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II. LES MASSACRES DE DAMAS

de doute. Un seul musulman, Abd-el-Kader, le héros algérien, retiré à Damas, refusa de s'associer aux massacres ; il essaya même de les prévenir et de les enrayer. Son témoignage est accablant :« Sur vingt-quatre musulmans, disaitil, vingt excitent publiquement aux massacres ; sur les quatre autres, trois et demi le désirent (1). »

Ainsi, de l'aveu môme de l'émir algérien, il y avait eu complot, préméditation. II y avait même eu complicité, participation des autorités. Lorsque Abd-el-Kader se rendit auprès des membres du grand Conseil, pour les exhorter à s'opposer aux massacres, il les trouva « fumant leur pipe, et se refusant à rien faire ». Les consuls, à leur tour, sommèrent le pacha de refouler et de disperser les émeutiers avec les troupes de la garnison, et de défendre le quartier chrétien. Il répondit imperturbablement, qu'il avait déjà pris toutes les mesures proposées, et, dans le fond de son sérail, il resta immobile : « J'ai été plusieurs fois chez le pacha, écrivait le consul anglais, M. Brant ; c'était toujours la même réponse : « Je le ferai », ou bien : « Je l'ai fait ». Mais il ne fait rien, et quand j'éclate en reproches, il objecte le manque de troupes. Pas une seule fois il n'est sorti du sérail » (2). Les consulats môme, inviolables cependant, furent attaqués, les églises pillées sous l'œil bienveillant des soldats envoyés pour les protéger.

Tout le quartier chrétien devint la proie des flammes. On tua, pilla, brûla pendant dix jours de suite. Plus du tiers de la population mâle avait succombé. Toutefois, le généreux et magnanime Abd-el-Kader n'ayant pu prévenir les massacres, voulut au moins en sauver les victimes, en leur ouvrant toutes grandes les portes de son palais. Ses fidèles Algériens, bien armés et aguerris, maintinrent les émeutiers en respect. Quinze cents chrétiens furent ainsi sauvés et conduits sous bonne escorte à Beyrouth, pour être gardés par les consuls des puissances. D'autres chrétiens avaient pu se sauver et se réfugier dans les consulats anglais et français, à Damas.

M. Brant, dans son rapport à Lord John Russell, estima que

(\) /d., lbid.y p. 122. Rapport du consul anglais, M. Brant; p. Ut et suiv., rapport de M. Robson à Lord Dufferin, voir aussi p. 96. (2) Further papers relating to the disturbances in Syriay p. 49.

cinq mille cinq cents chrétiens avaient été tués pendant ces journées sinistres, trois mille cinq cents Damascains et deux mille fugitifs, qui s'étaient réfugiés dans la ville sous la protection du pacha et de la garnison turque. Les évaluations françaises donnent des chiffres encore plus élevés.

Un grand nombre de chrétiens furent simplement blessés. Les pertes matérielles dépassaient cent vingt cinq millions. Toute la population chrétienne de Damas, ruinée, était morte ou dispersée (1).

Mai-juin 1860 : les premières négociations de l'intervention.

La France, dès le début, ne se montra pas d'humeur à se laisser endormir par les diplomates turcs. La situation, en effet, occupée par la France en Orient, était très forte. Son désintéressement, depuis la guerre de Crimée contre la Russie, et son alliance avec la Turquie ne pouvait plus, pour le moment, être mis en doute. Seulement, la France pouvaitelle proposer une intervention en Turquie? Elle était une des puissances signataires du traité de Paris, et, comme telle, elle avait reçu communication du Hatti-Hamayoun du 18 février 1856 et adhéré à l'article 9 du traité. Nous avons vu quelles thèses, un peu opposées, pouvaient être tirées de cet article. La France pensait que le Sultan, en communiquant le Hatti-Hamayoun aux représentants de l'Europe, réunis en Congrès, avait implicitement placé son application sous le contrôle de l'Europe. L'article 9 du traité de Paris, en constatant la haute valeur de cette communication, donnait, à son avis, au Hatti Hamayoun la valeur presque d'un pacte international. Elle en concluait que si le gouvernement ottoman ne tenait pas les promesses du Hatti-Hamayoun, notamment, s'il n'accordait pas la liberté à ses sujets chrétiens, l'Europe pouvait se prévaloir au moins d'un droit de remontrance. La France prenait donc l'initiative d'une intervention formelle et matérielle, qui se basait sur l'article 9 du traité de Paris. Elle pouvait le faire à un autre titre encore.

En effet, elle était, depuis les croisades, la prolectrice des

(1) Correspondence relating to the disturbances in Syria, p. 83.

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