CHAPITRE V
Le gouvernement annamite se prépare à la résistance (septembre 1882). — Projet de M. le vice -amiral Jauréguiberry, ministre de la marine et des colonies (octobre). — Nouvelles temporisations : négociations deM. Bourée (novembre, etc.). — Opérations militaires du commandant Rivière : prise de Nam-Dinh (27 mars 1883); occupation de la baie de Hon-Gac (1er avril). — Sortie et combat de Hanoï ; mort de Rivière (26 mai). — Vote et promulgation de la loi relative à rétablissement et à l'exercice du protectorat au Tonkin (28 mai). — Coup d'œil sur l'armée annamite.
Dès que les troupes chinoises eurent occupé le nord du Tonkin, le conseil des mi< nistres annamites se réunit à Hué (6 sep-
tembre) et se prononça à l'unanimité pour la guerre contre la France. Un rapport rédigé'en ce sens, et signé par les seize membres du conseil, fut soumis à l'approbation du roi.
Cette décision fut due en grande partie à l'influence du ministre des finances, qui est à la fois l'homme le plus puissant de la cour et l'ennemi le plus acharné des Européens. Son fils aîné a épousé au mois de janvier la sœur de. Trieû, l'un des deux jeunes princes qui seront appelés à succéder à Tu-Duc.
Après le ministre des finances, les deux membres du conseil les plus hostiles à l'influence française sont le ministre de la guerre et celui des affaires extérieures. Celui-ci n'a pas toujours été aussi haineux à notre égard. C'est un Tonkinois, originaire des environs de Hanoï. Le bombardement de la citadelle de cette ville, les changements que nous avons apportés au service des douanes et l'occupation de la pagode
l'ont vivement irrité. On l'en a rendu responsable, et il a été vivement blâmé à diverses reprises de n'avoir pas réussi à nous faire céder dans les négociations qu'il a engagées avec nous. On lui a opposé avec amertume les faciles succès obtenus jadis par le ministre des finances lors de la remise des citadelles enlevées par Garnier, et l'on a attribué à son incapacité l'insuccès de ses démarches. Aussi, après avoir paru jadis relativement favorable aux Européens, est-il passé dans le camp de nos adversaires, et essaye-t-il de rétablir son crédit en rivalisant avec eux. En réalité, il n'est que l'homme de paille du ministre des finances.
Ce qui les a surtout encouragés à la résistance, c'est notre abstention en Egypte; . elle a eu un grand retentissement en Asie, on l'a considérée comme une abdication, et tous nos ennemis ont repris confiance. Le plan adopté fut celui-ci : d'une part, nous engager contre les Chinois, en pro-
voquant un conflit; de l'autre, préparer un soulèvement dans notre colonie. Ainsi, la tâche se trouverait divisée,, et nous serions pris entre deux feux, au nord par la Chine, au sud par l'Annam.
A cet effet, Tu-Duc adressa aussitôt au vice-roi de Canton un message demandant un secours de 20,000 hommes et disant que, s'il l'obtenait, il combattrait sur terre et sur mer contre nous, « jusqu'à ce qu'il nous eût chassés comme le vent chasse la poussière » ; en même temps, il envoya plusieurs agents à Pékin. La réponse de l'empereur fut celle-ci : « C'est bien ! nous prendrons des mesures dès l'arrivée du vent du nord. »
Cette réponse favorable, mais soumise aux caprices du ciel, combla de joie Tu- Duc et ses conseillers. Les soldats annamites en congé furent rappelés; on commença des recensements de troupes, d'armes, de matériel. En même temps, les préparatifs de la rébellion se poursuivaient
dans notre colonie, notamment dans les arrondissements de Cholon, de Baria et de Bien-Hoâ. De nombreux émissaires, venus de Hué, percevaient, sous forme de dons, de véritables contributions. La contrebande des armes et des munitions de guerre se développait de jour en jour; dès le commencement d'octobre, la régie saisissait 120 boîtes de poudre cachées dans des caisses à savon. Au Cambodge, des bandes se formaient et exerçaient la piraterie sous prétexte de renverser l'autorité royale. On signalait des tentatives d'insurrection jusque sur la frontière de Siam. Pour qui connaît la forte organisation des sociétés secrètes chinoises, qui ont leurs ramifications dans toute la presqu'île1, et le mélange des superstitions et de la sorcellerie avec le fanatisme politique, un tel mouvement pouvait sembler assez inquiétant ; non que
1. Il y a dans notre colonie environ 60,000 Chinois, presque tou3 affiliés à des sociétés secrètes, et dont le tiers au moins est composé de coquins.
nous n'eussions pu très facilement venir à bout d'une tentative insurrectionnelle, mais parce que la répression même eût porté une atteinte sensible aux affaires de notre colonie. A la fin de 1882, M. Le Myre de Vîllersdut faire arrêter 150 individus prévenus de vagabondage ou de haute trahison.
11 fallait à tout prix sortir de cette situation indéterminée qui n'était ni la paix ni la guerre, et qui, à mesure qu'elle se prolongeait, devenait de plus en plus favorable à nos ennemis.
Nous ne pouvions plus laisser au temps le soin de dénouer les difficultés; car l'Angleterre n'eût pas tardé à intervenir. Depuis plusieurs mois, le consul de la Grande-Bre-
tagne à Saigon ne cessait de demander au gouverneur de la Cochinchine réparation pour le meurtre d'un nommé Ang-Chi-Lock, sujet britannique mis à mort par le gouverneur de Haï-Dzuong, et M. Le Myre de Villers ne pouvait obtenir aucune réponse de la cour de Hué, qui, forte de l'appui de la Chine, semblait vouloir refuser toute satisfaction. Il devenait de plus en plus évident que nous n'avions pas assez de troupes en Indo-Chine pour faire face aux événements : au commencement d'octobre 1882, nous avions en Basse-Cochinchine 2,400 hommes de troupes françaises et 2,000 hommes de troupes indigènes, et au Tonkin 550 hommes en tout; et encore, parmi les Français ^o, et parmi les indigènes ^o* n'étaient pas disponibles.
A Hong-Kong et dans tous les grands ports des mers de Chine, l'opinion publique se prononçait chaque jour davantage en faveur d'une solution définitive. La presse européenne s'étonnait, s'alarmait
de l'inertie du gouvernement français : le journal le plus autorisé et le plus compétent, le Hong-Kong Daily Press, disait, dans son leading article , à la date du 16 septembre :
« La situation du Tonkin est certainement compliquée et critique. Le gouvernement chinois a non seulement envoyé des troupes, mais il a même pris possession de plusieurs villes, et des détachements de ses troupes ont été vus à Hanoï même. Il est évident que l'expérience tentée en Corée se reproduit au Tonkin. Il y a des motifs assez raisonnables à invoquer en faveur de cette conduite. La Chine réclame la suzeraineté de l'Annam comme celle de la Corée.
« L'état troublé des affaires, provenant de l'action des Pavillons-Noirs rebelles, l'impossibilité où se trouvent les Annamites d'exécuter les stipulations du traité qui se rapportent à la libre navigation sur le Song-koï, telles sont les causes de l'expédition française envoyée pour occuper le
Tonkin. Cependant, le gouvernement chinois, poursuivant la même tactique qu'en Corée, veut assumer la tâche de restaurer Tordre, et pousse ses troupes sur le Tonkin. C'est ainsi que nous assistons à ce curieux spectacle de voir une occupation simultanée de cette contrée par les troupes françaises et par les troupes chinoises, les premières avec des projets de conquête, les secondes en qualité de forces d'un suzerain de l'Annam.
« 11 est difficile d'admettre que les autorités françaises puissent se résoudre à supporter cette double occupation. Il est clair aussi qu'elles ont fait une bien mauvaise besogne en laissant la route ouverte aux Chinois, et elles font à présent, c'est une vérité admise par tout le monde, une triste mine (a most ignoble figure).
« En attendant, la situation des résidents étrangers au Tonkin est très pénible, à la fois pleine de danger et d'incertitude. La population chinoise de Hanoï et de Haï-
Phong, encouragée par la présence des troupes de même nationalité, devient audacieuse, prend une attitude agressive, et le maintien de Tordre peut devenir difficile. Les Tonkinois, de leur côté, trouvent que le roi soliveau est tout aussi mauvais que le roi cigogne, et il leur importe fort peu d'échanger la tyrannie des mandarins annamites contre la rapacité des soldats chinois, dont les instincts pillards sont bien connus.
« L'autorité française semble être littéralement impuissante. Elle ne possède au Tonkin qu'une faible garnison, et, à moins qu'il n'arrive des renforts, elle a peu de chance de réussir si elle tente de repousser les Chinois. D'ailleurs, il règne une incertitude extrême sur la politique et les intentions du gouvernement français. Après avoir donné en Egypte des preuves pitoyables de son imbecillity et de son indécision, on ne saurait dire combien de temps encore il se laissera bafouer en Cochinchine.
« Il est à espérer, pour le prestige de la France, que le nouveau cabinet français aura à cœur de se montrer plus soucieux de l'honneur de la nation que ne l'ont fait M. de Freycinet et son cabinet de girouettes. Nous serions, pour notre compte, en même temps, très attristés de voir la guerre éclater entre la France et la Chine. En s'attaquant à une nation pleine d'honneur, entreprenante et peu accoutumée à céder aux prétentions chinoises, le gouvernement de Pékin s'est engagé dans une ' voie extrêmement dangereuse , qui pourrait bien le conduire à une guerre désastreuse et à la perte d'une partie du Céleste-Empire. Il n'y a, pour la Chine, en supposant que la France suive la ligne de conduite que lui commande sa dignité, qu'un moyen d'éviter la collision, c'est de se résoudre à la retraite, que nous lui conseillons.
« La France lui en intimera-t-elle l'ordre, ou abandonnera-t-elle le Tonkin? »
TOSXI* 10
Le 15 octobre, M. le vice-amiral Jauréguiberry, ministre de la marine et des colonies, pria M. Duclerc, ministre des affaires étrangères et président du Conseil, de saisir le Conseil des ministres de la question du Tqnkin et de la nécessité de procéder à une action militaire décisive. Le 21, le Conseil se rallia à la politique de l'amiral. Le programme tracé par le ministre de la marine était analogue, au point de vue des voies et moyens, à celui qui avait été ébauché en 1880, alors que l'affaire avait été pour la première fois sûr le point d'être résolue ; mais il en différait en ce qu'il concluait au protectorat, tandis que celui de M. le viceamiral Cloué concluait à l'annexion. Au mois de novembre, MM. Duclerc et Jauréguiberry étaient absolument d'accord et avaient l'assentiment de leurs collègues; on pouvait enfin espérer que l'affaire allait aboutir.
PL'f.. +
C'est alors que M. Bourée, ministre de France à Pékin, informa le gouvernement que la Chine retirait ses troupes du Tonkin et demandait à négocier. Le département des affaires étrangères1, adoptant la procédure de son agent, estima qu'il était expédient d'attendre le résultat de ses négociations avant de faire une démonstration militaire à Hué et au Tonkin (13 janvier 1883). L'amiral Jauréguiberry pensait au contraire que la meilleure manière de déterminer l'abstention de la Chine était de procéder comme si elle se désintéressait de la question, que nous serions dans une situation autrement avantageuse pour négocier avec elle après avoir obtenu de Tu-
L. M. Duclerc, malade, n'avait plus la signature à ce moment.
Duc la reconnaissance catégorique de notre protectorat, et que la poursuite des pourparlers engagés à Hué ne pouvait être subordonnée au résultat des négociations, nécessairement très lentes, engagées à Pékin.
Dans le courant de février, nous apprenions tout à la fois que le retrait des troupes chinoises, promis à M. Bourée, n'était que simulé, et que le projet de traité préparé par lui reconnaissait le droit de suzeraineté de la Chine et son droit d'immixtion dans les affaires de l'Annan). C'est ce qui résultait d'une note semi-officielle insérée dans un journal de Shangaï à la date du 9 janvier. Ces renseignements, reproduits par la presse de Chine, provoquèrent une très vive émotion dans tout l'extrême Orient.
Voici les explications très nettes qui ont été fournies à ce sujet par M. Challemel- Lacour, ministre des affaires étrangères, dans les séances de la Chambre des députés du 15 mai et du 10 juillet 1883^
« Lorsqu'arrivèrent les dépêches explicatives de M. Bourée, dans lesquelles 'il faisait connaître avec détail les bases de ces transactions, on reconnut qu'au lieu de constituer un succès, elles étaient un démenti donné à nos déclarations formelles, un véritable abandon de la politique que nous avions adoptée ; elles se trouvaient en contradiction absolue avec le principe fondamental de cette politique : le maintien de nos droits conventionnels et de l'indépendance de l'Annam.
« Ainsi, il ne s'agissait plus seulement de reconnaître notre protectorat sur le Tonkin, il s'agissait de le partager. Il n'était plus question d'opérer une rectification de frontières, mais de tracer entre le fleuve Rouge et la frontière actuelle de la Chine une ligne idéale, au nord de laquelle de vastes territoires devaient être placés sous l'inspection, sous le protectorat de l'empire chinois ; de telle sorte que, par ce seul fait, la Chine se trouvait avoir à sa disposition
toute la région minière, c'est-à-dire industrielle, et notamment des gisements de houille d'une richesse extraordinaire qui ont été étudiés par M. Fuchs, dont la grande Compagnie de navigation chinoise convoite depuis longtemps la possession et qui devaient peut-être être cédés à une certaine puissance entre les mains de laquelle ils auraient constitué un avantage singulier au profit de sa marine et au dé-
triment de la nôtre. Enfin ces arrangements nous mettaient en voisinage direct, en contact immédiat avec la Chine.
« Tout cela était, ou du moins nous a paru illusoire et dangereux; on croyait avoir assuré la paix : on avait créé une source de conflits et de guerres.
« Aussi lorsque ces conditions transpirèrent, elles produisirent aussitôt dans tout T Orient une impression dont le contrecoup se fit promptement sentir au Tonkin et en Cochinchine. On se demanda, — et le département de la marine, interprète de
l'opinion de nos nationaux et des étrangers, nous fit part de cette impression, — on se demanda si la France ne se préparait pas à une nouvelle retraite plus désastreuse que la première. Je dois déclarer que le gouvernement n'hésita pas un moment; il comprit qu'il lui était impossible de sanctionner de semblables conditions, d'entrer dans une pareille politique, et qu'il devait le signifier par acte dlun caractère incontestable. Notre agent en Chine fut rappelé.
« Il se peut qu'un fonctionnaire de mérite, qu'un agent intelligent se trompe ou soit trompé; il peut s'abuser par des motifs qui font honneur à son patriotisme; mais il peut arriver aussi qu'une telle erreur le rende impossible dans le poste qu'il occupait, et incapable de servir utilement une politique et des idées dont il s'est gravement écarté. »
Dans la séance du 10 juillet, M. Challemel-Lacour fut encore plus explicite :
« Je suis obligé, dit-il, de faire remar-
quer que ce traité précieux, dont le rejet est l'objet de tant d'amers regrets, a été conclu bien vite ; cet arrangement a été fait, je n'ose dire par un coup de tête, mais au moins par une sorte d'illumination soudaine. L'auteur de cet arrangement ne s'était pas toujours montré si pressé de négocier. Vous en jugerez si vous voulez bien me permettre de rapprocher quelques dates.
« L'arrangement dont il est question est du 28 novembre; le 4 novembre, dans une dépêche importante, notre agent en Chine se plaint encore avec une véritable amertume de l'indécision de notre politique, de notre maladroite et malencontreuse longanimité ; il réclame avec énergie des actes significatifs; il déclare que, tant que nous n'aurons pas affirmé par quelque démonstration énergique la situation que nous entendions prendre dans le bassin du fleuve Rouge, il est inutile de prolonger avec le Tsong-ly-Yamen des discussions stériles,
qui ne sauraient assurément modifier en rien les idées du gouvernement chinois.
Et dans la même dépêche, à propos de certains projets conçus et caressés par le gouvernement chinois, projets dont il n'a encore qu'une connaissance vague par certaines confidences faites à son interprète, il revient sur la nécessité d'une action énergique; il s'exprime sur l'idée de cet arrangement en termes d'une extrême vivacité; il critique par avance, avec beaucoup de force, les idées qui faisaient la substance de ces projets.
« Il résume enfin son opinion dans les lignes que voici :
« Je ne craindrais rien tant, quant à moi, que d'être saisi par le gouvernement chinois d'une proposition tendant à faire délimiter, comme je viens de le dire, les actions respectives de la Chine et de la France au Tonkin. Je tiendrais, pour les raisons que je viens de développer,- un pareil arrangement comme détestable et
comme devant nous faire perdre les principaux fruits de la politique nouvelle que nous aurions inaugurée. »
« Et, de peur qu'on ait l'idée de lui parler de cet arrangement, de lui en donner communication, il songe à quitter Shang- Haï. Or quel est cet arrangement? Précisément celui que, quelques semaines après, il acceptait avec tant d'empressement.
« Trois semaines se passent. Nous sommes au 23 novembre. M. Bourée, mieux informé des desseins et des vues réelles du gouvernement chinois, puisqu'il lui a été fait, malgré lui sans doute, des ouvertures dans la forme la plus positive et la plus claire, à la date du 21 novembre, n'a nullement changé d'opinion ; il continue à repousser ce qu'on lui propose, sans s'abuser d'ailleurs sur les protestations qu'il reçoit du Tsong-ly-Yamen, sans cesser de réclamer une action énergique :
« Il me paraît bien difficile, dit-il, au point où sont arrivées les choses, d'obtenir
du gouvernement chinois qu'il retire ses troupes ; alors même qu'il me le promettrait, je ne voudrais pas compter sur sa promesse; aussi, comme je récrivais à Votre Excellence dans un de mes précédents rapports, tout l'intérêt des discussions de principe que je pourrais encore avoir ici semble épuisé. 11 ne nous reste plus qu'à agir, et à agir avec autant de promptitude que de vigueur, si nous ne voulons pas laisser s'accumuler contre nous au Tonkin des obstacles. »
« Et dans la même dépêche il ajoute ces lignes patriotiques, que je ne veux pas manquer de placer sous vos yeux :
« Je n'entrevois pas sans la plus poignante inquiétude ce qui adviendrait de nous, de notre influence, de nos conquêtes dans ces mers, de la sécurité de nos nationaux dans tout l'extrême Orient si la crainte d'engager des opérations de guerre étendues dans ces contrées lointaines devait nous faire renoncer à des projets si bruyam-
ment annoncés, ayant même reçu un commencement d'exécution, et qu'une démonstration militaire de la Chine nous aurait contraints à abandonner, là même où des traités remontant seulement à six années nous ont constitué, avec une situation privilégiée, des droits dont tous les grands cabinets européens ont été appelés à reconnaître solennellement l'existence. »
« Ainsi pense, ainsi parle, ainsi écrit M. Bourée le 23 novembre, et le 28 novembre il accepte les conditions qu'il avait repoussées jusque-là avec tant d'énergie et de raison.
« Que s'était-il donc passé? Rien, absolument rien de nouveau. M. Bourée, qui est en Chine depuis plusieurs années, et qui connaît les Chinois, voit tout à coup la guerre lui apparaître imminente, inévitable. Pourquoi ? Parce qu'il y avait des bandes chinoises au Tonkin ? Mais il y en avait en 1875, et il avait suffi d'une démarche de M. de Rochechouart pour les faire rappeler.
Il y en avait en 1879, et elles s'étaient également retirées. Il y en avait à la fin de 1881 et au commencement de 1882, et elles avaient disparu sur un ordre vigoureux et nécessaire donné par le gouverneur de la Gochinchine au commandant Rivière de les traiter en ennemis. Que s'était-il passé? Je ne me charge pas de découvrir, encore moins de vous faire connaître avec certitude les raisons psychologiques ou politiques de cette brusque évolution. Ce que je puis dire, c'est que ce revirement a été malheureux, et que les négociations qui l'ont suivi n'ont été et ne pouvaient être qu'une cause d'embarras.
« Voici le mémorandum.
« Nous avons pensé — tant de bruit ayant été fait sur un document auquel nous n'attachions pas, quant à nous, une si grande valeur, — qu'il est temps que l'opinion de la Chambre et du pays soit fixée; nous estimons aussi le moment venu de savoir si la Chambre veut, en nous donnant
sa confiance, mais en nous la donnant à bon escient et en pleine connaissance de cause, nous armer de la force dont nous avons besoin dans les circonstances actuelles.
« Je prie la Chambre de vouloir bien écouter avec patience une lecture qu'elle pourra trouver fastidieuse.
« Après avoir étudié sous toutes ses faces la meilleure forme à donner à un arrangement qui concilierait les intérêts chinois et français engagés dans cette délicate affaire, j'en suis venu à mettre sur le papier l'espèce de mémorandum que voici :
« I. — Moyennant que les troupes impériales évacueront les territoires qu'elles occupent au delà des frontières du Yun-nan et du Kouang-si et rentreront dans leurs provinces respectives ou du moins n'en dépasseront pas les limites au delà d'un nombre déterminé de lis, M. Bourée remettra au Yamen une dépêche dans laquelle il sera expressément déclaré que la France
ne poursuit dans cette contrée aucune idée de conquête, ni aucune entreprise contre la souveraineté territoriale du roi d'Annam.
« IL — La France cherche surtout à ouvrir une voie fluviale qui mette en communication le Yun-nan avec la mer. Pour tirer parti de cette voie, il est indispensable que celle-ci aboutisse à un point du territoire chinois où il serait possible d'établir des établissements commerciaux, des magasins, des entrepôts, des quais, etc.
« Autrefois, il avait été question, à cet effet, de Manghao. Mais ce n'est là qu'une misérable bourgade entourée de populations pillardes et dangereuses. Un peu en aval (en territoire annamite), sur le Song-koï, se trouve la ville de Lao-kaï, offrant beaucoup plus de ressources, toutes les sécurités qui manquent à Manghao, et enfin le fleuve y est sensiblement plus profond. Si l'on adoptait Lao-kaï comme terminus de la navigation ascendante dans le fleuve Rouge, le gouvernement chinois considère-
rait cette ville comme faisant partie, de son territoire, de telle sorte que les douanes chinoises y seraient établies et que les produits étrangers ayant franchi cette barrière se trouveraient placés, au delà, sous le régime ordinaire de tous les produits qui ont pénétré dans l'intérieur de la Chine par les ports ouverts. D'autre part, le gouvernement impérial ferait le nécessaire pour faciliter l'arrivée à Lao-kaï des produits intérieurs destinés à l'exportation (destruction des brigands, taxes frontières de la douane reportées à Lao-kaï, etc.).
« III. — Afin de purger le Tonkin des bandes de malfaiteurs qui le désolent et le rançonnent, et de procurer au pays une administration régulière, offrant pour tous des garanties d'ordre et de sécurité, les deux gouvernements s'accorderaient pour tracer une ligne de démarcation qui devrait être établie d'un commun accord dans la contrée comprise entre le fleuve Rouge et les frontières de la Chine ; les territoires
situés au nord de cette ligne seraient placés sous la surveillance de la Chine, tandis que la région qui s'étendrait vers le midi se trouverait sous celle des autorités françaises.
« IV. — La Chine et la France s'engageraient réciproquement à maintenir le statu quo ainsi convenu et à protéger éventuellement l'intégrité du Tonkin, dans ses limites actuelles, contre toute entreprise du dehors qui serait de nature à y porter atteinte. »
« Tel est, dans la forme que lui a donnée notre agent, cet arrangement qui devait couper court à tous les embarras, aplanir toutes les difficultés, résoudre définitivement cette affaire du Tonkin, en suspens depuis sept années. Tel est cet arrangement dont aucune clause, comme vous le voyez, n'a reçu une forme précise et définitive, dont l'idée répondait assurément aux vues du gouvernement de Pékin, puisque c'est lui-même qui l'avait proposé, et cependant, dont le gouvernement de Pékin n'a jamais accepté la teneur.
TOTKIN 11
« Tel est cet arrangement, recommandé avec une ardeur sans pareille par M. Bourée, adopté de confiance et préconisé avec bruit par ses amis, qu'on nous reproche si amèrement d'avoir repoussé
« N'attendez pas de moi que je revienne sur les objections que cet arrangement nous paraît soulever et que j'ai déjà formulées ailleurs. Je veux indiquer, d'un mot, la raison, selon nous décisive, pour laquelle il nous était absolument impossible de l'accepter. Cette raison, c'est qu'un pareil arrangement, si vous y regardez de près, implique une véritable, une complète impossibilité.
« Comme M. Bourée s'en était parfaitement aperçu dès la première heure, et comme il l'avait dit avec une parfaite justesse, cet arrangement, c'est tout simplement le partage du protectorat. Eh bien, le protectorat est un système bon ou mauvais; on peut lui préférer le système de l'annexion directe ou bien de l'occupation
partielle, ou bien de l'occupation d'un point unique, comme Ta proposé M. Périn; mais lorsqu'on l'accepte, il faut l'accepter avec ses conditions essentielles.
« Or, sa condition, c'est qu'il ne souffre pas de partage, et cela par une raison évidente, c'est qu'il ne peut être partagé sans mettre aux prises fatalement, nécessairement et à bref délai, les protecteurs.
« Comment! la présence au Tonkin de troupes chinoises, de bandes chinoises, est l'origine de tous les embarras contre lesquels nous nous débattons, et vous voulez leur ouvrir le Tonkin en vertu d'un traité formel ! Mais, cela est véritablement impossible ! Car il ne s'agit pas, comme on l'a dit, d'une zone neutre à créer, mais bien d'une région tout entière à placer sous l'autorité immédiate de la Chine. Vous voulez mettre en contact quotidien, permanent, inévitable, les fonctionnaires français et les mandarins chinois, représentant des idées, des systèmes, des intérêts différents, qui,
pour coïncider à quelques égards, n'en sont pas moins profondément distincts, et vous ne voulez pas voir dans un pareil arrangement une source intarissable de démêlés et une cause certaine de guerre prochaine !
« Voilà la raison positive et pratique, tirée de la nature même des choses, qui nous a décidés à repousser l'arrangement qui nous était proposé, et nullement un intérêt d'amour -propre, ou je ne sais quelles objections frivoles contre les prétentions de la Chine à une suprématie plus ou moins constatée.
« Vous le disiez avec raison, M. Delafosse : Que nous font à nous les rapports d'étiquette qui peuvent 'exister entre la Chine et ses voisins ? Que peut nous faire la suprématie ou civile, ou religieuse, ou simplement historique, qu'elle réclame sur les pays qui l'entourent? Qu'est-ce que tout cela peut'nous faire, si elle ne prétend pas en tirer à l'heure qui lui conviendra un droit d'immixtion, avec lequel nous ne
serions jamais en sûreté, et avec lequel il n'y aurait pour nous que des traités précaires, avec lequel il n'y aurait jamais rien de fini ? Si elle prétend en tirer un pareil droit, nous ne pouvons accepter cette suprématie. Mais si c'est simplement un titre d'honneur qui peut avoir à ses yeux un grand prix, qui peut avoir, au sein de cette civilisation si éloigner, de la nôtre, une grande valeur ou une grande importance, qu'est-ce que cela peut nous faire, et pourquoi y ferions-nous obstacle ?
« Mais ce n'est pas pour cela que nous avons rejeté le projet de M. Bourée; ce que nous avons repoussé, ce que nous repoussons, c'est une combinaison contradictoire où nous n'apercevons qu'une source d'embarras et de conflits inévitables. »
Achevons maintenant le récit des opérations du commandant Rivière et des derniers événements.
Dès le 21 décembre, l'amiral Jauréguiberry avait donné ordre à Toulon d'armer la Corrèze. Ce navire parvint à Saïgon le 13 février, et en repartit pour le Tonkin le 15. Il apportait 250 hommes de renfort. Son arrivée provoqua une très vive émotion au Tonkin, et les mandarins se préparèrent à la résistance. Le gouverneur de Nam-Dinh, suivant son habitude, fit établir des barrages afin de couper nos communications avec Haï-Phong et avec la mer.
Le commandant Rivière ne pouvait se laisser bloquer dans Hanoï; il se porta de-
vant Nam-Dinh avec un détachement placé sous les ordres du lieutenant-colonel Carreau, et, le 25 mars, il adressa un ultimatum au gouverneur, le prévenant que, si dans les vingt-quatre heures, la citadelle ne lui était pas rendue, il la prendrait de vive force. Sur le refus du mandarin, il ordonna l'assaut; la citadelle fut prise le 27, à 11 heures 15 du matin. Sur les 3,000 Annamites qui s'y trouvaient, 50 furent tués; de notre côté, nous eûmes 5 blessés, parmi lesquels le lieutenant-colonel Carreau, qui eut le pied droit broyé par un biscaïen et mourut le 13 mai des suites de sa blessure.
Dès lors, tenant Hanoï et Nam-Dinh, nous étions maîtres du delta ; car les autres citadelles, Ninh-Binh, Haï-Dzuong et Hong- Yen, n'ont qu'une importance secondaire et pouvaient être enlevées en un quart d'heure.
Le commandant Rivière, ayant appris que la Compagnie de navigation chinoise
sollicitait du gouvernement annamite la concession des mines de Mong-Caï avec le dessein de la céder ensuite à une compagnie anglaise1, fît occuper le 1er avril la baie de Hon-Gac, clef maritime du delta, et établit, sur ce point une redoute qui commande la baie d'Along et nous assure la possession du pays minier. Son plan était d'arriver progressivement et sans trop de bruit à la possession du Tonkin-riz et du Tonkin-mines.
Cependant, le 31 mars, il reçut de fâcheuses nouvelles de Hanoï. Depuis le 23, de nombreux mouvements de troupes s'opéraient autour de cette ville, du côté de Bac-Ninh et de Sontây; elles avaient attendu, pour marcher en avant, l'occasion
l. En février, Tu-Duc avait envoyé en Chine son ministre de la justice ; il espérait que la Chine s'interposerait entre la France et l'Annam comme elle l'avait fait récemment entre le Japon et la Corée : la comparaison était quelque peu chimérique ! L'agent annamite avait aussi mission de s'adresser au gouverneur anglais de Hong-Kong pour obtenir que le gouvernement britannique joignit son intervention à celle de la Chine : on s'offrait également à payer cette intervention par une concession de mines.
de notre départ pour Nam-Dinh. Elles projetaient l'investissement de Hanoï et l'attaque de la pagode et de la concession. Déjà elles avaient tenté une première attaque et avaient été repoussées, à 8 kilomètres de la ville, par le commandant de Villers et par le capitaine Retrouvez. Le commandant Rivière quitta aussitôt Nam-Dinh et rentra à Hanoï (2 avril). Tout fut tranquille pendant cinq semaines; mais, le 9 mai, de nombreuses troupes annamites entourèrent la ville et commencèrent à canonner la concession. Rivière, avec 400 hommes, se trouvait assez fort pour se défendre, mais non pour sortir. Cependant, comme il voulait prévenir une attaque probable et reculer le cercle de l'investissement, il fit demander à l'amiral Meyer, commandant la division navale des mers de Chine , mouillée depuis plusieurs semaines dans les eaux du Tonkin, de lui prêter pour quelques jours ses compagnies de débarquement. Le nouveau gouverneur de la
Cochinchine, M. Thomson !, lui envoya de son côté une compagnie d'infanterie de marine et une compagnie de tirailleurs annamites.
Le 19 mai, le commandant jugea nécessaire d'exécuter une reconnaissance avec 400 hommes. Assaillies à quatre kilomètres de Hanoï par des forces considérables, composées de soldats annamites et de Drapeaux-Noirs, nos troupes, prises entre trois feux, furent obligées de battre en retraite, en laissant plusieurs morts à l'ennemi. Rivière, 3 officiers et 29 soldats étaient tués, le commandant de Villers blessé mortellement, 6 officiers et 44 soldats blessés.
L'ennemi avait perdu 113 hommes, dont le second chef des Drapeaux-Noirs, fort connu. Dans l'action, la ville avait été pillée par les Drapeaux -Noirs et à demi incendiée ; il en fut de même de toutes les cases dans un ravon de 200 mètres. Les habi-
1. M. Thomson, nommé le 7 novembre 1882, avait pris possession de son poste le 12 janvier.
tants prirent la fuite, et les commerçants européens furent envoyés à Haï-Phong. Les renseignements sur le chiffre des forces ennemies engagées dans l'affaire sont très contradictoires; nos officiers les ont estimées à 15,000 hommes.
Le lendemain, on évaluait à 5,000 ou 6,000 le nombre des hommes postés à Sontây et à Bac-Ninh. Les combattants avaient des fusils à tir rapide, surtout des remingtons et des revolvers, et une nombreuse artillerie. Il est certain aussi qu'il y avait parmi eux des Européens ; on en connaît au moins quatre \ C'est le général Hoang qui dirigeait les opérations. Le corps du commandant Rivière fut emporté par les Annamites à Sontây.
Voici quelques extraits du rapport que l'amiral Meyer a adressé au ministre de la marine sur le combat de Hanoï :
l. On a prétendu que plusieurs soldats chinois en uniforme avaient été trouvés parmi les morts. Ce renseignement est inexact.
a L'affaire du 19 mai s'est passée dans
un endroit qui nous est décidément fatal.
C'est à peu de distance de la pagode Balny où fut tué l'officier de ce nom et très près de l'endroit où Garnier lui-même a succombé.
« Le commandant Rivière se trouvait serré de près dans Hanoï. L'ennemi étant venu à canonner chaque nuit la ville de la rive gauche, et bien que ce bombardement fût resté inoffensif dans ses effets, il avait produit une grande impression sur la population de la ville, qui avait fui en grande partie.
« Il fut décidé que l'on tâcherait d'éloigner l'ennemi au moyen d'une sortie faite sur l'autre rive du fleuve. C'est dans ce but que je reçus la demande des compagnies de débarquement de la division.
« Je me hâtai d'expédier la compagnie de la Victorieuse, commandée par le lieutenant de vaisseau Le Pelletier de Ravinières, et celle du Villars, commandée par
le lieutenant de vaisseau Sentis. Ces deux compagnies, auxquelles furent adjointes trois pièces de 65 millimètres commandées par lé lieutenant de vaisseau Pissière et l'aspirant Moulin, de la Victorieuse, arrivèrent à Hanoï le 1 4 au soir.
« Le 16, on transportait sur la rive gauche du fleuve 2 compagnies d'infanterie et les 2 compagnies de la division.
« On pénétrait de vive force dans les villages d'où Ton tirait chaque nuit sur la concession.
« Les pièces étaient enclouées, on ne tuait que quelques hommes à l'ennemi sans perte aucune de notre côté; mais on ne pouvait, comme l'avait espéré le commandant Rivière, envelopper l'ennemi et lui faire de nombreux prisonniers. La lettre qu'il nous écrivit à la suite de cette opération portait la trace d'une certaine préoccupation et même d'un sentiment de découragement que je n'avais jamais observé chez lui.
« On résolut de faire au delà de la citadelle, et cette fois sur la rive droite du fleuve, ce que Ton avait fait sur la rive gauche, et l'attaque fut décidée pour le 19 au matin.
« Pendant l'intervalle de temps écoulé du 16 au 19, Tennemi.avait attaqué la mission située aux portes de la ville. Les Annamites qui la défendaient, auxquels étaient adjoints cinq matelots de la Fanfare, s'y étaient bien comportés, mais on avait brûlé les bâtiments et rasé les arbres qui les entouraient.
« Le 19 au matin, à quatre heures et demie, la colonne, composée de deux compagnies d'infanterie, de la compagnie de la Victorieuse et de celle du Villars, et de 3 pièces de 65 millimètres, se dirigea, sous le commandement du chef de bataillon Berthe de Villers, vers la pagode de Balny.
« Le commandant Rivière marchait en tête de la colonne. On arrivait vers huit heures et demie à la pagode, où l'on obli-
quait sur la gauche pour gagner ce qu'on appelle le pont du pays.
« On s'était éclairé jusque-là, mais on entrait, de l'autre côté du ruisseau, dans un terrain coupé de rizières, où nos soldats ne pouvaient pénétrer.
« Le pays est tout à fait favorable à une guerre de partisans, coupé de digues, de rizières, et planté de bouquets d'arbres, et surtout de bambous qui dérobent la vue.
« On avait déjà chassé les avant-postes des Pavillons-Noirs au moment où le commandant Rivière arrivait au pont, c'est-àdire dans la partie inférieure au ravin où l'on se trouvait.
a Une fusillade très vive éclata des deux côtés de la route. Plusieurs des servants des pièces furent tués. L'aspirant Moulin était tué raide. Le commandant Berthe de Villers était grièvement blessé.
« Un certain désordre se produisit à la suite de cette surprise, et l'ennemi voulut
en profiter pour enlever une de nos pièces plus exposée que les autres.
« Une lutte s'engagea corps à corps sur ce point, et c'est alors que le commandant Rivière, le capitaine Jacquin furent frappés mortellement.
« MM. les lieutenants de vaisseau Brisis et Pelletier de Ravinières furent seuls épargnés, et purent ramener notre artillerie en arrière.
« Nos pièces étaient sauvées, mais une panique s'était produite et il fallut battre en retraite un peu précipitamment, abandonnant 27 cadavres aux mains de l'ennemi,, parmi lesquels se trouvaient ceux de Rivière et des autres officiers.
« On rentra à Hanoï, toutefois sans être poursuivi, et c'est alors seulement que l'on put compter les pertes cruelles que nous avions faites. »
Nous restâmes cantonnés dans la concession et dans la pagode ; le capitaine de frégate Morel-Beaulieu prit le commande-
ment de Hanoï. Jusqu'au 29 mai, la concession fut canonnée avec une précision remarquable. Le 1er juin, les premiers renforts arrivaient à Hanoï. La campagne proprement dite allait enfin commencer.
A la nouvelle des événements de Hanoï, la Chambre des députés adopta à l'unanimité le projet de loi, précédemment adopté par le Sénat, dont la teneur suit :
« Art. 1er. — Il est ouvert au ministre de la marine et des colonies, au titre du budget ordinaire de l'exercice 1882, un crédit supplémentaire de 5,300,000 fr., qui sera classé à la 2e section, service colonial, chapitre 9 (service du Tonkin).
« Il sera pourvu au crédit ci-dessus au moyen des ressources générales du budget ordinaire de l'exercice 1883.
« Art. 2. — Le ministre de la marine et des colonies rendra compte, chaque année, à partir du 31 décembre 1883, des opérations auxquelles donnera lieu le service du Tonkin, au moyen d'un rapport adressé au
TOHKIY 12
Président de la République et distribué au Sénat et à la Chambre des députés. »
(Séance du 26 mai 1883.)
M. Harmand, qui nous a rendu tant de services au consulat de Bangkok, a été nommé commissaire général civil de la République française au Tonkin, et le général d'infanterie de marine Boûet, commandant militaire.
Il n'est pas sans intérêt aujourd'hui de jeter un coup d'oeil sur l'armée annamite. Les éléments dont elle se compose présentent peu de cohésion. On n'a aucun renseignement précis sur ses forces, et il est prudent de se défier de l'exactitude des chiffres qu'on pourrait fournir à cet égard. On a
calculé, d'après ce qu'on a vu au Tonkin et dans la province de Hué, qu'il y avait peutêtre, avant les derniers événements, non sur le papier, mais sous les armes, 25,000 à 30,000 hommes disséminés dans les citadelles et les forts de l'Annam. En rase campagne, sur un terrain connu, ces 30,000 hommes réunis ne tiendraient certainement pas devant 3,000 Français armés de fusils Gras et de mitrailleuses : nous avons battu 8,000 Cochinchinois avec 200 hommes.
Les Annamites sont de tristes soldats, quoiqu'ils soient les moins mauvais de l'Indo- Chine. Le sens du tir leur manque absolument. Mais le Français devra se défier de son ignorance du pays, dont les défenses naturelles seront toujours assez bien utilisées par les indigènes, si on leur en laisse le temps, comme on Ta déjà fait. Il devra prendre garde aux embuscades, aux inon- . dations produites par les barrages, et à l'eau, qu'ils empoisonnent.
Mais, encore un coup, nous ne croyons
pas à une résistance bien longue, si Ton adopte le plan que nous avons proposé et qui consiste à dépêcher tout d'abord à Hué un envoyé extraordinaire, accompagné de troupes et de bâtiments, en même temps qu'on occupera militairement les principaux points du fleuve Rouge et la mer. Cette triple démonstration coupera court à toute velléité belliqueuse^ et les Annamites seront d'autant plus souples que nous le serons moins. D'une part, le roi, la cour, les ministres seront bloqués dans leur capitale ; d'autre part, comme les provinces du centre ne peuvent vivre que des riz du Tonkin, nous n'aurions, s'il le fallait, qu'à bloquer les ports pour les affamer et pour contraindre le gouvernement à l'exécution de ses promesses. Mais il est toujours préférable d'éviter ces dures extrémités et de rester autant que possible dans les voies diplomatiques. C'est par une politique d'accroissement pacifique que les Anglais ont assis leur domination sur les
immenses territoires compris entre l'Indokousch et l'Irawaddy, et que, il y a sept ans, après des pourparlers habilement conduits avec les chefs Péraks, ils ont mis la main sur la plus grande partie de la presqu'île de Malacca. C'est en nous inspirant de la même méthode1, en prenant pied pacifiquement dans les pays dont l'accès nous a été ouvert par des traités, en nous constituant les protecteurs de populations malheureuses contre une tyrannie détestable, que nous conquerrons peu à peu, nous aussi, l'admirable situation à laquelle nous devons prétendre entre l'Inde et la Chine.
1. M. Rheinart semble avoir eu le sentiment de cette politique, lorsque, le 4 octobre dernierjour de la fête de Tu- Duc, il a illuminé la légation et adressé au roi, avec un cadeau, une lettre contenant des vœux pour le maintien de la paix.