LA COMMISSION INTERNATIONALE DE BEYROUTH
la Porte, qui était de sauvegarder la plénitude de ses droits ; il fallait, autant que possible, empêcher la commission d'empiéter sur l'indépendance du Sultan et sur les attributions de ses fonctionnaires ; en un mot, il ne fallait pas que la commission pût enquêter et juger, comme elle en avait la prétention, ni qu'elle pût s'adjuger un pouvoir administratif quelconque ; il fallait la réduire au rôle de simple commission consultative. Même Fuad-Pacha ne devait pas oublier que les autorités ottomanes en Syrie avaient encouragé les massacres dans le seul but de détruire l'autonomie de la Montagne, de la soumettre directement et étroitement à leur pouvoir.
Autant que possible, Fuad ne devait pas compromettre la réalisation du projet poursuivi depuis près d'un siècle par la Porte et ses ministres, de détruire l'autonomie libanaise. En un mot, il fallait donner une satisfaction apparente aux puissances, sans réaliser la moindre réforme sérieuse : « Fuad mettrait le comble à sa réputation, s'il parvenait à ne rien réprimer, à ne rien payer, à ne réorganiser solidement que le pouvoir de son Maître » (1).
A cet effet, il n'avait qu'à suivre la tactique qui avait déjà souvent réussi aux Turcs : user, par des tergiversations et des diversions habiles, par leurs propres divisions, les commissaires européens, gagner du temps et empêcher la commission d'agir rapidement et efficacement. Dans cette tâche, Fuad déploya une habileté et un art diplomatique consommés.
D'abord, il n'assista pas aux premières réunions delà commission, sous prétexte qu'il était occupé à Damas à pacifier, à châtier les coupables et à relever les victimes. Son délégué suppléant, Abro EfTendi, se borna à défendre avec acharnement le point de vue turc et à faire de l'obstruction. A chaque mesure positive proposée, il prétendait qu'on voulait entraver la liberté d action de Fuad et empiéter sur les droits souverains du Sultan. Chaque fois qu'une question importante allait être tranchée dans un sens contraire aux vues de la Porte, il alléguait froidement qu'il n'avait pas encore reçu d'instructions précises et ne pouvait pas, par conséquent, formuler un avis définitif. Invariablement, la décision était alors ajournée à une date ultérieure. Chaque fois qu'un commissaire apportait sur les massacres, sur l'attitude des auto-
(1) De la Gorce, op. cit., t. III, p. 333.
rites turques ou sur la répression, un renseignement compromettant pour le gouvernement ou ses agents et ses protégés, Abro-Eflendi affirmait qu'il n'était pas informé, éludant momentanément ainsi tout débat approfondi et toute sanction. Les communications les plus urgentes ne parvenaient que tardivement et d'une façon incomplète à la commission.
Il était entendu qu'aucune décision ne devait être prise contre la volonté formelle de la Porte. Du moment que celleci ne formulait pas son avis, rien ne pouvait être fait. Fuad mit le temps à répondre aux notes des commissaires et gagna ainsi près d'un mois ; surtout il réussit à faire éclater dès le début la discorde entre les représentants des puissances.
Dans la première réunion, M. Béclard réserva immédiatement les affaires des établissements religieux, notamment des Jésuites, des Lazaristes et des Pères de la Terre Sainte. Elles devaient être exclues de la compétence de la commission et dépendre uniquement de la France, en vertu de son protectorat et des capitulations avec la Porte.
Puis, les commissaires, examinant le rôle joué par certains juges du tribunal extraordinaire installé à Beyrouth, par Fuad, découvrirent qu'un d'entre eux, le colonel Hosni-Bey avait, comme gouverneur militaire de Baalbeck, fait cause commune avec les Druses et participé aux massacres. Parmi les plus grands coupables, beaucoup n'avaient pas encore été arrêtés, tels le colonel Nuri-Bey, qui avait livré Zahlé aux Druses, et Ghakir-Bey qui se rendait librement à Conslantinople. Quant au procès de Kourchid, on n'avait entendu encore aucun témoin ; les enquêtes ordonnées par Fuad n'étaient donc pas sérieuses, ainsi que MM. Béclard et Novikow se plaisaient à le constater.
La commission avait-elle le droit d'intervenir activement dans l'enquête? Avait-elle le droit de demander des arrestations, de suivre les instructions menées contre les prévenus, de prendre une part réelle et activée leur jugement? Pouvaitelle exiger des peines précises, casser certains jugements prononcés par les tribunaux turcs? Les représentants français et russe répondaient par l'affirmative : comment la commission pourrait-elle remplir autrement sa mission d'une façon efficace ?
Mais Abro Eflendi objectait : « La commission doit éviter tout ce qui pourrait porter atteinte à l'autorité de souverain