I. LES MASSACRES DE 1860 DANS LA MONTAGNE
rent pas les discordes de l'Europe qui paralysent son action en Orient.
Cependant, les Puissances ne peuvent rester insensibles à ces scènes de carnage, è cette extermination systématique et barbare de tout un peuple chrétien. Le 7 juin, leurs ambassadeurs à Constantinople apprennent les massacres par des dépêches de Smyrne. Ils se rendent auprès d'Aali-Pacha, le ministre des affaires étrangères, lui demandent des explicacations, et somment la Porte de maintenir la paix et l'ordre en Syrie. Aali-Pacha feint l'ignorance ; depuis trois semaines, il est sans nouvelle officielle de Beyrouth. Il n'a même pas été avisé que des troubles ont éclaté dans le Liban ou ailleurs. Il ajoute la vieille chanson, que son gouvernement, toujours respectueux des désirs des puissances et toujours fermement décidé à maintenir dans l'empire le bon ordre et une administration régulière, va renforcer immédiatement les troupes de Syrie par une frégate et deux bataillons de troupes régulières. En effet, deux bataillons sont mobilisés, mais ils ne partent que le 19 juin.
C'est que la Porte comprend le merveilleux parti qu'elle peut tirer de la situation présente en Syrie, pour y renforcer son autorité. Mieux encore que Kourchiri, elle sait que l'Europe, en face d'elle, est loin d'être unanime. Déjà, l'appui partiel, mais solide et continuel de l'Angleterre lui est acquis. Pourquoi ne pas essayer de berner d abord les autres puissances, et les éluder ensuite du règlement des affaires de Syrie?
- A la longue, cependant, il devient impossible aux ministres d'Abdul-Médjid de nier les massacres ; alors, ils cherchent à les atténuer, à en rejeter l'entière responsabilité sur les Druses. Les Musulmans en avaient été victimes aussi bien 27 juin, que les chrétiens. Au moins se décident-ils à envoyer, le quatre nouveaux bataillons en Syrie.
A Beyrouth, Kourchid redouble d'audace. Sans tenir le moindre compte du refus indigné du corps consulaire, il s'entend avec les chefs druses pour contraindre les Maronites terrifiés à un simulacre de négociations. Sur l'invitation du Muschir de SaYda, les Caïmacams chrétien et druse, quelques
réunis à Beyrouth d'avoir armé les chrétiens, pour exterminer les Druses, et en rejetant sur eux la responsabilité delà lutte. C'est la version de Kourchid.
vékils et Mokatédjis des deux nations, le 6 juillet, signent un traité pour la conclusion de la paix, conformément à la condition de celle qui fut faite en 1845, qui est « l'oubli de ce qui est arrivé ».
Aucun parti n'a le droit de faire des réclamations, ni pour le présent ni pour l'avenir. Après la signature de ce traité, quiconque chercherait à le violer sera puni en conséquence. L'organisation existante est maintenue. Les signataires du traité s'engagent à faire exécuter toutes les ordonnances de l'autorité. L'essentiel est de faire revenir la paix.
« Mais comme il est reconnu que les principales causes de désordre sont dans le laisser-aller avec lequel les ordres et les règlements de l'administration sont exécutés, les soussignés supplient Son Excellence (le Muschir) de prendre des mesures efficaces pour faire marcher la justice, en faisant exécuter toutes les choses suivant leur cours naturel, et rendant avec la plus grande impartialité la justice à chacun » (1).
La manœuvre est habile. Les chefs druses et maronites, les gardiens de l'autonomie de la Montagne, proclamant euxmêmes, par un traité formel, que l'autonomie a engendré l'anarchie, et demandent aux représentants de l'autorité turque d'intervenir efficacement et continuellement dans les affaires de la Montagne, et notamment dans l'administration de la justice, la plus importante, qui faisait de lui l'arbitre des personnes et des biens. Rendre l'autorité turque maltresse de la justice, en Syrie, c'est porter le coup de pioche le plus sérieux à l'autonomie libanaise. Le traité de paix est le cou* ronnement de l'œuvre de Kourchid, depuis 1858. S'il réussit à l'imposer à l'Europe, c'en est fait du self-governmeni des Maronites et des Druses : ce sera le Turc qui fera la loi dans la Montagne, surtout qui l'appliquera et imposera partout le respect de sa suprématie.
Le traité est rédigé en quatre exemplaires : deux en sont échangés entre les parties constituantes ; deux autres sont présentés au Muschir pour être gardés dans les archives du gouvernement. Les représentants des puissances n'en reçoivent aucun ; ils sont exclus complètement des négociations.
(1) Testa, op. cil., t. VI, p. 84. Traité de paix entre les Druses et les Maronites, signé à Beyrouth le 6 juillet 1860 (17 zilhidjé 1276).