‹ La question du Mexique devant les Cortès d'Espagne; discours prononcés au Sénat et au CongrèsChapitre 5 sur 9 · PRÉSIDENCE DE S. E. M. LE DUC DE VERAGUA · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCE DE S. E. M. LE DUC DE VERAGUA

Discours de il. le lieutenant général marquis de la llavane.

Le marquis de Miraflorès demande la lecture des paragraphes relatifs aux affaires du Mexique contenus dans le discours d'ouverture de la session de 1858 et de 1861, et de la réponse donnée à ces paragraphes par le Sénat, « afin, a dit M. de Miraflorès, de rappeler, ce que je crois convenable, quelles étaient dans les législatures antérieures les idées du Gouvernement et celles du Sénat sur cette affaire, et parce qu'ils prouveront que le Président Juarez n'est pas une personne d'autant de respectabilité qu'on l'a dit dans la session actuelle. »

Ces paragraphes ont été lus, et leur lecture, en montrant la contradiction qui existe entre les opinions émises alors parle Gouvernement et celles qu'il professe aujourd'hui, et en rappelant au Sénat les engagements qu'il a pris lui-même

envers le pays sur cette question, a servi de préambule au discours du marquis de la Havane.

M. LE LIEUTENANT GÉNÉRAL MARQUIS DE LA HAVANE : Je prie

le Sénat et son digne Président de considérer les diverses allusions qui m'ont été adressées, ainsi que la position particulière dans laquelle je me trouve, et de me permettre, en répondant à ces allusions, d'exposer mes opinions sur la question qui se débat.

Depuis que j'ai vu le décret de convocation pour cette législature, je n'ai pas douté que je ne dusse venir occuper ma place. Si les relations entre le Gouvernement de S. M. la Reine et celui de l'Empereur des Français eussent été difficiles, et si la question de Mexico m'eût fait voir la convenance de rester à Paris, j'aurais continué à remplir mes fonctions d'Ambassadeur, faisant abnégation de mon désir de venir répondre à des attaques que je ne crois pas avoir méritées, et d'expliquer en même temps ma conduite devant le Sénat, comprenant, comme je le fais, que les hommes politiques doivent se mettre au-dessus des attaques d'hommes qui jugent le cœur des autres par le leur, et qui croient qu'il peut y avoir un autre mobile supérieur au bien commun de la patrie. Mais les relations entre les deux Gouvernements étaient sur le pied de la meilleure entente, et c'est pour cette raison que je suis venu, et parce que la question mexicaine avait perdu de son importance à Paris au point de vue des obstacles qu'elle -pouvait opposer au maintien des bonnes relations entre la France et l'Espagne, relations fondées sur des bases trop solides et trop permanentes pour que la question que nous traitons puisse parvenir à les altérer, malgré le dernier acte du général qui commandait nos troupes au Mexique, acte que le Gouvernement de Sa Majesté a approuvé par des motifs de prudence et en raison

de circonstances particulières au plénipotentiaire espagnol.

Une fois décidé à venir, j'ai dû penser à une autre considération : pouvais-je remplir sans entraves mon devoir de Sénateur en conservant l'ambassade de Paris? Non , me suis-je dit à moi-même, et je n'ai pas hésité à me convaincre que mon premier devoir , en arrivant à Madrid , était de présenter ma démission d'Ambassadeur sans qu'on pût entendre par là que j'allais faire de l'opposition au Gouvernement. J'ai été et je suis son ami : j'avais constamment soutenu sa politique, je désirais qu'il continuât dans la voie qu'il s'est tracée, et il n'existait qu'un seul point sur lequelje différais avec lui, celui relatif à la question de Mexico. Mais cette divergence d'opinion ne pouvait être un motif pour que je me posasse en adversaire du Gouvernement, puisque, ayant accepté l'ambassade de Paris après la retraite de nos troupes du territoire mexicain, je ne pouvais venir faire de l'opposition sur ce point. Du reste, j'aurais désiré que cette question n'eût pas été débattue dans les termes où elle l'a été , parce que je la regarde comme dangereuse jusqu'à un certain point; mais je ne reproche à personne ce qui est arrivé, parce que cela était à peu près inévitable : le Plénipotentiaire espagnol n'étant pas ici lorsque la question a été abordée pour la première fois, il était naturel qu'il vînt un jour expliquer ce qui est arrivé au Mexique.

J'aurais désiré que cette question eût été traitée au point de vue de nos relations avec les pays d'Amérique, avec les États-Unis et avec l'Europe, point de vue sur lequel je ne suis pas d'accord avec la politique générale de mon ami le marquis de Los Castillejos, politique qui a été la règle de sa conduite pendant sa mission. J'ai donc à combattre cette

conduite, ainsi que les opinions émises par le Ministre d'État dans son second discours, opinions qui semblent être en harmonie avec la politique suivie par le comte de Reus en Amérique. Ce n'est pas sans étonnement que j'ai vu cette communauté de politique; mais elle résulte clairement du discours prononcé par Sa Seigneurie.

Ma position étant bien déterminée dans la question qui se débat, je vais à présent examiner cette question en me plaçant sur le terrain des principes, et en touchant en même temps à d'autres grandes questions qui s'y relient. Je vais donc combattre les idées du comte de Reus, ainsi que celles qui sont contenues dans le second discours du Ministre d'État.

Que la Chambre ne craigne pas que je la fatigue par la lecture de documents, car je me propose d'en être très-peu prodigue : mais il est nécessaire que je reproduise les propres paroles qu'a prononcées le marquis de Los Castillejos lorsque, après avoir faitla défense de ses actes, il en est venu à résumer la politique de l'Espagne relativement au Mexique (Sa Seigneurie lit). Yoilàla synthèse delà politique du marquis en ce qui concerne le continent américain ; cela ayant été dit par une personne qui vient de remplir une mission aussi importante, et cette pensée ayant été émise devant la Chambre sans que le Ministre d'État ait rien dit pour la réfuter, on pourrait se demander si c'est là la politique du Gouvernement au Mexique, politique qu'on pourrait formuler de la manière suivante : « Il faut avoir une « grande considération pour ces pays, parce qu'ils sont dans « une complète dissolution qui aboutit à des offenses dont « nous sommes l'objet et à l'assassinat de nos compac( triotes. »

Moi, Messieurs, je trouve qu'il est dangereux de s'expri-

mer ainsi sans que le Gouvernement dise que cela n'est pas sa politique. Savez-vous comment cela peut s'interpréter? Savez-vous que nous en arriverons facilement à être obligés de renoncer à obtenir des indemnités pour les torts qu'on nous a faits ?

Ce qu'on appelle politique libérale, ce qui est l'idée culminante du comte deReus, l'idée capitale, quiT selon SaSeigneurie, doit diriger l'Espagne en Amérique, je le crois très-mauvais, car c'est ce qu'on appelle la politique de race. On soutient que la race latine doit être mise au-dessus de la race saxonne, et la race espagnole au-dessus de la race américaine, comme si cela pouvait influer sur la politique qui sert de lien entre les différents pays. La seule chose qu'on doive considérer, c'est la dignité, ce sont les intérêts des nations, car c'est une erreur de croire que les sympathies individuelles puissent influer sur les relations des États entre eux.

Cette idée ne se peut accepter dans la pratique, et surtout en ce qui concerne les Républiques hispano-américaines, car il ne faut pas perdre de vue comment s'est effectuée leur émancipation. Si elle se fût faite comme le conseillait le comte d'Aranda, nos relations avec ces Républiques pourraient être aujourd'hui ce que sont celles du Portugal avec le Brésil; mais l'indépendance de ces Républiques a été proclamée dans des temps malheureux pour l'Espagne, et a été inaugurée d'une manière terrible. Comment a-t-elle commencé à Buenos Ayres ? En fusillant deux dignes militaires, un général et un brigadier, ce dernier, père de celui qui a l'honneur d'adresser la parole au Sénat. Et quel crime avaient commis ces autorités? Aucun. Leur mémoire a toujours été respectée à Buenos Ayres.

Et l'indépendance du Mexique, comment a-t-ellc été

inaugurée parles Mexicains? En fusillant deux cents Espagnols.

En m'exprimant dans ces termes, qu'on ne croie pas que mon intention soit d'exciter un sentiment d'hostilité contre ces pays; non, Messieurs, j'ai pour eux autant de sympathies qu'en peut avoir M. le marquis de Los Gastillejos ; j'y suis né, ma mère était née sur ce territoire, et j'ai des raisons pour aimer l'Amérique et les Américains ; mais le sentiment individuel est une chose, et le sentiment patriotique en est une autre, et l'Espagne est ma patrie, et je suis Espagnol.

Qu'a fait l'Espagne en Amérique pour justifier la haine . qu'on y a pour nous? Rien. Nous y avons eu seulement une politique qui n'y a produit pour nous que de la déconsidération, et qui a fait qu'on n'y a tenu aucun compte de nous. En voulez-vous une preuve? Regardez la tribune diplomatique : vous n'y verrez pas un seul représentant de ces Républiques , et cependant nous continuons à croire que nous avons de F influence dans ces contrées. Ah ! Messieurs, cette influence s'acquiert par le prestige, et elle ne saurait être obtenue parla politique qu'y suit l'Espagne.

Quand l'indépendance des Amériques a été accomplie, il y a toujours eu là en lutte deux principes, la centralisation et le fédéralisme, origine de toutes les révolutions qui ont eu lieu dans ces contrées. Le principe conservateur s'est assimilé tout ce qu'il y a de distingué dans le pays, et c'est peut-être parmi les hommes de ce parti qu'on pourrait trouver des sympathies pour la mère patrie, tandis que le parti fédéral a trouvé son appui parmi les hommes de moindre valeur dans cette race mêlée d'Espagnols et d'Américains. Le fédéralisme est donc le grand mal de l'Amérique, mal dont la République du Chili s'est seule affranchie en

maintenant les principes conservateurs qui y existaient lorsqu'elle formait partie de notre territoire ; c'est à eux qu'elle doit l'importance qu'elle a aujourd'hui. Le fédéralisme, au contraire, a causé de grandes révolutions en créant de petites Républiques et des tyrannies comme celles de Rosas. C'est ainsi qu'on s'explique pourquoi le parti libéral n'a jamais pu consolider l'ordre en Amérique. Ainsi s'explique pourquoi il n'y a pas dans ces pays un seul étranger qui soit fédéral ; c'est ainsi qu'on comprend enfin que tous les Espagnols y soient conservateurs. A Cuba même, j'ai vu des démocrates qui sont arrivés de Barcelone, et tous, comme par instinct, sont devenus conservateurs.

En combattant le parti fédéral en Amérique, je ne prétends pas qu'il faille faire là une politique conservatrice. Non ; que les hommes de ces contrées se gouvernent comme bon leur semble, mais que ce soit toujours en nous donnant deux choses : honneur à notre drapeau et sécurité à nos compatriotes. C'est vers ce but que doit se diriger la politique du Gouvernement espagnol en Amérique, et, comme cette politique n'est pas celle de mon ami le marquis de Los Castillejos, il ne doit pas s'étonner que je combatte sa politique, malgré les relations qui nous unissent. J'ai mes convictions et je dois les soutenir.

Quels moyens y a-t-il d'obtenir les résultats que j'indique ? J'ai entendu parler d'influence morale; mais cette influence s'exerce-t-elle de plein droit ? La commande-t-on? Non, cette influence s'acquiert au moyen d'une politique digne et élevée. C'est par là que nous nous fîmes toujours respecter en Amérique. Dans quel but, de quel droit allonsnous exercer une influence dans ces régions ? Je nie ce droit. Que dirions-nous si, dans des documents officiels de Gouvernements étrangers, nous lisions que telle ou telle puissance

doit exercer une influence sur l'Espagne? L'effet que cela cause dans ce pays est de nous y discréditer.

Obtiendra-t-on cette influence en pratiquant la politique que mon ami le comte de Reus veut y implanter? Mais nous aurions alors à nous mettre en opposition avec tous ceux qui ne veulent pas de cette politique. Sa Seigneurie a-t-elle bien étudié quels sont le caractère et les conditions des partis en Amérique ? a-t-elle compté combien il y a de Républiques qui ont fait des traités avec l'Espagne pour faire reconnaître leur indépendance par elle ? Eh bien ! il y en a trois ou quatre, et les autres ne s'occupent pas de nous. Cela est-il honorable pour nous?

Un des graves inconvénients qu'offre la reconnaissance des Républiques américaines est l'article de la constitution qui parle de la naturalisation des Espagnols ; et, Messieurs, c'est pour soutenir cet article que nous n'avons pas reconnu l'indépendance de l'Amérique. Que le Gouvernement en prenne note, puis, qu'à un moment donné cet article soit réformé , afin que les représentants hispanoaméricains puissent venir se mettre en relations avec nous.

Je vois des signes négatifs. Mais prenez garde qu'il n'arrive ce qui est arrivé en 1858 pour les créances espagnoles contre le Mexique. Que le Sénat se rappelle le discours que prononça alors M. le comte de Reus ; qu'il se rappelle la réponse de M. le Ministre d'Etat, qui se réduisait à dire que les Mexicains auraient à payer toutes les créances qu'ils nous devaient. Eh bien! qu'est-il arrivé? Que nous restons avec les discours et la politique, et que les Mexicains sont restés avec toutes nos créances. Prenez donc garde, je le répète, que la même chose ne nous arrive relativement à l'article constitutionnel.

Je regrette d'avoir à présent à parler de moi ; mais,

ayant expliqué quels sont mes principes, je dois dire comment j'entends la politique que l'Espagne doit suivre en Amérique.

Je suis complètement opposé à ce qu'on intervienne dans les affaires du Mexique ; je suis, sur ce terrain, aussi bien opposé à la politique libérale qu'à la politique conservatrice ; je ne veux que la politique espagnole. Je ne me préoccupe pas et je ne veux pas me préoccuper du parti qui y peut dominer. Ce que je veux, c'est que, quel qu'il soit, il honore notre pavillon et respecte nos compatriotes.

Lorsque j'étais capitaine général de Cuba, le Gouvernement mexicain lança un décret ordonnant que les Espagnols réintégrassent une partie des créances qu'ils avaient recouvrées. A cette époque arriva don Miguel de los Santos Alvarès, qui allait en qualité de représentant de l'Espagne près cette République, et je lui dis qu'il ne devait pas présenter ses lettres de créance jusqu'à ce que le Gouvernement mexicain eût retiré le décret en question ; et qu' est-il arrivé ? J'envoyai quatre bâtiments soutenir cette exigence, et le décret fut retiré.

A Tampico, un autre fait se présenta. Des Espagnols y furent arrêtés au sujet d'un emprunt forcé. Après l'avoir appris, j'envoyai des forces. Le Gouvernement du général Lagarza hissa alors le pavillon espagnol, le salua de 21 coups de canon, et nos compatriotes obtinrent une juste réparation.

Il arriva également à Omoa qu'un de nos navires fut détenu sans raison aucune. J'envoyai alors un vapeur de guerre pour réclamer ce navire, avec" l'ordre de faire feu en cas de résistance ; on obtint le bâtiment en question, et il est avéré que le président de Honduras dit : « Nous avons « eu tort ; nous ne nous rappelions pas que l'Espagne exis-

« tait; mais, maintenant, nous nous en souviendrons.» C'est-à-dire que partout où j'ai vu, là-bas, une question d'honneur pour ma patrie, j'ai toujours fait avancer notre drapeau, pour apprendre à l'Amérique que l'on ne manque jamais impunément au pavillon espagnol. Me voici arrivé à la question du Mexique.

Le premier mouvement qui eut lieu dans ce pays, au moment où il se déclara indépendant, fut celui de Hidalgo fusillant 200 Espagnols. On proclama alors trois principes : la monarchie, la religion et l'égalité entre Espagnols et créoles. L'Espagne ne voulut point admettre le principe de la monarchie mexicaine, ni le trône pour un prince espagnol. Alors le général Iturbide se fit Empereur, et, n'ayant pas assez de talent pour fonder un empire puissant, succomba dans cette entreprise. De là sortit la lutte entre le principe fédéral et le principe centralisateur, lequel fut vaincu par le premier, que représente aujourd'hui le parti appelé ronge, le parti qui soutient Juarez.

Maintenant, le Sénat sait-il quel fut le drapeau arboré parce parti? Celui de guerre à mort aux Espagnols. Pas une révolution ne s'est faite dans ce pays sans que ce parti n'ait donné des preuves de sa profonde haine contre l'Espagne. On ne fit jamais aucun cas du principe de l'égalité entre les Espagnols et les créoles, et on arriva ainsi, peu à peu, à la complète extinction des Espagnols.

Ce fut ce parti, Messieurs, qui voulut, à la faveur d'une des révolutions, tirer de la tombe les cendres de Gortez et les jeter au vent. Le principe du parti fédéral est toujours : « Guerre à mort aux" Espagnols ! » On comprend facilement qu'il, est impossible d'élire un Gouvernement stable avec xe parti. . -

Si on examine la constitution en vigueur au Mexique, on

verra que, même sans la nécessité d'une intervention espagnole, seulement en le laissant réduit à lui-même, Juarez serait tombé du pouvoir. Tout le contraire a lieu avec les idées du parti conservateur, car celui-ci peut arriver à la monarchie, avec ces deux principes : la centralisation et l'unité religieuse. Et ce parti n'a pas pour nous la haine que nous porte le parti fédéral, c'est-à-dire celui de Juarez, duquel proviennent toutes les insultes faites à la nation espagnole.

Mais outre ces deux partis, il y en a un troisième qui se nomme modéré, lequel s'associe tantôt avec le parti conservateur, tantôt avec le parti fédéral, mais sans participer à la haine de ce dernier contre nous. Et lequel de ces partis pouvait convenir à la politique espagnole? Le parti fédéral? Jamais.

Mais on dira qu'il n'y a pas de parti conservateur au Mexique. Si l'on disait cela, voici son histoire. (L'orateur lit une revue historique des Gouvernements qui ont existé au Mexique, dont la conclusion est que c'est le parti conservateur qui s'est maintenu le plus longtemps au pouvoir.)

Je vais maintenant rapporter légèrement les insultes que nous a faites le parti fédéral.

Sept Espagnols ont succombé dans les assassinats de San Yicente, un se sauva en disant qu'il était Français.

Le traité de 1853, qui mettait un terme aux difficultés survenues entre le Mexique et l'Espagne depuis l'année J847, a été aboli en 1856.

Un autre grief est la prise de la barque Conception; et il reste encore, en dernier, celui de l'expulsion de notre ambassadeur au Mexique. Eh bien ! tous ces outrages proviennent de ce qu'on a observé vis-à-vis de ce pays une

politique vacillante qui manquait d'énergie, politique d'atermoiement qui ne savait que temporiser au moment où il importait de laisser de côté toutes espèces de considérations, et de faire la guerre au Mexique pour faire respecter notre pavillon et notre dignité.

La France et l'Angleterre furent aussi offensées par une loi de la République ; mais ceci était une chose insignifiante à côté des graves questions relatives à l'Espagne. Cependant ce fut là, selon moi, une heureuse coïncidence qui permit à la France et à l'Angleterre d'aller avec nous en Amérique et d'y porter une grande idée : celle de substituer dans ces régions l'influence de l'Europe à l'influence des États-Unis. Si on n'avait pas ce but en vue, on ne devait pas signer le traité de Londres et nous ne devions pas aller au Mexique ; mais, je le répète, ce fut là la grande idée que, nous principalement, nous devions avoir, puisqu'il n'y a aucune puissance en Europe qui ait plus d'intérêts en Amérique que l'Espagne, qui possède Cuba, Porto-Rico M Saint-Domingue.' Yoilà pourquoi, Messieurs, je trouve que l'on exprime une pensée qui nous rabaisse quand on vient dire que l'Espagne doit avoir en Amérique soit une politique française, soit une politique anglaise. Car, au Mexique, nous sommes la première puissance de l'Europe, et si nous avions su conserver cette position, nous serions en Europe une puissance de premier ordre.

Nous aurions dû aller en avant de la France et de l'Angleterre. C'est là ce que voulait la France, et F Angleterre y consentait. En dernier lieu, je regrette que le Ministre ait tant amoindri la pensée de la convention de Londres ; car si Sa Seigneurie considérait réellement cette convention comme n'ayant d'autre but que d'éviter la guerre, quel que fût le prix du maintien de la paix, que Sa Seigneurie

me permette de lui dire que les instructions données au général Serrano et au comte de Reus même étaient conçues dans un sens totalement opposé. Ces instructions étaient la guerre, et c'est pourquoi le maréchal Serrano, en les lisant, donna au général Gasset ses ordres pour agir conformément à l'ultimatum qu'il devait adresser au Président de la République.

Les instructions du maréchal Serrano étaient conçues en termes énergiques, ce qui fit que le capitaine général de Cuba rédigea un ultimatum fort sévère, mais sans dépasser les instructions du Ministre d'État. Les ordres que cette autorité donna au général Gasset ne disaient ni plus ni moins que ce qui suit :

« Remise du fort de Saint-Jean-d'Ulloa. Engagement de « payer les frais de l'expédition. Si, dans le délai devingt- « quatre heures de la remise de l'ultimatum, une réponse « affirmative et sans condition n'y est pas faite, on le con- « sidérera comme refusé et on ouvrira les hostilités. »

Messieurs, il est impossible de voir une mise en demeure plus sévère. Remarquez que l'on donne vingt-quatre heures seulement et qu'il faut accéder, sans aucune condition, à tout ce que l'on demande. Il me semble que cela prouve bien que nous n'allions pas entamer des négociations pacifiques, mais pour faire ouvertement la guerre.

Je n'insiste pas sur le départ anticipé de notre expédition, et j'indiquerai seulement que ce départ est contraire aux idées qu'énonce M. le Ministre dans son second discours, discours fort grave, Messieurs, car il implique non-seulement l'approbation de la retraite de nos troupes, mars aussi une adhésion à la politique suivie par le comte de Reus.

La preuve de la vérité des considérations que je vous soumets, c'est que, dès que Juarez eut connaissance du traité

de Londres, il songea à satisfaire les réclamations de la France et de l'Angleterre pour rester seul avec l'Espagne qu'il croyait vaincre facilement ; et si nos troupes occupèrent sans résistance la Yera-Crux, si notre drapeau flotta sur Saint-Jean-dTlloa, ce fut parce qu'ils portaient devant eux la force morale de trois nations. Le comte de Reus, plénipotentiaire et général en chef des forces alliées, arriva aussi avec nos troupes à la Yera-Crux; les troupes et les plénipotentiaires français y arrivaient également à la même époque. Messieurs, on est forcé de reconnaître que 'les trois Gouvernements furent, dès le principe, complètement d'accord, qu'ils l'ont été toujours sur le but de l'expédition, et que la lutte n'exista pas entre la politique des trois puissances, mais entre la politique des plénipotentiaires.

Tandis que le représentant espagnol venait d'Europe , les représentants de France et d'Angleterre ven aient de Mexico, ce qui, Messieurs, fut un tort, puisque les représentants des grandes puissances dans la république mexicaine, comme dans presque tous les États d'Amérique, ont une position plus élevée que le chef de l'Etat, d'où il résulte qu'ils prennent part dans les questions intérieures du pays, et qu'il y a des luttes d'influence entre les uns et les autres comme cela avait lieu à Mexico entre le ministre de France et celui d'Angleterre ; cela étant, il n'y avait pas de la part des plénipotentiaires français et anglais la politique du Gouvernement français ou du Gouvernement anglais, mais celle qu'ils apportaient commencée entre eux , ne se joignant par conséquent à l'expédition que pour agiter leurs propres rivalités. Eh bien ! le comte de Reus arrive avec une réputation militaire et politique, avec la confiance de la haute estime qu'avait de sa personne l'Empereur -Napoléon, et Sa Seigneurie se trouvait, en ce moment, en si-

tuation d'indiquer quelle devait être la politique des plénipotentiaires.

Une première difficulté surgit, amenée par le dissentiment des ministres de France et d'Angleterre, et empêcha d'envoyer l'ultimatum à Juarez. Mais je dois revenir un peu en arrière dans mon discours.

Messieurs, examinons quel fut le but du traité de Londres. On dit qu'il n'avait pas pour objet d'intervenir dans les affaires intérieures de la République, mais d'obtenir la réparation des insultes et des préjudices qu'on avait infligés à nous autres plus qu'à d'autres nations. Mais n'est-il pas certain aussi que l'attitude de l'Angleterre, de la France et de l'Espagne, vis-à-vis du Gouvernement de Juarez, dut faire considérer l'expédition commune qu'on allait entreprendre comme une occasion d'appuyer l'organisation d'un nouveau gouvernement dans la République, tout en laissant sur ce point aux Mexicains une complète liberté?

Mais en parlant de l'appui qu'on pouvait leur donner, M. le Ministre d'État n'admet pas l'idée d'influer sur eux; et cependant l'influence de trois nations, qui sont à la Yera- Crux avec 10,000 soldats, ne peut être ni plus ni moins qu'une intervention.

On pouvait, on devait traiter avec Juarez, oui, mais en lui imposant des conditions, en mettant de côté toute négociation pacifique, et cela était précisément la guerre. Je vais le prouver ; je vais prouver que la nature des conditions qu'on exigeait de Juarez rendait la guerre inévitable. Juarez, étant à la Vera-Crux, fit une protestation contre tout traité que conclurait le gouvernement de Miramon, et Juarez et son parti ne devaient reconnaître le traité de Mon- Almonte qu'à la pointe de nos baïonnettes. Le comte de Reus ne se faisait pas d'illusions sur ce point, comme le prouve

sa dépêche du 29 mars, dans laquelle il dit que la question Mon-Almonte lui paraît très-difficile, et demande qu'on rende solidaires les réclamations des Plénipotentiaires.

C'est-à-dire que le comte de Reus reconnaissait l'impossibilité de faire accepter à Juarez le traité auquel je me réfère, traité dont les demandes étaient tellement fondées que c'est pour cela précisément que Juarez n'a pas accepté non plus le traité que le Plénipoteutiaire espagnol avait arrêté, à sa sortie de la République, avec le général Doblado. Le fait est que, par suite du dissentiment précité, on renonça à envoyer l'ultimatum à Juarez, et tout changea alors dans l'expédition. On fit abstraction des réclamations, et bientôt on reconnut Juarez, de telle sorte qu'on en vint à faire tourner toute l'influence de l'Europe en sa faveur, en dénaturant complètement la convention de Londres. En même temps, le parti conservateur, comprenant qu'il lui était impossible de lutter avec le parti fédéral et les puissances de l'Europe, se tint immobile. De manière que la question, par le fait de la note collective et du manifeste, avait été placée sur le terrain le moins convenable, surtout pour l'Espagne.

Il y eut cependant un moment décisif pour abandonner la voie dans laquelle on faisait entrer l'expédition, et ce moment fut le départ des troupes de la Vera-Crux pour chercher des territoires plus salubres. La marche en avant des troupes alliées pouvait s'effectuer avec le consentement des Mexicains ou malgré eux : une alternative était la paix, l'autre la guerre. Le Plénipotentiaire espagnol , persistant dans sa politique pacifique, adopta le premier moyen : ses collègues firent de même, le résultat fut la signature des préliminaires de la Soledad. Oui , Messieurs, le traité de Soledad n'a pas été fait par des considérations militaires,

niais comme conséquence d'une idée politique, parle désir de marcher avec le consentement des Mexicains. Et cela est si vrai, que si M. le comte de Reus eût été seulement général en chef des troupes, et que le Plénipotentiaire espagnol lui eût demandé si les transports l'empêcheraient d'aller en avant, il lui aurait répondu : « Non, dans vingt jours j'aurai les transports, et dans vingt et un je suis prêt à battre Zaragoza où vous voudrez et quand vous voudrez. » En effet, à la lettre insultante du général mexicain, il n'aurait répondu qu'en disant : « Place aux troupes alliées, » et le général Zaragoza la lui aurait donnée promptement.

Il n'y aurait eu de plus qu'une bataille à Chiquihuite, et M. le comte de Reus, à la tête des troupes expéditionnaires, aurait été à Mexico ; il y aurait établi le gouvernement qu'il voulait, et il aurait mis le nom de l'Espagne aussi haut qu'il est nécessaire; car nous avons, en effet, Messieurs, une obligation de gloire militaire au Mexique. Quoi ! Sa Seigneurie ne connaît-elle pas la déroute de Rarradas, et ne sait- elle pas qu'il y a dans la cathédrale de Mexico un drapeau du régiment de Naples? Eh bien, Sa Seigneurie, en battant le général Zaragoza et son armée, et en entrant à Mexico, aurait rapporté en Espagne le drapeau du régiment de Naples, et, en outre, vingt drapeaux mexicains. ( Marques nombreuses d'approbation. — Le comte de Reus demande la parole pour rectifier.) Mais M. le comte de Reus portait au Mexico une idée fausse qui lui a fait perdre la grande gloire militaire et politique qu'il aurait pu acquérir pour lui et sa patrie à la tête de l'expédition alliée.

Les plénipotentiaires s'obstinèrent dans cette même pensée et occupèrent les cantonnements qu'on leur avait désignés; mais, avant d'aller plus loin, je vais m'occuper de la

question Almonte et de la question monarchique. Je pense, comme M. Bermudez de Castro, que, sur des sujets aussi graves, les hommes politiques doivent dire tout ce qu'ils pensent, sans avoir souci de l'impopularité ni des attaques qu'on peut leur adresser. Après la signature du traité de Londres, tout le monde fut d'avis que l'on s'occupât d'établir un Gouvernement stable dans le pays vers lequel se dirigeait l'expédition, et quelques Mexicains , peu nombreux, car ils n'étaient que quatre, mais en droit de le faire, bien qu'ils aient agi sans prévoyance, songèrent à l'établissement d'une monarchie et à un monarque. Mais le parti conservateur du Mexique avait-il, par hasard, donné des pouvoirs à ces quatre personnages pour parler au prince Maximilien? Non, Messieurs. Il est vrai que cette candidature fut examinée à Paris, mais l'Empereur Napoléon n'a jamais donné le moins du monde à entendre qu'il eût le projet d'imposer cette monarchie aux autres puissances cosignataires du traité de Londres.

Et cela est si wai que, lorsqueles Français envoyèrent des renforts au Mexique, rien ne fut changé dans les premières instructions. On se borna à dire aux plénipotentiaires d'avoir pour le comte de Reus toute la déférence possible, sans se mettre toutefois sous ses ordres. Somme toute, la monarchie, si les Mexicains la voulaient, était le meilleur Gouvernement que l'on pût établir au Mexique pour éviter l'absorption de ce pays par les États-Unis. Mais y a-t-il intérêt pour nous à ce que ce trône soit occupé par un prince espagnol? Aimant ma Reine et sa dynastie autant que celui qui l'aime le plus, j'éprouverais la plus grande satisfaction à voir un prince de cette dynastie s'asseoir sur un trône d'Amérique, si cela pouvait rapporter quelque avantage à ma patrie et à cette même dynastie. Mais fonder une monarchie

n'est pas la même chose que la recevoir en héritage. Voyez, en effet, ce qui s'est passé en Belgique. Elle a eu un bon prince, et elle s'est sauvée ; mais en Grèce, l'Europe mit un prince de son choix, et tout le monde connaît le sort malheureux du roi Othon. Le cas ne s'est pas présenté, mais si cela eût été, la Reine n'eût décidé la question qu'en vue des grands intérêts de son pays.

Et après tout, Messieurs, il faut s'abstenir de dénaturer les faits. Ce n'est ni la question Almonte, ni la question monarchique, qui ont motivé la retraite de nos troupes. Le fait est que, par la suite des événements, les plénipotentiaires continuèrent à avoir deux politiques différentes, l'une représentée par les plénipotentiaires de Sa Majesté et de l'Angleterre, l'autre par les envoyés français, jusqu'à ce que ceux-ci se décidèrent à renoncer complètement à toute négociation pacifique. Le Sénat sait qu'alors survinrent les excès des Mexicains, puis les exigences de Doblado au sujet des douanes de la Vera-Crux, et enfin Finique fusillade du général Robles Pezuela, qui était peut-être la personne appelée à réaliser dans ce malheureux pays la pensée que pouvait renfermer le traité de Londres. Tous ces faits émurent les plénipotentiaires français, qui comprirent que l'on ne devait plus tolérer l'arrogance de Juarez et moins encore après qu'ils eurent connu le mauvais effet que leur manière d'agir avait produit en France.

Et que voulaient les plénipotentiaires français? Ils voulaient faire d'une manière ce que M. le comte de Reus se proposait d'effectuer autrement, ils voulaient une amnistie et un congrès. Le général Lorencez voulait aller à Mexico en dépit de Juarez, tandis que le général espagnol, qui avait suivi la politique qu'il croyait la plus favorable à son pays, ne pouvait se séparer de cette politique que dans un

cas de force majeure. (Le comte de Reus répond affirmativement.) Sa Seigneurie est de mon avis et m'approuve entièrement dans tout ce que je dis. Eh bien ! savez-vous ce que renfermait cette politique dans les conférences d'Orizaba? la retraite de nos troupes !

Ce n'était pas la question des Français. M. le comte de Reus ne serait pas allé à la suite des Français, mais devant eux, et d'autre part la discipline de nos troupes, leur valeur et leur constance sont un gage certain qu'il n'y aurait eu aucun conflit. Il n'y aurait eu qu'une lutte d'influences à Mexico, et là celle du comte de Reus, marchant à la tête des troupes alliées, eût été certainement la plus forte. Oui, Messieurs, je repousse cette idée, qui outrage le comte de Reus et l'armée espagnole, parce que Sa Seigneurie marchant avec les Français n'aurait pas été derrière eux, mais toujours devant.

M. le Ministre d'État disait une inexactitude. Sa Seigneurie, croyant détruire la force de l'argument de M. le marquis de Miraflorès, soutenait que notre Plénipotentiaire voulait également aller à Mexico, mais autrement que le général Lorencez. Ce n'est pas exact. Le comte de Reus n'a jamais dit aux Français : « Qu'Almonte retourne en arrière, et nous irons à Mexico. » Non, ce qu'a dit le Plénipotentiaire espagnol , parce que cela était dans ses principes, c'est î « Almonte en arrière et restons ici à négocier. »

En suivant cette politique, qui séduit le comte de Reus etlui fait croire qu'il a gagné les affections du continent américain, il n'y avait pas autre chose à faire que de se retirer. Si Sa Seigneurie n'avait pas cette pensée politique, il Serait allé vingt fois à Mexico. C'est ainsi que le comte de Reus, en faisant une chose qu'il croit avantageuse au bien de son pays et que je crois funeste, ne s'est pas séparé de l'expé-

dition française par haine de la France qu'il estime, ni des soldats français qu'il admire, mais pour ne pas faire la guerre à Juarez.

Page 1