V. LE PROTOCOLE DU 3 AOUT
Le protocole du 3 août 1860 et la convention du 5 septembre
Le 3 août (15 mouharrem 1277), les représentants des cinq grandes puissances et de la Turquie se réunissaient à Paris, pour arrêter une ligne de conduite commune dans les affaires de Syrie (1).
Afin de rester dans les limites du traité de Paris et d'intervenir quand même très efficacement en Syrie, on prétendait par une fiction habile, qu'on voulait simplement seconder la Porte dans l'œuvre de pacification et de réorganisation de la Syrie, en respectant sa pleine souveraineté, ainsi que le spécifie le préambule même du protocole de la conférence : — « Sa Majesté impériale le Sultan, voulant arrêter par des mesures promptes et efficaces l'effusion du sang en Syrie, et témoigner de sa ferme résolution d'assurer Tordre et la paix parmi les populations placées sous sa souveraineté, et leurs Majestés l'Empereur des Français, l'Empereur d'Autriche, la Reine du Royaume-Uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, Son Allesse Royale le Prince Régent de Prusse et Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies, ayant offert leur coopération active, que Sa Majesté le Sultan a acceptée, les représentants de leurs dites Majestés et de son Altesse royale sont tombés d'accord sur les articles suivants, qui règlent la procédure de l'intervention (2). »
Ainsi, l'Europe offre au Sultan de le seconder dans une tâche d'ordre intérieur qu'il veut accomplir dans son empire. Le Sultan accepte cette offre de collaboration active. L'Europe ne doit pas diriger la pacification et la réorganisation ; elle doit y aider le Sultan. Celui-ci, d'après la convention du 5 septembre 1860, reste le maître d'accomplir celte œuvre comme il l'entend, pourvu qu'il l'accomplisse ; car il n'a nullement précisé sa tâche, et l'Europe ne lui trace aucun programme net; on a même soigneusement évité, dans la convention, de mentionner la faiblesse du gouvernement turc, l'anarchie
(1) Pour la France, M. Thouvenel ; l'Angleterre, lord Cowley ; l'Autriche, M. de Metternich . la Russie, M. Kisséleff ; la Prusse, M. Reuss ; la Porte. Ahmed- Vefik.
(2) Testa, op. cit., t. VI, p. 42 et suiv. Convention en date du 5 septembre 1860 (18 sàfer 1277) ; Martens, Nouveau recueil général de traités, continué par Samwer t. XV t, p 638 et suiv.
administrative, la détresse du trésor, l'incapacité ou la mauvaise volonté de ses fonctionnaires, qui pourraient nécessiter l'intervention et l'appui plus actifs de (Europe. L'Angleterre a tout fait pour laisser intacte la pleine souveraineté du Sultan, et tracer des limites très étroites à la « collaboration européenne », soumise à l'acceptation et à la direction du Sultan, c'est-à-dire presque à son bon vouloir.
Par quels moyens l'Europe allait-elle seconder le gouvernement turc? Par Penvoi d'un corps expéditionnaire. L'Angleterre n'avait pas pu, après les tueries de Damas, éluder la proposition française ; mais au moins réussit-elle à limiter étroitement le temps d'occupation et à donner au corps un caractère européen, ce qui signifiait, dans sa pensée, que les troupes ne pourraient agir en Syrie qu'avec le consentement de toutes les puissances signataires de la Convention, c'est-àdire avec celui des gouvernements de Londres et de Conslantinople. A peine admettait-elle le rôle prépondérant de la France auprès des chrétiens d Orient, en acceptant que la moitié du corps d'occupation fut composé de troupes françaises (1).
Le texte des articles est formel :
Art. 1er. — Un corps de troupes européennes, qui pourra être porté à douze mille hommes sera dirigé en Syrie, pour contribuer au rétablissement de la tranquililé.
Art. 2 — S. M. 1 Empereur des Français consent à fournir immédiatement la moitié de ce corps de troupes. S'il devenait urgent d'élever son effectif au chiffre stipulé dans l'article précédent, les Hautes-Puissances s'entendraient sans retard avec la Porte, par la voie diplomatique ordinaire, sur In désignation de celles d'entre elles qui auraient à y pourvoir.
Art. 3. — Le commandant en chef de 1 expédition entrera, à son arrivée, en communication avec le commissaire extraordinaire de la Porte, afin de combiner toutes les mesures exigées par les circonstances, et de prendre les positions qu'il y aura lieu d'occuper, pour remplir l'objet du présent acte.
Art. 4. — Leurs Majestés l'Empereur des Français, d'Autriche.la reine du Royajjme-Uni de la Grande Bretagne et d'Irlande,Son altesse royale le prince régent de Prusse, et Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies promettent d'entretenir
(1) Martens, Nouoeau Recueil général des Traités, continué par amwer, t. XVIII, p. 224 et s. ; Testa, op. cit., t. VI, p. 42 et suiv.