LES DÉBUTS DE FUAD-PACHA EN SYRIE 4l
Pacha lui-même ne fut pas épargné. Les consuls, dans leur entrelien avec Fuad- Pacha avaient multiplié les preuves contre lu ; il n'était pas possible de le disculper. Mieux valait encore le sacrifier, afin de faire preuve jusqu'au bout d'une sévérité impartiale. Ahmed fut condamné à mort et exécuté clandestinement. Les musulmans fanatiques purent ainsi croire qu'il n'y avait eu qu'un simulacre d'exécution, et que le Pacha n'avait pas été offert en victime aux rayas.
Cette œuvre de répression, certes, était pour les musulmans, un fait nouveau, inouï (1). Jamais, auparavant, un musulman n'avait été exécuté pour avoir tué un chien de chrétien. Aussi Fuad-Pacha ne manqua pas de faire une grosse réclame auprès des gouvernements européens, en leur envoyant le détail de toutes les condamnations prononcées. Qui pourrait prétendre, maintenant, que la Porte était complice des égorgeurs ou incapable de les contenir et de les châtier? La preuve éclatante de sa bonne volonté, de son énergie et de sa puissance n'était elle pas faite? Avait-elle reculé devant la dureté d'une répression générale? Des centaines de condamnations avaient été prononcées et exécutées. S'était-elle bornée à des peines infimes, au-dessous des crimes commis? Près de deux cents coupables avaient été mis à mort en quelques jours. Avait-elle ménagé ses fonctionnaires, pour ne sévir que contre la plèbe? Ahmed Pacha avait été exécuté, et cent-onze officiers fusillés. Pour bien montrer aux musulmans que le chef des croyants, non seulement punissait les meurtres des chrétiens, mais récompensait ceux qui les protégeaient contre les massacres, Fuad remit à Abd-el-Kader la plaque du Medjidié. N'était-ce pas l'exhortation la plus nette aux musulmans qui) fallait protéger les chrétiens pour être récompensé? L'Europe ne pouvait plus nier que le commissaire extraordinaire remplissait avec zèle toutes les tâches dures de sa mission, sans qu'il fût nécessaire de l'y contraindre et de l'y aider.
Le 11 septembre, Fuad-Pacha revint à Beyrouth. Son ardeur de répression s'était un peu refroidie. Aucun des égorgeurs de la Montagne n'avait encore été arrêté ; leurs complices turcs étaient toujours en fonctions. Kourchid même avait été investi d'une mission de confiance et chargé d inspecter
(1) Correepondence relating to the disturhance in Syria, p. 104.
les côtes. Celte dernière mesure fit déborder la coupe. Le vice-amiral anglais lui-même s'éleva rudement contre I impunité scandaleuse de l'instigateur et du complice des massacres. Fuad-Pacha, prudent, s'empressa de céder. Kourchid et quelques officiers des plus compromis furent jetés en prison. Une enquête fut ouverte pour établir toutes les responsabilités. Un tribunal extraordinaire était institué à Beyrouth, un autre allait 1 être à Mokhtârah. On fit semblant de saisir les correspondances échangées avec les cheiks druses, mais en ayant soin de laisser de côté les papiers les plus compromettants. Certains officiers des plus notoirement coupables furent laissés en liberté. Quant aux Druses, Fuad somma leurs chefs de se constituer prisonniers à Beyrouth ; s'ils résistaient, ils seraient déchus de tous les litres ou honneurs, et leurs biens seraient confisqués. Mais aucun bataillon turc ne pénétra dans les districts druses pour appuyer cette sommation, et pour inspirer une crainte salutaire aux bandes toujours en armes et prêtes à de nouveaux pillages. Une douzaine de cheiks vinrent effectivement à Beyrouth et se mirent à la disposition de Fuad. S'ils n'avaient pas eu la certitude d'échapper à la peine capitale et même à la prison, si des émissaires secrets de Fuad ou peut-être l'assurance de la protection de l'Angleterre ne leur avaient pas donné la garantie de la vie sauve, seraient-ils allés ainsi se jeter de leur propre mouvement, sur une simple sommation, dans la « gueule du loup ». On se contenta, à Beyrouth, de les mettre en surveillance, malgré l'horreur des méfaits dont ils étaient accusés, eux et leurs coreligionnaires. Fuad estimait que les exécutions de Damas suffisaient. Autant que possible, il ne voulait pas sévir contre les fonctionnaires ottomans qui n'avaient fait que seconder les projets de la Porte contre l'autonomie libanaise, ni contre les Druses, auxiliaires de cette politique Pour réussir, il comptait sur les divisions de l'Europe et sur l'appui de l'Angleterre, la protectrice des Druses et l'ennemie de tout attentat contre le pouvoir souverain du Sultan, qui ne fût pas commis ou inspiré par elle et qui ne servît pas ses seuls intérêts égoïstes. Il n'avait qu'a gagner du temps, pour que les divergences entre les puissances pussent éclater au grand jour et prendre un caractère aigu, et pour qu'une diversion pût se produire ailleurs et détourner l'attention de la Syrie. Sur ces entrefaites, les troupes françaises étaient arrivées à