SI
moi de trouver des motifs d'accusation à chacune des démarches que l'on a faites dans cette si grave question. Je voudrais n'avoir que des éloges pour le Gouvernement, je voudrais être le premier à louer sa conduite ; mais je ne puis le faire : les documents sont publics et je croirais me rendre coupable du manque de fidélité à mon pays, si je ne montrais clairement du côté de qui est la raison , lorsqu'il est question d'une affaire qui peut prendre de sérieuses proportions. Je ne suis pas d'accord avec M. le général Infante qui nous disait que dans les cas douteux dans lesquels les puissances étrangères intervenaient en même temps que le pays, on devait toujours donner raison au Gouvernement de ce dernier.
Non, Messieurs ; si par suite d'erreurs ou d'une mauvaise politique il survenait demain une guerre ou une rupture sérieuse, je sais bien où seraient tous les bons Espagnols, qu'ils eussent ou non raison : dans mon pays je sais que tous seraient contre l'ennemi commun et que nous oublierions tous les causes pour ne nous souvenir que de l'indépendance, de l'honneur, de la gloire de la patrie. Mais tant que ce cas n'est pas arrivé, devons-nous pallier les fautes du Gouvernement et appeler cela du patriotisme? Cette idée n'entre pas dans mon imagination. Le patriotisme consiste à dire la vérité, bien que cela soit plus pénible que de parler du sentiment patriotique et d'identifier la conduite, quelque noble qu'elle soit, et les erreurs d'un ministre avec les si graves intérêts de la Reine et du pays*
La réponse à la note collective arriva à Vera-Crux et je ne puis nioins faire que d'appeler f attention du Sénat sur la dépêche avec laquelle le plénipotentiaire espagnol l'adressait au Gouvernement de S* M» Le plénipotentiaire disait : « Ces Messieurs (les Commissaires) reviennent ex-
« trêmemeiit satisfaits des bonnes dispositions dont se « trouve animé le Gouvernement de la République.
« Votre Excellence trouvera des preuves de ce bon désir « dans la copie ci-jointe de la réponse du Gouvernement u mexicain à notre communication.
« Il nous engage aussi à nous avancer jusqu'à Orizaba « avec une garde d'honneur de 2,000 hommes, le reste des « forces devant se rembarquer. »
Voyez , Messieurs , jusqu'à quel point les Mexicains avaient repris courage, jusqu'à quel point ils étaient devenus braves, puisqu'ils ne demandaient rien moins que la retraite des troupes.
M. le comte de Reus disait ensuite : a Rien entendu que „c< cette condition inadmissible s impose seulement pour js. sauver la dignité du pays et afin d'éviter l'accusation de « faiblesse qui tomberait sur les Gouvernants actuels s'ils « admettaient, même sans une apparence de résistance, ce « qui est proposé par les alliés. »
Je crois, Messieurs, qu'au milieu de tout cela, il y avait un sentiment de défiance ; au moins je crois le découvrir et le voir poindre dans une phrase de la note du plénipotentiaire d'Espagne ; et, comme il n'y a rien qui ne soit important dans des documents de cette nature, je vais citer cette phrase. M. le plénipotentiaire d'Espagne, parlant de M. Zamacona qui avait été Ministre des relations extérieures de la République du Mexique et qui avait accompagné les Commissaires qui portaient la note, disait que ce personnage lui avait donné à entendre d'une façon trèsclaire que le Gouvernement du Mexique était sincère dans ses offres.
Et je me demande, en présence - de cette note: si c'est M. le comte de Reus qui se défiait de la sincérité du Gou-
vernement du Mexique, ou si c'est que M. Zamacona. était trop honnête pour affirmer d'une manière positive la sincérité de son Gouvernement et si, par conséquent, il osait seulement le donner à entendre d'une façon peu" explicite ? De toutes manières, le contenu de la note en question dut paraître très-distinct au Gouvernement espagnol, lorsqu'il le trouva contraire à ses vues et contraire à ses desseins. Yoici ce qu'il disait dans sa communication du 7 mars : « Excellence, la Reine notre Maîtresse a pris « connaissance, avec le plus grand intérêt, de la dépêche « de Y. E. n° 12, datée du 30 janvier dernier et Elle me « charge de témoigner à V. E. qu' Elle n'a pu voir sans « surprise la réponse du Ministre des relations extérieures « de la République à la note adressée au Président « Juarez par les plénipotentiaires des trois puissances « amies. Il était très-naturel qu'il déclarât qu'il n'y avait « aucune nécessité de changer de Gouvernement établi « puisqu'il avait en sa faveur l'assentiment public . »
Cela était fort naturel. Le Gouvernement mexicain ne pouvait pas déclarer ceci : « Je n'ai pas pour moi l'assentiu ment public et cependant je suis Gouvernement. »
«le Gouvernement de S. M. a prévu cette réponse, « mais prétendre que les alliés se rembarquent èt que les « plénipotentiaires se réservent uniquement une garde ce d'honneur de 2,000 hommes, c'est une chose qui pro- « duirait une grande irritation dans l'esprit si elle n'était « si risible. Quelque pénible que soit cette qualification de « la note du Ministre de Juarez, pour la partie relative au « but de l'expédition combinée, le Gouvernement de S. M. « ne peut la considérer comme digne d'une réponse sé- .« rieuse. »
Plus loin on ajoute:
« Supposer que les arrangements que le Gouvernement « du Mexique conclura avec les plénipotentiaires n'auront « pas un caractère de véritable légalité si les troupes al- « liées demeurent sur le territoire mexicain, c'est ou- (( blier le passé et vouloir que l'on attache quelque valeur c< à des paroles fréquemment violées et à des engagements « pour l'accomplissement desquels le Gouvernement du « Mexique manquerait, à la fois, de force et de volonté.
« Le Gouvernement de S. M. approuve la modération « avec laquelle on a, jusqu'à présent, agi envers ce Goûte vernement, parce qu'elle est d'accord avec les sentiments « qui l'ont toujours animé, mais il pense qu'une plus « grande condescendance et plus de temporisation, en ou- « tre de prolonger la durée de l'expédition combinée, ex- « poseraient à de très-graves inconvénients qui doivent « être évités.
« L'action doit donc être énergique et décisive et il ne « sera point prudent de la suspendre, si ce n'est lorsque le « Gouvernement du Mexique acceptera toutes les réclama- « tions, satisfera aux demandes qui doivent être immédia- « tement satisfaites, et qu'il donnera des garanties com- « plètes et absolues pour l'accomplissement des autres en « totalité.»
Le Sénat verra donc, dans presque tous les documents, que le Gouvernement a désapprouvé, en détail, tous les actes du plénipotentiaire espagnol, et il s'étonnera, comme je m'en étonne, qu'après avoir tout désapprouvé en détail, il ait fini par lui donner son approbation en masse.
Malgré cela, nos rapports avec la République mexicaine n'avancèrent pas beaucoup ; bien au contraire, les expulsés de Tampico ne rentraient pas dans leurs foyers, et le Gouvernement mexicain avait frappé d'énormes contributions
qu'il exigeait des étrangers. Aussi, M. le Ministre des affaires étrangères faisait-il observer avec opportunité que la conduite de Juarez était toujours la même ; qu'il n'y avait aucun moyen de l'en faire changer, ni de lui faire respecter les principes de la justice et du droit, tant qu'on ne lui ferait pas sentir le poids de l'indignation du pays.
Alors arriva le moment où il fut nécessaire de faire passer les troupes dans un climat plus sain, et, selon M. le général comte de Reus, il n'y avait pas moyen d'arriver à pouvoir les transporter dans un pays plus sain, sans entrer en arrangement avec le Gouvernement mexicain ; car, faute de moyens de transport et de moyens de communication de toute espèce, c'eût été exposer les troupes à un insuccès que de ne point entrer en arrangement amical avec le Gouvernement de Juarez pour qu'il leur permît de passer en avant.
C'est donc dans ce but que les plénipotentiaires adressèrent une note à M. Doblado, ministre des relations extérieures de la République, document que je m'abstiens de lire, tant parce que M. le comte de Reus l'a déjà fait, que parce que MM. les Sénateurs le connaissent tous. Il y a en outre parmi les documents, bien qu'elle n'ait pas été publiée, une note remise par M. Doblado aux plénipotentiaires, qu'a lue ces jours derniers mon ami M. le marquis de Miraflorès, et de laquelle il résulte une chose importante. Dans les dépêches publiées, il est dit que les conférences de la Soledad eurent lieu d'après l'invitation que firent les plénipotentiaires alliés , tandis que, dans la réponse de M. Doblado, on voit que ce fut la conséquence des exigences de ce personnage. Et cela prouve, comme le dit fort bien, l'autre jour, M. le marquis de Miraflorès, jusqu'à quel point les Mexicains avaient repris courage et étaient
enorgueillis, lorsque, dans la note remise par M. Doblado, il se refusait ouvertement à accorder le passage aux troupes, tant qu'on ne lui enverrait pas quelqu'un qui lui expliquât quel était l'esprit des alliés et le but de l'expédition.
« Je n'ai reçu que des promesses, » disait M. Doblado, « et je ne peux permettre le passage des troupes, tant qu'on « ne m'enverra pas violemment , » expression qui, , dans le langage mexicain, signifie, je crois, immédiatement'.
M. le comte de Reus : Je demande la parole pour prier M. Bermudez de Castro de vouloir bien lire intégralement ce document, et il verra qu'il ne dit point pareille chose.
M. Bermudez de Castro : Avec grand plaisir. Les plénipotentiaires alliés envoyèrent à M. Doblado une note qu'a lue M. le comte de Reus, et qui commence, je crois, ainsi : « Nous sommes venus remplir une mission civilisatrice. » Je crois qu'elle porte la date du 2 ou du 4. A la date du 6, le général Doblado répondit ce qui suit : « Comme le Gou- « vernement de la république ignore quelle peut être la mis- « sion que les commissaires des puissances alliées viennent « remplir au Mexique, parce que, jusqu'à ce moment, ils « ont seulement indiqué des promesses, mais vagues, etdont « personne ne comprend le véritable objet, il ne peut per- « mettre que les troupes envahissantes s'avancent, à moins « que l'on ne règle avec clarté et précision certaines bases .« générales qui feront connaître les intentions des alliés et « que Ton ne négocie ensuite avec prudence au sujet des « intérêts importants qui doivent être discutés.
« Le citoyen Président m'ordonne de dire, pour plus am- « pie explication, que si Yos Seigneuries envoient prompu tement à Cordoba un commissaire pour discuter avec un « autre commissaire du Gouvernement les bases mentionce nées, on donnera l'ordre de permettre d'avancer jusqu'aux
« points dont on conviendra, étant établi que, une fois les- « dits préliminaires arrêtés, le Gouvernement pourra, sans « compromettre l'indépendance nationale , accorder une « permission qui, maintenant, serait regardée comme une: « trahison. »
Ce document n'est pas parmi ceux présentés aux Gortès par le Gouvernement, mais il se trouve en français parmi les documents anglais et je l'ai traduit fidèlement ; voici l'original.
En réponse à cette note du général Doblado, du 6, on lui en adressa une autre dont j'ai oublié la date, mais que je crois être du 10, dans laquelle on disait que les alliés étaient disposés à marcher, qu'ils étaient décidés et qu'ils invitaient le général Doblado à venir au Rancho de la Pulga ou à tout autre point, dont j'ignore le nom, afin de conférer avec M. le marquis des Castillejos.
En effet, le général Doblado se rendit à l'invitation et il se réunit avec le plénipotentiaire espagnol à la Soledad. Mais lorsqu'on répondit à notre note, lorsque le marquis des Castillejos s'offrit pour aller traiter avec le général Doblado, à la Soledad , était-ce bien une invitation spontanée dont l'idée leur était venue en ce moment? Certes non, puisqu'on avait la note de Doblado dans laquelle celui-ci disait : « Je ne donne pas la permission pour le passage des troupes; qu'il vienne un commissaire allié pour discuter avec un commissaire de notre Gouvernement et fixer les conditions nécessaires ; alors, je donnerai la permission ; jusque-là, non, parce que si j'accordais la permission avant que tout soit arrangé, ce serait regardé comme Line trahison. » Les alliés admirent la proposition du général, mais au lieu d'envoyer un commissaire des représentants pour. traiter avec le Gouvernement mexicain, il fut convenu que M. le
comte de Reus lui-même irait traiter avec le général Doblado en personne ; voilà ce qui s'est passé.
Je laisse de côté un incident qui surgit alors et qui prouve avec quelle audace le Gouvernement mexicain et ses agents traitaient déjà l'expédition alliée ; cela résulte d'une lettre écrite par le général Zaragoza à laquelle les plénipotentiaires alliés firent une réponse très-digne et j'arrive au traité de la Soledad ; mais, avant , je ne puis m'empêcher de m'occuper de la question des transports. Y avait-il des moyens de transport ou n'y en avait -il pas? Avait-on les moyens de marcher ou ne les avait-on pas? Était-il nécessaire de conclure la convention de la Soledad parce que sans elle les troupes ne pouvaient marcher en avant?
Et, à propos de cela, il me vient une réflexion jusqu'à un certain point militaire, et que , bien que je sois totalement étranger à l'art de la guerre, je veux cependant faire remarquer.
S'il n'y avait pas de transport, si les troupes se rendaient de Vera-Crux aux points désignés de Cordoba , Orizaba et Tehuacan, attendant là que l'on traitât et que l'on entrât en arrangement avec le Gouvernement mexicain ; que serait-il donc arrivé si le Gouvernement mexicain eût fermé les oreilles à toute proposition raisonnable ? S'il n'y avait pas de transports pour arriver jusque-là, quels transports y avait-il pour rétrograder jusqu'à Paso-Ancho? (Car cela était possible, puisqu'on allait le stipuler dans le traité.) Quels moyens avait-on pour forcer les positions mexicaines? Si les transports manquaient pour aller de Vera-Crux à ce point, ne manqueraient-ils pas de même pour continuer la marche jusqu'à Mexico? Voilà, Messieurs, la réflexion dont je vous parlais ; réflexion qui n'est pas essentiellement militaire, mais qui touche pourtant à la guerre et que je sou-
mets, avec une grande défiance de moi-même , à l'appréciation du Sénat.
Mais, Messieurs, l'on dit qu'il n'y avait pas de transports, je ne puis le croire ; il y a un témoignage qui fait foi , c'est une dépêche du ministre plénipotentiaire d'Espagne, en même temps général en chef, dans laquelle il est dit le contraire. A la date du 7 février, M. le comte de Reus écrivait au Gouvernement de S. M. : « La note collective infor- « mera Votre Excellence de notre ferme résolution d'avanc( cer dans l'intérieur, dessein que nous eussions déjà mis à <( exécution, si nous ne nous fussions heurtés contre les « obstacles offerts parle manque de transports.
« Cependant, grâce à l'efficacité, à l'activité avec laquelle « le très-honorable capitaine général de l'île de Cuba nous « envoie les éléments nécessaires pour entreprendre le susce dit mouvement; et grâce aussi aux efforts faits ici pour « réunir des chariots , des attelages et des bêtes de somme , « j'espère que , dans quinze jours , nous pourrons nous « mettre en marche.
« Il est probable que les troupes mexicaines ne s'oppo- « seront pas à notre passage ; mais si le contraire arrivait « et nous obligeait à faire usage de la force , après le pre- « mier fait d'armes où la victoire nous restera, quel que « soit le nombre de nos ennemis, il faudra agir avec vigueur « et énergie et nous emparer de tous les éléments de guerre « que le pays lui-même peut fournir. »
Cette communication est du 7 février 1862 ; les quinze jours expiraient le 22; et le 19 se signait Je traité de la Soledad; les troupes ne se mirent en marche qu'au commencement de mars, et même, bien avant dans ce mois ; et il s'écoula quinze jours et même quinze autres, pendant lesquels on aurait pu compléter les transports que M. le comte
de Reiis "espérait voir réunis. Par conséquent, Messieurs, si les préliminaires de la Soledad n'eurent d'autre raison que le manque de transports, je me trouve dans la regrettable obligation de devoir nier tant ce que disait M. le comte de Reus le 7 février que ce qu'il nous a dit, ces jours derniers, dans son discours.
Messieurs, le général Doblado accepta et se réunit avec le représentant espagnol, à la Soledad, et de là vint le -traité connu sous ce nom ou sous celui de « Préliminaires de la Soledad » par l'article Ier desquels on reconnaissait le Gouvernement de Juarez! Et qu'est-ce que Juarez, Messieurs ? qui est Juarez ? Je crois qu'il n'y a pas un seul Sénateur, un seul Espagnol et presque un seul Européen qui ne sache ce que c'est que Juarez et qui n'ait une opinion arrêtée sur ce personnage. Mais, comme je me suis proposé de faire l'histoire de l'expédition à l'aide des documents officiels, je n'ai même pas la prétention de qualifier Juarez : ce n'est pas moi qui vais le qualifier, c'est M. le Ministre des affaires étrangères. «Juarez, c'est le mal, nommé Gouvernement de Juarez (disait M. le Ministre des affaires étrangères dans la dernière législature, alors qu'il reprochait à M. Pacheco d'avoir salué le drapeau de Juarez, le drapeau de Juarez dont les généraux avaient contribué à l'exécution de barbares attentats). Juarez est l'ennemi constant du nom espagnol (toutes ces qualifications sont de M. le Ministre des affaires étrangères); Juarez est le chef des persécuteurs et des assassins des Espagnols au Mexique. »
Le Sénat connaît maintenant l'opinion qu'a, sur Juarez, Je Gouvernement de S. M. Qu'est-ce donc que Juarez? Le chef des persécuteurs et des assassins des Espagnols au Mexique.
Si quelqu'un pouvait douter de ces qualifications, il les
trouvera dans le « Journal des séances » de la session de 1861, page 108.
Avant d'en arriver à l'examen du traité de la Soledad, je vais me rendre compte d'un argument employé, ces jours derniers, par M. le comte de Reus et qui, à première vue, semble avoir une certaine force. « Comment est- il possible, « disait Sa Seigneurie, de ne pas reconnaître Juarez? Cornet ment peut-on accuser ceux qui ont signé la convention de u la Soledad et le gouvernement qui , comme on l'a dit, « l'approuva, s'il était obligatoire de reconnaître Juarez, si « nous devions traiter avec Juarez, si nous devions lui « adresser la note et l'ultimatum? Il est évident pour tout « le monde que , par ce fait même, le gouvernement de « Juarez était reconnu. » A première vue, cet argument éblouit, mais il n'est point solide lorsqu'on l'examine longuement.
Les instructions envoyées par le gouvernement espagnol et que j'ai lues, les paroles qu'il adressait à l'ambassadeur de France, en lui rendant compte de la dépêche de M. Thouvenel, que prouvent-elles? Que l'on devait traiter avec Juarez, mais non pour entamer des négociations, et seulement pour lui imposer la dure loi de la force et les conditions que l'on stipulait. Il y a plus : si ce gouvernement se retirait à l'intérieur, pour faire périr les troupes par l'action meurtrière du climat, cas prévu par M. le Ministre des affaires étrangères, alors on devait atteindre ce gouvernement partout où il se trouverait et lui imposer des lois plus sévères encore que celles auxquelles on l'eût soumis si, dès le principe, il eût souscrit aux conditions des alliés.
Par conséquent, on n'allait point traiter avec Juarez de la meilleure ou de la plus mauvaise organisation du gouvernement dans ce pays ; on allait lui imposer la loi et, s'il
ne satisfaisait pas aux réclamations, s'il refusait à notre plénipotentiaire les réparations dues pour effacer l'infamie de l'expulsion de M. Pacheco, le Gouvernement le dit aussi : « on ne suspendra pas une minute les hostilités. » Cela signifie-t-il traiter amicalement ? cela signifie-t-il reconnaître Juarez? Tout au contraire ; cela veut dire imposer la loi et les conditions les plus dures en réparation des outrages, en satisfaction à la vindicte publique, pour les victimes espagnoles tombées sous les coups de sa barbarie : voilà ce qu'on allait faire au Mexique.
Messieurs, le traité de laSoledadfut conclu. Quoique ce traité ait été l'objet de nombreux examens, je vais me borner à faire sur lui quelques légères observations, car j'avoue qu'il m'est pénible d'occuper si longtemps l'attention du Sénat.
L'article 1er dit : « Considérant que le gouvernement « constitutionnel qui est en vigueur dans la République « mexicaine a manifesté aux commissaires des puissances « alliées qu'il n'a point besoin du secours qu'ils ont si bé- « névolement offert au peuple mexicain, puisqu'il possède « en lui-même tous les éléments de force et d'opinion pour « se maintenir contre toute révolte intestine, les alliés ence trent dès à présent sur le terrain des traités, pour formu- « 1er toutes les réclamations qu'ils ont à faire au nom de « leurs nations respectives. »
C'était une des conditions, c'était la condition la plus importante, puisque par elle on reconnaissait ce gouvernement. M. le général comte de Reus, plénipotentiaire espagnol, en envoyant au Gouvernement de S. M. cette convention, y joignait les observations suivantes :
« Comme le véritable but des trois nations alliées, à part « le6 satisfactions et les indemnités dues pour les outrages
« reçus et les dommages éprouvés, est de contribuer à Force ganisation de ce pays sur un pied stable et durable, si « toutefois le gouvernement existant croit posséder les élé- « ments suffisants pour pacifier le pays et consolider l'ad- « ministration, et s'il se déclare animé des plus vifs désirs « de satisfaire aux réclamations étrangères ; j'ai cru, comme « mes collègues l'ont cru avec moi, qu'il n'y avait aucun « droit pour repousser ce gouvernement et prêter un appui « moral ou matériel au parti qui lui est contraire. Une « semblable conduite serait non-seulement injuste, mais « encore impolitique, parce qu'il est évident, pour ceux qui « voient les choses de près, que le parti réactionnaire est « presque réduit à rien. »
Alors même que ce serait devancer quelques-unes des considérations que je dois soumettre au Sénat, je dirai que la lecture des décrets sanguinaires de Juarez ne prouve pas beaucoup que le parti réactionnaire fût annihilé ; si ce parti eût été presque détruit, il n'eût pas été nécessaire de punir de la peine de mort toute action même la plus innocente. Le Plénipotentiaire continue en ces termes : « C'est « pour cela que nous traitons avec le gouvernement que « nous avons trouvé établi dans la capitale, malgré les suce jets de plainte qu'il a donnés à nos gouvernements. »
Franchement, Messieurs, je suis peiné de voir que tous les griefs, toutes les insultes, que tout ce qu'on peut accumuler sur la tête d'un pays, assassinats, pillages, expulsions de ses ambassadeurs, capture de ses navires, tout cela ait été réduit à des plaintes. Non, Messieurs, ce n'étaient pas des plaintes, c'était quelque chose de plus élevé.
Mais, en lisant le 1er article du traité de la Soledad, en lisant aussi les raisons dont le plénipotentiaire espagnol accompagnait ce traité, tout le monde croirait^ et le Sénat le
croira aussi, qu'en effet le Gouvernement de Juarez était un gouvernement fort (ce qui est consigné dans le 1er article), que c'était un gouvernement qui avait les moyens de se faire respecter, qui se faisait obéir dans tout le pays et qui, en se consolidant et en faisant disparaître ou en l'aidant à vaincre le peu d'ennemis qui pouvaient s'opposer à sa domination, deviendrait le meilleur gouvernement que pût avoir le Mexique. Cependant, dans la même dépêche de M. le comte de Reus, je trouve la preuve évidente que ce serait une grave erreur, de la part du Sénat, s'il croyait ce qui se déduit naturellement de l'article \ tr des préliminaires de la Soledad.
Dans cette dépêche du 20 février, M. le comte de Reus ajoute :
« Le général Doblado convint de notre supériorité et me a déclara que toutes les personnes sensées du pays désirent « que nos différends aient un dénoûment pacifique; mais « que le Gouvernement se trouve, jusqu'à un certain point, ce sous la pression des exaltés qui, accoutumés au désordre a qu'entraîne la guerre, tenteraient d'enlever au Gouver- « nement son prestige et le déclareraient même traître à la « patrie, à cause de la conduite modérée qu'il* est résolu à « tenir dans ses rapports avec les commissaires alliés. »
Mais en outre, dans le procès- verbal de la conférence dans lequel, de retour de la Soledad, le plénipotentiaire espagnol rendait compte à ses collègues du résultat de sa mission, on lit ces paroles qui peignent aussi quelle était la situation de ce gouvernement qui se suffisait à lui-même pour rétablir l'ordre et se faire obéir dans le pays. « Le général « Doblado (c'est le plénipotentiaire espagnol qui parle) en « vint à me dire en résumé : Que le Gouvernement, entouré « de difficultés à cause de l'espèce d'indépendance qui
« dans les États, dont les gouverneurs se refusent à obéir v( aux ordres du Gouvernement de la capitale, en vue de « l'exaltation des esprits et très-particulièrement dans le cas « actuel, ce qui empêche quelquefois le Gouvernement, « privé d'autorité, de prescrire les mesures que la situation « exige et que la prudence conseille. »
C'est-à-dire que le Gouvernement de Juarez, le Gouvernement avec qui nous entrions dans la voie des traités, ne pouvait, dans la question spéciale qui s'agitait, dicter les mesures qu'exigeait la situation et que conseillait la prudence.
Que l'on voie donc, Messieurs, s'il peut y avoir un aveu plus explicite fait par le général Doblado lui-même, qu'il n'était pas convenable, qu'il ne pouvait pas être sûr et que cela ne mènerait à rien que de traiter avec un Gouvernement qui manquait absolument des moyens et delà volonté de tenir sa parole. Le Gouvernement a-t-il approuvé cette conduite? Messieurs, on a dit que oui. Je laisse de côté les paroles que l'ambassadeur de France près cette cour écrivait à son Gouvernement touchant l'impression produite, sur le Gouvernement espagnol, par le traité de la Soledad. La contradiction pourrait nous être favorable, M. le Ministre des affaires étrangères pourrait exiger, et avec beaucoup de raison, que l'on crût ce qu'il dit de préférence à tout ce que pourrait dire un agent étranger quelconque et bien plus si son dire n'était fondé que sur la lecture rapide d'un document. Si, à la lecture du document, au lieu d'une désapprobation, on voyait clairement un document d'approbation, il y aurait indubitablement quelque vraisemblance que l'ambassadeur de France se fût trompé.
Mais si, après la lecture de l'Ordre royal, on voit le blâme, si l'on voit qu'il contient la plus complète désappro-
bationde chacune des clauses du traité, il sera logique, Messieurs, que l'Ambassadeur a bien entendu. Le Gouvernement, après la réception de la convention de la Soledad, écrivit, le 22 mars, l'Ordre royal suivant. Je regrette infiniment de fatiguer le Sénat par la lecture de tant de documents, mais je ne prétends pas, Messieurs, que ma parole ait assez d'autorité pour porter la conviction dans l'esprit de MM. les Sénateurs et je veux qu'on connaisse tous ces documents, pour le cas où il serait Vrai, comme l'a dit M. le Ministre des affaires étrangères, que la majeure partie d'entre nous qui discutons ici, nous nous occupons de choses dont nous ignorons les détails parce que nous n'avons même pas lu ces documents.
M. le Ministre des affaires étrangères disait : « S. M. la « Reine notre Maîtresse a pris connaissance, avec tout l'in- « térêt qu'inspire la nature du sujet, de la dépêche de Y. E., « du 20 février, et des pièces qui l'accompagnent, et, comme ce Y. E. aura déjà reçu les divers Ordres royaux qui lui ont ce été adressés par le courrier précédent, Elle aura facilece ment compris l'impression que ces nouvelles ont produite « sur son Royal esprit.
« Si le Gouvernement de Sa Majesté désirait qu'on gardât ce avec celui de la République mexicaine un système de mo- « dération et de douceur aussi large, aussi libre que le perce mettaient la nature des faits qui ont amené l'action comcc binée des trois puissances et les conditions où se trouve ce ce Gouvernement , il ne croyait pas qu'il fût nécessaire de ce pousser ce système si loin que l'on pût faire concevoir, aux ce Mexicains eux-mêmes, quelque doute sur la décision avec ce laquelle on poursuivrait les réclamations, une fois bien ce établies. »
Je ne puis comprendre, Messieurs, que personne consi-
dère ceci cum me une approbation de la convention de la Soledad.
(( Le Gouvernement de Sa Majesté reconnaît leur valeur « réelle aux considérations développées par V. E. pour dé- « montrer la nécessité de toutes les démarches faites avant . « le 20 février dernier et des préliminaires concertés avec « le Ministre des relations extérieures de Juarez ; mais il « craint aussi que quelques-uns d'entre eux ne donnent lieu « dans le pays même à des interprétations qui eneourage- « ront à une résistance plus obstinée que celle qu'on eût oppo- « sée si, dès le principe, on eût présenté les réclamations. »
Quand M. le Ministre écrivait cela, ignorait-il le motif qu'il nous donnait ces jours derniers, et pour lequel on n'avait point présenté les réclamations ?
Si, comme le pense Sa Seigneurie, ces réclamations ne purent être présentées, par suite du désaccord survenu à l'occasion de celles de la France, comment vient-Elle aujourd'hui nous dire que cela aurait pu être évité par la présentation de ces mêmes réclamations ?
«En examinant attentivement les préliminaires, on voit « que, par le 1er article, le Gouvernement de Don Benoît « Juarez ( il y a jusqu'à cette espèce d'épigramme : le Gou- « vernement de Don Benoît Juarez) acquiert une force mo- « raie qu'il n'avait pas, car en ajoutant foi à sa parole qu'il « possède tous les éléments de force et ceux de l'opinion « pour se soutenir, on entre de prime abord sur le terrain « des négociations et des traités.
« Cela aurait pu être fait en s' abstenant de toute manifes- « tation, et cet acte n'eût point entraîné [avec lui les incon* « vénients qui apparaissent au premier coup d'œif. »
Y a-t-il un Sénateur quij en lisant ce document, ne puisse en conclure que c'est là la désapprobation explicite
et formelle du premier article ou de la première condition du traité de la Soledad?
« Le second article indique une idée ou qui ne se coince prend pas bien ou qui ne peut se réaliser, parce que les « plénipotentiaires des trois Gouvernements ne peuvent dé- « léguer les pouvoirs que ceux-ci leur ont donnés. Ce sont « eux-mêmes uniquement qui ont le devoir et le droit de « s'en servir. »
Petite question qui se réduisait à savoir si la délégation était permise ; mais le Gouvernement de S. M. n'a pas voulu laisser échapper le plus minime détail. C'est ainsi qu'il examine une à une toutes les conditions, blâmant fortement qu'on laissât les hôpitaux aux mains de l'ennemi, blâmant fortement l'engagement de rétrograder jusqu'à Paso-Ancho, dans le cas où les conférences d'Orizaba n'aboutiraient pas, ajoutant que cela aurait dû être laissé à la générosité des alliés qui avaient donné tant de preuves de confiance et d'égards à ce Gou vernement, et disant, enfin, que le fait d'avoir placé le drapeau de Juarez à côté des drapeaux alliés, avait produit un tel effet en France que l'amiral La Gravière avait été destitué.
Et ici, Messieurs, je répondrai à une justification présentée, il y a peu de jours, à ce sujet par M. le comte de Reus. Sa Seigneurie nous dit que si cet acte était d'une telle nature, s'il avait amené la destitution de l'amiral La Gravière, on ne pouvait comprendre qu'à l'arrivée récente des nouveaux renforts des troupes françaises à Vera-Crux, le général Forey eût salué le pavillon mexicain et fait défiler ses troupes devant lui. Je crois, Messieurs, que cela est parfaitement logique et que cela embrasse une haute pensée politique. Qu'est-ce que le pavillon mexicain arboré sur Vera-Crux délivrée de Juarez et à l'abri du joug de fer de son autorité?
Qu'est-ce que cela signifie ? Le drapeau du pays, le drapeau de la nation. Et que signifie le fait? Le salut rendu au pavillon d'une nation dont on veut respecter l'intégrité et l'indépendance. Que veut dire le pavillon arboré sur une place par une exigence du Gouvernement de Juarez? Cela signifie le pavillon de Juarez. Et l'on verra ce fait qui se produira toujours, qui se produit peut-être en ce moment, que pendant que le pavillon mexicain est salué sur les murs deVera-Crux, où l'on n'obéit pas à l'autorité de Juarez, ce même pavillon sera reçu à coups de canon lorsqu'il sera déployé par les généraux des troupes de Juarez. Je trouve cette démarche non-seulement diplomatique, mais encore hautement politique, parce qu'elle signifie d'avance que l'on ne veut ni le démembrement ni la chute de l'indépendance de la nation mexicaine.
Mais, Messieurs, en outre des preuves qu'offre l'ordre royal du 22 mars, que je ne lis pas en entier pour ne pas fatiguer le Sénat, il y a d'autres preuves encore. A la date du 18 avril, le Ministre des affaires étrangères, écrivant au chargé d'affaires d'Espagne à Paris, lui disait que la nature de l'expédition, le but qu'elle se proposait et les nombreux incidents auxquels elle pourrait donner lieu, rendaient nécessaire, ou du moins très-convenable, que les Gouvernements alliés se missent d'accord avant de faire connaître au public leur opinion sur les actes des plénipotentiaires. « Il a été « regrettable (disait M. le Ministre des affaires étrangères) a pour le Gouvernement de la reine, — pendant que celui « de S. M. Impériale désapprouvait hautement les prélimi- « naires de la Soledad, auxquels le cabinet anglais donnait « son approbation, — d'avoir à se placer dans une position « qui, sans être radicalement distincte de celle des deux autres « Gouvernements, en différait pourtant considérablement. »
Messieurs, je ne puis faire aucune observation sur ce paragraphe, parce que j'avoue que bien que je l'aie retourné dans tous les sens, je n'ai pu arriver à le comprendre et que je ne sais pas ce que Sa Seigneurie a voulu dire : que signifie une position qui, sans être radicalement distincte, diffère considérablement des deux autres?
Qu'est cela? Est-ce une espèce d'oracle? Faut-il quelqu'un pour le déchiffrer ? Moi je ne comprends pas, mais je ne vois là- dedans aucune phrase d'approbation, et j'en vois d'autant moins que, dans cette même dépêche, le Gouvernement de S. M. continue en ces termes :
« Le Gouvernement de S. M. a développé ces idées dans « toutes les communications adressées par lui et dans tous « les débats qui se sont élevés au sein des Corps colégisla- « teurs. Dans la séance du 9, répondant àun Député, il crut « conforme à son devoir et aux circonstances dans les- « quelles les trois Gouvernements amis se trouvent placés, « d'user delà plus grande réserve et circonspection. Faire « connaître les observations suggérées par les préliminaires « de la Soledad, c'eût été ouvrir le champ à des débats « dangereux, même s'ils n'eussent point été passionnés, a et qui auraient pu compromettre la haute position « du général et plénipotentiaire de la Reine au Mexi- « que.
a J'ai donc déclaré que les préliminaires avaient été ap- « prouvés, mais sans faire connaître les termes de cette ap- « probation. »
Gomment M. le Ministre aurait-il pu dire, sans manquer à la logique, sans mettre à la torture ses auditeurs, que les paroles que j'ai lues et celles que renferme encore l'Ordre royal du 22 mars, signifiaient approbation ? Aussi, Sa Seigeurie disait-elle fort bien : «Je n'ai parlé que del'approba-
tion, mais je n'ai pas fait connaître en quels termes elle était conçue. »
Mais, Messieurs, bien que cela semble impossible, il y a encore de nouveaux renseignements que nous fournit la correspondance de l'ambassadeur de France rendant compte de ses conférences avec le Gouvernement.
Le 2 avril 1862 , M. Barrot, rendant compte à son Gouvernement d'une conversation qu'il avait eue avec M. le Président du Conseil, disait :
« On avait commis des fautes (lui avait dit le Président « du Conseil), mais, au lieu d'exagérer leur importance, ce « qui ne serait pas sans dangers, il fallait songer à les ré- « parer. Dans l'opinion de M. le Président du Conseil, la « chose n'était nullement impossible et il était persuadé « que, par l'accord qui s'établirait entre le général Prim et « le comte de Lorencez, l'on arriverait à ce résultat si dé- « sirable. Nous verrons, m'a-t-il dit, ce que fera le parti « conservateur dont nous n'avons encore aperçu aucune « trace, malgré les assertions du général Almonte, et,lors- « que nos troupes se trouvent au centre du territoire mexi- « cain, si ce parti se montre et s'il paraît déterminé à établir « au Mexique un Gouvernement stable et qui puisse nous « offrir les garanties dont nous avons besoin, nous Fap- « puierons certainement de toute notre autorité morale. »
Et lorsque M. Barrot lui déclara que l'Empereur ne permettrait pas que les troupes se retirassent du Mexique humiliées et leur papillon abaissé et qu'il était disposé à faire toute espèce de sacrifices, le Président du Conseil répondit : « L'Espagne fera sous son pavillon tout ce que fera la « France; elle, non plus, ne reculera devant aucun sacri- « fïce. »
Cela se disait après la convention de la Soledad. Le Gou-
vernement était encore décidé à ne pas reculer et à mener à bout la mission qui l'avait conduit au Mexique. Le Sénat a déjà vu cela dans les dépêches que j'ai lues et qui sont confirmées par les assurances de M. le Président du Conseil.
Mais il y a, dans les paroles que M. Barrot place dans la bouche de M. le Président du Conseil, une phrase, une idée dont je veux me rendre compte, parce qu'elles servent de réponse à quelques-unes des opinions émises par M. le comte de Reus. « Nous verrons, dit M. le Président du Conseil, ce « que fera le parti conservateur au Mexique et s'il se pré- « sentera, car il y a trois mois de passés et il ne s'est pas en - « core présenté. » Mais comment pouvait-il se présenter? Entre-t-il dans l'idée de MM. les Sénateurs ou de quiconque a suivi ou est disposé à suivre avec attention le cours de ces événements, de présumer ou d'imaginer un instant que le parti conservateur mexicain pût se montrer? Si, dès le principe ; si, du moment où l'expédition en débarquant lança une proclamation portant qu'on reconnaissait le Gouvernement établi, et qu'on entrerait en arrangement avec le Gouvernement de Juarez, si on ne réclamait pas contre les décrets sanguinaires rendus par lui, comment le parti réactionnaire pouvait-il se montrer?
M. le marquis des Castillejos disait que si les Espagnols avaient tenu cette conduite lorsque eut lieu, en 1823, l'injuste intervention française, les armées françaises n'auraient pas pu triompher comme elles triomphèrent. Eh bien ! estce qu'il se présenta d'autres personnes en outre des Bessières, des Ros de Eroles et autres chefs de la phalange absolutiste ?
Je dis donc à mon tour : Si lorsque le duc d'Angoulême mit le pied sur le territoire espagnol, Ros de Eroles et au-
très champions de la cause absolutiste se fussent présentés à lui et que le général duc d'Angonlême leur eût répondu, comme le comte de Reus répondit aux Miranda, aux Haro et autres avec lesquels il eut une conférence à la Havane : « Allez à Madrid, occupez la capitale, constituez-vous en Gouvernement, et alors nous traiterons avec vous, sinon nous traiterons là avec le Gouvernement que nous trouverons établi, » y aurait-il eu cet enthousiasme? Que devait faire l'expédition du Mexique ? Ce que fit le duc d'Angoulême qui, depuis son entrée à Irun, continua sa marche et arriva jusqu'à Cadix. De même, si l'expédition alliée, en débarquant à Vera-Crux, eût aussitôt présenté son ultimatum et marché jusqu'à Puebla, en occupant plusieurs points du territoire mexicain, le parti modéré se serait indubitablement présenté.
Je démontrerai par des preuves irrécusables que le parti modéré existe, mais qu'il est opprimé par la tyrannie du Gouvernement mexicain.
Je viens d'indiquer ce qui serait arrivé au Mexique, relativement au parti conservateur, si l'expédition se fût portée en avant, et si, au lieu de se montrer disposée à traiter avec le Gouvernement de Juarez, elle se fût montrée au moins indifférente. Le Sénat veut-il savoir quel était l'état du Mexique, dépeint, non par un conservateur, ni par l'envoyé d'une puissance amie professant les mêmes doctrines, mais dépeint par sir Charles Wyke, Ministre d'Angleterre ? Bien que ce soit peut-être fatiguer^' attention du Sénat, je vais, parce que je crois que la leçon sera profitable, lire ce que sir C. Wyke écrivait à son Gouvernement, le 27 mai 1861, c'est-à-dire peu de mois avant l'expédition : « En attendant, « le Congrès, au lieu de donner de la force au Gouverne- « ment, pour en finir avec l'affreux désordre qui règne de
« long en large dans ce pays, s'amuse à disputer sur diver- « ses théories du soi-disant Gouvernement et sur des prince cipes ultra-libéraux, pendant que la partie respectable « de la population reste livrée sans défense aux attaques « des voleurs et des assassins qui pullulent sur les routes « et dans les rues de la capitale. Le Gouvernement consti- « tutionnel ne peut maintenir son autorité dans les divers « Etats de la Fédération qui se rendent, en fait, parfaite- « ment indépendants, de manière que les mêmes causes « qui divisèrent la confédération de l'Amérique centrale, « et qui agissent ici, produiront probablement le même rét< sultat.
« L'unique espoir d'amélioration qu'il puisse y avoir (que <( le Sénat l'entende bien) se trouve dans le petit parti mo- « déré qui peut monter au pouvoir, avant que tout soit « perdu, pour sauver son pays de la ruine qui le menace.
« Le patriotisme, dans l'acception commune du mot, est « une chose inconnue et l'on ne trouve aucun homme de « quelque importance dans les rangs d'aucun parti.
« Les factions combattantes luttent pour s'emparer du « pouvoir afin de satisfaire leur avidité et leur vengeance ; « pendant ce temps-là le pays descend tous les jours de plus « en plus bas, pendant que la population s'est abrutie et « dégradée jusqu'à un point qui fait horreur à voir.
« Tel est l'état actuel des affaires du Mexique. Votre a Seigneurie comprendra qu'il y a peu d'espoir d'obtenir « justice d'un peuple semblable, si ce n'est en employant (( la force pour exiger avec elle ce que la persuasion ou les « menaces n'ont pu obtenir jusqu'à présent. »
Voyons ce qu'un mois plus tard, le 23 juin, ce même sir Charles Wyke écrivait à son Gouvernement : « La lecture « de mes précédentes dépêches aura fait voir à Votre Sei-
« gneurie que l'on ne peut avoir aucune confiance dans les c< promesses, ni même dans les engagements formels du « Gouvernement mexicain.
« Le capitaine Aldham qui, durant trois ans, a bien étua dié le caractère mexicain et la manière d'éluder ses enga- « gements si particulière à ses Gouvernements, est d'avis « que le temps de la douceur est passé et que, si nous voûte Jons protéger la vie et les intérêts des sujets britanniques, (( il faut employer des mesures coercitives. »
Il me vient en ce moment l'idée d'expliquer au Sénat une considération exposée par M. le marquis des Castillejos relativement aux ultimatum présentés par la France. Je ne vais point examiner les réclamations présentées par cette puissance, cela n'est point de ma compétence et je les ignore, mais je dirai, dès à présent, que la réclamation de la maison Jecker me paraît scandaleuse.
M. le marquis des Castillejos a dit qu'une des conditions stipulées dans l'ultimatum était la faculté d'élever ou d'abaisser, à sa volonté, les droits des douanes mexicaines. Sa Seigneurie a vu là, de la part de la France, le fait de s'immiscer dans les affaires intérieures de la République mexicaine et l'a considéré comme une invasion.
Comme c'est une question dans laquelle il pourra nous convenir un jour d'entrer, comme l'Espagne, si elle veut faire un traité avec le Mexique, si elle veut faire valoir ses droits acquis par des traités antérieurs, devra imposer la même condition, j'ai pensé, en parlant ici du capitaine Aldham , à signaler l'habileté qu'a le Gouvernement mexicain pour éluder tous ses engagements. Par exemple, le Gouvernement du Mexique se trouve dans l'embarras, il accorde à l'Angleterre 40 p. 100 , à l'Espagne 10 p. 100 et à la France 30 p. 100 sur les revenus de ses douanes maritimes,
C'est bien : à peine a-t-il promis, et s'est- il engagé, qu'il cherche déjà les moyens d'éluder l'exécution à l'aide de subterfuges. Veut-il nuire à une nation? Il élève tous les droits de son tarif jusqu'au point de prohiber, de fait, l'introduction de tout ce qui constitue son commerce. Veut- il, au contraire, s'exempter de payer le tant pour cent qu'il s'est engagé à remettre ? Il proclame la liberté du commerce dans les douanes maritimes, et à trois lieues de là il crée des douanes de, terre qui perçoivent les droits ; et, de cette manière, le produit des douanes maritimes étant réduit à zéro, il ne peut payer la quotité convenue. Ce que la France proposait donc, c'est ce que devront faire toutes les nations qui voudront avoir une hypothèque sur les douanes mexicaines et qui voudront assurer l'exécution de ce qu'elles stipulent avec ce Gouvernement.
Ce même sir Charles Wyke continuait ainsi : « Du mo- « ment où nous montrerons notre résolution de ne plus « permettre dorénavant que les sujets britanniques soient « volés et assassinés impunément, nous serons respectés, et « tous les Mexicains sensés approuveront une mesure qu'ils « sont les premiers à reconnaître nécessaire, afin de mettre a un terme aux excès qui se commettent, chaque jour et à « toute heure , sous un Gouvernement aussi corrompu « qu'impuissant à maintenir l'ordre et à faire exécuter ses « propres lois. »
Le 28 octobre 1861, lorsque l'expédition était déjà décidée, le même agent disait encore : « L'expérience de chaque « jour tend seulement à prouver combien il est compléte- « ment absurde d'essayer de gouverner le pays avec les « pouvoirs limités que la présente constitution ultrà-libérale « accorde au Pouvoir exécutif, et je ne vois aucun espoir « d'amélioration si elle ne vient d'une intervention étran-
« gère ou de la formation d'un Gouvernement raisonnable a composé des principaux membres du parti modéré, qui « pour le moment manquent du courage moral et craignent « de se mouvoir, à moins de recevoir quelque secours ma- « tériel du dehors. »
Que l'on voie donc si j'ai raison lorsque je dis que le parti modéré existe , mais qu'il est comprimé et qu'on ne lui a point donné l'occasion , je ne dis pas de se développer, mais même de se montrer.
Je vais finir mes citations. Je vais faire voir quelle était l'opinion d'un des Ministres de Juarez qui est, je crois, aujourd'hui Président du Corps législatif de ce pays , M. Gonzalez Echeverria.
Dans une dépêche du 25 novembre 1861, et la date ne saurait être plus fraîche, puisque l'expédition arriva au commencement de décembre, après avoir parlé de l'état de la République et d'autres affaires , le Ministre sir Charles Wyke dit au comte Russell : « Heureusement , dans ce « moment, le département des finances fut offert à une « personne d'un mérite considérable, socialement et police tiquement , à M. Gonzalez Echeverria qui arrivait d'Eu- « rope dans le but d'arranger ses affaires dans ce pays-ci , « avant de le quitter pour toujours.
«Cependant, lorsque M. Echeverria examina l'état de « son Département, il trouva tout dans un tel état de con- « fusion, qu'il refusa dé prendre sur lui cette lourde charge. « Alors, comme dernière espérance , on me pria de le voir ; « pendant notre entrevue , je fus si frappé de son grand « bon sens et de l'idée exacte qu'il s'était formée de la situa- « tion de son pays , que je tâchai de le persuader d'accepter « le poste ; d'abord il s'y refusa , disant qu'il était trop tard « pour faire aucun bien et qu'il était convaincu que main-
« tenant rien ne pourrait sauver le Mexique sinon Finter- « vention étrangère; mais j'ai le plaisir de vous dire que « j'obtins enfin qu'il accédât à ma demande. »
Je pourrais présenter au Sénat beaucoup d'autres documents , sur l'état dans lequel se trouvait alors et se trouve aujourd'hui, par malheur, la République mexicaine, mais ce serait fatiguer le Sénat et me fatiguer moi-même par tant de lectures.
M. le Vice-Président (duc de Veragua) : L'heure fixée par le règlement étant dépassée , la discussion est suspendue et continuera demain.
La séance est levée à 5 heures 20 minutes.