LE8 DÉBUTS DE FU AD- PACHA EN SYRIE
une fois de plus l'égalité de tous les sujets du Sultan, sans distinction de croyances, el leur droit à une môme protection. Habilement, on publia ces instructions et on en donna copie aux représentants des puissances. Le Sultan ne prouvait-il pas ainsi sa ferme volonté de réaliser les promesses du Haïti- Hamayoun, de son propre gré, el sans attendre les remontrances de l'Europe? Comment justifier, dans ces conditions, une intervention quelconque? La tactique était habile ; la mise en scène devait être plus habile encore. Quelques bataillons, qui, chose extraordinaire en Turquie, avaient à peu près reçu leur solde, furent embarqués pour Beyrouth et placés sous les ordres de Fuad-Pacha, qui reçut le commandement de toutes les troupes stationnées en Syrie.
Au moment de son départ, Abdul-Médjid lui-môme, entouré de ses minisires et de plusieurs représentants européens, détacha de son bonnet la plaque distinclive de son autorité, et la lui remit comme un gage particulier de sa confiance. Sur le point de s'embarquer, le commissaire extraordinaire dit avec emphase à M. Oulrey : c Dites bien à l'ambassadeur de France qu'au péril de ma vie, je laverai la tache faite à l'honneur de Tannée, et que les troupes feront leur devoir (1). »
Fuad arriva à Beyrouth escorté de plusieurs navires. C'était un diplomate d'une habileté consommée, d'un aplomb imperturbable, et, en plus, un patriote turc convaincu. Certes, Fuad-Pacha était un ferme partisan des réformes, mais seulement des réformes capables de fortifier la cohésion de l'Empire et laulorité de la Porte. 11 voulait une forte centralisation, et comme les privilèges des chrétiens et l'autonomie libanaise y étaient un obstacle, il cherchait à les détruire. L'égalité des chrétiens el des musulmans, à son avis, ne devait être obtenue que par une égale soumission à la Porte et à ses agents. Naturellement, il n'admettait aucune ingérence étrangère dans les affaires intérieures de l'Empire, et comme il ne pouvait guère éviter les remontrances verbales des puissances, il s'efforçait au moins h en repousser le bien fondé et à empêcher une intervention active. C'était ainsi qu'il compre-
(1) Documents diplomatique*, p. 200. — Moniteur , 29 juillet 18G0. Testa, op. cit., t. VI, p. 89 et s., M. de Lavalette à M. Thouvenel, en date de Thérapia 18 juillet 1800 (29 zilhidjé 1276).
oait sa mission extraordinaire en Syrie. Il voulait, à la fois, enlever à l'Europe lout prétexte d'intervention, et, par la répression des troubles et la réorganisation du pays, détruire ou au moins amoindrir l'autonomie libanaise, au profit de la centralisation.
Il entreprit d'abord de berner l'Europe, en affichant le plus grand zèle. A Beyrouth et dans la Montagne, il constata que la situation s'était sensiblement améliorée. Les massacres avaient fait le vide partout. Les chrétiens étaient ou morts ou terrifiés ; les Druses, restés les maîtres, et n'ayant plus aucun village à détruire, jouissaient tranquillement de leur victoire. Ils n'osaient pas s'attaquer à Joseph Karam et à ses Maronites, solidement établis dans le Kesrouan. Kourchid Pacha et Fuad Pacha lui-même osèrent, dans leurs rapports, vanter le rétablissement de Tordre et même en avertir le gouvernement anglais!
Fuad Pacha, n'ayant pas momentanément à contenir et à refouler les égorgeurs, fit semblant de soulager les misères effroyables qu'il rencontra à Beyrouth et dans les environs. Il lança, le 19 juillet (30 zilhidjé 1276), une proclamation aux Libanais, prodigua les bonnes paroles et les belles promesses et distribua même quelques faibles secours en argent (1).
Puis, il se dirige sur Damas, la Ville Sainte de l'Islam, annonçant aux consuls un coup d'État. Il voulait montrera la face du monde l'inflexible justice du Sultan. Sur ses ordres, quelques fonctionnaires, des officiers, des notables et un grand nombre de gens de la populace musulmane furent emprisonnés, sans une sérieuse enquête préalable, un peu pêlemêle, au hasard des soupçons et des dénonciations, puis jugés sommairement. Les militaires, au nombre de cent-onze, furent fusillés, cinquante-sept civils pendus, quatre-vingt-trois arrêts de morts furent prononcés par contumace, trois cent vingt-cinq personnes furent condamnées au bagne, cent quarante-cinq au bannissement, une foule d'autres à des peines moindres de prison ou de bannissement temporaire. Ahmed
(t) Testa, op. cit., t. VI, p. 91. — Il promettait de se charger des familles expulsées et de leur donner des moyens d'existence, de faire cesser immédiatement les hostilités et de punir tous les fauteurs de désordre. « Que chacun donc, termina-t il, grand ou petit, nous fasse connaître librement ses griefs, et nous lui prêterons la plus grande attention. »