‹ La question du Mexique devant les Cortès d'Espagne; discours prononcés au Sénat et au CongrèsChapitre 4 sur 9 · VICE -PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

VICE -PRÉSIDENT

M. le Vice-Président : M. Bermudez de Castro a la parole pour continuer son discours.

M. Bermudez de Castro : Messieurs , je regrette de ne pas voir à son banc M. le marquis des Castillejos, parce que, avant de continuer le discours que j'ai commencé de prononcer hier, j'ai à m'acquitter d'une dette que j'ai contractée envers lui.

Le Sénat se souviendra qu'en m' occupant du traité de

la Soledad ou des instructions données à M. le marquis des Castillejos au moment de partir pour le Mexique , j'ai dit que, dans une communication adressée par le Gouvernement de S. M. à l'ambassadeur d'Espagne à Paris, on disait que le Gouvernement avait donné des instructions au général Prim pour qu'il tâchât d'établir au Mexique un Gouvernement sous la forme monarchique. M. le marquis des Castillejos m'a interrompu , en vertu du droit qu'il avait de le faire et de celui que j'avais essayé d'accorder en outre pour le cas où quelqu'un parmi MM. les Sénateurs ne se fût pas considéré comme autorisé , il m'interrompit donc, dis-je, en demandant la lecture de ce document ; je ne pus le trouver dans le moment même , bien que je l'eusse sous la main, comme cela arrive souvent, et je viens aujourd'hui m'acquitter de la dette que j'ai contractée hier envers M. le marquis des Castillejos.

Pour que MM. les Sénateurs puissent être bien convaincus et comprennent toute l'importance du document auquel je fais allusion, je vais lire aussi , quoique ce soit anticiper sur la marche de mon discours , la dépêche de l'ambassadeur de S. M. en France , à laquelle servira plus tard de réponse l'Ordre royal de M. le Ministre des affaires étrangères. M. l'Ambassadeur de S. M. à Paris disait, à la date du 13 octobre :

[Confidentielle. )

Paris, le 13 octobre 1861.

« Excellence ,

« Par ma dépêche télégraphique du 10, Votre Excellence « aura eu connaissance de ce que M. Thouvenel me dit le

« même jour en me racontant la conversation qu'il venait t< d'avoir avec lord Cowley sur les affaires du Mexique. — Le k lendemain au soir , je reçus du même Ministre l'invita- « tion de passer le jour suivant à midi à son cabinet afin de « me faire une communication relative à ces mêmes affaires, a Je fus au rendez -vous et il me dit : « Hier j'ai rendu « compte à l'Empereur de la conversation que j'ai eue ayec a lord Cowley et avec vous, et il approuve ce que je vous ai « dit. — Il croit que l'expédition en commun des trois « puissances doit avoir pour objet d'obtenir la réparation <( des offenses connues; mais aussi que si, en présence de « notre action , les Mexicains veulent rétablir l'ordre dans « le Gouvernement de leur pays , nous devrons leur prêter «secours de la manière qui sera possible. Que si, par « le moyen d'un Congrès ou d'un vote spontané , ils vou- <( laient établir une monarchie , nous devrons aussi leur « prêter le même appui ; et que, s'ils ne voulaient rien de « cela, nous devrons nous contenter d'exiger et d'obtenir « la réparation de nos griefs. — Je lui répondis que ces « désirs étaient les mêmes que ceux de Y. E., selon qu'ils « étaient exprimés dans la communication de V. E. datée « du 8 que je venais de recevoir dans la soirée du 11. « M. Thouvenel me fit voir la difficulté qu'il y aurait d'ad- « mettre, parmi nos réclamations, des demandes qui n'au- « raient pas le même caractère et qui pourraient , non-seu- « lement entraver notre action, mais lui donner une fausse a direction , faisant allusion à la présence des États-Unis « dans la convention , ce dont je convins avec lui.

a M. Thouvenel voulut aussi me faire quelque indication « sur la convenance qu'il y aurait à ce que ce fût un bon (( Prince qui régnât au Mexique, si les Mexicains voulaient « un Roi ; mais nous tombâmes d'accord que je ne connais-

« sais de la part de V. E. d'autre volonté que celle « d'aller ensemble au Mexique pour obtenir le redresse- « ment de nos griefs, pour protéger et appuyer l'établisce. sèment d'un Gouvernement d'ordre et même de forme c( monarchique, si tel était le désir des Mexicains, car à ce eux appartient la liberté de l'établir, et d'attendre la prête sentation et la discussion du projet de convention pour « traiter les questions inhérentes au but des trois puissance ces et relatives aux moyens d'exécution que l'on devrait « employer.

« Dieu garde V. E. etc.,

ce Signé : Alexandre Mon. »

[Pour copie conforme.)

Je réclame l'attention du Sénat tant pour ce que je vais tout à l'heure soumettre à son jugement que pour lui montrer la contradiction que renfermaient les paroles du dernier discours de M. le Ministre des affaires étrangères disant que cette immixtion des États-Unis à laquelle s'opposait l'Ambassadeur d'Espagne , comme le faisait la France, était produite à l'instigation de l'Angleterre dont la politique, disait le Ministre, était d'accord avec celle du Gouvernement espagnol, tandis que j'ai démontré qu'elle était radicalement distincte.

Que le Sénat voie la réponse faite par le Gouvernement, qu'il voie que dans cette communication on dit que l'on a donné ces instructions à M. le général Prim, plénipotentiaire d'Espagne.

« S. E. M. le Ministre des affaires étrangères à l'ambas- « sadeur de S. M. à Paris.

Madrid, le 9 décembre 1861.

(( Excellence ,

« Cette première Secrétairerie a reçu en temps voulu « la dépêche de V. E. n° 371, du 13 octobre dernier, dans « laquelle Elle rendait compte d'une conférence qu'Elle « avait eue avec le Ministre des affaires étrangères sur « les affaires du Mexique.

« La Reine, notre Maîtresse, à qui j'ai rendu compte de « la susdite dépêche, a bien voulu approuver les réponses « que Y. E. a faites à M. Thouvenel dans vos conférences « sur cette question. C'est en même temps la volonté ce de S. M . que je fasse connaître à Y. E., comme je le fais « en vertu de son Ordre royal, que, selon ce qui a été « prescrit au général Prim dans ses instructions dont il a « été donné connaissance à Y. E., le Gouvernement de la « Reine verra avec plaisir l'établissement , au Mexique, & d'un pouvoir solide et stable ; mais, soit qu'il se cons- « titue sous la forme monarchique, qui est la préférable « incontestablement, soit sous une forme moins sûre, l'Es- « pagne désirera toujours que le choix soit l'œuvre de la ce volonté exclusive des Mexicains. On devra leur laisser la ce même large liberté pour choisir le Souverain qui « devra les gouverner, s'ils préféraient la Monarchie à la te République ; mais le Gouvernement de S. M. ne pourra « cacher que, dans ce cas, il croirait conforme aux tradi- « tions historiques et aux liens qui doivent unir ces deux

« peuples, que l'on préférât un prince de la dynastie de c< Bourbon, ou intimement uni à elle : cependant, il ne « fera rien pour arriver directement à ce résultat, son prince cipal désir étant que le Mexique et tous les autres Etats de ce l'Amérique espagnole recouvrent la paix et le bien-être « dont ils jouirent à l'ombre du Trône de notre patrie.

« Dieu garde, etc.,

« Signé : Calderon Collantes. »

{Pour copie conforme.)

Cet Ordre royal pourrait-il être plus clair, plus formel ? Peut-il y avoir une assertion plus positive?

Il me semble que j'entends déjà la réponse de M. le Ministre des affaires étrangères : « Oui, mais toujours avec « la condition 'que les Mexicains le voudront. » — Mais qui en doute? Qui doute que ce soit l'appendice obligé, que c'est la clause, la formule dont on devait naturellement se servir ? Quand on leur déclarait la guerre, quand on donnait ces instructions, on disait toujours : à. la condition que le peuple mexicain le voudra. Eh quoi ! allaiton manquer de pudeur au point de dire, pendant que ces négociations se suivaient, qu'on allait imposer, à coups de canon, des conditions au peuple mexicain ?

La formule, Messieurs, ne signifie rien; la phrase a que tous les Mexicains le veuillent » se retrouve dans toutes les dépêches, dans toutes les instructions et dans toutes les paroles prononcées par le Gouvernement; et il ne pouvait en être autrement* La France en a dit autant. La France n'a pas prétendu imposer par les baïonnettes ni imposer à coups de canon la monarchie ni aucune autre forme de

gouvernement aux Mexicains; mais cela peut-il être plus clair que dans les instructions que l'on donnait au général Prim et dans lesquelles, selon ce que disait M. le Ministre des affaires étrangères à son Ambassadeur à Paris, on lui parlait de la création d'un Gouvernement solide et stable, fût-ce avec la Monarchie ou avec toute autre forme, quoique toujours subordonné à la volonté des Mexicains?

Que le Sénat voie donc que je n'ai pas affirmé une chose dont je n'étais pas certain. J'étais sûr de l'avoir lue. Mais on peut déduire une conséquence et une conséquence grave de l'interruption que j'ai éprouvée de la part de M. le marquis des Castillejos. Qu'est-ce que tout cela prouve, Messieurs ? Ou que ce qui précède n'a pas été consigné dans les instructions qu'on lui a données, ou qu'autre chose est ce que l'on disait à l'ambassadeur de S. M. à Paris, et autre chose ce que l'on disait à M. le marquis des Castillejos. D'une autre façon, si M. le marquis des Castillejos avait eu connaissance de l'Ordre royal que je viens de lire, il n'eût pas manifesté son étonnement, et il est clair qu'en paraissant surprise et en me disant qu'Elle ne connaissait pas ce document, Sa Seigneurie a prouvé qu'Elle n'en avait pas connaissance, et que par conséquent, autre était le langage dont le Gouvernement pouvait user avec le marquis des Castillejos, et autre celui dont il se servait dans ses communications avec l'ambassadeur d'Espagne à Paris.

Je vais continuer, Messieurs les Sénateurs, mon discours interrompu hier. Je regrette et je déplore certainement de devoir fatiguer encore l'attention du Sénat, mais le Sénat comprendra, j'espère , qu'il m'était impossible d'abréger plus que je ne l'ai fait. Dans le discours que j'ai eu l'honneur de prononcer, je n'ai voulu rien mettre qui me fût propre; je me suis contenté de présenter au Sénat-les

documents presque sans commentaires, laissant au jugement de MM. les Sénateurs les conséquences qui s'en déduisent. J'ai eu, en outre, un autre but dans cette sobriété ; je savais que les accusations qui découlent de ces documents sont graves pour le Gouvernement et je ne voulais pas les aggraver par des commentaires ni par des observations ; loin de là, j'ai voulu enlever au débat toute idée de personnalité, j'ai voulu affaiblir ces charges, et pour cela le Sénat aura vu que je n'ai touché qu'à celles qui se dégagent des paroles mêmes qui sont écrites dans les dépêches ou qu'a prononcées dans ses discours M. le Ministre des affaires étrangères.

J'ai laissé hier l'histoire de l'expédition au moment où le traité de la Soledad venait d'être conclu et où les troupes espagnoles se mettaient en marche pour leurs nouveaux cantonnements. A peine y étaient-elles arrivées, que commencent les désaccords entre les plénipotentiaires français et les plénipotentiaires espagnol et anglais. Déjà, le 17 mars 1862, M. le comte de Reus, plénipotentiaire espagnol, écrivait :

a L'arrivée à Yera-Crux du général comte de Lorencez <c et l'arrivée prochaine de forces militaires françaises suce périeures en nombre à celles que primitivement l'amiral « Jurien amena sous ses ordres, n'ont pas causé peu d'e- « larme dans le Cabinet mexicain et dans tout le parti police tique qui domine aujourd'hui dans cette République. Si ce l'on ajoute à cela que les journaux français traitent déjà, « sans la moindre réserve, la question de l'établissement ce d'une monarchie au Mexique et qu'ils annoncent ouverce tement que les troupes impériales ont pour mission de ce placer sur le trône l'archiduc Maximilien, on ne devra ce pas trouver étrange qu'il survienne des difficultés, non-

« seulement entre la France et le Mexique, mais encore ence tre le Gouvernement de l'Empereur et ceux d'Espagne « et d'Angleterre. »

M. le comte de Reus ajoutait que, presque en même temps, étaient arrivés les Almonte, les Haro et autres champions du Gouvernement réactionnaire ; que le Gouvernement mexicain, informé de cela, se proposait d'user de son droit en poursuivant, en arrêtant et en punissant ces ennemis de la nation (les ennemis de la nation ! les ennemis de ce Gouvernement!) qui, étant proscrits, pourraient venir au Mexique avec des intentions coupables.

« Le Ministre des relations extérieures exprime dans sa « communication la confiance qu'a le Gouvernement que « les chefs des forces alliées ne favoriseront pas les enne- « mis de l'ordre de choses actuel et n'abriteront pas sous « leurs pavillons les plans subversifs d'une faction.

« Comme, des cinq commissaires alliés, nous nous trou- « vons seulement, sir Charles Wyke et moi, à Orizaba, « nous avons envoyé copie de ladite communication à l'ace miralJurien et à M. de Saligny en leur faisant connaître, ce qu'à notre avis, le Gouvernement se fonde, en agissant ce ainsi, sur la raison et la justice et en leur demandant leur ce autorisation pour répondre dans ce sens-là. »

La dépêche du plénipotentiaire de Sa Majesté rend compte des excès des factions et se termine en ces termes :

ce II n'échappera pas à la haute pénétration de Votre Excc cellence que, si mes craintes se réalisent, je me trouverai « placé dans une position si embarrassante qu'il ne m'est ce pas possible d'indiquer d'avance à quels moyens je dece vrai recourir pour sortir d'une situation si difficile ; ce néanmoins, le Gouvernement de Sa Majesté peut être ce assuré que je ne ferai rien qui ne soit prudent et [légitime

« et que. en aucun cas, je ne créerai, entre le Cabinet es- « pagnol et celui de France, des difficultés ni des enga- « gements qui pourraient ne pas être favorables aux inté- « rets de notre nation.»

Avant d'aller plus loin, je demanderai à M. le Ministre des affaires étrangères s'il approuvait dès lors, non une détermination que l'on ne prenait pas et qui n'était pas encore prise, non le contenu de cette dépêche, mais s'il approuvait ce que le Ministre plénipotentiaire lui annonçait comme pouvant arrivera l'occasion de l'entrée des proscrits politiques sur le territoire mexicain. Sa Seigneurie ne l'approuvait pas et Elle ne pouvait point l'approuver; et c'est pour cela que, dans la réponse qu'Elle adressait au plénipotentiaire espagnol, presque au moment de recevoir sa dépêche et en se référant à ce que M. le comte de Reus lui marquait relativement aux émigrés politiques, on lit cette phrase significative :

« Il convient pourtant que Votre Excellence, unie aux ce autres plénipotentiaires, tâche de faire respecter les droits « individuels afin d'assurer ainsi la manifestation libre et « spontanée de toutes les opinions, car il n'y a point de « véritable liberté du suffrage, là où règne la proscription « des partis et même celle des individus plus ou moins « importants. »

M. le Ministre des affaires étrangères écrivait cela le 22 avril et il avait raison : on ne peut comprendre la libre manifestation des suffrages mexicains, lorsque la proscription pèse sur tout un parti et lorsqu'on déclare hors la loi et que l'on condamne à mort tout homme qui ne pense pas comme le .Gouvernement de la République. Je le répète donc, M. le Ministre des affaires étrangères avait raison. Mais, par cela même, je fus d'autant plus surpris, l'autre

jour, lorsqu'il nous expliquait la situation différente où se trouvait le général Almonte et celle où se trouvait le général Miramon.

Qu'était-il arrivé avec le général Miramon?

La question soulevée entre le général Almonte et les plénipotentiaires espagnol et français était une question résolue et jugée à l'avance, et personne ne l'avait jugée d'avance avec autant de décision que M. le Ministre des affaires étrangères et le plénipotentiaire espagnol. Voyons ce que disait le plénipotentiaire de Sa Majesté au Mexique, dans sa dépêche du 28 janvier 1862 adressée à son Gouvernement. Après avoir annoncé que les plénipotentiaires britanniques ne voulaient pas permettre au général Miramon de débarquer, il ajoutait :

k Cette déclaration donna lieu à une discussion si longue c( et si animée entre les représentants de la France et de « l'Angleterre, qu'à la fin de la séance nous décidâmes « qu'elle ne figurerait point au procès-verbal.

« Pour ma part, je tâchai de m'interposer et de rétablir a l'harmonie entre mes collègues, je représentait sir Char- « les Wyke et au commodore Dunlop que notre mission « au Mexique n'était pas de prêter secours ni d'accorder la « préférence à un parti plus qu'à un autre, et que le fait c< de refuser à Miramon l'entrée du Mexique nous ferait « accuser de partialité.

a La position ne saurait être plus ardue et plus complice quée, surtout pour moi qui dois remplir le rôle difficile ce de conciliateur entre deux nations rivales dont les reprécc sentants ne sont pas d'accord sur le fond de plusieurs ce questions.

ce J'ai réussi jusqu'à présent à conjurer la tempête, mais ce je ne puis pas répondre que nos alliés, mus par des inté-

ce rets opposés, pourront, jusqu'à la fin, écoutant ma voix a conciliatrice, dissimuler leur antagonisme et marcher « unis vers le même but. »

Le Gouvernement de Sa Majesté répondit à cette dépêche en approuvant pleinement les sentiments exprimés par son plénipotentiaire; il ajouta des réflexions extrêmement fortes et puissantes démontrant que permettre à un plénipotentiaire d'expulser qui bon lui semblerait, ce serait établir une suprématie qui donnerait lieu à de graves conflits et ferait que l'expédition finirait par avoir un mauvais résultat.

Il y avait une circonstance digne de remarque dans l'expulsion de Miramon par les Anglais. Le général Miramon était un ennemi personnel de l'Angleterre : elle ne voyait pas dans Miramon, comme cela est établi dans une dépêche de M. le comte de Reus, l'homme politique plus ou moins important, l'homme politique professant telles ou telles opinions; elle ne voyait en lui qu'un malfaiteur vulgaire qui avait dévalisé la caisse de la légation.

Qu'était le général Almonte aux yeux de l'Espagne, à part la réputation dont il jouit et les hautes fonctions qu'il avait remplies en Europe? Je ne le connais même pas, mais je ne puis moins faire que de dire que, pour l'Espagne, il était l'homme qui avait évité une guerre, en concluant avec M. Mon le traité connu sous le nom de ces deux personnages réunis, etque,du momentmêmeoù il fit ce traité qui reconnaissait les réclamations de l'Espagne, de ce moment date sa proscription, de ce moment il fut déclaré traître à son pays et la proscription pèse sur sa tête. On devait donc avoir quelques égards pour un tel homme ; l'on devait établir quelque différence entre les généraux Miramon et Almonte, et cependant le premier fut protégé par nous contre les

Anglais, et nous nous déclarâmes ouvertement hostiles envers le second.

Mais on nous a dit, et que l'on voie la grande différence : c< C'est que Miramon entrait au Mexique pour son propre « compte, tandis que Almonte arrivait accompagné par les « forces françaises. » En premier lieu, personne ne connaît le but que se proposait le général Miramon ; la seule chose que l'on sache, parce que c'est constaté par les documents, c'est que l'Angleterre voulait l'expulsion de Miramon,, et que cela même ne lui suffisait pas, puisque son Gouvernement se plaignait de ce qu'en même temps on n'eût pas expulsé ceux qui le suivaient et tous ses partisans et qu'on eût laissé là ceux qui auraient pu avoir plus ou moins de rapports avec Miramon ou qui auraient pu exercer plus ou moins d'influence au Mexique.

Je ne crois pas qu'il y ait un seul sénateur qui pense que Miramon allait là-bas pour soutenir le Gouvernement de Juarez, qu'il allait pour l'aider ou pour demeurer tranquille ou pacifique. Gela paraît impossible lorsqu'on connaît le caractère du général Miramon et que l'on sait surtout, qu'à son tour, il avait été expulsé et chassé du pays par Juarez. Mais, Messieurs, l'expulsion du général Miramon eut-elle lieu pendant qu'il était déjà à Vera-Crux et qu'on savait ce qu'il allait y faire? Non, et l'on ne peut savoir à quoi le général Miramon était disposé, car on ne lui permit même pas de mettre les pieds sur les plages mexicaines.

Lorsque le général Almonte arriva au Mexique, les troupes alliées, conformément au traité de la Soledad, marchaient pour s'établir à Orizaba, Gordoba et Tehuacan, et, comme il était sous le coup d'un décret de proscription, il n'y a rien d'étrange à ce qu'on le protégeât pour l'empêcher d'être fusillé par les troupes de Juarez. Il y avait, en

outre, une autre circonstance dont je dois dire un mot, fût-ce en anticipant sur ce que j'en dirai dans le reste de mon discours ; il y avait que, plusieurs fois, l'amiral Jurien de la Gravière avait écrit, tant à M. le comte de Reus qu'à sir Charles Wyke, qu'il les avait déjà informés que c'était par erreur ou par une mauvaise interprétation, qu'on avait donné protection au général Almonte ; mais lorsque dans la journée du 22 (et qu'on note bien cette date), on eut commis l'assassinat (je l'appelle ainsi) du général Robles Pezuela, donnant pour excuse d'avoir fusillé Robles Pezueia, qu'il se rendait au camp français ; alors on vit un défi lancé aux conseils de modération et de prudence que, dès le principe, les alliés n'avaient cessé de faire entendre et l'on reconnut qu'alors même qu'on l'eût protégé par erreur, l'honneur des plénipotentiaires français et de leur Gouvernement ne permettait pas d'abandonner un homme en danger, et cela beaucoup moins depuis le défi adressé, par le parti exalté, aux nations alliées.

Je cite cette affaire du général Almonte, mais non parce qu'elle a des rapports avec mon but. Je ne crois pas, et j'essayerai de le prouver seulement par les documents que nous connaissons tous, que la question Almonte put être une des causes déterminantes de la retraite de l'expédition : il y a plus, il n'en est point question, on ne parle. pas du général Almonte, comme je le prouverai plus loin.

Il y a une autre question qui a servi de motif, ou qu'on a mise en avant, pour expliquer la mauvaise issue des conférences et qui, en Espagne, est expliquée d'une manière inexacte par une partie de la presse qui obéit aux ordres du Gouvernement. Cette question, Messieurs, c'est la candidature de l'archiduc Maximilien; question qui mérite d'être examinée avec attention, quoique, pour ne pas fati-

guer le Sénat et parce que mes forces ne me le permettent pas, je m'efforcerai d'être le plus bref possible. Comme la question de l'archiduc Maximilien est naturellement liée à l'idée d'une monarchie, puisqu'il est évident qu'il faudrait qu'il y en eût une pour que l'Archiduc pût devenir Roi ou Empereur du Mexique, je veux citer un document relatif à l'Etat du Mexique, des idées qui pourraient y prévaloir et y dominer et de celles qui auraient pu se développer si l'expédition alliée, au lieu de temporiser, eût été impartiale avec les différents partis de la République. Je veux citer un document émané d'une personne complètement équitable , personne que le Gouvernement lui-même ne pourra récuser puisqu'elle a eu la bonté de se charger de la protection des sujets espagnols depuis que l'expédition a mis à la voile pour retourner à la Havane, je veux parler du baron Wagner, Ministre de Prusse à Mexico.

Yoici ce qu'écrivait lord Cowley, ambassadeur de S. M. Britannique à Paris :

Paris, le G mars 18G1.

« Lord Coivley au comte RusselL

« M. Thouvenel m'a lu hier diverses lettres écrites par le « Ministre de Prusse à M. Dubois de Saligny depuis que « celui-ci a quitté la capitale. Ces lettres peignent le grand « désir qu'ont les habitants respectables de Mexico qu'une ce armée française occupe la ville et la nécessité de prendre « cette mesure s'il doit résulter quelque bien permanent de «, la présence des forces alliées dans le pays.

« M. de Wagner ajoute en outre que l'idée d'établir la mo- « narchie sous un prince étranger gagne rapidement du

ce terrain, mais il ne parait point informé du projet d'offrir « le trône à l'archiduc Maximilien. »

Je cite cette lettre, Messieurs, parce que si on pouvait lui faire un reproche, si on voulait diminuer son autorité , ce serait dans le cas où elle serait complètement isolée ; mais on ne peut douter de son exactitude lorsque, comme MM. les Sénateurs le savent, elle est d'accord avec les communications de sir Charles Wyke, peignant à son Gouvernement, et avec les plus vives couleurs, l'état du Mexique et assurant que, pour ce pays, il n'y a de salut que dans l'intervention étrangère ; et quand enfin plusieurs Ministres de Juarez et des personnes importantes du pays, comme M. Gonzalez Echeverria et d'autres encore assurent la même chose. Je crois que l'opinion de M. le baron Wagner doit avoir une certaine force pour corroborer celle des personnes dont je viens de parler.

C'est une vérité démontrée déjà que cette question de l'archiduc Maximilien, qu'on a tant voulu grossir, est une question dont on s'est servi pour qualifier de la façon la plus dure ceux qui pensaient qu'elle pourrait ne pas être une calamité et ceux qui ne se prononçaient pas avec enthousiasme contre elle. Et je dis cela parce que je crois qu'il n'y a aucun Espagnol ni aucun Sénateur à qui il importe que ce soit l'archiduc Maximilien ou tout autre Prince qui arrive à occuper le trône du Mexique. Les attaques , les injures ne s'adressent donc pas à ceux qui l'appuient, je ne les connais pas encore ; elles sont dirigées contre ceux qui ne combattent pas cette candidature et qui ne voient pas en elle une question d'honneur national.

La question de l'archiduc Maximilien était connue du Gouvernement bien avant de signer le traité du 31 octobre. M. le Ministre des affaires étrangères, répondant à Tinter-

pellation d'un Député, dit « que le Gouvernement ne savait rien de cette candidature; » il y réfléchit mieux sans doute plus tard et il dit qu'il la connaissait, et bientôt le Gouvernement avoua qu'il en était informé. Mais il y a cette circonstance que M. le marquis des Castillejos a déclaré, qu'à son départ pour le Mexique, le Gouvernement lui parla de cette candidature.

•J'ai déjà lu une dépêche de l'Ambassadeur à Paris , datée du 13 octobre 1861, dans laquelle il dit que M. Thouvenel voulut lui faire quelque indication sur la' nécessité de voir un bon prince régner sur le Mexique. L'Ambassadeur à Paris ne dit-il pas autre chose au Ministre des affaires étrangères? S'il ne lui en avait pas dit davantage, il eût manqué à son devoir et, dès à présent, j'affirme 'que M. Mon n'a jamais manqué au sien. Je dis qu'il aurait manqué à son devoir parce que, dans le discours de M. Billault, il est dit formellement que la même indication qui avait été faite à l'Angleterre, relativement à la candidature de l'Archiduc , avait aussi été faite à l'ambassadeur d'Espagne, précisément à la même date où a été écrite cette dépêche. Je déduis de là que l'ambassadeur d'Espagne avait porté à la connaissance de son Gouvernement, non pas une fois, mais plusieurs fois, l'indication' que lui avait faite le cabinet français.

Eh bien ! si cette candidature était mauvaise, si elle méritait la haute désapprobation du Gouvernement, pourquoi ne répondit-il pas jusqu'au 13 décembre? Pourquoi laisser passer trois mois sans s'informer, sans négocier, sans exposer clairement son opinion et enfin pourquoi signa-t-il le traité? Est-ce donc une chose peu grave que d'apposer la signature de la Reine et d'engager la nation par un traité sans avoir, au préalable, éclairci tous les points qui pouvaient être obscurs et .qui pouvaient semer

ce germe qui devait engendrer, plus tard, la désunion et la discorde ?

Cela est-il sérieux , cela est-il prévoyant ? Si le Ministre était renseigné depuis le 13 octobre , il ne devait pas signer le traité puisqu'il n'acceptait pas la candidature qu'on lui avait indiquée.

Mais que fit le Ministre ? Il attendit deux mois, et, au lieu de manifester clairement et catégoriquement son opinion, il dit que si, de la part de quelqu'une des puissances, il se présentait quelque candidature, l'Espagne croirait qu'il serait plus conforme au droit, à la tradition et à l'histoire de choisir un prince de la maison de Bourbon ou intimement uni à elle.

On a aussi dit ici que dans la conversation qu'eut le général Almonte , en débarquant à Yera-Crux, avec le plénipotentiaire espagnol , il lui avait dit qu'il comptait sur l'adhésion et sur l'appui des trois puissances, et que lorsque le marquis des Gastillejos demanda au général Almonte s'il comptait sur l'Angleterre , le marquis comprit par la réponse affirmative qu'on lui donna que ce qu'on lui disait n'était pas exact. Je ne dirai pas, moi, que l'on pût compter sur l'appui formel de l'Angleterre , d'autant moins qu'ainsi que nous l'avons vu hier, l'esprit et l'unique but qui la poussaient à l'expédition étaient d'une tout autre nature.

« Que l'amiral Dunlop ne se figure pas , lui disait son « Gouvernement, qu'il soit entré , ni qu'il entre dans les « vuês de l'Angleterre de créer une ère nouvelle ni de réc( générer le Mexique ; ses réclamations et sa mission sont « très-limitées, car elles se réduisent à protéger les intérêts « britanniques et les sujets britanniques. »

Mais l'Angleterre s'est-elle opposée au projet? Yoici ce

que le comte Russell écrivait à sir Charles Wykë , le 27 janvier 1862 :

« On dit qu'un nombre de Mexicains inviteront l'archi- « duc Maximilien à se placer sur le trône du Mexique et que a le peuple mexicain accueillera avec joie ce changement. « J'ai peu de chose à ajouter âmes instructions sur ce su- « jet. Si le peuple mexicain, par un mouvement spontané, « place l'archiduc Maximilien sur le trône du Mexique, il c< n'y a rien dans le traité qui s'y oppose. »

Cela est clair (Cela est clair, dit à voix basse il/, le Président du Conseil), me dit-on tout bas; mais ce qui n'est pas clair, c'est qu'on tente de comprimer tous ceux qui pourraient influer sur un changement de gouvernement, tous ceux qui voudraient s'opposer à celui de Juarez. Yoilà ce qui n'est pas clair, puisque l'expédition n'allait là-bas que pour que les suffrages du peuple mexicain fussent librement exprimés.

Si l'on voulait empêcher le général Almonte de débarquer à Vera-Crux parce qu'il voulait influer sur le choix d'un gouvernement nouveau , quelle forme, quel moyen allions-nous trouver pour que l'opinion du pays se prononçât librement? N'avons-nous pas vu que, même pour les plus simples élections municipales, les électeurs se mettent d'accord d'avance? Est-ce que les électeurs s'approchent des urnes sans s'être réunis et concertés d'avance sur le candidat qu'ils doivent nommer ?

Mais si l'on ne permettait pas à ceux qui allaient travailler, soit pour la monarchie, soit contre le gouvernement de Juarez, de pénétrer dans l'intérieur ; si les Anglais embarquaient Miramon, et si, une autre fois, le plénipotentiaire anglais et l'espagnol rompaient les conférences parce qu'un bataillon français accompagnait Almonte,

Messieurs, comment pouvait-on se concerter ? Ceci est un cercle vicieux dont nous ne pouvons sortir.

Je disais, Messieurs, que dans la conversation qu'eut M. le marquis desCastillejos avec le général Almonte, celui-ci lui avait aussi parlé de ce que le gouvernement espagnol s'opposait à la candidature de l'archiduc et que Sa Seigneurie avait dit que, venant dans ce moment même de recevoir une lettre de M. le Ministre des affaires étrangères lui disant le contraire , naturellement il ne le crut pas. M. le marquis des Castillejos nous a lu la lettre de M. le Ministre des affaires étrangères , je vais me permettre de la lire encore une fois :

« Ce gentleman, qui a de l'esprit, me vit lorsqu'il arriva « ici et il a dû vous dire ce qui se passa dans notre confé- « rence. Je crois que vous vous êtes trompé d'adresse et « que vous arrivez tard , lui-dis-je ; vous avez conçu un « projet à Paris et vous avez été chercher son acceptation à « Vienne. Aujourd'hui, vous prétendez que nous sanctionne nions ce qui est arrêté entre Vienne et Paris, cela n'est « pas possible. » »

J'appelle l'attention sur ce qui se passa dans cette conférence, car sans aucun doute, si le Sénat a oublié le contenu de cette lettre , il pensera que M. le ministre des affaires étrangères lui a dit formellement qu'il s'opposait à ce plan, alors qu'il n'a point dit cela, mais uniquement : « Vous arrivez tard ; » ce qui équivaut à dire : « Vous avez conçu « un projet à Paris, vous avez été à Vienne en chercher « l'acceptation, et maintenant vous venez ici pour que nous « sanctionnions ce qui s'est fait à Paris et à Vienne. Si au « lieu d'aller d'abord à Paris et ensuite à Vienne, vous « étiez venu d'abord à Madrid vous entendre avec moi, « peut-être alors nous serions-nous arrangés ; mais main-

« tenant vous arrivez tard et je ne sanctionne plus cela. » C'est à quoi équivaut la phrase de M. le Ministre des affaires étrangères, voilà ce que signifie sa lettre.

Je disais, Messieurs, que dans le cas où quelque mésintelligence eût surgi, en supposant que la question de l'Archiduc Maximilien eût influé sur la mauvaise issue qu'a eue l'expédition, la faute en serait au Gouvernement espagnol, car sachant, depuis le 13 octobre, ce qui se passait, non-seulement il ne s'y opposa pas, non-seulement il ne demanda pas d'éclaircissements, mais encore il signale traité sans avoir prévu que cela .pourrait être un germe de discorde ; je crois plus que cela ; je crois que lorsqu'Elle signa le traité, Sa Seigneurie pensait de la même manière que moi-même en ce moment.

Mais il y a, Messieurs, une autre considération que je ne puis m'empêcher de soumettre au Sénat. Que se proposait le Gouvernement espagnol ? Quelles vues le portaient à déclarer, disons-le ainsi, hors du giron de la nation, tous ceux qui ne s'opposeraient pas de toutes leurs forces, tous ceux qui ne proclameraient point que c'était un crime de lèse- I nation que cette candidature de l'Archiduc Maximilien ?

Tout le monde, en voyant le Gouvernement espagno s'opposer de toutes ses forces à cette candidature, aurait cru que c'était sans doute parce qu'il voulait le trône du Mexique pour un Prince espagnol. Nous avons tous entendu parler dans ce sens, et cependant, Messieurs, le Gouvernement ne voulait pas, le Gouvernement repoussait l'idée qu'un Prince espagnol fût candidat au trône du Mexique.

La preuve de cela nous est fournie par une correspondance extrêmement intéressante qui a eu lieu entre sir John Crampton, ministre d'Angleterre, et son Gouvernement. Le ministre britannique écrivait, à la date du 13 janvier 1862, à lord Russell, son ministre : « M» Calderon Collantes m'a

« envoyé chercher ce soir et s'est informé si je pouvais lui « donner quelque nouvelle relative au projet que l'on attri- « bue au Gouvernement français d'établir au Mexique une « monarchie sous l'archiduc Maximilien d'Autriche. »

M. le Ministre des affaires étrangères n'avoue-t-il pas qu'il le savait au moins avant que M. le marquis des Castillejos se rendît à son poste ? Mais alors, comment dit-on au Ministre britannique qu'on n'avait reçu aucun avis de ce projet?

Mais il y a encore une autre chose qui saute au yeux. Le 31 janvier 1862, l'ambassade de Paris était-elle par hasard' vacante?

S'il y avait un ambassadeur, si le télégraphe pouvait transmettre les nouvelles avec la plus grande rapidité, pourquoi M. le Ministre des affaires étrangères appelait-il expressément le Ministre de la "Grande-Bretagne pour lui demander s'il avait entendu dire quelque chose de cette candidature? Je répète qu'il le savait; et, s'il ne le savait pas, il avait un ambassadeur à Paris qui pouvait s'éclairer par de meilleurs renseignements.

« Le Gouvernement espagnol, dit Son Excellence, n'a- « vaitpas reçu avis de ce projet, bien qu'on en parlât beauce coup, et cela, combiné avec l'intention du Gouvernement « français d'augmenter la force de l'expédition contre le « Mexique, avait donné lieu à de l'agitation et à des com- « mentaires dans certains cercles politiques de Madrid. »

Quant à l'augmentation des forces, de la part des Français, je crois l'avoir expliquée hier, mais je dirai maintenant : Si on ne connaissait pas les motifs de cette augmentation des forces françaises, pourquoi disait-on qu'on les trouvait naturels, plausibles et justifiés?

« Ce que V. E. désirait surtout savoir ^ continuait M. Cal-

a deron Collantes, c'était si le cabinet des Tuileries avait « fait quelque communication sur ce point au Gouvernece ment de S. M. J'ai répondu à V. E. qu'il n'en avait pas « connaissance, etc. »

J'ai lu ce paragraphe, bien qu'en réalité il ne fût pas nécessaire pour le but que je me propose en ce moment.

J'ai dit que le Gouvernement espagnol, dans un document que j'ai lu et qui est, je crois, celui que j'ai fait passer il y a un instant à M. le marquis des Castillejos, c'est-àdire dans l'Ordre royal du 9 décembre, avait dit que, dans le cas où une candidature pour le trône du Mexique serait indiquée par une des trois puissances, le Gouvernement espagnol trouvait plus conforme à la tradition historique qu'on désignât un prince de la maison de Bourbon ou qui fût intimement uni à elle. Un prince de la maison de Bourbon ou intimement uni à elle , assertion reproduite par M. Istnriz, Ministre de S. M. à Londres, dans une communication du 1er ou du 7 février. Sous ce nom général de la maison de Bourbon, sont compris indubitablement les princes espagnols, et je conçois parfaitement que le Gouvernement espagnol, une fois qu'il devait voir le trône du Mexique occupé par uu prince étranger, préférât et fît toute sorte d'efforts pour que ce prince fût un prince espagnol.

Mais quelle fut ma surprise enlisant cet autre paragraphe ! « Son Excellence (c'est-à-dire M. le Ministre des affaires « étrangères, puisque c'est le Ministre de la Grande-Bre- « tagne qui parle ici), Son Excellence continua disant que, « dès le principe, l'Espagne avait renoncé à conquérir le « Mexique ; qu'elle n'avait eu aucun plan d'établir dans ce « pays une monarchie sous un prince espagnol; qu'elle « avait adhéré fidèlement au principe de non-intervention « dans les affaires intérieures du Mexique, tant alors qu'elle

« était décidée à agir pour son propre compte, que du mo- « ment où, par une triple convention, ce principe était de- « venu un engagement vis-à-vis de ses alliés. L'Espagne, « dit-il, était naturellement désireuse d'avoir l'assurance « que, d'aucun côté, il ne se présenterait de candidat pour « la monarchie du Mexique. Il était évident que la nation « espagnole, quoique parfaitement disposée à aller en avant a pour tout ce qui pourrait venger son honneur, en partant « du principe de la non-intervention, ne pourrait jamais se « plier à l'idée qu'elle aurait servi d'instrument pour favo- « riser d'autres intérêts et d'autres desseins politiques. Le « Gouvernement espagnol avait fermé l'oreille aux sugges- « tions d'une ambition mal entendue et avait été approuvé « par la nation lorsqu'il avait repoussé l'idée d'une monar- « chie sous un Prince espagnol; mais il pourrait n'en pas « être ainsi, si une administration espagnole se prêtait à à favoriser et à aider une combinaison semblable en faveur « d'un Prince d'une autre nation quelconque. »

Il y a ici deux choses graves : l'une est cette assertion vague, et, comme toutes les assertions vagues, exposée aux interprétations les plus violentes : « Le Gouvernement s'é- « tait montré sourd aux suggestions d'une ambition mal «entendue.» Messieurs, à quels commentaires, à quels calculs malicieux de tout genre une assertion aussi hasardée ne peut-elle pas donner lieu? Le Sénat comprendra que des considérations graves m'empêchent d'insister sur ce point.

Mais il y a une autre assertion , une autre affirmation, celle-ci : « La nation avait approuvé que l'on repoussât « l'idée d'une monarchie sous un Prince espagnol. »

MM. les Sénateurs connaissent-ils quelque acte public , le Parlement espagnol, unique organe de la nation, a-t-il voté que le pays applaudit à l'exclusion d'un Prince espa-

gnol du trône du Mexique? D'où M. le Ministre des affaires étrangères a-t-il pu tirer une pareille idée ? J'ai dit cela sans en déduire aucune conséquence , mais je désire qu'il soit constaté que le Gouvernement espagnol non-seulement ne voulait pas d'un Prince espagnol pour le trône du Mexique, mais encore qu'il assurait , d'une manière erronée , que la nation l'approuvait d'agir ainsi. Il ne pouvait donc pas être question d'un Prince espagnol , en parlant de la famille ou de la maison de Bourbon. Dans une autre communication à son Gouvernement, datée du 30 janvier, de M. Crampton, Ministre de S. M. Britannique près notre Cour, après avoir rendu un compte détaillé des explications échangées entre le Président du Conseil des Ministres et lui, relativement à la dépêche du 23 janvier , je crois , sur toutes les questions du Mexique , on lit ce qui suit : ce Quant à la combinaison « (c'est-à-dire celle de l'archiduc Maximilien) dont il était ce question, il n'eut besoin que de me rappeler l'opinion « qu'il m'avait exprimée lorsqu'on agitait le projet de donce ner la souveraineté du Mexique à un Prince espagnol, ce Cette idée lui semblait si extravagante qu'elle était à peine ce digne d'être prise en considération. Le plan actuel n'était ce pas moins extravagant. »

Telles étaient les paroles dites par le Président du Conseil à un Ministre étranger.

C'est-à-dire, qu'aux yeux du Gouvernement espagnol, la., candidature d'un Prince espagnol était aussi dénuée de bon sens que celle de l'Archiduc d'Autriche.

Ce que comprenait la phrase générale ce Maison de Bourbon » se trouvait donc réduit, une fois les princes espagnols exclus , à trois branches : la branche d'Orléans qui me semble devoir être mise hors de compte , car je ne crois pas que personne puisse se figurer que les troupes

de l'Empereur des Français aient été au Mexique pour placer sur le trône le prince de Joinville ou le duc d'Aumale. Qui restait-il donc? Il restait le duc de Parme, encore mineur, et les princes de la maison de Naples , et, comme intimement lié à la maison de Bourbon , le prince de Bavière. Je n'ai rien à dire contre ces candidatures. Tous ces princes me paraissent respectables, je professe pour tous un grand respect et de plus une grande commisération pour les malheureux princes de Naples aujourd'hui proscrits et dépossédés de leur trône.

Mais je me demande s'il vaut la peine de qualifier comme on le fait ceux qui n'approuvent pas la candidature de l'archiduc Maximilien ? Yaut-il la peine de faire naître des conflits , est-il de l'intérêt du pays que l'on croie que pour qu'un prince de la maison de Bourbon puisse être roi du Mexique , il faut le choisir exclusivement parmi les princes de la maison de Naples? Yoilà, Messieurs, ce qui ressort des documents officiels et des paroles prononcées par le Gouvernement de S. M. Je ne sais si le Gouvernement a eu une telle pensée, mais franchement , je vois de telles marques d'incrédulité sur le visage de M. le Ministre des affaires étrangères , qu'il me semble que cela le surprend.

Mais voici les conséquences logiques : si l'on voulait un Prince espagnol, pourquoi dire que la nation approuvait que l'on repoussât cette candidature? si l'on voulait un pririce espagnol, pourquoi traiter cette idée de folle et d'extravagante ? Il est clair et évident que les prétentions de l'Espagne et la tradition historique se trouvaient bien amoindries puisqu'elles étaient réduites aux princes de Naples , comme je l'ai déjà dit.

Mais je me souviens à l'instant de ce qui s'est passé dans une circonstance analogue. Lorsqu'arriva la révolution

d'Italie , lorsque les rois de Naples furent chassés de leur trône et de leur pays , MM. les Sénateurs se souviendront tous que le Ministère fit une protestation portant qu'on ne pouvait disposer du trône de Naples parce que la Reine d'Espagne avait des droits éventuels à cette couronne.

Tout le monde croyait que cette protestation était légitime ; mais on découvrit que, la loi semi-salique existant à Naples, la couronne, avant de revenir à notre Reine et à sa descendance, devait passer à tous les fils de Don Carlos qui vivaient encore et à tous les Infants, comme Don François de Paule et Don Sébastien Gabriel; et cependant, on fit cette protestation en faveur des droits éventuels, sans remarquer, sans se souvenir que cela équivalait à réclamer les droits des fils de Don Carlos, appelés à succéder les premiers, puisqu'ils étaient encore vivants. Il n'est pas étonnant qu'il soit arrivé la même chose dans le cas actuel.

Nous arrivons, Messieurs, à ce qu'on a appelé, et avec raison, la catastrophe d'Orizaba. En examinant les véritables causes du rembarquement de l'expédition, j'avertis, dès à présent, le Sénat que pour ne pas le fatiguer et pour économiser le temps, je ne tiendrai pas compte de la pièce communément appelée Procès-verbal d'Orizaba, du 9 avril 1862. Ce n'est pas là qu'on doit chercher les motifs du rembarquement de l'expédition, mais bien dans les lettres échangées entre le plénipotentiaire espagnol et l'amiral Jurien de la Gravière, représentant français. Lorsqu'on arriva à Orizaba, l'opinion de tous les plénipotentiaires était déjà formée, chacun venait avec une résolution arrêtée, définitive, et le général Prim annonça que les troupes s'étaient rembarquées le 23 mars, sans qu'aucun des événements des jours précédents eût pu influer sur une résolution semblable.

J'ai écarté la question Almonte et celle de l'archiduc Maximilien; la question Almonte, parce que je répète que, dans la correspondance de l'amiral La Gravière, on trouve la promesse solennelle de garder Almonte, de ne le point abandonner, car il eût été indigne de l'honneur français d'abandonner quelqu'un à qui l'on venait d'accorder protection, fût-ce même par erreur, et cela en présence de l'assassinat récent du général Robles Pezuela.

On promettait qu'Almonte n'avancerait pas et resterait à Cordoba. Le cas était-il assez grave pour que nous pussions lui donner cette importance? Qu'importait au général comte de Reus que le général Almonte fût intriguer à Mexico? S'il n'y avait point de monarchistes, si, comme dit Sa Seigneurie, dans une de ses dépêches, le général Almonte avait si peu de prestige et d'influence que ses propres partisans devenaient ses délateurs et remettaient ses lettres au Gouvernement de Juarez, quelle crainte pouvait inspirer le général Almonte? Aucune : c'était donc une chose trop petite, trop microscopique pour avoir pu produire un aussi grand résultat.

La question de l'archiduc n'avait pas non plus de rapport avec l'affaire ; dans la conférence d'Orizaba on dit formellement que la question monarchique était éventuelle et qu'il ne s'agissait alors ni de monarchie ni de monarque. C'est dans la dépêche, adressée le 29 mars par le plénipotentiaire espagnol au Gouvernement de Sa Majesté, qu'il est dit que les troupes françaises avaient pris sous leur protection les Almonte et les Haro. Pour ne pas fatiguer le Sénat, je ne lirai pas les pièces; il y a, je crois, dans celle-ci : « ^Votre Ex- « cellence peut penser que du moment où un tel fait est « arrivé à ma connaissance, je me suis empressé de deman- « der des explications aux plénipotentiaires français, et

« comme la réponse de l'amiral Jurien ne me satisfit point, « je lui écrivis la lettre dont Votre Excellence verra la co- « pie dans le numéro suivant. » De manière, Messieurs, et cela est logique et naturel, que si le motif qui causa la première dissidence était la protection accordée au général Almonte, puisque c'est sur ce fait que le plénipotentiaire espagnol demanda des éclaircissements à l'amiral Jurien, ce sera là le sens de la lettre écrite par lui à l'amiral. Cette lettre est une de celles que, sur ma demande, M. le marquis des Castillejos a eu la bonté de déposer sur le bureau :

« Mon cher général (écrivait, à la date du 20 mars 1862, « à l'amiral Jurien de la Gravière, M. le marquis des Casce tillejos), nos engagements sont les mêmes, depuis que « nous faisons de la politique ensemble. J'espère en Dieu « que nous en sortirons honorablement pour la gloire de « nos Souverains, pour la grandeur de nos pays et pour « notre honneur même. Votre idée, comme la mienne, est « de ne pas brûler nos vaisseaux sur un prétexte futile.

« Mais en même temps, vous comme moi , nous sommes « décidés à le faire, si le Gouvernement ne faisait pas droit « à nos justes réclamations ; n'êtes-vous pas de mon avis? « Par exemple, nous avons sur le tapis la question relative « aux vexations que le Gouvernement commet sur nos na- « tionaux, pour leur faire payer la contribution de 2 1/2 « pour cent sur leurs capitaux ; nous avons encore à lui re- « procher un autre attentat, celui d'exiger de six maisons « de la capitale , dont trois sont espagnoles, un emprunt « forcé de 500,000 piastres. Nous avons aussi à l'empêcher « d'exécuter la menace de Doblado de fermer les commu- « nications commerciales de la Vera-Crux avec l'intérieur « du pays, dans le cas où la douane ne lui serait pas rendue, ce En voilà trop pour des puissances comme nous sommes

« ici. En voilà assez pour brûler nos papiers et marcher en « soldats. Réunissons-nous ici le plus tôt possible et agis- « sons. J'ai déjà prié M. de Saligny de venir ; venez vous- « même. Le commodore arrivera aussi. Sir Charles Wyke « est d'accord avec moi. Réunissons-nous donc et que cela « finisse. »

Y a-t-il, Messieurs, dans cette lettre, aucune question, aucune demande tendant à s'enquérir auprès des plénipotentiaires français pourquoi ils donnaient protection au général Almonte , pourquoi ils l'accueillaient sous leur drapeau ? On ne dit rien, on ne fait pas mention, on ne dit pas une seule parole du général Almonte. Que dit-on ? Rompons la convention de la Soledad et marchons en avant. Et je dis: rompons la convention de la Soledad, parce qu'on a. beaucoup parlé, on a fort accusé les plénipotentiaires français de mauvaise foi pour avoir voulu la rompre, et qu'il est aussi question de cela dans une communication du représentant espagnol au Gouvernement de S. M. Que signifie donc la lettre que j'ai lue , sinon une excitation à la guerre, lorsqu'elle dit ï « Réunissons-nous pour que ça finisse; bruce Ions nos papiers, marchons en soldats?» Cela veut dire : Allons à Mexico.

Au reçu de cette lettre , l'amiral Jurien en répondit une très-longue à M. le marquis des Castillejos, qui a déjà été lue, et que je ne fais que mentionner pour ne pas fatiguer le Sénat, et qui en résumé en vient à dire : « que les enga- « gements sont les mêmes, qu'il n'a pas non plus le désir de « brûler ses vaisseaux pour un prétexte futile ; qu'après que « le général Doblado avait récemment communiqué les « mesures de proscription qu'il venait de prendre, il lui « semblait de sa dignité de ne pas devoir permettre ces k mesures; qu'il était disposé à adopter, sur ce terrain, une

« déclaration de rupture ; que de nouveaux traités , de nou- « veaux arrangements avec le Mexique n'étaient point né- « cessaires; que ce dont on avait besoin, c'était de garanties « positives, assurées, en vue de la constante mauvaise foi « du Gouvernement, et qu'il fallait agir avec la force pour « faire exécuter ce qui était convenu, et enfin qu'il fallait « exiger une amnistie complète et sans réserve, au moyen « de laquelle on pourrait consulter les véritables intérêts « du pays. » Telles sont, en résumé, les réponses faites par l'amiral ; je répète que je ne les lis point, parce que le Sénat en a une parfaite connaissance.

Quelle était donc la divergence que cette lettre faisait voir qu'il existait entre le plénipotentiaire espagnol et le plénipotentiaire français? L'espagnol voulait rompre le traité de la Soledad pour des motifs qu'il énumère dans sa lettre ; le français disait : Non ; ces motifs sont un peu éloignés; nous avons sur le tapis d'autres questions de plus d'importance; nous avons le décret de proscription et nous devons réclamer l'amnistie générale pour que le pays manifeste spontanément sa volonté. C'est là l'unique divergence que l'on remarque entre ces deux hommes politiques. M. le marquis des Gastillejos , plénipotentiaire d'Espagne, ne s'oppose pas ; bien au contraire , il semble qu'il s'affermit dans sa première idée

Et il dit à l'amiral, à la date du 21 mars 1862 : « Pouvons-nous permettre que , pendant que nous resa tons tranquilles dans nos cantonnements, le Gouvernece ment continue ses vexations contre nos nationaux, dans « toute la République, exigeant d'eux , ainsi que cela a « lieu, le payement de 2 1/2 0/0 sur leurs capitaux, Do- « blàdo prétendant y avoir droit ? Pouvons-nous permettre « que M. Doblado nous menace de rétablir le décret qui

« intercepte tout mouvement commercial entre la douane a de Vera-Crux et l'intérieur du pays, dans le cas où on ne « lui rendrait pas cette douane ?

«Pouvons-nous permettre que Ton exige. un emprunt « forcé de 500,000 piastres payable par six maisons, dont « trois sont espagnoles, à raison de 100,000 piastres cha- « cune? Yoilà, cher ami, une raison pour nous montrer, « sir Charles Wyke et moi , dans une attitude plus énergi- « que que celle que nous avions quand nous nous sommes « séparés.

« Je vous remets ci-incluse la lettre de M. Doblado, et vous « jugerez, dans votre noble orgueil, si une pareille séche- « resse peut nous convenir. Vous trouverez donc dans la « lettre de Doblado et dans mes explications le véritable « motif de notre humeur belliqueuse, et ne le cherchez « point ailleurs, vous ne le trouveriez pas. »

Ainsi donc, Messieurs, je le répète, la divergence était, non dans la question Almonte, dont on ne parle pas; non dans la question de la monarchie ni dans celle de l'Archiduc, dont il n'est pas non plus dit un seul mot ; elle était dans cette question que, pendant que le plénipotentiaire espagnol voulait brûler ses vaisseaux à cause des outrages soufferts par nous et qui étaient certes bien suffisants , le plénipotentiaire français voulait aussi cela, mais il voulait de plus voir établir un système politique, système qui, soit dit en passant, me paraît, comme il paraîtra, je crois, au Sénat, plus libéral que cette politique libérale que M. le marquis des Castillejos nous a avoué avoir défendue au Mexique. Il y a une phrase qui indubitablement et lue à première vue peut exciter la susceptibilité de l'orgueil national : et moi, qui parle avec une franchise absolue et qui désire porter à la connaissance de MM. les Sénateurs ce qui

ressort des pièces officielles, dans le doute où je suis qu'ils ne les connaissent pas (ce n'est pas moi qui ai émis ce doute), je ne veux point manquer de me rendre compte de cette phrase. Il y avait, dans la lettre de l'amiral La Gravière du 20 mars 1862, un paragraphe dans lequel, en faisant de justes, de très-justes et de très-sincères éloges (je suis sûr de cela, d'après le ton qui règne dans toute la correspondance de l'amiral Jurien) de M. le marquis des Gastillejos, il lui disait : (Extrait.)

« Si vous n'eussiez été qu'un soldat au lieu d'être un « homme politique, vous nous eussiez entraînés. Je ne désa- « voue rien de ce que nous avons fait en commun, vous me « permettrez seulement de me tenir un peu plus en garde « contre les habitudes d'une déférence qui s'adressait bien « plus encore à votre caractère personnel qu'à votre posi- « tion supérieure ; mais, sans séparer le moins du monde « notre cause de celle des alliés, je tiens à ce qu'il soit bien « établi aux yeux de tous que notre expédition est une « expédition française et qu'elle n'est sous les ordres de « personne. »

On a fait beaucoup de commentaires sur cette phrase; sans aucun doute, elle le mériterait si je pouvais croire qu'elle a été écrite avec intention. En premier lieu et grammaticalement, dans le langage français (et j'en appelle au bureau des traducteurs et aux professeurs de français), ces mots « no tre expédition » signifient, non l'expédition alliée, mais la partie de l'expédition alliée qui était française, et l'on ajoutait aussitôt : « pour qu'on ne croie pas qu'elle est « sous le commandement de personne autre que sous celui « de son commandant, comme • l'expédition espagnole est « sous le commandement du général espagnol. »

Mais supposons que cela ait été dit (et je réponds à M. le

Président du Conseil à qui, à coup sûr, mon argumentation doit paraître ridicule ou hors de propos), le Sénat saitil ce qui a peut-être pu donner lieu à cette phrase ? Il va le voir. L'Écho d'Europe, journal qui se publiait à Vera-Crux et qui suivit constamment le quartier général et qui pouvait tirer quelque importance de la déclaration faite par le Plénipotentiaire espagnol que rien ne se publiait dans cette feuille sans sa connaissance; le 19 mars 1862, Y Écho de l'Europe avait publié ces paroles (si les premières avaient pu blesser la susceptibilité des uns, voyons si celles que je vais lire pouvaient blesser la susceptibilité des autres) :

« Pour résumer nos observations afin de nous faire bien « comprendre, nous personnifions la pensée de l'expédition c< dans un seul de ses représentants, le comte de Reus ; et il <k peut bien nous être permis de le faire, sans apparence de « vanité nationale, puisque le Plénipotentiaire espagnol, « quoiqu'il ait toujours agi d'accord avec les Plénipoten- « tiaires des deux autres nations, a été le mobile et lecon- « seiller de toutes les mesures qui ont été adoptées. En un « mot, il est l'âme de l'entreprise.

«Et il est naturel qu'il en soit ainsi, car le comte de Reus « a la même origine que le peuple auprès duquel l'Europe ce allait agir, et cela est naturel pour d'autres raisons encore « qui sont exclusivement personnelles. »

Messieurs, si cela se publiait, j'en suis sûr, sans la connaissance, je ne dis pas le consentement, sans la connaissance du Plénipotentiaire espagnol; si c'est ainsi qu'agissaient les amis, ceux qui sont toujours aux côtés des Gouvernements peut-être pour les compromettre par leurs excessives flatteries ; si cela se publiait au quartier général espagnol, franchement, je crois que si cela se fût publié au quartier général français, je suis sûr, connaissant comme je le connais. M. le

comte de Reus, que Sa Seigneurie eût immédiatement protesté contre de semblables appréciations.

Voyez donc comment l'argumentation que je soutiens n'a et ne pouvait rien avoir de ridicule.

Enfin, Messieurs, qu'écrivait, le 22 mars, l'amiral La Gravière au comte de Reus ? Cette lettre ne se trouve pas parmi celles des dernières présentées par Sa Seigneurie et que, sur ma demande, elle a bien voulu déposer sur le bureau.

A la date du 22 mars 1862, l'amiral disait en réponse à la lettre du 21 dans laquelle le plénipotentiaire espagnol énumérait les plaintes qu'il avait contre le Gouvernement mexicain et qui le poussaient à marcher en soldat et à brûler ses vaisseaux :

« Je regrette comme vous les vexations dont vous vous « plaignez, je les trouve odieuses et suis décidé à en exiger a une juste satisfaction ; mais ce ne sont pas là nos seuls « griefs. Ce dont vous vous plaignez , n'est que la a continuation de l'ancienne conduite de Juarez et de ses « anciens attentats. Vous avez consenti à entamer de nou- «. velles négociations diplomatiques, la continuation de nos « griefs suffit pour les rompre : qu'il en soit ainsi ; quant à « à moi, j'y suis prêt ; depuis que nous sommes ici, je vous « ai demandé d'imposer au Gouvernement de Juarez une « amnistie formelle et sincère. Nous voulons voir la voce lonté du peuple mexicain se manifester légalement; de- « mandons à Juarez qu'il n'y mette point obstacle ; c< demandons-lui de révoquer ses édits de mort , qu'il a laisse ses amis comme ses adversaires exprimer leur opia nion, et alors, si le peuple mexicain, délivré de ces me- « naces, délivré de cette pression et de ces perpétuelles « menaces de condamnations à mort, vote pour la Répu-

« blique sous le commandement de Juarez, à la bonne <( heure, il sera dans son droit ; mais imposez, ou pour le « moins, demandez à Juarez une amnistie. »

Messieurs, si c'était là la politique qu'une des parties se proposait de suivre au Mexique, l'amnistie générale, l'amnistie pour tous, la fin des proscriptions, la révocation des édits de mort, la liberté pour tous, amis comme ennemis de Juarez, de manifester leur volonté ; n'est-ce pas, à mon sens, et j'espère qu'il en sera de même aux yeux du Sénat, une politique plus libérale que celle qui s'appliquait à perpétuer l'ordre de choses qui existait, qui voulait le gouvernement de Juarez et qui ne permettait pas que l'amnistie ni la révocation de ces édits pussent avoir lieu ? Mais il y a plus; cette politique n'en était pas une; j'appelle une bonne politique celle qui accueillait tout le monde, celle qui voulait la libre manifestation de la volonté de tous les Mexicains quelle que fût leur couleur politique ; pendant que la politique du plénipotentiaire espagnol (il nous Ta dit ici) était la politique de parti, était la politique qu'il qualifie de libérale. Et je dis qu'il nous l'a dit, parce que, du siège qu'Elle occupe si honorablement, Sa Seigneurie a adressé, à quelques-unes des fractions politiques de notre pays, des plaintes amicales en leur disant : « Ne suffit-il donc pas que j'aie fait une politique libérale « pour qu'on vienne encore me censurer?» Moi je dis que c'était une politique de parti.

Je ne vois pas cette politique où on l'a dit être, lorsque l'amiral La Gravière écrivait, le 29 mars, à sir Charles Wyke : « Ce que je demande comme base pour les prochaine nés conférences d'Orizaba, c'est l'amnistie générale et « c'est que les plénipotentiaires se mettent d'accord pour « régler par quels moyens les Mexicains pourront émettre

« librement leurs opinions sur la forme de Gouvernement « qui leur convient. »

Ainsi que le Sénat l'aura vu, il n'y a, dans tous ces documents, pas un seul mot relatif à Almonte ni à l'archiduc Maximilien. Je crois que le plénipotentiaire d'Espagne, préoccupé soit par ses propres idées politiques, soit par les nouvelles qui pouvaient arriver à ses oreilles, par les Mexicains eux-mêmes , hésitait, croyant de bonne foi qu'au Mexique il n'y avait pas de monarchistes et qu'il n'y avait que des partisans de Juarez. Mais je crois aussi que, pour notre malheur, et pour que nous ne vissions point atteint le but que s'était proposé le Gouvernement de S. M. en réunissant et en envoyant dans les eaux mexicaines l'expédition que nous avons vue en revenir, je crois qu'il y a eu peut-être une main occulte. Et ce que je dis n'est point un simple soupçon dénué de base et de preuve .

Nous avons vu, dès le principe, quelle a été la politique . de l'Angleterre dans cette question ; l'Angleterre ne voulait pas l'intervention, et de plus, la rivalité personnelle extrêmement personnelle qui existait entre le vicomte de Saligny , Ministre de France, et sir Charles Wyke, Ministre de la Grande-Bretagne , est peinte dans tous les documents, dans les communications officielles de M. le comte de Reus, et dans une pièce que je viens de lire il y a un instant , on nous dit formellement qu'il n'espérait pas , qu'il craignait beaucoup de ne pas pouvoir conjurer la tempête et maintenir l'harmonie entre deux nations rivales et entre des intérêts opposés. D'un autre côté , ce que sir Charles Wyke disait de M. de Saligny est public et notoire et on a imprimé ce que celui-ci disait du premier ; je ne répéterai pas la qualification de diplomate de certaine espèce que l'on met dans la bouche de M. de Saligny ou qu'il aurait écrite ;

je dirai cependant que dans cette même communication on inflige un juste blâme aux velléités du Ministre de la Grande- Bretagne changeant tout à coup de couleur politique pour pouvoir conclure un traité extrêmement avantageux avec le Gouvernement mexicain, mais que le Congrès de cette même nation eut le bon sens de rejeter.

Nous avons vu les efforts de ce Ministre pour faire entrer les États-Unis dans la convention, malgré les inconvénients que la France et le Gouvernement espagnol y trouvaient, avec l'idée que les États-Unis ne vinssent neutraliser l'action de l'expédition. Tout cela, Messieurs, ne serait rien : je suis sûr et très-sûr qu'au moment où éclatèrent les mésintelligences entre les plénipotentiaires , soit sur la question de l'Archiduc, soit sur celle du général Almonte, soit pour tout autre motif, M. le comte de Reus devait être très-perplexe et dut passer de longues heures et de longs jours à réfléchir, avant de prendre la grave résolution qui lui semblait être le meilleur dénoûment. Si dans ce moment il y eut quelqu'un qui, trompant le comte de Reus, lui fit croire le contraire de ce qui arrivait en réalité, si, comme il nous l'a dit et je crois que je répéterai presque textuellement ses paroles, « au moment où l'on sut l'arrivée d' Almonte et la « protection que lui accordaient les troupes françaises , les « commissaires ou plénipotentiaires anglais se présentèrent « à moi et me dirent que le bataillon de la marine royale « qui était prêt à partir pour Orizaba se rembarquait tout « de suite » (je crois que ce sont les paroles textuelles autant que j'ai pu les retenir), cette déclaration ne devait-elle pas, sans aucun doute, être d'une force immense pour l'esprit de M. le marquis des Castillejos? Si les plénipotentiaires anglais viennent et disent : La chose est si grave que nous commençons par rembarquer lés troupes que nous avions pré-

parées pour se rendre à Orizaba ; que devait faire M. le comte de Reus? Je comprends, j'excuse la résolution qu'il a prise. Mais les Ministres anglais lui disaient-ils la vérité? Non, Messieurs, ils le trompaient presque comme lorsqu'ils lui firent croire que le Gouvernement anglais approuvait la proclamation adressée au peuple mexicain , tandis que j'ai lu les termes de cette désapprobation ; ils le trompaient, je le répète ( et en voici la preuve ) : lord Russell écrivait à lord Cowley, ambassadeur anglais à Paris, le 11 mars 1862 : « J'ai aussi informé le comte de Flahault des ordres que « nous avions donnés et de ceux que nous allions donner « pour rembarquer les troupes de marine aux approches de « la saison de l'épidémie. Je lui ai prouvé, par les docu- « ments imprimés pour le Parlement, que ces instructions « n'étaient pas nouvelles et qu'elles n'étaient que la Suite « de nos résolutions antérieures. »

Lord Cowley répondit, le 14 mars, au comte Russell : « M. Thouvenel m'a témoigné hier un grand regret d'avoir « appris par M. de Flahault qu'on avait envoyé à Vera- « Crux l'ordre de rembarquer les troupes de marine avant « l'arrivée de la saison malsaine. S. E. ajouta qu'elle espèce mit que si les troupes de marine de S. M. s'étaient avance cées jusqu'à Jalapa qui est situé dans un pays sain, on « leur permettrait d'y rester.

« Je lui répondis qu'Elle se souviendrait sans doute que « dès le premier moment où on avait pensé à l'expédition, « le Gouvernement de S. M. avait déclaré qu'il ne pouvait ce fournir aucunes troupes déterre et que celles de la marine « ne pourraient rester à terre pendant les mois insalubres. »

Le Sénat voit donc par là que l'embarquement de ce bataillon de marine était déjà ordonné et qu'on avait envoyé, à cet effet, des instructions aux plénipotentiaires anglais.

Je sais bien ce que l'on pourra me répondre. Les ordres étaient-ils armés à Vera-Crux? Car, si sir Charles Wyke les ignorait, on ne peut l'accuser de mauvaise foi pour avoir dit le contraire. Si les plénipotentiaires anglais les ignoraient ; si ces ordres n'étant pas encore arrivés à Vera- Crux leur étaient inconnus , naturellement mon argumentation est boiteuse et manque par la base, — mais s'ils connaissaient ces ordres ? Alors mon argumentation se redresse et les plénipotentiaires anglais usèrent de perfidie avec leur collègue.

Que le Sénat voie si lorsque les plénipotentiaires anglais dirent à M. le comte de Reus qu'ils allaient ordonner le rembarquement des troupes de la marine royale, à cause de l'arrivée du général Almonte et de la protection que lui accordaient les Français, que le Sénat voie s'ils disaient la vérité.

ce Vera-Crux, le 1er mars 1862 (c'est-à-dire vingt-trois jours avant que le plénipotentiaire d'Espagne prît la résolution de rembarquer les troupes). « Sir Charles Wyke au « comte Russell, n° 76 des documents présentés au Parle- « ment. Par sa dépêche du 27 janvier 1862, Votre Excelce lence m'ordonne de ne pas m'opposer à ce que les trou- « pes de marine se retirent de Yera-Crux lorsque com- « mencêront les mois insalubres.

« Loin de m'y opposer, je profite avec grand plaisir de « la liberté qui m'est donnée, car le commodore et moi « avons encouru une grande responsabilité en permettant « qu'elles s'avançassent jusqu'à Orizaba.

« Comme les instructions du commodore sont conformes ce aux miennes, nous avons décidé de les ramener à Vera- « Crux et de les embarquer pour les Bermudes dès que ce nous aurons des moyens de transport. »

Le Sénat comprend-il tonte l'importance de ce document? Le Sénat comprend-il quel effet purent produire sur l'esprit hésitant du Ministre d'Espagne les paroles des plénipotentiaires anglais lui annonçant qu'ils rembarquaient leurs troupes à cause de la question du général Almonte , alors que, depuis plusieurs jours, ils avaient écrit à leur Gouvernement que le rembarquement aurait lieu dès qu'ils auraient des transports ? C'est pour cela que j'ai dit que mon opinion était qu'il existait un plan pour disloquer l'expédition et que, par malheur, ceux qui avaient conçu ce plan parvinrent à le réaliser.

Après tout ce que j'ai exposé, à la hauteur où s'est élevée la discussion et après les longues heures durant lesquelles j'ai dû fatiguer l'attention du Sénat, je ne dois pas entrer dans l'examen des quatre expédients qui se présentaient, en cette occasion, à M. le comte de Reus : tous, je n'en doute pas, avaient leurs inconvénients, mais il adopta celui qui offrait les plus graves. Je ne veux pas examiner non plus ce que son propre intérêt pouvait conseiller à M. le marquis des Castillejos pour résoudre la question. J'ai une grande satisfaction à dire que je reconnais, comme tout le monde le reconnaîtra, que lorsqu'on mettra en balance, d'un côté, les intérêts privés de M. le comte de Reus , de l'autre, les intérêts de sa Reine et de sa patrie, il n'hésitera pas à sacrifier les siens et qu'ils ne pèseront pas un cheveu. Par conséquent, je ne crois pas que la protestation qu'il a faite fût nécessaire.

La seule chose que je dirai c'est que sa protestation renfermait des opinions conformes aux miennes. M. le marquis des Castillejos a dit : « Si j'avais été à Mexico avec les a Français; si j'avais planté dans cette ville le pavillon es- « pagnol ; si j'avais rapporté en Espagne les cendres de

« Fernand Cortez, la Reine m'eût créé duc, elle m'eût donné le bâton de maréchal et j'aurais été comblé de faveurs. »

Si le Gouvernement eût agi ainsi si vous eussiez fait le contraire de ce que vous avez fait, comment pouvez-vous espérer une approbation complète ? Si le Gouvernement vous eût accordé toutes ces faveurs que je vous crois si digne de mériter et auxquelles j'eusse applaudi le premier, une sèche approbation, alors que dans le cas contraire tant de faveurs vous eussent été accordées, n'équivaut-elle pas à une désapprobation?

Si, en retirant les troupes, M. le marquis des Castillejos a agi conformément aux instructions du Gouvernement ; dans le cas où il ne les eût pas retirées, il n'eût certainement pas été récompensé , mais, au contraire, puni pour avoir manqué à ses instructions. M. le comte de Reus a déclaré l'autre jour avec insistance qu'il aime beaucoup à discuter avec les hommes logiques , je lui demande donc si l'argument que je viens d'employer est logique ou ne l'est pas ?

Je ne répondrai qu'en très-peu de mots à ce que nous a dit Sa Seigneurie sur la politique de l'Angleterre et des États-Unis, sur leur immense avenir, sur la doctrine de Monroe et sur toutes les autres questions dont elle s'est occupée. La seule chose que je dirai, c'est que jamais la politique de l'Espagne en Amérique ne s'est trouvée d'accord, ni avec celle de l'Angleterre, ni avec celle des Etats-Unis. Dès le principe, dès le moment où ces pays ont songé à s'émanciper de la mère patrie, l'Angleterre et les Etats- Unis se sont montrés constants ennemis de notre politique. — M. le comte de Reus a dit qu'il avait préféré déplaire à la France plutôt qu'à l'Angleterre et qu'aux Etats-Unis.

Laissant de côté la question politique dans laquelle je ne peux ni ne dois entrer, car j'ai déjà bien fatigué le Sénat, je dirai que j'aurais désiré un procédé différent : celui de ne déplaire ni à la France, ni aux États-Unis, ni à l'Angleterre, mais sans sacrifier la politique espagnole devant aucune nation.

Messieurs, on a parlé bien des fois de la politique de la France et de la politique de l'Espagne et l'on s'est demandé si l'Espagne a été vaincue et si elle ne l'eût pas été en allant à Mexico ; en un mot, on a voulu, comme on dit, donner à cette question un caractère d'espagnolisme. C'est en effet, Messieurs, une question espagnole : dans ce qui s'est passé et au point où nous nous trouvons, ce n'est pas la France qui a été vaincue , celle qui a été vaincue , c'est l'Espagne.

Que s'est-il passé, Messieurs? Examinons-le froidement. Il y a, sur le continent américain, un peuple qui depuis longues années tâche d'accumuler sur la nation espagnole toutes les insultes possibles. Là nos traités ont été violés constamment ; là on a pillé nos compatriotes ; là ils ont été assassinés par les [agents mêmes de l'autorité qui devaient les protéger ; là on a saisi nos navires ; là on a outragé et foulé aux pieds notre pavillon ; c'est de là que. nos ambassadeurs ont été chassés : et lorsque l'Espagne, faisant un effort et profitant de l'occasion de marcher avec d'autres nations, croyant qu'ainsi la lutte serait plus facile et plus sûre, quoique devant toujours amener de grands sacrifices, lorsque l'Espagne forme une expédition, cette expédition se retire, elle se retire même sur des navires prêtés, et, loin d'imiter Fernand Cortez qui brûla ses vaisseaux, elle revient sur des bâtiments anglais !

La politique espagnole a-t-elle triomphé? L'expédition

allait redresser des griefs, elle allait délivrer ces habitants, nos anciens frères, du joug d'un Gouvernement oppresseur, elle allait leur donner la liberté de choisir la forme de Gouvernement qui leur conviendrait le mieux; et le résultat a été qu'on ne les y a point aidés, qu'on n'a pas vengé les injures, qu'on n'a pas obtenu les satisfactions dont M. le ministre des affaires étrangères avait solennellement et explicitement besoin pour voir effacée l'infamie résultant de l'expulsion de l'ambassadeur de la Reine, et l'on n'a même pas touché les* intérêts de nos créances. C'est-à-dire que nous n'avons atteint aucune des fins qui avaient motivé l'expédition.

Et quelle en a été la raison? Ce n'est pas qu'un de nos alliés s'y opposât ; ce n'est pas qu'il nous ait menacés de ses forces et que nous ayons dû céder pour éviter un conflit : il n'y a rien eu de cela : il n'y a eu qu'une question, encore impossible à définir, mais quelle qu'elle fût, on aurait dû, pour la régler, en appeler à tous les moyens de persuasion ou autres, plutôt que d'abandonner l'entreprise et de laisser le champ complètement libre à la France pour qu'elle pût agir là selon son bon plaisir. Ainsi donc, la France pourra sortir de là victorieuse ou vaincue ; mais, pour nous, la défaite consiste, avant tout, à avoir abandonné l'expédition à la France et à l'avoir laissée complètement libre et maîtresse du champ mexicain.

Comment donc, si ce sont là les faits réels et véritables, comment peut-on accuser d'être peu jaloux de l'indépendance de l'Espagne ceux qui, considérant que nous avons de grands intérêts au Mexique, que nous y avons subi de grands outrages, que nous y avons envoyé une expédition, demandaient qu'on ne laissât point exclusivement faire à la France ce qu'il nous appartenait de faire également?

Que l'on voie donc comment nous qui nous opposions à ce que l'expédition revînt, nous sommes ceux qui nous opposons à cette prépondérance absolue de la France et à ce qu'elle fasse là-bas ce qui lui conviendra, en sauvegardant ou non les intérêts des Mexicains.

Je ne vais rien dire, Messieurs, sur le paragraphe du discours de la Couronne relatif à cette question ni sur celui du projet de réponse : je me bornerai à dire , qu'ainsi qu'il arrive avec tous les prétextes cherchés pour éluder ou tourner une difficulté, la difficulté est restée debout. Chacun interprète ce paragraphe de la manière qui lui convient le mieux. Les uns croient y voir l'approbation de la politique suivie au Mexique ; d'autres prétendent y voir le blâme ; et, comme on l'a rédigé pour satisfaire tout le monde, il finira par ne satisfaire personne. Une idée me vient cependant en voyant l'insistance montrée, sur ce point, par M. le Ministre des affaires étrangères. Le traité du 31 octobre est-il en vigueur ou est-il rompu? Il est vrai qu'il y a un terme moyen pour répondre à cette question et que l'on peut dire qu'il est suspendu.

Mais, Messieurs, le traité est bien rompu. Et comment ne le serait-il pas ? Ce fut M. le Plénipotentiaire d'Espagne qui l'envisagea ainsi ; car, autrement, comment comprendrait-on que Sa Seigneurie eût entamé des négociations avec le général Doblado , pour conclure un nouveau traité spécial, exclusivement entre l'Espagne et le Mexique? Pouvait-on , par hasard, conclure un traité spécial , lorsque la triple alliance était en vigueur ou même suspendue , lorsque les rapports étaient communs, lorsqu'on marchait unis, avec des forces alliées, et que tous aspiraient au même but ?

Il est clair que dans l'esprit du plénipotentiaire espagnol, le traité était rompu, et ce fut sa seule raison pour entrer

en pourparlers avec le général Doblado afin d'en conclure un nouveau. Supposons maintenant que, dans la pensée du Gouvernement de S. M., le traité soit en vigueur. Alors pourquoi ces nouvelles notes, ces nouvelles réclamations? pourquoi demander jour par jour au Gouvernement français qu'il nous permette d'aller au Mexique ?

Car, si le traité est en vigueur, le Gouvernement a nonseulement droit à ce qu'on l'exécute, mais il a de plus l'obligation de l'exécuter lui-même. Par conséquent, l'Espagne, usant de son droit, peut envoyer des troupes, si elle le juge convenable et dans le moment où elle voudra. Le traité est-il mort ou vivant? Mais je répète qu'on a trouvé cette formule, qu'il est suspendu.

Quoi qu'il en soit, Messieurs, le fait est, comme le Sénat l'a vu , que la question du Mexique a été conduite d'une façon qui ne pouvait manquer d'amener les tristes résultats que nous déplorons tous; et nous nous trouvons aujourd'hui au même point où nous étions la veille du jour où l'expédition fut décidée , sauf les millions dépensés par le Trésor pour son équipement, sa solde et son entretien. Nos outrages ne sont pas vengés, les traités n'ont pas été mis en vigueur, nous n'avons , en un mot , rien obtenu de ce qu'espérait le Gouvernement de S. M. en signant le traité ; et franchement, Messieurs, quels que soient ses efforts pour atténuer le fait , s'il l'atténue même beaucoup , s'il dit que nous allions au Mexique pour rien ; alors on pourra lui répondre que, pour un si mince résultat, il n'était pas nécessaire de gaspiller les fonds du trésor ; et que, s'il avait un plus grand but, nous sommes aujourd'hui dans la même position qu'avant.

C'est ce que j'ai démontré en faisant l'histoire de cette négociation et en m' appuyant toujours sur les documents

officiels; comme je l'ai déjà dit, j'avais trois raisons pour agir ainsi : la première, c'est que je reconnais combien est faible mon autorité et que le Sénat pouvait ne pas me croire sur parole ; la seconde , c'est qu'employant les paroles mêmes de M. le Ministre des affaires étrangères, les accusations qui s'en déduiraient ne seraient pas les miennes, on ne pourrait donc m'attribuer l'intention de les produire , ce seraient celles du Gouvernement contre lui-même ; et la troisième, c'est qu'ayant, comme c'était naturel, constamment à parler de M. le marquis des Castillejos, plénipotentiaire d'Espagne (qui, après tout ce qu'on a dit, peut répondre victorieusement en montrant le décret de S. M. qui approuve sa conduite et l'Ordre royal du 27 mai 1862 qui l'approuve aussi), je devais ôter au nom que j'allais si souvent répéter tout caractère de personnalité et toute aigreur dans mon blâme. Notre position est donc aujourd'hui ce qu'elle était avant ; et si l'on jette un coup d'œil sur ce que sont les rapports de l'Espagne avec toutes les puissances de l'Europe et de l'Amérique , je crois que le Sénat n'aura pas occasion de se féliciter et d'applaudir. Nous avons perdu l'occasion au Mexique et je crois qu'elle ne se représentera jamais.

MM. les Sénateurs connaissent l'état de nos relations avec les autres Républiques de l'Amérique, particulièrement avec Yénézuela; nous nous sommes aliéné le bon vouloir des Etats-Unis qui ne nous pardonneront jamais d'avoir provoqué une expédition en Amérique ou d'y avoir concouru. Si nous en venons à l'Europe, notre position n'est pas bonne en Italie; nous ne sommes pas et nous n'avons jamais été dans de bienveillants rapports avec l'Angleterre, et enfin, Messieurs, nous ne sommes pas non plus en relations amicales et cordiales avec la France, et nous

n'aurons pas capté la bienveillance de l'Autriche en opposant, sans aucun plan, sans aucune vue pour l'avenir, notre veto à la candidature d'un Prince respectable.

Que gagnons-nous à cette politique? Que gagnons-nous à nous isoler tous les jours davantage ? Et enfin, si le Sénat réfléchit sur ce qui arrive dans notre pays, il se souviendra qu'il n'y a pas trois ans que l'honorable Ministre plénipotentiaire de Sa Majesté en Portugal, M. Alcala Galiano, a donné sa démission : son successeur, M. Pastor Diaz, donna également la sienne : si c'est en France, ce fut d'abord M. Mon qui la présenta, et aujourd'hui ou demain, s'il ne l'a déjà fait, M. le marquis delà Havane donnera la sienne; la même chose est arrivée avec M. Rios y Rosas pour l'ambassade de Rome; et pour ce qui touche à la question du Mexique, le Sénat doit se souvenir encore de l'éloquente voix de M. Pacheco et du discours d'amphithéâtre par lequel répondit M. le Ministre des affaires étrangères.

Quelle est donc, Messieurs, cette politique qui ne présente pas un seul homme, parmi les nombreux personnages servant dans la carrière diplomatique, qui ne se soit vu obligé de donner sa démission de sa place, en se déclarant antipathique à la conduite politique du Ministre de ce département ?

Que le Sénat pense à la gravité de la question; qu'il voie s'il lui convient de s'associer aune politique de démolition, de destruction politique qui dissout tout ce qui tombe sous sa main. Que le Sénat voie s'il lui convient de s'en rendre responsable ; qu'il réfléchisse aux conséquences qu'il attire forcément sur nous. MM. les Sénateurs, vous qui êtes arrivés dans cette enceinte après avoir servi le pays et la Reine dans les différentes carrières de l'État, vous qui connaissez si bien ce qui convient à notre dignité et au prestige de ce

Corps, que chacun de vous voie si vous devez accepter la responsabilité, si vous devez vous lier solidairement à une politique dont j'ai eu l'honneur de vous montrer les conséquences, en fatiguant votre attention, ce dont je vous demande humblement pardon.

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