IV. LES PUISSANCES ET L INTERVENTION ARMÉE EN SYRIE
Le soir même, M. Thouvenel mit lord Cowley au courant de cette décision, et prévint également M. de Persigny, à Londres (1). Lorsque les atrocités commises à Damas furent connues, des cris d'horreur et d'indignation s'élevèrent partout dans le monde civilisé. 11 n'était pas admissible que l'Europe chrétienne laissât, sans bouger, massacrer ses coreligionnaires et ses nationaux par les musulmans fanatiques. L'humanité cria vengeance, non seulement pour le sang répandu à flots, mais elle exigea impérieusement des gouvernements civilisés la protection des populations menacées. Le gouvernement anglais ne pouvait s'opposer à ces commandements de la conscience universelle, s'il ne voulait pas attirer sur lui l'accusation de complicité. Lord John Russell se montra très ému de la proposition française de débarquer des troupes ; mais il l'accepta, en principe. Son gouvernement, exposa-t-il, ne pouvait envoyer des troupes de terre en Syrie. « Quant aux populations de l'intérieur, ajoula-t-il et particulièrement de la province chrétienne du Liban, elles seraient gardées par les troupes françaises, aidées peut-être des troupes autrichiennes. » Seulement cette intervention armée devait avoir un caractère très nettement international. Les Anglais pouvaient difficilement croire au désintéressement de Napoléon III, qui venait de s'attribuer la Savoie et Nice, cédés par le Piémont, pour récompenser l'intervention française en Italie Qu'allait-il prendre, pour se dédommager de son intervention en Syrie ? Quelles étaient ses nouvelles convoitises ? Quelle question tenait-il en réserve, pour surprendre l'Europe ou la troubler ? t Que deviendrait la Syrie ? Royaume ? Principauté ? Pays de protectorat français ? » Ainsi s'exprimaient les journaux anglais (2). Telles étaient les craintes des Ministres de la Reine Victoria. Afin de pouvoir surveiller étroitement l'action française en Syrie et, au besoin, l'entraver, il ne fallait pas qu'elle se produisit en vertu de Tantique protectorat des chrétiens catholiques d'Orient, créé pour elle seule, mais en vertu d'un mandat international nettement établi. Lord John Russell, le 18 juillet, s'ouvrit dans ce
(1) Oépêche de lord Cowley à lord Russell, 17 juillet, dans « Corres ponde nce relating to the disiurbances in Syria, p. 16 et &. — Dépêche de M. Thouvenel à M. de Persigny, 16 à 17 juillet, dans « Documents diplomatiques », 1860, p. 198 et s.
(2) De la Gorce, op. cit., t. III, p. 318-319.
sens à M. de Persigny : « Il importe que l'occupation française n'ait lieu qu'en vertu d'une convention qui pourrait se discuter et s'arrêter pendant que l'expédition française se rendrait à destination ». Afin de ne pas trop éveiller les susceptibilités françaises, lord John Russell fil prier M. Thouvenel de rédiger le projet de cette convention (1).
Dans l'esprit des gouvernants anglais, celte convention internationale devait limiter étroitement les proportions de l'expédition, sa durée, son cercle d'action. Si, au contraire, la France intervenait en vertu de ses droits individuels, elle resterait maltresse de son action.
Le gouvernement français, uniquement désireux d'arrêter les massacres et d'établir en Syrie un ordre stable et humain, accepta sans discussion la proposition de lord John Russell et en avisa les autres gouvernements. La Russie, à son tour, se déclara prête à signer une convention pour le rétablissement de la paix en Syrie. Seulement, le Tsar et son chancelier Gortschakof tentèrent d'élargir le débat. Ils insistèrent « pour que la convention contint un article par lequel les puissances se seraient engagées, d'accord avec la Turquie et conformément à des promesses solennelles, à ce que la situation des chrétiens de tout l'Empire fût effectivement améliorée, à ce qu'il fût remédié aux abus intolérables qui avaient été signalés, et à. ce que le retour en fût empêché par des mesures administratives organiques ». De plus, les puissances devaient s'engager, si des (roubles sanglants se produisaient ailleurs à agir de concert avec la Turquie,comme elles seraient convenues de le faire à l'égard de la Syrie » (2).
Ce n'était pas seulement une intervention limitée localement que demandait la Russie, mais une intervention générale dans l'empire ottoman, basée évidemment sur l'article 9 du traité de Paris. Fidèle à sa politique de protéger efficacement les populations orthodoxes soumises à la Porte, elle réclamait pour elles la même attention que pour les Libanais catholiques. Surtout, elle ne voulait pas négliger l'occasion de défendre ses clients de la plaine danubienne et de la péninsule
(1) Testa, op. ci/., p. 88. Dépêche du Comte de Persigny à M Thouvenel, en date de Londres, 18 juillet 1860 (29 zilhidjé 1276).
(%2) Testa, op. cit., VI, pp. 94 et suiv. : le Duc de Montebello à M. Thouvenel, en date de St Pétersbourg 21 juillet 1860(2 mouharrem 1277).