentant solidaires avec l'aristocratie maronite contre le mouvement démocratique, et se sachant menacés également dans leurs privilèges, leur avait proposé de les aider à comprimer la révolte populaire. Ce fut Kourchid qui les en détourna.

(2) Testa, op. cit., t. Vf, p. 60, 70 et suiv.

(3) ld.t ibid., p. 64. Rapport (extrait) du consul Brant à sir H. Bulwer, 30 septembre 1859 (3 rébiul-ewel 1276).

entre les Maronites et les Druses plus terribles que les massacres de 1841 à 1845 ; elle allait, en effet, éclater Tannée suivante (1).

Quelles conclusions devons-nous tirer de tous ces faits que nous venons d'examiner ? Pendant les années 1857 à 1858, des conflits avaient éclaté entre le caïmacam maronite et plusieurs émirs et cheiks influents. De ce conflit est sorti un mouvevement démocratique, révolutionnaire, dirigé contre les seigneurs féodaux. Ce mouvement avait été préparé de longue date par toute révolution du peuple maronite. Arrivé à la majorité, il ne voulait plus être tenu en laisse par la noblesse ; il réclamait l'abolition des privilèges seigneuriaux, qui lui paraissaient injustes et vexatoires, et l'égalité des classes sociales.

Les paysans protestaient contre les redevances multiples qu'ils étaient obligés de payer aux mokalédjis. Us voulaient la pleine propriété des terres, où ils n'avaient été jusqu'alors que des serfs et des fermiers, dés fellahs, et le morcellement des grands domaines des seigneurs pour en répartir les lots entre eux. C'est un mouvement analogue à celui qui se produisit en France de 1787 au 4 août 1789. Comme en France, il a provoqué des désordres, des scènes de pillage, des conflits sanglants.

Cette révolution aurait pu se dénouer pacifiquement, si les autorités turques en Syrie s'y étaient prêtées. Il suffisait de leur intervention modérée et patiente et des bons offices du corps consulaire de Beyrouth, pour calmer les esprits, et pour donner à la Montagne, par un commun accord entre les partis maronites en présence d'un côté, les représentants de la Porte et des Puissances de l'autre, les institutions nouvelles compatibles à la fois avec l'esprit moderne et les droits populaires, en ménageant en même temps les transitions.

On ne saurait nier, après l'examen de tous les faits que nous avons cités, après les témoignages peu suspects des agents anglais, que les fonctionnaires turcs en Syrie n'ont eu, au contraire, qu'un seul but : aggraver encore l'état anarchique dans la Montagne. Ils ont soufflé sur le feu ; ils ont poussé les Druses contre les Maronites ; ils ont tout fait pour

(i) L'hiver se passa sans autre chose qu'une grande agitation dans toutes les parties du Liban. — Voir Lenormant, op. cit., p. 18.

Page 1