‹ La question du Mexique devant les Cortès d'Espagne; discours prononcés au Sénat et au CongrèsChapitre 6 sur 9 · SÉANCE DU 23 DECEMBRE · texte numérisé non relu

SÉANCE DU 23 DECEMBRE

Fin du discours du marquis de la Havane,

Je disais à la lin de la séance d'hier que ce qu'on appelait la question Almonte et la question de la monarchie n'avait pas influé sur la politique de notre Ministre plénipotentiaire à Mexico ; que si Almonte fût resté à Paris et qu'on n'eût jamais parlé de monarchie, la rupture d'Orizaba n'en aurait pas moins eu lieu ; et, cependant, on s'est emparé de cette idée pour dire que nous ayons fait un acte d'indépendance, pour ne pas avouer que nous avons mal fait au Mexique.

De toutes manières, la vérité est que ni le Gouvernement de Sa Majesté, ni le Gouvernement français, ni le Gouvernement anglais, n'ont eu aucune part à cette rupture, et que, lorsque le Gouvernement de Sa Majesté s'est vu en présence d'un fait accompli dont les conséquences étaient inévitables, il a pu approuver la conduite de son Plénipotentiaire pour des motifs de prudence, mais non toutefois par les considérations que le Ministre d'État a énoncées dans son second discours, considérations contraires à tout ce que le Gouvernement avait dit antérieurement. Voilà pourquoi

la France n'a fait aucune réclamation au Gouvernement de Sa Majesté pour l'approbation qu'il a donnée à la conduite de son Plénipotentiaire.

Les traités étant rompus, voyons si on a obtenu quelques avantages de ce qui est arrivé au Mexique : aujourd'hui les Français sont un objet de haine en Amérique, tandis qu'on parle bien de l'Espagne et qu'on loue son Plénipotentiaire ; mais c'est un effet momentané, et rien de plus. A-t-on obtenu quelque résultat avantageux? Le Ministre d'Etat s'est chargé de répondre pour moi.

Si, à Mexico même, où la retraite de nos troupes a produit un si bon effet, nous n'avons obtenu aucun résultat, nous n'en avons pas obtenu davantage sur les autres points de ces contrées. En voici la preuve : on sait que lorsque notre Plénipotentiaire est allé à New- York , il y eut un banquet donné par plusieurs Ministres des républiques hispanoaméricaines, banquet auquel assistèrent les Ministres d'Espagne à Washington et à Mexico. A cette occasion, il y eut des toasts, et on dit mille choses tendant à démontrer qu'en apparence les meilleures relations s'étaient établies entre ces peuples et le nôtre. Et qu'est-il arrivé? A peu de jours de là, il se forma un projet de fédération entre les républiques hispano-américaines, à l'exclusion du Brésil, parce que c'est un gouvernement monarchique, et à l'exclusion aussi de l'Espagne, parce que c'est une nation européenne; c'était un grand affront qu'on nous faisait, et on faisait en même temps cause commune avec les États- Unis.

Loin donc d'avoir produit des résultats avantageux, la retraite de nos troupes ne nous a même pas valu que Juarez ait signé le traité que notre Plénipotentiaire avait conclu avec le ministre Doblado ; il n'y a pas le moindre indice de mo-

dification dans les conditions où se trouve l'Espagne en ce qui concerne l'Amérique, et il est à regretter qu'après la retraite de nos troupes, les intérêts espagnols se trouvent tout aussi compromis au Mexique qu'auparavant.

Et qu'y avait-il à faire? Que pouvait-on, que devait-on faire ? A ce moment-là le Gouvernement de Sa Majesté me fit l'honneur de m'appeler pour m'offrir l'ambassade de Paris. Mes opinions étaient connues: je ne voulais prendre part à aucune question de politique active, parce que je n'ambitionne rien ; mais, mû par l'intérêt que m'inspirent ces pays où pendant sept ans j'ai veillé sur ce que les Espagnols possèdent en Amérique, je m'étais naturellement formé une opinion, opinion que je ne cachai à personne. Cependant, avant d'accepter l'ambassade, avant tout, je voulus savoir quelle était l'opinion du Gouvernement.

J'admettais comme un fait accompli la retraite de nos troupes, et jamais je n'avais cru que l'Empereur des Français pût élever des plaintes au sujet de cet acte, ni que, en raison de cet acte, l'Espagne eût à donner une satisfaction au Gouvernement de la France. Par conséquent, ceux qui ont dit que j'allais pour faire des propositions dans ce sens n'ont pas dit la vérité, et, à cet égard, j'en appelle à ma première dépêche envoyée de Paris.

Quoi qu'il en soit, ainsi que je l'ai dit plus haut, ïl était nécessaire que je susse dans quelle position le Gouvernement de Sa Majesté voulait se placer relativement à la question de Mexico. Le Gouvernement se considérait-il comme étant en hostilité avec Juarez ? Dans la négative, il était impossible d'aller à Paris pour essayer de renouer la question d'Amérique, et c'est pour cela que, lorsque je posai cette question à M. le Ministre d'État, il me répondit oui, et que nous étions en hostilité avec Juarez, et d'autant plus que.

d'ordre royal, on avait écrit à M. Geballos de ne faire aucun traité avec lui ; — j'avais ainsi un point de départ qui me permettait d'agir conformément à mes opinions ; — mais quelle était ensuite la pensée du Gouvernement? Je puis parler de cela sans inconvénient, puisque les instructions qui ont été données à l'ambassadeur de Sa Majesté à Paris ont été imprimées.

Dans ces instructions on voit la pensée du Gouvernement, c'est-à-dire le désir qu'il avait que le traité de Londres fût renoué et que l'Espagne retournât au Mexique pour y obtenir les résultats qu'elle s'était proposés depuis le commencement des négociations. En cela j'allais encore plus loin que le Gouvernement, puisque, craignant qu'un revers subi par les troupes françaises ne pût être préjudiciable à l'Espagne en détruisant le prestige de l'Europe en Amérique, je croyais que nous devions aller au Mexique, et que nous devions y aller de toutes manières, non plus dans l'intérêt de l'alliance avec l'une ou avec l'autre puissance, mais dans notre propre intérêt. Y a-t-il là un intérêt espagnol? me disais-je. Eh bien ! si cet intérêt existe, allons au Mexique ; s'il n'existe pas, n'y allons pas ; — c'est ainsi que j'envisageais la question. Et c'est pour cela, et pour ne pas causer d'embarras au Gouvernement, que j'acceptai l'ambassade ; mes dernières paroles, avant de partir, furent les suivantes : « Aussi longtemps que la politique que je vais faire sera « conforme à mes principes, je resterai à Paris ; si elle s'en ce écarte, je reviendrai en Espagne. » C'est ainsi que le général Concha répond aux indignes accusations dont il a été l'objet.

A présent je dois dire qu'à mon arrivée à Paris , je trouvai la question de Mexico dans la situation où je m'étais attendu à la trouver. Je n'avais jamais compris que la France, en

allant au Mexique, pût avoir un intérêt contraire aux nôtres; et, en effet, Messieurs, quelle idée politique , quel intérêt préjudiciable à l'Espagne pourraient conduire la France vers ce pays-là? Veut-on supposer que ce soit celui d'y créer une monarchie pour la donner à un prince autrichien? Ah ! Messieurs, est-ce pour cela que la France n'a envoyé que 2,000 hommes, tandis que l'Espagne en envoyait 5,000? Qu'importe à la France qu'un prince autrichien règne à Mexico? Je ne vois dans tout cela que le noble désir qui animait l'Empereur des Français qu'il y eût dans le monde un pays malheureux de moins.

Mais, enfin, il fallait bien accepter les faits accomplis, et , par conséquent , on ne pouvait pas ne pas s'occuper de la marche des troupes françaises. Que faire donc? Chercher de nouveau une bonne entente entre les trois puissances , entente que l'Angleterre elle-même avait jugée opportune , malgré sa politique d'intérêt matériel dont , avec raison , elle ne s'écarte pas. Qu'arrivera-t-il si le Mexique reste à la merci de la France? Si celle-ci réussit , comme on doit l'espérer, elle aura à exiger des Mexicains le payement de tous les frais de la guerre , outre celui de toutes les réclamations antérieures. Eh bien ! si le Gouvernement de la République ne pouvait pas auparavant payer les dettes reconnues, l'Angleterre croit-elle que , dans la situation à laquelle elle sera réduite après la guerre , elle pourra remplir ses engagements ? Le résultat serait que la première fois que l'Europe interviendrait en Amérique ce serait pour anéantir complètement un pays aujourd'hui très-malheureux, parce que si, nous autres, nous demandons d'un côté les 20 0/0 du produit de ses douanes, l'Angleterre les 50 et la France le reste , l'existence de tout Gouvernement dans ce pays sera complètement impossible.

Voici donc l'intérêt d'une politique élevée ; voici comment il convient à l'Angleterre comme à l'Espagne de se mettre toutes deux d'accord avec la France pour que , dans l'avenir, il ne soit plus nécessaire de renouveler des réclamations pour des manquements dans l'accomplissement des traités ; suivant les idées que j'ai sur la vraie politique de l'Espagne en Amérique , voici comment on comprend qu'il y a un intérêt espagnol à retourner au Mexique , comme il y en a un, noble et généreux , de la part de la France , comme il y a un intérêt réel pour l'Angleterre. On exercerait ainsi l'influence que, dans la bonne acception du mot , l'Europe doit exercer dans cette région pour éviter que le Mexique disparaisse.

Le moment étant maintenant arrivé de parler de nos relations avec les États-Unis, je dirai que c'est une question grave, question que M. le comte de Reus a traitée de manière à produire une vive alarme parmi les Espagnols résidant en Amérique, question touchant laquelle mes idées diffèrent de celles de Sa Seigneurie.

J'ai déjà dit que Juarez et son parti sont antiespagnols et antieuropéens. En effet, quand celui-ci connut la convention de Londres, il essaya de vendre aux États- Unis trois ou quatre provinces du Mexique , territoire que ces Etats acquerraient naturellement avec une grande satisfaction, suivant leur idée de s'assimiler ce pays , et suivant aussi leur politique , qui consiste à regarder toujours l'Espagne comme une puissance d'Europe qui est de trop en Amérique. Je ne considère donc pas qu'il soit habile d'entrer dans une alliance avec les États-Unis contre la France, comme le prétend mon ami, M. le comte de Reus, qui commet en cela , qu'il me permette de le lui dire, une grave erreur politique. Le jour où nous nous séparerons de la

France en Amérique et où il se produirait un conflit avec les Etats-Unis , ce jour ne serait pas très-heureux pour l'Espagne. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet.

Jai dit, hier, que dans la question qui se débat, il existe tout un système de politique étrangère pour l'Espagne avec le Continent américain espagnol et avec les États-Unis d'Amérique, qui, malheureusement, pourrait peut-être aussi donner naissance à un système de politique regrettable entre l'Espagne et les nations de l'Europe. J'aurais voulu que M. le Ministre d'État , en parlant d'une question aussi grave, ne se fût pas borné à dire qu'il ne partageait pas toutes les vues de M. le comte de Reus. Il est nécessaire de bien établir quels sont les principes qui dominent dans un État , touchant sa politique intérieure et extérieure, pour que tout le monde les connaisse, aussi bien nous autres que les étrangers.

Je prétends que, de même que la politique qui nous convient à l'égard de l'Amérique est toute tracée, politique qui , comme je l'ai dit , ne doit être jamais française ni anglaise, libérale ni réactionnaire, mais purement espagnole ; de même aussi , vis-à-vis de l'Europe , nous devons suivre une politique qui ne soit pas non plus française ni anglaise, mais aussi purement espagnole, en basant sur elle nos relations avec les autres pays.

Oui, Messieurs, je crois qu'on doit suivre une politique de neutralité , mais amicale pour tous , et que , quand on n'agit point ainsi , quand on excite un sentiment d'hostilité envers un pays quelconque, on en vient peu à peu à se jeter dans les bras d'une autre puissance. Sinon, qu'on se rappelle ce qui est arrivé à l'époque du pacte de famille. La perte du Continent américain nous a rendu plus facile la tâche de suivre une politique indépendante.

Puisque dans ces possessions nous avions des points vulnérables, il fallait que nous cherchassions un appui, celui d'une autre puissance, pour éviter ce danger. Aujourd'hui, concentrés dans la Péninsule, nous sommes assez forts pour nous défendre sans recourir à l'alliance de personne , pour soutenir notre indépendance et l'intégrité de notre territoire. De plus, si c'était possible, j'effacerais un mot du dictionnaire espagnol, et ce mot c'est afrancesado (francisé).

Que signifie ce mot? Trahison à la patrie? Quelqu'un peut-il commettre ce crime? Le Sénat connaît-il un Espagnol déloyal à l'Espagne? Non, ni le Sénat, ni personne. S'il y eut des Espagnols qui, au commencement de ce siècle, purent commettre des actes contraires à leur pays, l'histoire est déjà juge de leur conduite; mais venir aujourd'hui parler des amis de la France dans ce sens, c'est faire une grave insulte, qui se lavera je ne sais comment.

D'où vient l'usage fréquent que l'on commence à faire de ce mot? Est-ce pour soulever des sentiments de haine contre la France ? Dans quel intérêt? dans quel but? dans quelle utilité? Rien, selon moi, ne peut faire plus de mal à un pays que de soulever ce genre de questions. Quelle politique peut conseiller d'agir de la sorte envers une nation amie ? Si l'on veut remettre en mémoire une certaine époque et certains événements pour maintenir une haine nationale dans sa vigueur, je dirais que l'on prépare une fête dans laquelle on dresserait quelque chose qui ressemblât à un rocher sur le quel on mettrait un drapeau avec cet autre mot : Gibraltar.

Est-ce du patriotisme que de vouloir perpétuer les haines contre les nations avec lesquelles nous avons les relations les plus amicales? Non, Messieurs; la politique extérieure est au-dessus des petits intérêts de parti. Ne faisons donc

pas une semblable politique étrangère qui, en réalité, n'est point une politique.

Avec la conscience de celui qui ne craint rien et n'a rien à craindre, avec la conscience propre à celui qui aime son pays, j'ai dit ce que je pense au sujet du mot afrancesado, qui devrait, je le répète, être effacé du dictionnaire espagnol, et cela avec d'autant plus de raison que l'on ne doit même pas dire que telle ou telle nation pèse sur la politique du Gouvernement, parce que non-seulement cela rabaisserait le pays, mais encore on ne conçoit pas que cela puisse arriver là où le système représentatif est en vigueur.

Quand j'entends parfois parler du 2 mai et de l'indépendance nationale, je me demande : « Que veut dire cela? » Si c'est un souvenir de gloire, il faut s'en féliciter, à moins pourtant qu'on ne le fasse en croyant que le pays n'est pas assez fort pour défendre sa nationalité. Ah! l'Espagne de 1862 aurait lieu d'être fière si elle ne pouvait en faire davantage ! Mais, hors de notre pays, on sait trop bien ce que vaut la nation espagnole. Eh quoi ! l'Espagne constitutionnelle d'Isabelle II , cette Espagne qui a fait la glorieuse guerre d'Afrique et qui développe si hautement ses immenses ressources de force, de richesse et de puissance, est-elle l'Espagne de 1808? Non, il n'y a pas dans la nation voisine un seul Français qui ne reconnaisse et n'avoue que la plus grande faute commise par le premier Empereur fut la guerre avec l'Espagne. Tout le monde sait bien qu'au lieu de trouver un peuple faible , la France rencontra un peuple fort; mais, à part les cas dans lesquels il faut les évoquer comme des souvenirs de gloire , qu'allons-nous gagner à parler de nos victoires, si ce n'est de nous exposer à ce que l'on nous rappelle nos défaites? Les circonstances ont

changé, et rien ne serait aujourd'hui aussi impopulaire en France qu'une guerre avec l'Espagne.

En outre, il est de mon devoir de dire, puisque je ne dois plus retourner à l'ambassade de Paris , que , tant chez les membres du Gouvernement impérial que chez les autres grands fonctionnaires, je n'ai rencontré que des sentiments de bienveillance et d'intérêt à l'égard de l'Espagne. Pourquoi donc avoir tant parlé contre l'amitié de cette nation? Je répéterai ici ce que je disais à M. Thouvenel : « Je regrette « que dans mon pays on évoque des souvenirs de 1808, « parce que je crois l'Espagne trop grande et trop forte pour « craindre que la France puisse l'entraîner où il ne lui con- « \iendrait pas d'aller. »

J'ai terminé, Messieurs, j'ai loyalement exposé ma manière de voir relativement à toutes les questions qui dérivent de celle du Mexique, et je laisse au jugement du Sénat le soin de l'apprécier comme elle le mérite. Je me contente de l'assurance qu'il n'y a personne qui puisse attaquer ma fidélité à la Reine et au pays , ni mettre un moment en doute le patriotisme et le zèle ardent avec lesquels j'ai servi ce que j'aime tant.

CONGRÈS DES DÉPUTÉS

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